Chapter 13
Il n'avait pas a hesiter. Le seul parti a prendre etait de se laisser deriver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un etat de nudite qui pouvait etre une source de grandes difficultes ulterieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus presse etait de s'eloigner de la prison flottante ou il venait de passer de si penibles jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.
Tout a coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se dressa devant lui. Quelle ne fut pas son emotion, en reconnaissant sa barge retenue par une bosse amarree au chaland et que tendait la poussee du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un instant, demeura immobile.
Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'a lui. Sans doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tete seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impenetrable voile.
Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge et disparut sous le tot. La, l'oreille tendue, il ecouta de nouveau.. Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.
Sous le tot, l'obscurite de la nuit se faisait plus epaisse encore. Dans l'impossibilite de rien distinguer, Serge Ladko tatonna comme un aveugle pour reconnaitre les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eut rien touche. La etaient ses instruments de peche; a ce clou pendait encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-meme accroche. A droite, c'etait sa couchette; a gauche, celle ou M. Jaeger avait si longtemps dormi... Mais pourquoi etaient-ils ouverts, les coffres menages au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forces?.. Invisibles dans l'ombre, ses mains hesitantes firent l'inventaire de ses modestes richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vetements paraissaient en on ordre, comme il les avait laisses... Jusqu'a son couteau qu'il retrouva a la place meme ou il l'avait range. Ce couteau, Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la barge, il s'avanca vers l'etrave.
Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les tenebres, s'arretant, la respiration coupee, au moindre clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.
La corde coupee fouetta l'eau a grand bruit. Ladko, le coeur battant, retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de cette corde, dans un silence si profond...
Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu a peu redresse, comprit qu'il etait deja foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait commence a deriver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle et le chaland s'elevat le mur inexpugnable de la nuit.
Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien a craindre, Serge Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmenterent rapidement la distance. Alors seulement, il s'apercut qu'il grelottait et s'occupa de se couvrir. Decidement, on n'avait pas touche au contenu de ses coffres, ou il trouva sans peine le linge et les vetements necessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit a godiller avec rage.
Ou etait-il? Il n'en avait aucune idee. Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours effectue par le chaland dans lequel il avait ete incarcere. Sa prison flottante avait-elle monte ou descendu le fleuve, il l'ignorait.
En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se diriger, puisque c'est dans cette direction qu'etaient Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramene en arriere, ce serait du temps a regagner a grands renforts de bras, voila tout. Pour le moment, il commencerait par naviguer toute la nuit, de maniere a s'eloigner le plus possible de ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures d'obscurite. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il s'arreterait, pour prendre du repos, dans la premiere ville rencontree.
Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, quand un cri affaibli par la distance s'eleva dans la nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colere ou terreur, trop vague etait ce cri lointain pour que l'on put le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fut, cette voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble obscur le coeur du pilote. Ou avait-il entendu une voix semblable?.. Un peu plus, il eut jure que c'etait celle de Natcha... Il avait cesse de godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.
Le cri ne se renouvela pas. L'espace etait redevenu muet autour de la barge que le courant entrainait en silence. Natcha!..
Il n'avait que ce nom-la en tete... Serge Ladko, d'un mouvement d'epaules, rejeta cette obsession, cette idee fixe et se remit au travail.
Le temps passa. Il pouvait etre minuit, quand, sur la rive droite, se dessinerent confusement des maisons. Ce n'etait qu'un village, Szlankament, que Ladko laissa en arriere sans l'avoir reconnu.
Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg, Nove Banoveze, apparut a son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le depassa pareillement.
Puis les rives redevinrent desertes, tandis que le jour se levait.
Des que la lumiere fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de reparer les degats causes a son deguisement par une si longue captivite. En quelques minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine a leur pointe, un coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussees furent remplacees par des neuves. Cela fait, il se remit a godiller avec le meme inlassable courage.
De temps a autre, il jetait un coup d'oeil en arriere, sans rien apercevoir de suspect. Les ennemis etaient loin, decidement.
Liberant son esprit de ses preoccupations les plus immediates, le sentiment de sa securite reconquise lui permettait de songer de nouveau a l'etrangete de sa situation. Quels etaient ces ennemis qui le contraignaient a fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions auxquelles il etait dans l'impossibilite de repondre. Quels que fussent ces ennemis, il fallait, en tous cas, se defier d'eux a l'avenir, et ce souci allait facheusement compliquer son voyage, a moins qu'il ne prit le parti de reclamer, malgre les dangers d'une telle demarche, la protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, a la premiere ville qu'il traverserait.
Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, et rien n'etait de nature a le renseigner, sur ces rives desertes ou, separes par de longs espaces, s'egrenaient de rares et pauvres hameaux.
Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive droite, de hauts clochers piquerent le ciel, tandis que, devant la barge, une autre ville plus lointaine montait a l'horizon. Serge Ladko eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une, la plus proche, c'etait Semlin, derniere cite danubienne de l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'etait Belgrade, la capitale serbe, situee egalement sur la rive droite, apres un coude brusque du fleuve, au confluent de la Save.
Ainsi donc, pendant son incarceration, il avait continue a descendre le courant, sa prison flottante l'avait rapproche du but, et, sans meme s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilometres.
Pour l'instant, Semlin, c'etait le salut. Autant que besoin serait, il y trouverait aide et protection. Mais se resoudrait-il a demander du secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure, n'allait-on pas ouvrir une enquete, dont il serait la premiere victime? Peut-etre voudrait-on savoir qui il etait, d'ou il venait, ou il se rendait, et peut-etre parviendrait-on a decouvrir le nom qu'il s'etait jure de ne jamais reveler, quoi qu'il arrivat.
Remettant a prendre un parti a ce sujet, Serge Ladko activa la marche de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la ville comme il fixait son amarre a un anneau du quai. Il proceda ensuite a quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce probleme: parler ou se taire. Finalement il se decida pour l'abstention. Tout bien considere, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tot un repos bien gagne, et s'eloigner inapercu de Semlin comme il y etait arrive.
A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arreterent en face de la barge. Ces hommes sauterent a bord, et l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko, qui le regardait faire avec etonnement, demanda:
"Vous etes bien le nomme Ilia Brusch?
--Oui, repondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard inquiet.
Celui-ci entr'ouvrit son vetement, afin de montrer une echarpe aux couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.
--Au nom de la loi, je vous arrete," dit-il en touchant le pilote a l'epaule.
XIII
UNE COMMISSION ROGATOIRE
Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'etre occupe, dans tout le cours de sa carriere, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et ayant autant le caractere du mystere que cette affaire de la bande du Danube. L'incroyable mobilite de l'insaisissable bande, son ubiquite, la soudainete de ses coups, avaient deja quelque chose d'insolite. Et voici que son chef, a peine depiste, devenait introuvable, et semblait se rire des mandats d'amener lances contre lui dans toutes les directions!
Tout d'abord, on eut ete fonde a croire qu'il s'etait evapore. De lui, aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, malgre une surveillance incessante, n'avait rien signale qui lui ressemblat. Il fallait bien qu'il fut passe a Budapest, cependant, puisque, des le 31 aout, il etait vu a Duna Foeldvar, soit pres de quatre-vingt-dix kilometres plus bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant que le role du pecheur fut joue a ce moment par Ivan Striga, a qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien comprendre.
Les jours suivants, c'est a Szekszard, a Vukovar, a Cserevics, a Karlovitz enfin que l'on signalait sa presence. Ilia Brusch ne se cachait pas. Loin de la, il disait son nom a qui voulait l'entendre, et parfois meme vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, pretendaient aussi l'avoir surpris au moment ou il en achetait, ce qui ne laissait pas d'etre assez singulier.
Le soi-disant pecheur faisait preuve en tous cas d'une infernale habilete. La police, aussitot prevenue de son apparition, avait beau faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y decouvrait pas le plus petit vestige de la barge qui semblait litteralement volatilisee.
Karl Dragoch se desesperait en apprenant les echecs successifs de ses sous-ordres. Le gibier allait-il decidement lui glisser entre les mains?
Toutefois, deux choses etaient certaines. La premiere, c'est que le pretendu laureat continuait a descendre le fleuve. La seconde, c'est qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la police.
Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance a toutes les cites de quelque importance situees en aval de Budapest, telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et lui-meme etablit son quartier general a Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant de barrages eleves sur la route du fugitif.
Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fit que rire de la serie d'obstacles accumules devant lui. De meme qu'on avait appris son passage en aval de Budapest, sa presence fut constatee, mais toujours trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, transporte de colere et comprenant qu'il jouait sa derniere carte, reunit alors une veritable flottille. Sur son ordre, plus de trente embarcations croiserent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait a franchir leur ligne serree.
Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu cependant aucun succes, si Serge Ladko fut reste prisonnier dans la gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait pas en etre ainsi.
La journee du 6 septembre s'etait ecoulee dans ces conditions, sans que rien de nouveau fut survenu, et Dragoch, des les premieres heures du 7, se disposait a rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir a sa rencontre. Son homme, enfin arrete, venait d'etre incarcere dans la prison de Semlin.
Il se hata de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop celebre Ladko etait bien reellement sous les verrous.
La nouvelle se repandit avec la rapidite de l'eclair et mit la ville en rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes compacts stationnerent toute la journee devant la barge du fameux malfaiteur.
Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, vers trois heures de l'apres-midi, passa au large de Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'etait celle de Striga.
"Qu'y a-t-il donc a Semlin? dit celui-ci a son fidele Titcha, en remarquant l'animation des quais. Serait-ce une emeute?
Il s'aida d'une jumelle, qu'il ecarta de ses yeux apres un rapide examen.
--Le diable m'emporte, Titcha, s'ecria-t-il, si ce n'est pas l'embarcation de notre particulier!
--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
--Il faut que j'en aie le coeur net, declara Striga qui paraissait en proie a une vive agitation. Je vais a terre.
--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle de Dragoch, c'est que Dragoch est a Semlin. C'est se jeter dans la gueule du loup.
--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous allons prendre nos precautions."
Un quart d'heure plus tard, il revenait "camoufle" de main de maitre, si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntee a l'argot commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupee et remplacee par des favoris postiches, ses cheveux dissimules sous une perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait peniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait a peine d'une grave maladie.
"Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanite.
--Merveilleux! admira Titcha.
--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai a Semlin, vous continuerez votre route. Deux ou trois lieues au dela de Belgrade, vous mouillerez et vous attendrez mon retour.
--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
--Ne t'inquiete pas de ca, et dis a Ogul de me conduire dans le bachot."
Pendant ce temps, le chaland avait laisse Semlin en arriere. Ayant pris terre assez loin de la ville, Striga revint a grands pas vers les maisons. Des qu'il les eut atteintes, il modera son allure, et, se melant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit avidement les propos echanges autour de lui.
Il ne s'attendait guere a ce que ces propos lui apprirent. Personne, dans ces groupes animes, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'etait question que de Ladko. De quel Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait ete utilise par Striga de la maniere qu'on sait, mais precisement de ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi cree de toutes pieces, du Ladko malfaiteur, du Ladko pirate, c'est-a-dire de lui-meme, Striga. C'est sa propre arrestation qui formait le sujet de la conversation generale.
Il ne parvenait pas a comprendre. Que la police commit une erreur et arretat un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait a cela rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il pouvait mieux que personne certifier la realite, avec la presence de ce bateau, que son chaland, la veille encore, avait a la traine?
On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant quelque interet a ce cote de la question. L'essentiel, c'etait qu'un autre fut poursuivi a sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-la, on ne songerait pas a s'occuper de lui. C'etait le point important. Le reste ne comptait pas.
Rien n'eut ete plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de vouloir etre renseigne a cet egard. A en juger d'apres les apparences, tout portait a croire que l'homme incarcere et le maitre de la barge ne faisaient qu'un. Quel etait cet inconnu, qui, apres avoir ete, huit jours durant, prisonnier a bord du chaland, en remplacait si complaisamment le proprietaire entre les griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait pas Semlin avant d'etre fixe sur ce point.
Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge charge de cette affaire, ne paraissait pas dispose a mener rondement l'instruction. Trois jours s'ecoulerent sans qu'il donnat signe de vie. Cette attente prealable faisait partie de sa methode. D'apres lui, il est excellent de laisser tout d'abord un accuse aux prises avec la solitude. L'isolement est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret depriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face de lui.
M. Izar Rona, quarante-huit heures apres l'arrestation, exprimait ces idees a Karl Dragoch venu aux informations. Le detective ne pouvait que donner aux theories de son chef une approbation hierarchique.
"Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il a demander, quand comptez-vous proceder au premier interrogatoire?
--Demain.
--Je viendrai donc demain soir en apprendre le resultat. Inutile de vous repeter, je pense, sur quoi se fondent les presomptions?
--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations anterieures presentes a l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont tres completes.
--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le desir que j'ai pris la liberte de vous exprimer?
--Quel desir?
