Le pilote du Danube

Chapter 15

Chapter 153,815 wordsPublic domain

Au prealable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait ecroue, et, dans son cachot, rien ne pouvait etre d'aucun secours. Une table, une chaise et une couchette, representee par une maigre paillasse recouvrant une voute en maconnerie, c'etait la tout son mobilier.

Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour la centieme fois ses vetements, sa main rencontra enfin un corps dur. Pas plus que ses geoliers eux-memes, il n'avait pense jusqu'ici a cette chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance n'acquerait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet metallique qui fut en sa possession!

Ayant detache cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinement griffee par les ardillons d'acier, commenca a tomber en poussiere sur le sol. Ce travail, deja lent et penible par lui-meme, etait encore complique par la surveillance incessante a laquelle etait soumis le prisonnier. Une heure ne s'ecoulait pas, sans qu'un gardien vint mettre l'oeil au guichet de la porte. De la, necessite d'avoir toujours l'oreille tendue vers les bruits exterieurs, et, au moindre signe de danger, d'interrompre le travail en faisant disparaitre toute trace suspecte.

Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxe avec la poussiere qui tombait de la muraille, prit d'une maniere assez satisfaisante la couleur de la pierre et devint un veritable mastic, a l'aide duquel le trou fut dissimule a mesure qu'il etait creuse. Quant au surplus des debris produits par le grattage, il le cachait sous la voute de son lit.

Apres douze heures d'efforts, le barreau etait dechausse sur une hauteur de trois centimetres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu a leur tour.

Heureusement, la chance qui avait deja souri au prisonnier semblait ne plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se risqua a garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarque ce larcin, il le recommenca avec le meme bonheur le jour suivant. Il se trouvait ainsi maitre de deux instruments plus serieux que ceux dont il avait dispose jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de mechants couteaux tres grossierement fabriques. Toutefois, leurs lames etaient assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement.

Le travail, a partir de ce moment, avanca plus vite, bien que trop lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la durete du granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant, d'ailleurs, le travail devait etre interrompu, soit a cause d'une ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui multipliait les interrogatoires.

Le resultat de ces interrogatoires etait toujours le meme. L'instruction pietinait sur place. A chaque seance, c'etait un defile de temoins dont les declarations n'apportaient aucune lumiere. Si les uns semblaient trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur qu'ils avaient plus ou moins nettement apercu le jour ou ils en avaient ete victimes, d'autres niaient categoriquement cette ressemblance. M. Rona avait beau affubler son prevenu de barbes postiches taillees selon toutes les coupes imaginables, l'obliger a montrer ses yeux ou a les dissimuler derriere les verres noirs des lunettes, il ne reussissait pas a obtenir un seul temoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience que l'etat de Christian Hoel, blesse lors du dernier attentat de la bande du Danube, permit a celui-ci de se rendre a Semlin.

De ces interrogatoires, Serge Ladko se desinteressait d'ailleurs. Docilement, il se pretait a toutes les experiences du juge, s'affublait de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes, sans se permettre la plus petite observation. Sa pensee etait absente de ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, ou le barreau qui le separait de la liberte sortait peu a peu de la pierre.

Quatre jours lui furent necessaires pour achever de le desceller. C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extremite inferieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extremite opposee.

Cette partie du travail etait la plus penible. Suspendu d'une main au reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son role de scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position extenuante obligeait a de frequents repos.

Le 29 septembre, enfin, apres six jours d'efforts heroiques, Serge Ladko estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimetres pres, le fer etait en effet sectionne. Il n'aurait donc aucune peine a vaincre la resistance du metal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il etait temps. La lame du second couteau etait alors reduite a un fil.

Des le lendemain matin, aussitot apres le passage de la premiere ronde, ce qui lui assurait une heure environ de securite, Serge Ladko poursuivit methodiquement son entreprise. Conformement a ses previsions, le barreau flechit sans difficulte. Par l'ouverture ainsi faite, il passa de l'autre cote de la grille, puis, s'enlevant a la force des bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de lui.

Comme il l'avait suppose, quatorze metres environ le separaient du sol. Cette distance n'etait pas telle qu'il fut impossible de la franchir, pourvu que l'on possedat une corde de longueur suffisante. Mais arriver jusqu'au sol n'etait que la difficulte la moins grave, et, cette difficulte fut-elle vaincue, le probleme n'en serait pas pour cela plus pres d'etre resolu.

Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison etait, en effet, ceinturee par un chemin de ronde, que limitait, a la peripherie, un mur d'environ huit metres d'elevation, au dela duquel apparaissaient des toits de maisons. Apres etre descendu, il faudrait donc passer par-dessus cette muraille, ce qui, des l'abord, semblait impraticable.

A en juger par l'eloignement des maisons, une rue entourait probablement la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considerer comme sauve. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?

Serge Ladko, en quete d'un expedient, commenca par examiner attentivement ce qu'il pouvait decouvrir sur la gauche. S'il n'y trouva pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il apercut fit battre son coeur d'emotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.

Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne semblait pas qu'elle fut l'objet d'une surveillance particuliere. Ce serait une heureuse chance, s'il parvenait a la reconquerir. En moins d'une heure, grace a elle, il aurait franchi la frontiere, et, en territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.

Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce cote, il remarqua aussitot une particularite qui le rendit attentif. Retenue de distance en distance par de solides crampons scelles dans le batiment, une tige de fer venue du toit--la chaine du paratonnerre selon toute vraisemblance--passait a proximite de sa fenetre, pour aller finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eut rendu la descente assez facile, si l'on avait pu arriver jusqu'a elle.

Or, ceci n'etait peut-etre pas irrealisable. A la hauteur du carrelage de sa cellule, une sorte de bandeau, motive par la decoration de l'edifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq centimetres. Peut-etre, avec du sang-froid et de l'energie, n'eut-il pas ete impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la chaine du paratonnerre.

Malheureusement, quand bien meme on eut ete capable d'une aussi folle audace, la muraille exterieure n'en fut pas moins, demeuree infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde, c'etait toujours etre prisonnier.

Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie superieure, a peu de distance au-dessous du chaperon, en etait decoree interieurement et exterieurement par une serie de bossages, formes de moellons carres a demi encastres dans le reste de la maconnerie. Un long moment Serge Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser sur l'appui de la fenetre, il reintegra sa cellule, et se hata de faire disparaitre toute trace compromettante.

Son parti etait pris. Le moyen d'etre libre envers et contre tous, il l'avait trouve. Quelque risque qu'il fut, ce moyen pouvait, devait reussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de pareilles angoisses.

Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assure des lors d'une nouvelle periode de tranquillite, il se mit en devoir d'achever ses preparatifs. De ses draps, il fit, a l'aide de ce qui subsistait de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimetres de largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fut pas attiree, il eut soin de reserver une quantite de toile suffisante pour que sa couchette gardat son aspect exterieur. Quant au reste, nul n'aurait evidemment l'idee de venir soulever la couverture.

Les bandes decoupees, il les accoupla quatre par quatre sous forme d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre, s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils etaient proches de leur fin. Une journee fut consacree a ce travail. Enfin, le 1er octobre, un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide, longue de quatorze a quinze metres, qu'il dissimula soigneusement sous sa couchette.

Tout etant pret, il resolut que l'evasion aurait lieu le soir meme, a neuf heures.

Cette derniere journee, Serge Ladko l'occupa a examiner les plus petits details de son entreprise, a en calculer les chances et les dangers. Quelle en serait l'issue: la liberte ou la mort? Un avenir prochain en deciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.

Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnat, le sort lui reservait une derniere epreuve. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi, quand les verrous de sa porte furent tires a grand bruit. Que lui voulait-on? S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure a laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier etait passee cependant.

Non, il n'etait pas question de se rendre a une convocation du juge. Par la porte ouverte, Serge Ladko apercut dans le couloir, outre l'un de ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui etaient inconnues. L'une de ces personnes etait une femme, une jeune femme de vingt ans a peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonte. Des deux hommes qui l'accompagnaient, l'un etait evidemment son mari. Le langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaitre dans l'autre le directeur meme de la prison.

Il s'agissait evidemment d'une visite. A en juger par la deference respectueuse qui leur etait temoignee, les visiteurs etaient gens de marque, peut-etre quelque couple princier en voyage, aupres duquel le directeur jouait le role de cicerone.

"L'occupant actuel de cette cellule, dit-il a ses hotes, n'est autre que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom a du certainement parvenir jusqu'a vous.

La jeune femme glissa un regard timide a l'adresse du celebre malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce celebre malfaiteur. Jamais on ne se serait imagine un chef de bandits d'une cruaute legendaire sous les traits de cet homme amaigri, emacie, a la figure have, dont les jeux exprimaient tant de detresse et de profond desespoir.

