Chapter 5
Michel toisa le majordome d'un air hautain. Il avait si bien oublié jusqu'à la pensée de se faire ouvrier, qu'il ne concevait pas que ce subalterne lui ordonnât de prendre part à des travaux en dehors de ses attributions; mais, au moment où il allait lui répondre avec vivacité, il entendit la voix de son père qui l'appelait.
--Allons, Michel, apporte-nous ici des clous, et viens aider à ces bons compagnons, qui n'arriveront pas à temps sans nous.
--Rien de plus juste, répondit le jeune homme. Je ne serai peut être pas très-adroit à ce travail; mais j'ai des bras solides pour tendre. Voyons, que faut-il faire? commandez-moi, vous autres!
--A la bonne heure! dit Magnani, un jeune ouvrier tapissier, plein de feu et de franchise, qui demeurait dans le faubourg, porte à porte, avec la famille Lavoratori. Sois bon camarade comme ton père, que tout le monde aime, et tu seras aimé comme lui. On nous disait que, pour avoir étudié la peinture à Rome, tu faisais un peu le glorieux, et il est certain que tu vas par la ville avec un habit qui ne convient guère à un artisan. Tu as pourtant une jolie figure qui plaît, mais on te reproche d'avoir de l'ambition.
--Où serait le mal? répondit Michel, tout en travaillant avec Magnani. A qui cela est-il défendu?
--J'aime la bonne foi de ta réponse; mais quiconque veut être admiré doit commencer par se faire aimer.
--Suis-je donc haï dans ce pays où j'arrive, où je ne connais encore personne?
--Ce pays est le tien: tu y as vu le jour, ta famille y est connue, ton père estimé; et c'est parce que tu arrives, que tout le monde a les yeux sur toi. On te trouve beau garçon, bien mis et bien tourné. Autant que je puis m'y connaître, tu as du talent, les figures que tu as dessinées et enluminées là-haut ne sont pas des barbouillages vulgaires. Ton père est fier de toi; mais tout cela n'est pas une raison pour que tu sois déjà fier de toi-même. Tu es encore un enfant, tu es plus jeune que moi de plusieurs années; tu n'as guère de barbe au menton, tu n'as pas pu faire encore tes preuves de courage et de vertu... Quand tu auras un peu souffert, sans te plaindre, des maux de la condition, nous te pardonnerons de porter haut la tête et de te balancer sur tes hanches en traversant les rues, le bonnet sur l'oreille. Autrement nous te dirons que tu veux t'en faire accroire, et que si tu n'es pas un artisan, mais un artiste, il faut aller en voiture et ne pas regarder en face les jeunes gens de ta classe; car enfin ton père est un ouvrier comme nous; il a du talent dans sa partie, et il peut être plus difficile de peindre des fleurs, des fruits et des oiseaux sur une corniche, que de suspendre des draperies à une fenêtre et d'assortir des couleurs dans un ameublement. Mais la différence n'est pas si grande qu'on ne soit cousin-germain dans le travail. Je ne me crois pas plus que le menuisier et le maçon; pourquoi te croirais-tu au-dessus de moi?
--Je n'ai pas cette pensée, répondit Michel; Dieu m'en préserve!
--Et alors, pourquoi n'es-tu pas venu à notre bal d'artisans, hier soir? Je sais que ton cousin Vincenzo a voulu t'y mener et que tu as refusé.
--Ami, ne me juge pas mal pour cela; peut-être suis-je d'un caractère triste et sauvage.
--Je n'en crois rien. Ta figure annonce autre chose. Pardonne-moi de te parler sans façon; c'est parce que tu me plais, que je t'adresse ces reproches. Mais, voici notre tapis cloué par ici. Il faut aller ailleurs.
--Mettez-vous donc deux et trois à chaque lustre! criait le maître lampiste à ses ouvriers; vous n'en finirez jamais si vous vous divisez ainsi!
--Eh! moi, je suis tout seul! criait à son tour Visconti, un gros allumeur, bon vivant, qui, ayant déjà un peu de vin dans la cervelle, plaçait toujours la mèche enflammée à deux doigts de la bougie. Michel, frappé de la leçon que Magnani lui avait donnée, dressa un escabeau et se mit en devoir d'aider à Visconti.
