Chapter 27
Une seule chose le tourmenta étrangement pendant ce dîner: c'était la figure et l'attitude qu'il supposait aux valets du marquis; je dis qu'il supposait, parce qu'il n'osait point lever les yeux sur eux. Il avait mainte fois dîné à la table des riches, lorsqu'il était à Rome, surtout depuis que, son père résidant à Catane, il n'y avait plus eu pour lui de vie de famille qui le retînt dans son intérieur et qui le détournât de rechercher la société des jeunes élégants de la ville. Il ne redoutait donc aucun affront pour lui-même; mais, comme c'était la première fois qu'il voyait son père invité avec lui, chez un patricien, il souffrait mortellement de l'idée que les laquais pouvaient hausser les épaules et passer brutalement les assiettes à cet honnête vieillard.
Au fait, il pouvait y avoir un sentiment de colère et de dédain chez ces laquais, qui avaient vu tant de fois Pier-Angelo sur son échelle dans ce même palais, et qui l'avaient traité de pair à compagnon.
Néanmoins, soit que le marquis les eût prévenus par quelques mots de bienveillante et honorable explication propre à flatter et à consoler l'amour-propre chatouilleux de cette classe d'hommes, soit que Pier-Angelo fût tellement sympathique à tous ceux qui le connaissaient, que des valets même dérogeassent en sa faveur à leur morgue habituelle, ils le servirent avec beaucoup de déférence. Michel s'en aperçut enfin lorsque son père, se retournant vers un vieux valet de chambre qui remplissait son verre, lui dit avec bonhomie:
«Grand merci, mon vieux camarade, tu me sers en ami. Allons, je te rendrai cela dans l'occasion!»
Michel rougit et regarda le marquis, qui souriait d'un air satisfait et attendri. Le vieux serviteur souriait aussi à Pier-Angelo d'un air d'intelligence et d'amitié.
Après que le dessert fut enlevé, le marquis fut averti que messire Barbagallo, le majordome de la princesse, l'attendait dans une des salles du palais pour lui montrer un tableau. Ils le trouvèrent en conférence avec Fra-Angelo, dont la sobriété et l'activité ne s'arrangeaient point d'une longue séance à table, et qui leur avait demandé de pouvoir faire un tour de promenade aussitôt après le premier service.
Le marquis s'approcha d'abord seul de Barbagallo pour s'informer s'il n'avait rien de particulier à lui dire de la part de la princesse; et, quand ils eurent échangé à voix basse quelques paroles qui ne parurent avoir aucune importance, à en juger par leurs physionomies, le marquis revint vers Michel, et, passant son bras sous le sien:
«Vous aurez peut-être quelque plaisir, lui dit-il, à voir mes portraits de famille, qui sont dans une galerie séparée, et que je n'ai pas songé à vous montrer. Ne soyez pas effrayé de cette quantité d'aïeux qui se trouvent rassemblés chez moi. Vous les parcourrez d'un coup d'oeil, et je vous arrêterai seulement devant ceux qui sont dus au pinceau de quelque maître. Au reste, c'est une intéressante collection de costumes, bonne à consulter pour un peintre d'histoire. Mais, avant d'y entrer, donnons un regard à celui que maître Barbagallo nous présente, et qu'il vient de déterrer dans les greniers de la villa Palmarosa. Mon cher enfant, ajouta-t-il à voix basse, accordez un salut à ce pauvre majordome, qui se confond en révérences devant vous, honteux, sans doute, de sa conduite envers vous au bal de la princesse.»
Michel remarqua enfin les avances du majordome et y répondit sans rancune. Depuis qu'il était réconcilié avec sa condition et avec lui-même, il se sentait revenu de sa susceptibilité et pensait, comme son père, qu'aucune impertinence ne peut atteindre l'homme qui possède sa propre estime.
«Ce que je présente à Votre Excellence, dit ensuite le majordome au marquis, est un Palmarosa fort endommagé: mais, quoique l'inscription eût presque entièrement disparu, j'ai réussi à la rétablir, et la voici sur un morceau de parchemin.
--Quoi! dit le marquis en souriant, vous avez pu lire ici que ce matamore était capitaine sous le règne du roi Manfred, et qu'il avait accompagné Jean de Procida à Constantinople? C'est admirable! Quant à moi, je lis l'inscription originale avec les yeux de la foi!
--Vous pouvez être assuré que je ne me trompe pas, reprit Barbagallo. Je connaissais parfaitement ce brave capitaine, et il y a longtemps que je cherchais à retrouver son portrait.»
Pier-Angelo éclata de rire.