--Il est vrai qu'il s'entete a protester de son innocence, ajouta impartialement le directeur; mais nous sommes habitues a cette chanson."

Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa parfaite proprete. Dans la chaleur de son discours, il en franchit meme le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenetre, afin de faire face a son auditoire.

Tout a coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir, l'orateur frolait l'endroit attaque par le prisonnier et un peu de ciment commencait a tomber en fine poussiere. Ebranle par un autre mouvement, ce fut bientot le tampon de mie de pain qui se detacha d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson d'epouvante, en constatant que l'extremite du barreau descelle apparaissait a nu au fond de son alveole.

Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et le directeur examinaient la miserable table comme un objet du plus haut interet, et que le gardien, respectueusement detourne, semblait regarder quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixes sur l'excavation pratiquee dans la muraille, et l'expression de son visage montrait qu'elle en comprenait le mysterieux langage.

Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko attendait, et, par degres, il se sentait mourir.

Un peu pale, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui s'echappaient lentement des paupieres du miserable? Comprit-elle sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible desespoir?..

Dix secondes tragiques passerent, et soudain elle se detourna en poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se precipiterent vers elle. Que lui etait-il arrive? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une voix tremblante, en s'efforcant de sourire. Elle venait de se tordre sottement le pied, voila tout.

Tandis que Serge Ladko allait, sans etre apercu, se placer devant le barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empresserent. Les deux premiers sortirent soutenant la pretendue blessee; le troisieme repoussa precipitamment les verrous. Serge Ladko etait seul.

Quel elan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce creature, qui avait eu pitie! Grace a elle, il etait sauve. Il lui devait la vie; plus que la vie, la liberte.

Il etait retombe, accable, sur sa couchette. L'emotion avait ete trop rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.

Le reste du jour s'ecoula sans autre incident, et neuf heures sonnerent enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit etait tout a fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient l'obscurite.

Dans le couloir, un bruit grandissant annoncait l'approche d'une ronde. Arrivee devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfonce jusqu'au menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses pas decrut, s'eteignit.

Le moment d'agir etait arrive.

Aussitot, Serge Ladko sauta a bas de sa couchette, dont il disposa le matelas de maniere a simuler suffisamment, dans la penombre de la cellule, la presence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa corde, puis, s'etant glisse de nouveau de l'autre cote de la grille; il s'enleva comme la premiere fois et se mit a cheval sur l'arete superieure de la hotte.

Les bandeaux qui decoraient le batiment etant situes a la hauteur de chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de pres de quatre metres celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il avait prevu cette difficulte. Embrassant l'un des barreaux de la grille avec la corde dont il garda en main les deux extremites, il se laissa glisser sans trop de peine jusqu'a la saillie exterieure.

Le dos applique a la muraille, cramponne de la main gauche a la corde qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder l'equilibre sur cette surface etroite? A peine aurait-il lache son soutien, qu'il irait s'abimer sur le sol du chemin de ronde.

Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extreme lenteur, il reussit a saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule devant la fenetre et, pour la retenir, un organe quelconque existait necessairement. En la frolant, sa main ne tarda pas, en effet, a rencontrer un obstacle, qu'apres, un peu d'hesitation il reconnut etre une patte scellee dans la maconnerie.

Quelque faible que fut la prise offerte par cette patte, force lui etait de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispes, il attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu a peu retomber sur ses epaules. Desormais, les ponts etaient coupes derriere lui. L'eut-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, de toute necessite, perseverer jusqu'au bout dans son entreprise.

Serge Ladko se risqua a tourner a demi la tete vers la chaine du paratonnerre dont il avait le plus escompte le secours. Quel ne fut pas son effroi, en constatant que pres de deux metres separaient cette chaine de la hotte dont il lui etait, sous peine de mort, interdit de s'eloigner!

Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette etroite saillie, le dos applique contre la muraille, retenu au-dessus du vide par un miserable morceau de fer que l'extremite de ses doigts avait peine a saisir, il ne pouvait s'eterniser dans cette situation. Dans quelques minutes, ses doigts lasses relacheraient leur etreinte, et ce serait alors la chute inevitable. Mieux valait ne perir qu'apres un dernier effort vers le salut.

S'inclinant du cote de la fenetre, le fugitif replia son bras gauche comme un ressort pret a se detendre, puis, abandonnant tout appui, il se repoussa violemment vers la droite.