--Ah! c'est bien! dit l'ouvrier; maître Michel est un bon garçon, et il sera récompensé. La princesse paie bien, et, de plus, elle veut que tout le monde s'amuse chez elle les jours de fête. Il y aura souper pour nous, de la desserte du souper des seigneurs, et le bon vin ne sera pas épargné. J'ai déjà pris un petit à compte en passant par l'office.
--Aussi vous vous brûlez les doigts! dit Michel en souriant.
--Vous n'aurez peut-être pas la main aussi sûre que vous l'avez maintenant, dans deux ou trois heures d'ici, reprit Visconti: car vous viendrez souper avec nous, n'est-ce pas, jeune homme? Votre père nous chantera ses vieilles chansons, qui font toujours rire. Nous serons plus de cent à table à la fois. Oh! va-t-on se divertir!
--Place, place! cria un grand laquais, galonné sur toutes les coutures; voici la princesse qui vient voir si tout est prêt. Dépêchez-vous, rangez-vous! Ne secouez pas les tapis si fort, vous faites de la poussière. Hé! là-haut, les allumeurs, ne répandez pas de bougie! ôtez vos outils, ouvrez le passage!
--Bon, dit le majordome, vous allez vous taire, j'espère, messieurs les ouvriers! Allons, hâtez-vous; que, si vous êtes en retard, vous ayez au moins l'air de vous dépêcher. Je ne réponds pas des reproches que vous allez recevoir. J'en suis fâché pour vous. Mais c'est votre faute; je ne saurais vous justifier. Ah! maître Pier-Angelo, cette fois-ci, vous n'avez que faire de venir quêter des compliments.
Ces paroles arrivèrent aux oreilles du jeune Michel, et toute sa fierté lui revint au coeur. L'idée que son père pût _quêter_ des compliments et recevoir des affronts lui était insupportable. S'il n'avait pas encore pu voir la princesse, il pouvait se rendre cette justice qu'il n'avait guère cherché à la voir. Il n'était pas de ceux qui courent avidement sur les traces d'un personnage riche et puissant, pour repaître leurs regards d'une banale et servile admiration. Mais, cette fois, il se pencha sur son escabeau, cherchant des yeux cette altière personne qui, au dire de maître Barbagallo, devait humilier d'un geste et d'un mot d'intelligents et généreux travailleurs. Il restait ainsi matériellement au-dessus du niveau de la foule, afin de mieux voir, mais tout prêt à descendre, à s'élancer auprès de son vieux père et à répondre pour lui, si, dans un accès d'humeur bienveillante, l'insouciant vieillard venait à se laisser outrager.
L'immense salle que l'on se hâtait de terminer n'était autre chose qu'une vaste terrasse de jardin recouverte extérieurement de tant de feuillages, de guirlandes et de banderoles, qu'on eût dit d'un berceau gigantesque dans le goût de Watteau. A l'intérieur on avait établi des parquets volants sur le terrain sablé. Trois grandes fontaines de marbre, ornées de personnages mythologiques, loin de gêner cet intérieur improvisé, en faisaient le plus bel ornement. Il y avait, entre leurs masses élégantes, assez de place pour circuler et pour danser. Elles lançaient leurs gerbes d'eau cristalline au milieu de buissons de fleurs, sous la clarté resplendissante des grands lustres qui les semaient d'étincelles. Des gradins, disposés comme dans un amphithéâtre antique et coupés de buissons fleuris, offraient une libre circulation et des siéges nombreux pour les assistants.
La hauteur de la voûte factice était telle que le grand escalier du palais, admirable morceau d'architecture, tout orné de statues antiques et de vases de jaspe du plus beau style, s'y encadrait tout entier. Les degrés de marbre blanc étaient fraîchement recouverts d'un immense tapis de pourpre, et le laquais qui précédait la princesse, en ayant balayé la foule des ouvriers, il y avait là un vide solennel. Un silence instinctif se fit dans l'attente d'une apparition majestueuse.
