Chapter 12
Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent, a pres de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie etendue de landes desertes, de vastes paturages, de marais immenses ou pullule le gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours genereusement servie pour d'innombrables convives a quatre pattes, ces milliers et ces milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de ble ou de mais.
La largeur du fleuve est devenue considerable alors, et de nombreux ilots ou iles en divisent le cours. Telles de ces dernieres sont de grande etendue et laissent de chaque cote deux bras ou le courant acquiert une certaine rapidite.
Ces iles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon depose par les inondations qui sont frequentes. Cependant on y recolte du foin en abondance, et les barques, chargees jusqu'au plat bord, le charrient aux fermes ou aux bourgades de la rive.
Le 6 septembre, le chaland mouilla a la tombee de la nuit. Striga etait absent a ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni a Neusatz, ni a Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes pouvant etre une cause de dangers, il s'etait du moins arrete, afin d'y continuer son enquete, au bourg de Karlovitz, situe une vingtaine de kilometres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le rejoindrait en s'aidant du courant.
Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en etait plus fort eloigne. Il ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gre du courant, il s'abandonnait a des pensees en somme assez riantes. Son stratageme avait pleinement reussi. Personne ne l'avait suspecte et rien ne s'etait oppose a ce qu'il se renseignat librement. A vrai dire, de renseignements, il n'en avait guere recolte. Mais cette ignorance publique, qui confinait a l'indifference, etait, en somme, un symptome favorable. Bien certainement, dans cette region, on n'avait que tres vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'a l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite, causer d'emotion.
D'un autre cote, que ce fut a cause de la suppression de son chef ou en raison de la pauvrete de la region traversee, la vigilance de la police paraissait grandement diminuee. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait apercu personne qui eut la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilometres en amont.
Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivat heureusement au terme de son voyage, c'est-a-dire a la mer Noire, ou son chargement serait transporte a bord du vapeur accoutume. Demain, on serait au dela de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de preference la rive serbe pour se mettre a l'abri de toute facheuse surprise. La Serbie devait etre, en effet, plus ou moins desorganisee par la guerre qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que les autorites riveraines perdissent leur temps a s'occuper d'une gabarre descendant a vide le cours du fleuve.
Qui sait? Ce serait peut-etre le dernier voyage de Striga. Peut-etre se retirerait-il au loin, apres fortune faite, riche, considere--et heureux, songeait-il, en pensant a la prisonniere enfermee dans la gabarre.
Il en etait la de ses reflexions quand ses yeux tomberent sur les coffres symetriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de couchettes a Karl Dragoch et a son hote, et tout a coup cette pensee lui vint que, depuis huit jours qu'il etait maitre de la barge, il n'avait pas songe a en explorer le contenu. Il etait grand temps de reparer cet inconcevable oubli.
En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vetements ranges en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette defroque, referma le coffre et s'attaqua au suivant.
Le contenu de celui-ci n'etait pas fort different du precedent, et Striga desappointe allait y renoncer, quand il decouvrit dans un des coins un objet plus interessant. Si les articles d'habillement ne pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-etre pas de meme de ce gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir des papiers. Or, les papiers ont beau etre muets, rien n'egale, dans certains cas, leur eloquence.
Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformement a son espoir, il s'en echappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les quittances, les lettres defilerent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis ses yeux, agrandis par la surprise, s'arreterent sur le portrait qui, deja, avait eveille les soupcons de Karl Dragoch.
D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eut dans cette barge des papiers au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eut aucun au nom du policier, c'etait deja passablement etonnant. Toutefois, l'explication de cette anomalie pouvait etre des plus naturelles. Peut-etre Karl Dragoch, au lieu de doubler le laureat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunte a l'amiable la personnalite du pecheur, et peut-etre, dans ce cas, avait-il conserve, d'un commun accord avec le veritable Ilia Brusch, les documents necessaires pour justifier au besoin de son identite. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec une habilete diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait faire la ce portrait d'une femme, a laquelle celui-ci n'avait jamais renonce malgre l'echec de ses precedentes tentatives? Quel etait donc le legitime proprietaire de cette barge pour avoir en sa possession un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en definitive, a Karl Dragoch, a Ilia Brusch ou a Serge Ladko, et lequel de ces trois hommes, dont deux l'interessaient a un si haut point, tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il proclamait, cependant, l'avoir tue, le soir ou, d'un coup de feu, il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'eloignait furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal vise alors, il aimerait encore mieux, plutot que le policier, tenir entre ses mains le pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-la, il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au cou ferait l'affaire, et, debarrasse ainsi d'un ennemi mortel, il supprimerait en meme temps le principal obstacle a des projets dont il poursuivait aprement la realisation.
