Le pilote du Danube

Chapter 11

Chapter 113,858 wordsPublic domain

Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse issue de sa mission que par les quelques mots brefs echanges dans la clairiere, au moment ou l'escouade de police etait survenue sur la route. L'entretien serait necessairement repris a ce sujet, mais, pour l'instant, il ne pouvait en etre question. Avant tout, il s'agissait de faire disparaitre et de mettre a l'abri les nombreux colis entasses sur le pont, et c'est a quoi s'employerent sans tarder les huit hommes formant l'equipage de la gabarre.

Soit a bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclines, ces colis furent d'abord introduits dans l'interieur du bateau, premier travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on proceda a l'arrimage definitif. Pour cela le plancher de la cale fut souleve et laissa a decouvert une ouverture beante, a la place ou l'on se fut legitimement attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce deuxieme compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets heteroclites qui le remplissaient deja en partie. Il restait assez de place, cependant, pour que les depouilles du comte Hagueneau pussent etre logees a leur tour dans l'introuvable cachette.

Merveilleusement truquee, en effet, etait cette gabarre qui servait a la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable. Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le pont de celui-ci formant le fond de celui-la. Ce second bateau, d'une profondeur de deux metres environ, avait un deplacement tel, qu'il fut capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux au-dessus de la surface de l'eau. On avait remedie a cet inconvenient, qui aurait, sans cela, devoile la supercherie, en chargeant le bateau inferieur d'une quantite de lest suffisant a le noyer entierement, de telle sorte que le chaland superieur gardat la ligne de flottaison qu'il devait avoir a vide.

Vide, sa cale l'etait toujours, les marchandises volees, qui allaient s'entasser dans le double fond, y remplacaient un poids correspondant de lest, et l'aspect de l'exterieur n'etait en rien modifie.

Par exemple cette gabarre, qui, lege, aurait du normalement caler a peine un pied, s'enfoncait dans l'eau de pres de sept. Cela n'etait pas sans creer de reelles difficultes dans la navigation du Danube et rendait necessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la bande le possedait dans la personne de Yacoub Ogul, un israelite natif lui aussi de Roustchouk. Tres pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait pu lutter avec Serge Ladko lui-meme pour la parfaite connaissance des passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sure, il dirigeait le chaland a travers les rapides semes de rochers que l'on rencontre parfois sur son cours.

Quant a la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur interieure et exterieure sans trouver la plus petite difference. Elle pouvait sonder tout autour sans rencontrer la cachette sous-marine, etablie suffisamment en retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fut impossible de l'atteindre. Toutes ses investigations l'ameneraient uniquement a constater que ce chaland etait vide et que ce chaland vide enfoncait dans l'eau de la quantite strictement suffisante pour equilibrer son poids.

En ce qui concerne les papiers, les precautions n'etaient pas moins bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendit le courant, soit qu'elle le remontat, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, ou, marchandises debarquees, retournait a son port d'attache. Selon le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantot a M. Constantinesco, tantot a M. Wenzel Meyer, tous deux commercants, l'un de Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustres des cachets les plus officiels, etaient a ce point en regle, que jamais personne n'avait songe a les verifier. L'eut-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait constate l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes indiquees. En realite, le proprietaire s'appelait Ivan Striga.

Le lecteur se rappellera peut-etre que ce nom appartenait a un des individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, apres s'etre vainement oppose au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendit parler positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.

Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres miserables de son espece, Ivan Striga avait, en effet, forme une bande de veritables pirates, qui, depuis lors, ecumait litteralement les deux rives du Danube.

Avoir trouve ainsi le chemin de la richesse facile, c'etait quelque chose; s'assurer la securite, c'etait mieux encore. Dans ce but, au lieu de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire, il s'etait arrange de maniere, a ne pas etre un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu, ce n'etait pas son vrai nom qu'il leur faisait connaitre. Non, celui qu'il avait resolu de laisser deviner avec une adroite imprudence, c'etait celui de Serge Ladko.

S'abriter, afin d'echapper aux consequences d'un forfait, derriere une personnalite d'emprunt, c'est un stratageme assez commun, mais Striga l'avait renove par le choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.

Si le nom de Ladko n'etait, ni plus ni moins qu'un autre, capable de creer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant delit, de detourner les soupcons au profit du coupable, il possedait quelques avantages qui lui etaient propres.