Les ouvriers, partagés entre un sentiment de curiosité, naïf et respectueux chez les uns, insouciant et railleur chez les autres, regardèrent tous à la fois vers la grande porte fleuronnée qui s'ouvrait à deux battants au haut de l'escalier. Michel sentit battre son coeur, mais c'était de colère autant que d'impatience. «Que sont donc ces nobles et ces riches de la terre, se disait-il, pour qu'ils marchent avec tant d'orgueil sur les autels, sur les tréteaux, que nos mains avilies leur dressent? Une déesse de l'Olympe serait à peine digne de se montrer ainsi, du haut d'un pareil temple, aux vils mortels prosternés à ses pieds. Oh! insolence, mensonge et dérision! La femme qui va se produire ici, devant mes regards, est peut-être un esprit borné, une âme vulgaire; et, pourtant, voilà tous ces hommes forts et hardis qui se découvrent à son approche.»
Michel avait fait très-peu de questions à son père sur les goûts et les facultés de la princesse Agathe; à ce peu de questions, le bon Pier-Angelo n'avait guère répondu, surtout dans les derniers jours, qu'avec distraction, selon sa coutume, lorsqu'on mêlait une idée étrangère à la contention de son esprit absorbé par le travail. Mais Michel était orgueilleux, et la pensée qu'il allait être aux prises avec un être quelconque plus orgueilleux que lui, faisait entrer du dépit et une sorte de haine dans son coeur.
VII.
UN REGARD.
Lorsque la princesse de Palmarosa parut au haut de l'escalier, Michel crut voir une fille de quinze ans, tant elle était svelte et souple dans sa taille et dans son attitude; mais, à chaque marche qu'elle descendit, il vit apparaître une année de plus sur son front; et, quand il l'observa de près, il put juger qu'elle en avait trente. Cela ne l'empêchait pas d'être belle; non pas éclatante et superbe, mais pure et suave comme le bouquet de cyclamens blancs qu'elle portait à la main. Elle avait une réputation de grâce et de charme plus que de beauté, car elle n'avait jamais été coquette et ne cherchait point à faire de l'effet. Beaucoup de femmes beaucoup moins belles avaient allumé des passions, parce qu'elles l'avaient voulu. La princesse Agathe n'avait jamais fait parler d'elle, et, s'il y avait eu des émotions dans sa vie, les gens du monde n'en avaient rien su positivement.
Elle était fort charitable, et comme exclusivement occupée de répandre des aumônes; mais cela se faisait sans faste et sans ostentation, et on ne la nommait point la mère des pauvres. La plupart du temps, les gens qu'elle secourait ignoraient la source du bienfait. Elle n'était pas très-assidue à l'église et au sermon, sans cependant fuir les cérémonies religieuses. Elle avait des goûts d'artiste et s'entourait avec discernement des plus belles choses et des plus nobles esprits. Mais elle ne brillait point au centre, et ne se faisait un piédestal ni de ses relations, ni de ses richesses. En tout, il semblait qu'elle aimât à faire comme tout le monde, et que, soit apathie, soit bon goût, soit timidité intérieure, elle eût pris à tâche de ne point se faire remarquer. Il n'était point de femme plus inoffensive. On l'estimait, on l'aimait sans enthousiasme, on l'appréciait sans jalousie. Mais l'appréciait-on à sa juste valeur? C'est ce qu'il eût été difficile de dire. Elle ne passait point pour un grand esprit. Ses plus anciens amis disaient d'elle, comme éloge culminant, que c'était une personne très-sûre et d'une humeur toujours égale.
Tout cela pouvait se juger dès le premier coup d'oeil jeté sur elle, et le jeune Michel, en la voyant descendre l'escalier avec une grâce nonchalante, sentit son aversion se dissiper avec sa crainte. Il était impossible de se conserver irrité en présence d'un visage si pur, si calme et si doux. Mais comme, au milieu de sa colère, il s'était préparé à affronter le terrible regard d'une beauté arrogante et splendide, il éprouva comme un soulagement intérieur à voir une femme ordinaire. Déjà il pressentait que, si elle venait pour gronder, elle n'aurait ni l'énergie, ni peut-être l'esprit d'être blessante. Son coeur s'apaisa, et il la regarda avec une tranquillité croissante, comme si le fluide rafraîchissant émané d'une sérénité intérieure se fut communiqué d'elle à lui.
