Le pilote du Danube

Chapter 14

Chapter 143,887 wordsPublic domain

--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait commence bien avant Ulm, puisque j'ai remporte deux prix au concours de peche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonte le fleuve jusqu'a Donaueschingen.

--Il est exact, en effet, repliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch a ete proclame laureat du concours de peche institue par la Ligue Danubienne a Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a ete vu a Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez deja adopte a Sigmaringen une personnalite d'emprunt, ou bien vous vous etes substitue audit Ilia Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen a Ulm. C'est un point que nous eluciderons en son temps, soyez tranquille.

Serge Ladko, les yeux ecarquilles par la surprise, ecoutait comme dans un reve ces fantaisistes deductions. Un peu plus, on eut compte l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la peine de repondre, il haussait dedaigneusement les epaules, quand le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout a coup a brule-pourpoint:

--Qu'etes-vous alle faire a Vienne, le 26 aout dernier, chez le juif Simon Klein?

Malgre lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voila qu'on connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de reprehensible, mais l'avouer, c'etait avouer en meme temps son identite, et, puisqu'il avait adopte le parti de la nier, force lui etait de persister dans cette voie.

--Simon Klein?... repeta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne comprend pas.

--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc a moi de vous apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce disant, se souleva a demi sur son siege pour donner a ses paroles une plus ecrasante autorite,--vous alliez vous entendre avec le receleur ordinaire de votre bande.

--De ma bande!... repeta le pilote ahuri.

--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous n'etes pas Ladko, mais bien un inoffensif pecheur a la ligne du nom d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous cachez-vous?

--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.

--Dame! ca m'en a tout l'air, repondit M. Izar Rona, a moins que ce ne soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a naturellement blonds.

Serge Ladko etait accable.

La police etait bien renseignee et la trame se resserrait autour de lui; sans paraitre remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:

--Eh! eh! vous voila moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si avances ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager avec vous.

--Oui, repondit Serge Ladko.

--Quel etait son nom?

--M. Jaeger.

--Tres exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?

--Je l'ignore. Il m'a quitte en pleine campagne, presque au confluent de l'Ipoly. J'ai ete bien surpris de ne plus le trouver en revenant a bord.

--En revenant, dites-vous. Vous vous etiez donc absente? Ou etiez-vous alle?

--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon passager.

--Il etait donc malade?

--Tres malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.

--Et c'est vous qui l'avez sauve, je presume?

--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?

--Hum!... fit le juge un peu ebranle.

Mais, se ressaisissant:

--Vous comptez sans doute m'emouvoir avec cette histoire de sauvetage?

--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je reponds. Voila tout.

--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez jamais quitte votre barge, je crois?

--Une seule fois, pour aller chez moi, a Szalka.

--Pourriez-vous me preciser la date de cette excursion?

--Pourquoi pas, en cherchant un peu.

--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 aout?

--Peut-etre bien.

--Vous ne le niez pas?

--Non.

--Vous l'avouez?

--Si vous voulez.

--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.

--En effet.

--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 aout?

--Tres noir. Un temps affreux.

--Cela explique que vous vous soyez trompe. C'est par une erreur toute naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez debarque sur la rive droite.

--Sur la rive droite?

M. Izar Rona se leva tout a fait, et, fixant le prevenu dans les yeux, prononca:

--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?

Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait pas ce nom.

--Vous etes tres fort, declara le juge decu dans son essai d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la premiere fois que vous entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du 28 au 29 aout, sa villa a ete mise au pillage et son gardien Christian Hoel grievement blesse, c'est a votre insu. Ou diable avais-je la tete? Comment connaitriez-vous ces crimes commis par un certain Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!

--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assuree que la premiere fois.

--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste apres la perpetration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien modestement!--qu'a une distance respectable de la region qui en a ete le theatre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si genereusement votre personne, ni a Budapest, ni a Neusatz, ni a aucune ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonne votre role de pecheur, au point meme d'acheter parfois du poisson dans les villages ou vous consentiez a vous arreter?

Tout cela etait de l'hebreu pour le malheureux pilote. S'il avait disparu, c'etait bien malgre lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 aout, n'avait-il pas ete constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de surprenant a ce qu'il eut disparu? L'etonnant, au contraire, c'est qu'il se trouvat quelqu'un pour pretendre l'avoir apercu.