En premier lieu, Serge Ladko n'etait pas un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui l'avait salue a son depart de Roustchouk ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantat volontiers d'avoir supprime son ennemi, la verite est qu'il n'en savait rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquete qui pouvait etre faite a Roustchouk. Si Ladko etait mort, la police ne pourrait rien comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il etait vivant, elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilite si bien etablie que l'enquete, selon toute vraisemblance, en resterait la. Sans doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'etre ses homonymes. Mais, avant qu'on eut passe au crible tous les Ladkos du monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!

Que si, d'aventure, les soupcons, a force d'etre diriges dans la meme direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilite de Serge Ladko, ce serait alors un resultat doublement heureux. Outre qu'il est toujours agreable a un bandit de savoir qu'un autre est inquiete a sa place, cette substitution lui devient plus agreable encore quand il a voue a sa victime une haine mortelle.

Alors meme que ces deductions eussent ete deraisonnables, l'absence de Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les eut rendues logiques. Pourquoi le pilote etait-il parti sans crier gare? La section locale de la police du fleuve commencait precisement a se poser cette question au moment ou Karl Dragoch decouvrait ce qu'il croyait etre la verite, et, comme chacun sait, lorsque la police commence a se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y reponde avec bienveillance.

Ainsi, la situation etait bien nette dans sa dramatique complication. Une longue serie de crimes que des maladresses voulues faisaient toujours attribuer a un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du meme nom, vaguement, tres vaguement encore soupconne, a cause de son absence, d'etre le coupable, tandis qu'a des centaines de kilometres un Ladko, accuse par de plus serieuses presomptions, etait depiste sous le deguisement du pecheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant, apres chaque expedition, son etat civil authentique, pour circuler librement sur le Danube.

Toutefois, pour que sa securite ne fut pas menacee, la condition essentielle etait que l'on fit disparaitre toute trace compromettante dans le plus bref delai possible. C'est pourquoi, ce soir-la, le butin nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement depose dans l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le veritable Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux depens de cette meme cale sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'etait capable de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remonterent sur le pont dont les panneaux furent refermes. La police pouvait venir desormais.

Il etait, a ce moment, pres de trois heures du matin. L'equipage de la gabarre, surmene par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit precedente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en etre question.

Striga, desireux de s'eloigner au plus vite du lieu de son dernier crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube naissante, ordre qui fut execute sans un murmure, chacun comprenant la force des raisons qui le dictaient.

Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre a bord et de pousser le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des peripeties de l'expedition de la matinee.

"Ca a ete tout seul, lui repondit Titcha. Le Dragoch a ete pris au premier coup de filet comme un simple brochet.

--Vous a-t-il vus?

--Je ne crois pas. Il avait autre chose a penser.

--Il ne s'est pas debattu?

--Il a essaye, la canaille. J'ai du l'assommer a moitie pour le faire tenir tranquille.

--Tu ne l'as pas tue, au moins? demanda vivement Striga.

--Que non pas! Etourdi tout au plus. J'en ai profite pour le ligotter proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait comme pere et mere.

--Et maintenant?

--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.

--Sait-il ou on l'a transporte?

--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, declara Titcha en riant bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublie ni le baillon, ni le bandeau. On ne les a retires que le particulier en cage. La, il peut, si ca lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.

Striga sourit sans repondre. Titcha reprit:

---J'ai fait ce que tu as commande, mais ou cela nous menera-t-il?

--Ne serait-ce qu'a desorganiser la brigade privee de son chef, repondit Striga.

Titcha haussa les epaules.

--On en nommera un autre, dit-il.

--Possible, mais il ne vaudra peut-etre pas celui que nous tenons. Dans tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en echange des passeports qui nous seraient necessaires. Il est donc essentiel de le garder vivant.

--Il l'est, affirma Titcha.

--A-t-on pense a lui donner a manger?

--Diable!... fit Titcha en se grattant la tete. On l'a tout a fait oublie. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal a personne, et je lui porterai son diner des que nous serons en marche ... A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-meme, pour te rendre compte par tes yeux?

--Non, dit vivement Striga. Je prefere qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne me connait pas. C'est un avantage que je ne veux pas perdre.

--Tu pourrais mettre un masque.

--Ca ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son visage. La taille, la carrure, le moindre detail lui suffit pour reconnaitre les gens.

--Alors, je suis frais, moi, qui suis oblige de lui porter sa pitance!