Elle était simplement et richement vêtue d'une robe d'étoffe de soie lourde et mate d'un blanc lacté, sans aucun ornement. Une légère guirlande de diamants ornait ses cheveux d'un noir doux, séparés en bandeaux sur un front lisse et pur. Sans doute elle eût pu avoir de plus riches pierreries, mais sa couronne était une oeuvre d'art d'un excellent travail, et ne fatiguait point d'un poids abrutissant sa tête fine et admirablement attachée. Ses épaules, à demi découvertes, avaient perdu l'intéressante maigreur de l'adolescence et ne se noyaient pas encore dans l'embonpoint fastueux de la troisième ou quatrième jeunesse des femmes. Il y avait encore des contours délicats dans ses formes, et dans tous ses mouvements une souplesse abandonnée, qui semblait s'ignorer elle-même et ne poser pour personne.
Elle écarta lentement, du bout de son éventail, le laquais et l'intendant qui s'évertuaient à lui faire faire place, et passa devant eux, enjambant avec facilité et sans empressement maladroit les planches et les tapis roulés qui s'opposaient encore à sa marche; laissant traîner, avec une sorte d'insouciance humble ou opulente, les longs plis de sa belle robe de soie blanche sur la poussière qu'avaient laissée les pieds des manoeuvres. Elle effleura, sans éprouver de dégoût ou sans les remarquer, les ouvriers baignés de sueur, qui ne pouvaient se ranger assez vite. Elle passa dans un groupe de jardiniers qui remuaient des caisses énormes, et ne parut pas s'apercevoir ou se soucier du danger d'être écrasée ou blessée. Elle salua ceux qui la saluaient, sans prendre aucun air de commandement ou de protection; et, quand elle fut au milieu de la cohue des hommes, des toiles, des planches et des échelles, elle s'arrêta fort tranquillement, promena ses regards sur ce qui était achevé et sur ce qui ne l'était pas, et dit d'une voix douce et encourageante:--Eh bien, Messieurs, espérez-vous avoir fini à temps? Nous n'avons plus guère qu'une demi-heure.
--Je vous réponds de tout, ma chère princesse, répondit Pier-Angelo en s'approchant d'elle d'un air enjoué; ne voyez-vous pas que je mets la main à tout?
--En ce cas, je suis tranquille, répondit-elle, et je compte aussi sur tout le monde. Il serait fâcheux de laisser imparfait un aussi bel ouvrage. Je suis extrêmement contente. Tout cela est conçu avec goût et exécuté avec soin. Je vous remercie beaucoup de la peine que vous prenez pour bien faire, _Messieurs_, et cette fête sera à votre gloire.
--Mon fils Michel en aura sa part, j'espère, reprit le vieux peintre en décors; Votre Seigneurie veut-elle me permettre de le lui présenter? Allons, Michel, approche, et baise la main de la princesse, mon enfant: c'est une bonne princesse, tu vois!
Michel ne fit pas un mouvement pour s'approcher. Quoique la manière dont la princesse venait de gronder son père l'eût attendri et gagné, il ne se souciait pas de faire acte de servilité devant elle. Il savait bien que la coutume italienne de baiser la main à une dame est l'hommage d'un ami ou la prosternation d'un inférieur, et, ne pouvant prétendre à l'un, il ne voulait pas descendre à l'autre. Il ôta son bonnet de velours et se tint droit, affectant de regarder la princesse avec aplomb.
Elle fixa alors ses yeux sur lui, et soit, qu'il y eût dans son regard une habitude de bonté et d'effusion qui fit contraste avec la nonchalante bienveillance de ses manières, soit que Michel fut frappé d'une étrange hallucination, il fut remué jusqu'au fond des entrailles par ce regard inattendu. Il lui sembla qu'une flamme insinuante, mais intense et profonde, pénétrait en lui à travers les douces paupières de la grande dame; qu'une ineffable tendresse, partant de cette âme inconnue, venait s'emparer souverainement de tout son être; enfin que la tranquille princesse Agathe lui disait dans un langage plus éloquent que toutes les paroles humaines: «Viens dans mes bras. Viens sur mon coeur.»