Cette erreur du moins serait facile a dissiper. Il suffirait de raconter sincerement l'aventure incomprehensible dont il avait ete victime. La justice serait peut-etre plus clairvoyante et peut-etre arriverait-elle a debrouiller les fils de cet imbroglio. Bien decide a faire ce recit, Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un mot. Mais le juge etait lance a toute vapeur. Il se promenait maintenant de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.

--Si vous n'etes pas Ladko, continuait-il avec une vehemence croissante, comment se fait-il que, succedant au pillage de la villa du comte Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, precisement au moment ou vous aviez quitte votre barge, un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait ete commis a Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, nuit que vous avez du necessairement passer en face de ce village? Si vous n'etes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait adresse a son mari par votre femme, Natcha Ladko?

M. Rona avait touche juste, cette fois, et le dernier argument etait en effet triomphant. Le pilote, aneanti, avait baisse la tete et de grosses gouttes de sueur ruisselaient de son visage.

Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:

--Si vous n'etes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il ete supprime du jour ou vous vous etes senti menace? Il etait dans votre coffre, ce portrait; je precise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa presence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous a repondre?

--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien a ce qui m'arrive.

--Vous comprendrez a merveille si vous voulez vous en donner la peine. Pour le moment, nous allons interrompre cet interessant entretien. On va vous reconduire dans votre cellule, ou vous aurez tout le temps de vous livrer a vos reflexions. Recapitulons, en attendant, l'interrogatoire d'aujourd'hui. Vous pretendez: 1 deg. Vous nommer Ilia Brusch; 2 deg. Avoir remporte le prix au concours de peche de Sigmaringen; 3 deg. Habiter Szalka; 4 deg. Avoir passe chez vous, a Szalka, la nuit du 28 au 29 aout. Ces points seront verifies. De mon cote je pretends: 1 deg. Que votre nom est Ladko; 2 deg. Que votre domicile est Roustchouk; 3 deg. Que, dans la nuit du 28 au 29 aout, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la villa du comte Hagueneau et vous etes rendu coupable d'une tentative de meurtre sur la personne du gardien Christian Hoel; 4 deg. Qu'un vol dont le nomme Kellermann, de Szuszek, a ete victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre, doit etre mis a votre passif; 5 deg. Que de nombreux autres vols et meurtres commis dans les regions baignees par le Danube doivent pareillement vous etre imputes. L'instruction de ces crimes est ouverte. Des temoins sont cites. Vous serez mis en leur presence... Voulez-vous signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, reconduisez le prevenu!"

Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu de la foule et en subir encore les vociferations hostiles. La colere populaire semblait s'etre accrue pendant la duree de l'interrogatoire et la police eut quelque peine a proteger le prisonnier.

Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. Celui-ci devora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de complaisance. Le pilote passa a deux metres de lui et il put le voir tout a son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage etait orne d'une superbe paire de lunettes noires, et ses perplexites n'en furent pas attenuees.

Striga s'eloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent refermees les portes de la prison. Decidement, il ne connaissait pas l'homme arrete. Ce n'etait, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Des lors, qu'il s'agit d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle que fut la personnalite de l'accuse, l'essentiel etait qu'il absorbat l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de s'attarder a Semlin. C'est pourquoi il se resolut a partir des le lendemain peur regagner son chaland.

Mais, a son reveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette affaire Ladko etant menee dans le secret le plus rigoureux, c'etait une raison peremptoire pour que la Presse s'ingeniat a percer, le mystere. Elle y avait reussi. Ample etait sa moisson d'informations.

Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier interrogatoire, en faisant suivre leur recit de commentaires qui n'etaient pas precisement favorables a l'accuse. En general, ils s'etonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait etre un simple pecheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de Szalka. Quel interet pouvait-il avoir a soutenir un pareil systeme, dont la fragilite etait evidente? Deja, d'apres eux, le juge d'instruction, M. Izar Rona, avait envoye a Gran une commission rogatoire. D'ici tres peu de jours, un magistrat se transporterait donc a Szalka et se livrerait a une enquete qui aurait comme resultat de ruiner les allegations du prevenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, etait fort douteux.

Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture, une idee singuliere lui etait venue, et l'idee prit corps, quand il eut acheve de lire. Certes, il etait tres bon que la justice tint un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardat. Pour cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le veritable Ilia Brusch qu'on retenait prisonnier a Semlin. Cette charge s'ajouterait a celles qu'on possedait deja forcement contre lui, puisqu'on l'avait arrete, et suffirait peut-etre a motiver sa condamnation definitive, au grand profit du vrai coupable.

Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporte par une rapide voiture, il allait rejoindre la ligne ferree qui l'emmenerait a toute vapeur vers Budapest et vers le Nord.

Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilite coutumiere, comptait tristement les heures. De sa premiere entrevue avec le juge, il etait revenu effraye de la gravite des presomptions qui pesaient sur lui. Certes, il reussirait fatalement avec le temps a faire triompher son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car il ne pouvait meconnaitre que les apparences fussent contre lui et que la justice n'eut bati avec logique son echafaudage d'hypotheses.

Toutefois, il y a loin entre de simples soupcons et des preuves formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, a en reunir contre lui. Le seul temoin qu'il eut a craindre, et encore uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'etait le juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais a le reconnaitre. D'ailleurs, aurait-on meme besoin de le mettre en presence de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas declare qu'il allait se renseigner a Szalka? Ces renseignements ne pouvant manquer d'etre excellents, la mise en liberte du prisonnier en resulterait evidemment.

Plusieurs jours s'ecoulerent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces pensees avec une febrilite croissante. Szalka n'etait pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On etait au septieme jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de nouveau dans le cabinet de M. Rona.

Le juge etait a son bureau et paraissait fort occupe. Pendant dix minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eut ignore sa presence.

"Nous avons la reponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix detachee, sans meme relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement a travers ses cils baisses.

--Ah!.. fit Serge Ladko avec satisfaction.

--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien a Szalka un nomme Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure reputation.

--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait deja ouverte la porte de sa prison.

Le juge, se faisant plus etranger et plus indifferent encore, murmura sans paraitre y attacher la moindre importance:

--Le commissaire de police de Gran, charge de l'enquete, a eu la bonne fortune de lui parler a lui-meme.

--A lui-meme? repeta Serge Ladko qui ne comprenait pas.

--A lui-meme, affirma le juge.

Serge Ladko croyait rever. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu etre trouve a Szalka?

--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.

--Jugez-en vous-meme, repliqua le juge. Voici le rapport du commissaire de police de Gran. Il en resulte que ce magistrat, deferant a la commission rogatoire que je lui ai adressee, s'est transporte le 14 septembre a Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que vous avez donnee, je pense? demanda le juge en s'interrompant.

--Oui, Monsieur, repondit Serge Ladko d'un air egare.

--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a ete recu dans la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a declare n'etre que tout recemment revenu d'une assez longue absence. Le commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia Brusch tendent a etablir sa parfaite honorabilite, et qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque chose a dire? Ne vous genez pas, je vous prie.

--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.

--Voila donc un premier point elucide," conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une souris.

XIV

ENTRE CIEL ET TERRE

Son deuxieme interrogatoire termine, Serge Ladko regagna sa cellule sans se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les questions du juge apres que l'incident de la commission rogatoire eut ete vide de la facon que l'on sait, et il n'avait plus repondu que d'un air hebete. Ce qui lui arrivait depassait les limites de son intelligence. Que lui voulait-on a la fin? Enleve, puis incarcere a bord d'un chaland par de mysterieux ennemis, il ne recouvrait sa liberte que pour la perdre aussitot; et voici maintenant qu'on trouvait, a Szalka, un autre Ilia Brusch, c'est-a-dire un autre lui-meme, dans sa propre maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!

Stupefait, affole par cette succession d'evenements inexplicables, il avait la sensation d'etre le jouet de puissances superieures et hostiles, d'etre invinciblement entraine, proie inerte et sans defense, dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la Justice.

Cette depression, cet aneantissement de toute energie, son visage l'exprimait avec tant d'eloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient escorte en fut emu, bien qu'il considerat son prisonnier comme le plus abominable criminel.

"Ca ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans sa voix quelque desir de reconfort, ce fonctionnaire blase cependant par profession sur le spectacle des miseres humaines.

Il aurait parle a un sourd, que le resultat eut ete le meme.

--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison. M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-etre mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ca... Il est question de votre pays la-dedans. Ca vous distraira."

Le prisonnier garda son immobilite. Il n'avait pas entendu.

Il n'entendit pas davantage les verrous pousses a l'exterieur et pas davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans penser a mal le secret rigoureux auquel etait astreint son prisonnier, deposait sur la table en s'en allant.

Les heures coulerent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore. Ecroule sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas conscience de la fuite du temps.

Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra par la cellule. La premiere chose qu'il apercut alors, ce fut le journal laisse la veille par le pitoyable gardien.