--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que nous serons a l'abri.

--Amen!.. fit Titcha.

--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boite. Pas trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxie. On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons depasse Budapest, demain matin, apres mon depart.

--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.

--Oui, repondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de notre derniere affaire et de la disparition de Dragoch.

--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.

--Pas de danger. Personne ne me connait, et la police du fleuve doit etre dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une identite toute neuve.

--Laquelle?

--Celle du celebre Ilia Brusch, pecheur insigne et laureat de la Ligue Danubienne.

--Quelle idee!

--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, a l'exemple de Karl Dragoch.

--Et si l'on te demande du poisson?

--J'en acheterai, s'il le faut, pour le revendre.

--Tu as reponse a tout.

--Parbleu!"

La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commence a suivre le fil du courant. Il soufflait une legere brise du Nord qui serait tres favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur lui-meme, suivrait la direction du Sud. Jusque-la, au contraire, cette brise du Nord retardait singulierement le bateau, et Striga, presse de s'eloigner du theatre de ses exploits, donna l'ordre de border deux longs avirons qui aideraient a gagner contre le vent.

Il fallut trois heures pour parcourir dix kilometres et atteindre le premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud. Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, sous la poussee de la voile, la marche du bateau fut notablement acceleree.

Vers onze heures on passa devant Saint-Andre ou les deux charretiers Kaiserlick et Vogel avaient pretendu se rendre au cours de la nuit precedente. Il ne fut pas question de s'y arreter, et le chaland continua a deriver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq a trente kilometres.

A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus severe. Les iles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant parfois entre elles que d'etroits canaux, interdits aux chalands, mais suffisants pour la navigation de plaisance.

Dans cette partie du Danube, la batellerie commence a devenir assez active. Il y a meme de frequents encombrements, car le cours du fleuve est resserre entre les premieres ramifications des Alpes Norriques et les dernieres ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des echouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que l'attention des pilotes soit un seul instant en defaut. En general, le malheur se reduit a une perte de temps. Mais que de cris, que de querelles, au moment de la collision!

Le chaland, dont Striga etait le capitaine, devait etre compte parmi les mieux diriges. De grande taille, puisque sa capacite depassait deux cents tonnes, le pont proprement dit en etait recouvert d'une sorte de superstructure, d'un spardeck, qui formait, a l'arriere, le toit du rouf habite par le personnel. Un matereau a l'avant servait a hisser le pavillon national, et, a la poupe, un gouvernail a large safran permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.

A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cites. Des embarcations legeres, a vapeur ou a voiles, chargees de promeneurs ou de touristes, se glissaient entre les iles. Bientot, dans le lointain, la fumee de cheminees d'usines empata l'horizon, annoncant les faubourgs de Budapest.

A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, Titcha penetra dans le rouf de l'arriere, avec un de ses compagnons de l'equipage. Les deux hommes en ressortirent bientot. Ils escortaient une femme d'une taille elancee, mais dont il etait malaise de voir les traits a demi caches par un baillon. Les mains liees derriere le dos, cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une resistance dont l'experience lui avait sans doute demontre l'inutilite. Docilement, elle descendit dans la cale par l'echelle du grand panneau, puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermee sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, comme si de rien n'etait.

Vers trois heures de l'apres-midi, le chaland s'engagea entre les quais de la capitale de la Hongrie. A droite, c'etait Buda, l'ancienne ville turque; a gauche, Pest, la ville moderne. A cette epoque, Buda etait, plus qu'elle ne l'est restee de nos jours, une de ces vieilles et pittoresques cites que le progres egalitaire tend a faire disparaitre. Par contre, Pest, si son importance etait deja considerable, n'avait pas encore atteint le prodigieux developpement qui a fait d'elle la plus importante et la plus belle metropole de l'Europe orientale.

Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succedaient les maisons a arcades et a terrasses, que dominaient les clochers des eglises dores par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.

Le personnel du chaland n'accordait pas son attention a ce spectacle enchanteur. La traversee de Budapest pouvant menager de desagreables surprises a des gens si sujets a caution, l'equipage n'avait d'yeux que pour le fleuve ou se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent souci permit a Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala par le panneau dans la cale.

Striga ne s'etait pas trompe. En quelques minutes, ce canot eut rallie la gabarre. Deux hommes monterent a bord.

"Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.