--Celui de ne pas paraitre dans cette affaire, au moins jusqu'a nouvel ordre. Ainsi que je vous l'ai expose, l'inculpe ne me connait que sous le nom de Jaeger. Cela peut eventuellement nous servir. Evidemment, lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra decliner mon nom veritable. Mais nous n'en sommes pas la, et il me parait preferable, pour la recherche des complices, de ne pas me bruler avant l'heure....
--C'est entendu," promit le juge.
Dans la cellule ou on l'avait enferme, Serge Ladko attendait qu'on voulut bien s'occuper de lui. Suivant de si pres sa precedente aventure, ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas abattu son courage. Sans tenter la moindre resistance au moment de son arrestation, il s'etait laisse conduire a la prison, apres avoir vainement formule une question restee sans reponse. Que risquait-il, d'ailleurs? Cette arrestation resultait necessairement d'une erreur qui serait dissipee des qu'on l'interrogerait.
Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulierement attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait seul, jour et nuit, dans sa cellule, ou, de temps a autre, un gardien venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas perce dans la porte. Ce gardien esperait-il, obeissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les resultats progressifs de la methode d'isolement! En ce cas, il ne devait pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'ecoulaient, sans que rien, dans l'attitude du prisonnier, revelat un changement de ses intimes pensees. Assis sur une chaise, les mains appuyees sur les genoux, les yeux baisses, la face froide, il semblait profondement reflechir, et gardait une immobilite presque absolue, sans donner aucun signe d'impatience. Des la premiere minute, Serge Ladko s'etait resolu au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en constatant la fuite du temps, a regretter sa prison flottante qui, du moins, le rapprochait de Roustchouk.
Le troisieme jour, enfin,--on etait alors au 10 septembre,--sa porte s'ouvrit, et il fut invite a quitter sa cellule. Encadre par quatre soldats, baionnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un interminable escalier, puis traversa une rue, au dela de laquelle il penetra dans le Palais de Justice, bati en face de la prison.
Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derriere un cordon d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de feroces clameurs s'eleverent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur redoute et si longtemps impuni. Quel que fut le sentiment de Serge Ladko en se voyant en butte a cette injure immeritee, il n'en laissa rien paraitre. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, apres une nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint jaune et bilieux, etait un magistrat de la maniere forte. Procedant par affirmations tranchantes, par denegations brutales, il attaquait l'adversaire a coups de boutoir, plus desireux d'inspirer la terreur que de gagner la confiance.
Les gardes s'etaient retires sur un signe du juge. Debout au milieu de la piece, Serge Ladko attendait qu'il plut a celui-ci de l'interroger. Dans un angle, le greffier pret a ecrire.
"Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
Serge Ladko obeit. Le magistrat reprit:
--Votre nom?
--Ilia Brusch.
--Votre domicile?
--Szalka.
--Votre profession?
--Pecheur.
--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prevenu.
Une legere rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent un rapide eclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le silence.
--Vous mentez, repeta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile est Roustchouk.
Le pilote tressaillit. Ainsi son identite veritable etait connue. Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, a qui le tressaillement du prevenu n'avait pas echappe, poursuivait d'une voix cinglante:
--Vous etes accuse de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifies perpetres avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction, de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes et delits accomplis avec premeditation depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous a repondre?
Le pilote avait ecoute, stupefait, cette incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion qu'il avait redoutee, en apprenant de la bouche de M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'etait produite en effet. Des lors, a quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout a l'heure, il avait eu la pensee de le reconnaitre, en implorant la discretion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel aveu serait plus nuisible qu'utile. C'etait bien lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un autre, qui etait accuse de cette effroyable serie de crimes. Sans doute, meme definitivement identifie, il parviendrait a etablir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le role du pecheur Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch etait le nom d'un innocent.
--J'ai a repondre que vous vous trompez, repliqua-t-il d'une voix ferme. Je me nomme Ilia Brusch et je demeure a Szalka. Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en assurer.
--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais vous faire connaitre quelques-unes des charges qui pesent sur vous.
Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point interessant.
--Pour le moment, commenca le juge, nous laisserons de cote la plus grande partie des crimes qui vous sont reproches, et nous nous occuperons seulement des plus recents, de ceux qui ont ete perpetres pendant le voyage au cours duquel vous avez ete arrete.
M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
--C'est a Ulm que l'on signale pour la premiere fois votre presence. C'est donc a Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.