Tel que celui-ci l'y avait place, ce journal s'etalait toujours sur la table, decouvrant une _manchette_ imprimee en grasses capitales au-dessous du titre. "Les massacres de Bulgarie", annoncait cette manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il tressaillit et s'empara febrilement du journal. Son intelligence reveillee revenait a flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il poursuivait sa lecture.

Les evenements qu'il apprenait ainsi etaient, au meme instant, commentes dans l'Europe entiere, et y soulevaient une clameur generale de reprobation. Depuis, ils sont entres dans l'histoire, dont ils ne forment pas la page la plus glorieuse.

Ainsi qu'il a ete rappele au debut de ce recit, toute la region balkanique etait alors en ebullition. Des l'ete de 1875, l'Herzegovine s'etait revoltee, et les troupes ottomanes envoyees contre elle n'avaient pu la reduire. En mai 1876, la Bulgarie s'etant soulevee a son tour, la Porte repondit a l'insurrection en concentrant une nombreuse armee dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette annee 1876, la Serbie et le Montenegro, entrant en scene a leur tour, avaient declare la guerre a la Turquie. Les Serbes, commandes par le general russe Tchernaief, apres avoir tout d'abord remporte quelques succes, avaient du battre en retraite en deca de leur frontiere, et le 1er septembre le prince Milan s'etait vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant lequel il sollicita, des puissances chretiennes, une intervention que celles-ci furent malheureusement trop longues a lui accorder.

"Alors," dit M. Edouard Driault, dans son _Histoire de la Question d'Orient_, "se produisit le plus affreux episode de ces luttes; il rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre contre la Serbie et le Montenegro, craignait que l'insurrection bulgare, sur les derrieres de l'armee, ne compromit ses operations. Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, recut-il l'ordre d'ecraser l'insurrection sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelees d'Asie furent lachees sur la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise a feu et a sang. Ils assouvirent a l'aise leurs sauvages passions, brulerent les villages, massacrerent les hommes au milieu des tortures les plus raffinees, eventrerent les femmes, couperent en morceaux les enfants. Il y eut environ vingt-cinq a trente mille victimes..."

Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'etait devenue Natcha, au milieu de cet effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Etait-elle morte, au contraire, et son cadavre eventre, coupe en morceaux, de meme que celui de tant d'autres innocentes victimes, trainait-il dans la boue, dans la fange, dans le sang, ecrase sous le pied des chevaux?

Serge Ladko s'etait leve, et, pareil a une bete fauve mise en cage, courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eut cherche une issue pour voler au secours de Natcha.

Cet acces de desespoir fut de courte duree. Revenu bientot a la raison, il se contraignit au calme, d'un energique effort, et, avec un cerveau lucide, chercha les moyens de reconquerir sa liberte.

Aller trouver le juge, lui avouer sans detour la verite, implorer au besoin sa pitie?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la confiance d'un esprit prevenu, apres avoir si longtemps persevere dans le mensonge? Etait-il en son pouvoir de detruire d'un seul mot la suspicion attachee a son nom de Ladko, de ruiner en un instant les presomptions qui l'accablaient? Non. Une enquete serait a tout le moins necessaire, et une enquete exigerait des semaines, sinon des mois.

Il fallait donc fuir.

Pour la premiere fois depuis qu'il y etait entre, Serge Ladko examina sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs perces de deux ouvertures: la porte d'un cote, la fenetre de l'autre. Derriere trois de ces murs, d'autres cachots, d'autres prisons; derriere la fenetre seulement, l'espace et la liberte.

L'enseuillement de cette fenetre, dont le linteau atteignait le plafond, depassait un metre cinquante, et sa partie inferieure, ce qu'on eut nomme l'appui pour une ouverture ordinaire, etait inaccessible, une rangee de gros barreaux scelles dans l'epaisseur du cadre en interdisant l'approche. D'ailleurs, cette difficulte vaincue, il en serait reste une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les cotes venaient s'appliquer de part et d'autre de la fenetre, arretait tout regard vers l'exterieur et ne laissait de visible qu'un etroit rectangle de ciel. Non pas meme pour fuir, mais pour etre seulement en etat d'en chercher le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille, puis se hisser a force de bras au sommet de cette hotte, de maniere a pouvoir reconnaitre les alentours.

A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar Rona, Serge Ladko s'estimait enferme au quatrieme etage de la prison. Douze a quatorze metres a tout le moins devaient donc le separer du sol. Serait-il possible de les franchir? Impatient d'etre renseigne a cet egard, il resolut de se mettre a l'oeuvre sur-le-champ.