Il tomba. Son epaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grace a l'elan qu'il s'etait donne, ses mains etendues avaient enfin atteint le but. La premiere difficulte etait vaincue. Restait a vaincre la seconde.

Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaine et s'arreta sur l'un des crampons qui la fixaient a la muraille. La, il fit une courte halte et s'accorda le temps de la reflexion.

Le sol etait invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au fugitif le bruit d'un pas regulier. Un soldat montait evidemment la garde. A en juger par ce bruit croissant et decroissant tour a tour, la sentinelle, apres avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce chemin qui passait devant une autre facade du batiment, puis revenait, pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula que l'absence du soldat durait de trois a quatre minutes. C'est donc dans ce delai que la distance le separant de la muraille exterieure devait etre franchie.

S'il devinait, au-dessous de lui, la crete de cette muraille dont la blancheur se decoupait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer les pierres en saillie qui en decoraient le sommet.

Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arreta a l'un des crampons inferieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois metres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir.

Solide, desormais, il lui etait permis de proceder par mouvements plus rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour derouler sa corde, la faire passer derriere la chaine du paratonnerre et en nouer les deux bouts de maniere a la transformer en une corde sans fin. La longueur necessaire approximativement calculee, il en lanca ensuite au-dessus de la muraille de cloture, puis en ramena a lui l'extremite en forme de boucle, comme il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforcant de saisir une des pierres en saillie dont la muraille etait exterieurement ornee.

L'entreprise etait difficile. Au milieu de cette obscurite profonde, qui lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.

Plus de vingt fois la corde avait ete lancee sans resultat, quand elle opposa enfin une resistance. Serge Ladko insista en vain. La prise etait bonne et ne ceda pas. La tentative avait donc reussi. La boucle terminale s'etait enroulee autour d'un des bossages exterieurs, et une sorte de passerelle etait maintenant jetee au-dessus du chemin de ronde.

Passerelle fragile a coup sur! N'allait-elle pas se rompre ou se detacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait une epouvantable chute de dix metres de hauteur; dans le second, ramene contre le mur de la prison a la maniere d'un balancier, son fardeau humain viendrait s'y ecraser.

Pas un instant, Serge Ladko n'hesita devant la possibilite de ce danger. Sa corde fortement tendue, il en reunit de nouveau les deux extremites, puis, pret a s'elancer, il preta l'oreille aux pas du soldat de garde.

Celui-ci etait precisement juste en dessous du fugitif. Il s'eloignait. Bientot, il tourna le coin du batiment et le bruit de ses pas s'eteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son absence.

Serge Ladko s'avanca sur le chemin aerien. Suspendu entre ciel et terre, il avancait d'un mouvement egal et souple, sans s'inquieter du flechissement de la corde, dont la courbure s'accentuait a mesure qu'il approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.

Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abime franchi, il atteignait la crete de la muraille.

Sans y prendre de repos, il se hata de plus en plus, enfievre par la certitude du succes. Dix minutes a peine s'etaient ecoulees depuis qu'il avait quitte sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir dure plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vint l'inspecter. Son evasion ne serait-elle pas decouverte alors, malgre la maniere dont il avait dispose sa couchette? Il importait d'etre loin auparavant. La barge etait la, a deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient a le mettre hors de l'atteinte de ses persecuteurs.

Interrompant son travail a chaque passage du soldat de garde, Serge Ladko denoua febrilement sa corde, la ramena a lui en halant sur l'un des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi formee l'une des saillies interieures, il commenca sa descente, apres s'etre assure que la rue etait deserte.

Arrive heureusement a terre, il fit aussitot retomber la corde a ses pieds et la roula en paquet. Tout etait termine. Il etait libre, et aucune trace ne subsisterait de son audacieuse evasion.

Mais, comme il allait partir a la recherche de sa barge, une voix s'eleva tout a coup dans la nuit.

"Parbleu! prononcait-on a moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma parole!

Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort decidement se declarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami.

--M. Jaeger!" s'ecria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui.

XV

PRES DU BUT

Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvieme fois, depuis que la barge avait recommence a descendre le Danube. Pendant les huit jours precedents, pres de sept cents kilometres avaient ete laisses en arriere. On approchait de Roustchouk, ou l'on arriverait avant le soir.

A bord, rien ne semblait change. La barge transportait, comme autrefois, les deux memes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un le pecheur Ilia Brusch, l'autre, le debonnaire M. Jaeger.