Impatient d'etre fixe, Striga, gardant par devers lui le portrait qu'il venait de decouvrir, saisit la godille et pressa la marche de l'embarcation.
Bientot la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant face a celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la serrure.
Moins avance que son geolier, Serge Ladko n'avait meme pas le choix entre plusieurs explications de son aventure. Le mystere lui en paraissait toujours aussi impenetrable, et il avait renonce a imaginer des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le sequestrer.
Quand, apres un fievreux sommeil, il s'etait reveille au fond de son cachot, la premiere sensation qu'il eprouva fut celle de la faim. Plus de vingt-quatre heures s'etaient alors ecoulees depuis son dernier repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la violence de nos emotions.
Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus imperieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-la. Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne repondit. Il appela plus fort. Meme resultat. Il s'egosilla enfin en hurlements furieux, sans obtenir plus de succes.
Exaspere, il s'efforca de briser ses liens. Mais ceux-ci etaient solides et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles a les rompre.
Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet depose pres de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut immediatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis la pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geoliers n'etait pas des plus faciles, dans la situation ou il se trouvait. Mais la necessite rend industrieux, et, apres plusieurs essais infructueux, il reussit a se passer du secours de ses mains.
Sa faim satisfaite, les heures coulerent lentes et monotones. Dans le silence, un murmure, un frissonnement, semblable a celui des feuilles agitees par une brise legere, venait frapper son oreille. Le bateau qui le portait etait evidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.
Combien d'heures s'etaient-elles succede, quand une trappe fut soulevee au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable a celle qu'il avait decouverte a son premier reveil, oscilla dans l'ouverture qu'eclairait une lumiere incertaine et vint se poser a sa portee.
Des heures coulerent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large baillon. C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait a proximite d'un secours? Sans doute, car, l'homme a peine remonte, le prisonnier entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut appeler ... aucun son ne sortit de ses levres ... Le bruit de pas cessa.
Le secours devait etre deja loin, quand, peu d'instants plus tard, on revint, sans plus d'explications, supprimer son baillon. Si on lui permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Des lors, a quoi bon?
Apres le troisieme repas, identique aux deux premiers, l'attente fut plus longue. C'etait la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa captivite remontait environ a quarante-huit heures, lorsque, par la trappe de nouveau ouverte, on insinua une echelle, a l'aide de laquelle quatre hommes descendirent au fond du cachot.
Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, un baillon etait encore applique sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il etait comme la premiere fois transporte de mains en mains.
Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture etroite--la trappe, il le comprenait--qu'il avait deja franchie et qu'il franchissait maintenant en sens inverse. L'echelle qui avait meurtri ses reins pendant la descente, les meurtrit egalement, tandis qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jete sur le parquet, il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et baillon. Il ouvrait a peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de prison, celle-ci etait infiniment superieure a la precedente. Par une petite fenetre, le jour entrait a flots, lui permettant d'apercevoir, deposee aupres de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait ete contraint jusqu'ici de chercher a tatons. La lumiere du soleil lui rendait le courage et sa situation lui apparaissait moins desesperee. Derriere cette fenetre, c'etait la liberte. Il s'agissait de la conquerir.
Longtemps il desespera d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant pour la millieme fois du regard la cabine exigue qui lui servait de prison, il decouvrit, appliquee contre la paroi, une sorte de ferrure plate qui, sortie du plancher et s'elevant verticalement jusqu'au plafond, servait probablement a relier entre eux les madriers du borde. Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne presentat aucun angle tranchant, il n'etait peut-etre pas impossible de s'en servir pour user ses liens, sinon pour les couper. Difficile a coup sur, l'entreprise meritait tout au moins d'etre tentee.