--C'est moi, repondit Striga en faisant un pas en avant de ses compagnons.

--Votre nom?

--Ivan Striga.

--Votre nationalite?

--Bulgare.

--D'ou vient cette gabarre?

--De Vienne.

--Ou va-t-elle?

--A Galatz.

--Son proprietaire?

--M. Constantinesco, de Galatz.

--Chargement?

--Neant. Nous retournons a vide.

--Vos papiers?

--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents demandes.

--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua apres un examen consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.

--A votre aise, conceda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que c'est la quatrieme visite que nous subissons depuis notre depart de Vienne. Ce n'est pas agreable."

Le policier, declinant du geste toute responsabilite personnelle dans les ordres dont il n'etait que l'executeur, descendit sans repondre par le panneau. Arrive au bas de l'echelle, il s'avanca de quelques pas dans la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'etait venu l'avertir que sous ses pieds gisaient deux creatures humaines, un homme, d'un cote, une femme de l'autre, toutes deux reduites a l'impuissance et hors d'etat de demander du secours. La visite ne pouvait etre plus consciencieuse ni plus longue. Le chaland etant completement vide, il n'y avait pas lieu de s'enquerir de la provenance de son chargement, ce qui simplifiait beaucoup les choses.

Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions, regagna son canot, qui s'eloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.

Quand les dernieres maisons de Budapest eurent ete laissees en arriere, le moment parut venu de s'occuper de la prisonniere de la cale. Titcha et son compagnon disparurent dans l'interieur, pour en ressortir bientot, escortant cette meme femme qui y avait ete incarceree quelques heures plus tot, et qui fut reintegree dans le rouf. Des autres hommes de l'equipage, nul ne sembla preter la moindre attention a cet incident.

On ne fit halte qu'a la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, a plus de trente kilometres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le lendemain des l'aube. Au cours de cette journee du 31 aout, la derive fut interrompue par quelques arrets, pendant lesquels Striga quitta le bord, en utilisant la barge, conquise, a ce qu'il pensait, sur Karl Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se presentait aux habitants comme etant ce fameux laureat de la Ligue Danubienne, dont la renommee n'avait pu manquer de parvenir jusqu'a eux, et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les sujets qui lui tenaient au coeur.

Tres maigre fut sa recolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait pas etre populaire dans cette region. Sans doute, a Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer et il comptait bien se borner a prendre langue dans des villages, ou la police exercait necessairement une surveillance moins effective. Par malheur, les paysans ignoraient generalement le concours de Sigmaringen et se montraient tres rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, et Striga deploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.

Ainsi que cela avait ete convenu la veille, c'est pendant une des absences de Striga que Serge Ladko fut remonte au jour et transporte dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillee. Precaution peut-etre exageree, tout mouvement etant interdit au prisonnier etroitement ligotte.

Les journees du 1er au 6 septembre s'ecoulerent paisiblement. Pousse a la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait a deriver, a raison d'une soixantaine de kilometres par vingt-quatre heures. La distance parcourue aurait meme ete sensiblement plus grande sans les arrets que rendaient necessaires les absences de Striga.

Si les excursions de celui-ci etaient toujours aussi steriles au point de vue special des renseignements, une fois, du moins, il reussit, en utilisant ses talents professionnels,. a les rendre profitables a d'autres egards.

Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-la, le chaland etant venu mouiller a la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga descendit a terre comme de coutume. La soiree etait avancee. Les paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la plupart reintegre leurs demeures, il deambulait solitairement, quand il avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le proprietaire, plein de confiance dans la probite publique, avait laisse la porte ouverte, en s'absentant pour quelque course dans le voisinage.

Sans hesiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva etre un magasin de detail, ainsi que l'existence d'un comptoir le lui demontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la journee, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette modeste rapine, il eut tot fait de decouvrir dans le corps inferieur d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac rondelet, qui rendit au toucher un son metallique de bon augure.

Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube venue, etait deja loin.

Telle fut la seule aventure du voyage.

A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps a autre, il disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine situee en face de celle ou l'on avait depose Serge Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il n'etait pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont l'echo d'une violente discussion, ou l'on discernait une voix de femme repondant avec calme a un homme en fureur. Le resultat etait alors toujours le meme: indifference generale de l'equipage et sortie furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses nerfs irrites.

C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de la rive gauche au dela de laquelle s'etend a perte de vue l'immense puzsta..