Michel étourdi, fasciné, hors de lui, tressaillit, pâlit, s'approcha par un mouvement convulsif et involontaire, prit en tremblant la main de la princesse, et au moment de la porter à ses lèvres, leva encore ses yeux sur les siens, croyant s'être trompé et pouvoir sortir d'un rêve à la fois pénible et délicieux. Mais ces yeux purs et transparents lui exprimaient un amour si absolu et si confiant qu'il perdit la tête, se sentit défaillir et tomba comme terrassé aux pieds de _la signora_.
Quand il recouvra sa présence d'esprit, la princesse était déjà à quelques pas de lui. Elle s'éloignait suivie de Pier-Angelo, et, quand ils furent isolés au bout de la salle, ils parurent s'entretenir de quelque détail de la fête. Michel était honteux: son émotion se dissipait rapidement, à la pensée qu'il avait donné à tous ses compagnons le spectacle d'une faiblesse et d'une présomption inouïes: mais, comme les bonnes paroles de la princesse les avaient tous électrisés, comme on s'était remis au travail avec une sorte de rage joyeuse, on remuait, on chantait, on frappait autour de lui, et son aventure n'était qu'un incident perdu, ou du moins incompris, dans la foule. Quelques-uns avaient remarqué, en souriant, qu'il saluait plus bas qu'il n'était besoin, et qu'apparemment c'était une manière aristocratique et galante qu'il avait apportée de loin avec son air fier et ses beaux habits. D'autres pensèrent qu'il avait trébuché sur des planches en voulant s'incliner, et que sa maladresse lui avait fait perdre contenance.
Le seul Magnani l'avait observé attentivement et à moitié deviné.
--Michel, lui dit-il au bout de quelques instants, quand un travail commun les eut rapprochés, tu parais fort timide, mais je te crois follement hardi. Il est certain que la princesse t'a trouvé beau garçon et qu'elle t'a regardé d'une certaine manière qui aurait pu signifier tout autre chose de la part d'une autre femme; mais ne sois pas trop présomptueux, mon enfant; cette bonne princesse est une dame vertueuse; on ne lui a jamais connu d'amant, et si elle en voulait prendre un, il n'est pas probable qu'elle commencerait par un petit peintre à la détrempe, lorsque tant d'illustres seigneurs...
--Taisez-vous, Magnani, dit Michel avec impétuosité; vos plaisanteries me blessent, et je ne vous ai point autorisé à me railler de la sorte; je ne le souffrirai pas.
--Allons, pas de colère, reprit le jeune artisan; je n'ai pas l'intention de t'offenser, et quand on a des bras comme les miens, on serait lâche de provoquer un enfant tel que toi. D'ailleurs, je n'ai pas l'âme malveillante, et, je te l'ai dit, si je te parle franchement, c'est parce que je me sens disposé à t'aimer. Je sens en toi un esprit au-dessus du mien qui me plaît et me charme. Mais je sens aussi que ton caractère est faible et ton imagination folle. Si tu as plus d'intelligence et de finesse, j'ai plus de raison et d'expérience. Ne prends pas mes réflexions en mauvaise part. Tu n'as pas encore d'amis parmi nous, et déjà tu compterais plus d'une antipathie prête à éclater, si tu cherchais à voir clair autour de toi. Je pourrai t'être bon à quelque chose, et, si tu écoutes mes avertissements, tu éviteras beaucoup d'ennuis que tu ne prévois point. Voyons, Michel, me dédaignes-tu, et refuses-tu mon amitié?
--Je te la demande, au contraire, répondit Michel, ému et subjugué par l'accent de franchise de Magnani; et, pour m'en montrer digne, je veux me justifier. Je ne sais rien, je ne crois rien, je ne pense rien de la princesse. Je vois, pour la première fois, d'aussi près, une aussi grande dame, et.... Mais pourquoi souris-tu?