Ayant reussi avec beaucoup de peine a ramper jusqu'a ce morceau de fer, Serge Ladko commenca aussitot a limer contre lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilite presque totale que ses entraves lui imposaient rendait ce travail extremement penible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant etre obtenu que par une serie de contractions de tout le corps, restait forcement contenu dans d'etroites limites. Outre que la besogne avancait lentement ainsi, elle etait en meme temps veritablement extenuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote etait contraint de prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui fallait s'interrompre. C'etait toujours le meme geolier qui venait lui apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulat son visage sous un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hesitation a ses cheveux gris et a la remarquable largeur de ses epaules. D'ailleurs, bien qu'il n'en put discerner les traits, l'aspect de cet homme lui donnait l'impression de quelque chose de deja vu. Sans qu'il lui fut possible de rien preciser, cette carrure puissante, cette demarche lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
Les rations lui etaient servies a heure fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne penetrait dans sa prison. Rien n'en aurait meme trouble le silence, si, de temps a autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'a lui. Serge Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il cherchait a mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations vagues et profondes.
En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, des le depart de son geolier, puis il se remettait obstinement a l'oeuvre.
Cinq jours s'etaient ecoules depuis qu'il l'avait commencee, et il en etait encore a se demander s'il faisait ou non quelques progres, quand, a la tombee de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait ses poignets se brisa tout a coup.
Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui echapper. On ouvrait sa porte. Le meme homme que chaque jour entrait dans sa cellule et deposait pres de lui le repas habituel.
Des qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres liberes. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilises pendant toute une longue semaine, ses mains et ses bras etaient comme frappes de paralysie. Peu a peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta graduellement d'amplitude. Apres une heure d'efforts, il put executer des gestes encore maladroits et delivrer ses jambes a leur tour.
Il etait libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberte. Le second, ce serait de franchir cette fenetre qu'il etait en son pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurite. Les circonstances etaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le rattraperait par cette nuit sans lune, ou l'on ne voyait rien a dix pas. D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. Quand on s'apercevrait de son evasion, il serait loin.
Une grave difficulte, plus qu'une difficulte, une impossibilite materielle l'arreta a la premiere tentative. Assez large pour un adolescent souple et svelte, la fenetre etait trop etroite pour livrer passage a un homme dans la force de l'age et doue d'une aussi respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, apres s'etre epuise en vain, dut reconnaitre que l'obstacle etait infranchissable et se laissa retomber tout haletant dans sa prison.
Etait-il donc condamne a n'en plus sortir? Un long moment, il contempla le carre de nuit dessine par l'implacable fenetre, puis, decide a de nouveaux efforts, il se depouilla de ses vetements et, d'un elan furieux, se lanca dans l'ouverture beante, resolu a la franchir coute que coute.
Son sang coula, ses os craquerent, mais une epaule d'abord, un bras ensuite passerent, et le montant de la fenetre vint buter contre sa hanche gauche. Malheureusement l'epaule droite avait bute, elle aussi, de telle sorte que tout effort supplementaire serait evidemment inutile.
Une partie du corps a l'air libre et surplombant le courant, l'autre partie demeuree prisonniere, ses cotes ecrasees par la pression, Serge Ladko ne tarda pas a trouver la position intenable. Puisque s'enfuir ainsi etait impraticable, il fallait aviser a d'autres moyens. Peut-etre, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenetre et agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
Mais, pour cela, il etait necessaire de reintegrer la prison, et Ladko fut oblige de reconnaitre l'impossibilite de ce retour en arriere. Il ne lui etait permis ni d'avancer, ni de reculer, et, a moins d'appeler a son aide, il etait irremediablement condamne a rester dans sa cruelle position.
C'est en vain qu'il se debattit. Tout fut inutile. Il s'etait lui-meme pris au piege par la violence de son elan.
Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau danger se revelait, menacant. Fait qui ne s'etait jamais produit a pareille heure depuis qu'il occupait cette prison, on s'arretait a sa porte, une clef cherchait en tatonnant le trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
Souleve par le desespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un effort surhumain...
Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entrainait le pene avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gache...
XII
AU NOM DE LA LOI
Striga, la porte ouverte, s'arreta hesitant sur le seuil. Une obscurite profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est un carre d'ombre plus claire vaguement decoupe par l'ouverture de la fenetre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait l'apercevoir.
"Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumiere!"
Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur, soudainement projetee, parut illuminer la piece. Les deux hommes, l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, echangerent un regard trouble. La cabine etait vide. Sur le parquet, des liens rompus, des vetements jetes a la volee: du prisonnier, nulle autre trace.
"M'expliqueras-tu?... commenca Striga.
Avant de repondre, Titcha alla jusqu'a la fenetre, et passa le doigt sur l'un des montants.
--Envole, dit-il, en montrant son doigt rouge.
--Envole!... repeta Striga, qui profera un juron.
--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais. D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporte sa ration.
--Et tu n'as rien vu d'anormal a ce moment?
--Absolument rien. Je l'ai laisse ficele comme un saucisson.
--Imbecile! gronda Striga!
Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait comment l'evasion avait pu s'accomplir et qu'il en declinait, dans tous les cas, la responsabilite. Striga n'accepta pas cette commode defaite.
--Oui, imbecile, repeta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine. Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est la qu'il a use la corde qui retenait ses mains.... Il a du y mettre des jours et des jours.... Et tu ne t'es apercu de rien!... On n'est pas stupide a ce point-la!
--Ah ca, mais, quand tu auras fini!... repliqua Titcha qui sentait la colere le gagner a son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?... Apres tout, puisque tu tenais tant a boucler le Dragoch, il fallait le garder toi-meme.
--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien Dragoch que nous tenions?
--Qui veux-tu que ce soit?
--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre a tout, en voyant la maniere dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu l'as pris?
--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il tournait le dos....
--La!..
--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as montre a Vienne. Ca, par exemple, j'en suis sur.
--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment etait-il, ton prisonnier? Etait-il grand?
Serge Ladko et Ivan Striga avaient en realite une taille sensiblement egale. Mais un homme couche parait, on ne l'ignore pas, beaucoup plus grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guere vu le pilote qu'etendu sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde qu'il repondit:
--La tete de plus que toi.
--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature plus elevee que le detective.
Il reflechit quelques instants, puis demanda:
--Le prisonnier ressemblait-il a quelqu'un de ta connaissance?
--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!
--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... a Ladko?
--En voila une idee! s'ecria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble a Ladko?
--Et si notre prisonnier n'etait pas Dragoch?
--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y tromper.
--Reponds toujours a ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?
--Tu reves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko en a.
--Ca se coupe, la barbe, fit observer Striga.
--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.
Striga haussa les epaules.
--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.
--Brun, repondit Titcha avec conviction.
--Tu en es sur?
--Sur.
--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..
--Quel Ilia Brusch?
--Le pecheur.
--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'etait ni Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.
Striga, sans repondre, s'approcha a son tour de la fenetre. Apres avoir examine les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforca vainement de percer les tenebres.
--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il a demi-voix.
--Pas plus de deux heures, dit Titcha.
--S'il court depuis deux heures, il doit etre loin! s'ecria Striga, qui maitrisait, avec peine sa colere.
Apres un instant de reflexion, il ajouta:
--Rien a faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau est envole, bon voyage. Quant a nous, nous nous mettrons en route un peu avant l'aube, de maniere a etre le plus tot possible au dela de Belgrade."
Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha preta l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientot, a travers la porte fermee, arriverent jusqu'a lui des eclats de voix dont le diapason montait progressivement. Haussant les epaules avec dedain, Titcha s'eloigna et regagna son lit.
C'est a tort que Striga avait juge inutile de se livrer a des recherches immediates. Ces recherches n'eussent peut-etre pas ete vaines, car le fugitif n'etait pas loin.
En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort desespere, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente traction des muscles, l'epaule d'abord, la hanche ensuite s'etaient effacees, et il avait glisse comme une fleche hors de la fenetre trop etroite, pour tomber, la tete la premiere, dans l'eau du Danube, qui s'etait ouverte et refermee sans bruit. Quand, apres une courte immersion, il revint a la surface, le courant l'avait deja emporte a quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il depassait l'arriere du chaland, evite la proue vers l'amont. Devant lui la route etait libre.