--Tu t'arrêtes à mon sourire pour ne point achever ta phrase. Je vais la compléter pour toi. Tu trouves qu'une grande dame est quelque chose de divin, et tu en tombes épris comme un fou. Tu aimes la grandeur! J'ai bien compris cela le premier jour où je t'ai vu.
--Non, non! s'écria Michel, je ne tombe pas amoureux; je ne connais pas cette femme, et, quant à sa grandeur, j'ignore où elle réside. Autant vaudrait dire que je suis épris de son palais, de sa robe, ou de ses diamants, car jusqu'ici je ne lui vois d'autre supériorité que celle d'un goût auquel nous aidons beaucoup, ce me semble, ainsi que son joaillier et sa couturière.
--Puisque tu ne la connais pas autrement, c'est assez bien parlé, reprit Magnani; mais alors m'expliqueras-tu pourquoi tu as failli t'évanouir en lui baisant la main?
--Explique-le-moi toi-même si tu peux; quant à moi je l'ignore. Je savais bien que les dames avaient une manière de se servir de leurs yeux, qui était plus hardie que celle des courtisanes, et en même temps plus dédaigneuse que celle des nonnes. Oui, j'avais remarqué cela: et ce mélange de provocation et de fierté me mettait hors de moi quand il m'arrivait, malgré moi, d'en coudoyer quelques-unes dans la foule. Et c'est pour cela que je haïssais les grandes dames.... Mais celle-ci a un regard qui ne ressemble à celui de personne. Je ne saurais dire si c'est langueur voluptueuse ou stupidité bienveillante; mais jamais aucune femme ne m'a regardé ainsi, et... que veux-tu, Magnani? je suis jeune, impressionnable, et cela m'a donné le vertige: voilà tout. Je ne suis point enivré de vanité, je le jure, car je suis bien certain qu'elle t'eût regardé de même si le hasard eût mis ta figure devant elle à la place de la mienne.
--Je n'en crois rien, dit Magnani tout pensif.
Il avait laissé tomber son marteau; il s'était assis sur un gradin. Il paraissait chercher assez péniblement à résoudre un problème.
--Ah! jeunes gens! leur dit le vieux Pier-Angelo, en passant auprès d'eux; vous babillez et ne travaillez pas: il n'y a que les vieux qui sachent se dépêcher.
Sensible au reproche, Michel courut aider à son père, après avoir dit à demi-voix à son nouvel ami qu'il reprendrait plus tard cet entretien avec lui.
--Le mieux pour toi, lui dit à la dérobée Magnani d'un air singulier, sera d'y penser le moins possible.
Michel aimait ardemment son père, et il avait raison. Pier-Angelo était un homme de coeur, de courage et de sens. Artiste à sa manière, il suivait, dans son travail, de bonnes vieilles traditions et ne s'irritait point de voir innover autour de lui. Tout au contraire, il s'assimilait très-vite les progrès qu'on lui faisait comprendre. C'était un caractère facile et enjoué, optimiste en général et tolérant en particulier, ne croyant presque jamais aux mauvaises intentions, mais ne transigeant point avec elles quand il ne pouvait plus se faire d'illusion généreuse; une âme droite, simple, désintéressée, se contentant de peu, s'amusant de tout, aimant le travail pour lui-même et l'argent pour les autres, c'est-à-dire vivant au jour le jour, et ne sachant rien refuser à son prochain.
La Providence avait donné au bouillant Michel le seul guide qu'il fût capable d'accepter: car ce jeune homme était tout le contraire de son père sous plusieurs rapports. Il était inquiet, ombrageux, un peu personnel, porté à l'ambition, au doute et à la colère. Et pourtant c'était une belle âme aussi, parce qu'elle était sincèrement éprise du beau et du grand, et s'abandonnait avec enthousiasme quand on avait justifié sa confiance. Mais il est bien certain que le caractère était moins heureux qu'il n'eût pu l'être, que l'intelligence active et chercheuse se dévorait souvent elle-même; enfin, que l'esprit tumultueux et délicat livrait parfois une bataille acharnée à la tranquillité du coeur.