«Ah! vous avez vécu de ce temps-là! dit-il: je vous savais plus vieux que moi, maître Barbagallo, mais je ne vous croyais pas capable d'avoir vu nos Vêpres siciliennes.
--Que ne les ai-je vues, moi! dit Fra-Angelo en soupirant.
--Il faut que je vous explique l'érudition de messire Barbagallo et l'intérêt qu'il prend à ma galerie de famille, dit le marquis à Michel. Il a passé sa vie à ce travail de patience, et personne ne connaît comme lui les généalogies de la Sicile. Ma famille est alliée dans le passé à celle de la princesse de Palmarosa, et encore plus à celle des Castro-Reale de Palerme, dont vous avez sans doute entendu parler.
--J'en ai entendu parler beaucoup hier, répondit Michel en souriant.
--Eh bien! me trouvant le dernier héritier naturel de cette famille, après la mort du célèbre prince surnommé _il Destatore_, tout ce qui fut recueilli pour moi de cette succession, dont je m'occupai fort peu, je vous assure, fut une collection d'ancêtres que je ne voulais même pas déballer, mais que messire Barbagallo, amoureux de ces sortes de curiosités, prit le soin de débarbouiller, de classer lui-même et de suspendre en bon ordre dans la galerie que vous allez voir. Déjà, dans cette galerie, outre mes aïeux directs, je possédais bon nombre des aïeux de la ligne de Palmarosa, et la princesse Agathe, qui ne prise pas ce genre de collections, m'envoya tous les siens, pensant qu'il valait mieux les réunir dans un seul local. Ç'a été pour maître Barbagallo l'occasion d'un long et minutieux travail, dont il s'est tiré avec honneur. Allons, venez tous, car j'ai bien des personnages à présenter à Michel, et il aura besoin, peut-être, de l'assistance de son père et de son oncle pour tenir tête à tant de morts.
--Je me retire pour ne pas importuner vos Seigneuries, dit maître Barbagallo après les avoir accompagnés jusqu'à la galerie pour y déposer son capitaine sicilien; je reviendrai une autre fois pour mettre mon tableau en place; à moins pourtant que M. le marquis ne souhaite que je fasse à maître Michel-Ange Lavoratori, dont je suis le très humble serviteur, aujourd'hui et toujours, l'histoire des originaux des portraits qui sont ici.
--Comment, monsieur le majordome, dit Michel en riant, vous connaissez l'histoire de tous ces personnages? Il y en a plus de trois cents!
--Il y en a cinq cent trente, Seigneurie, et non-seulement je connais leurs noms et tous les événements de leur vie, avec la date précise, mais encore je sais les noms, le sexe et l'âge de tous les enfants qui sont morts avant que la peinture ait retracé leurs traits pour les transmettre à la postérité. Il y en a eu trois cent vingt-sept, y compris les morts-nés. Je n'ai négligé que ceux qui n'ont pas pu recevoir le baptême.
--Cela est merveilleux! reprit Michel; et, puisque vous avez tant de mémoire, à votre place, j'aurais mieux aimé apprendre l'histoire du genre humain que celle d'une seule famille.
--Le genre humain ne me regarde pas, répondit gravement le majordome. Son Excellence le prince Dionigi de Palmarosa, père de la princesse actuelle, ne m'avait pas investi de la fonction d'enseigner l'histoire à ses enfants. Mais, comme j'aimais à m'occuper, et que j'avais beaucoup de temps de reste, dans une maison où l'on n'a jamais donné ni festins ni fêtes depuis deux générations, il me conseilla, pour m'amuser, de résumer l'histoire de sa famille éparse dans une foule de volumes in-folio manuscrits, que vous pourrez voir dans la bibliothèque de Palmarosa, et que j'ai tous examinés, compulsés et commentés jusqu'à un _iota_.
--Et cela vous a-t-il amusé, en effet?
--Beaucoup, maître Pier-Angelo, répondit gravement le majordome au vieux peintre qui le raillait.
--Je vois, reprit Michel ironiquement, que vous n'êtes pas un économe ordinaire, Seigneurie, et que vous êtes plus cultivé que vos fonctions ne l'exigeaient.
--Mes fonctions sans être brillantes ont toujours été fort douces, répondit le majordome, même du temps du prince Dionigi, qui n'était doux pour nul autre que pour moi. Il m'avait pris en considération et presque en amitié, parce que j'étais un livre ouvert qu'il pouvait consulter à toute heure sur ses ascendants. Quant à la princesse sa fille, comme elle est bonne pour tout le monde, je ne puis qu'être heureux auprès d'elle. Je fais à peu près tout ce que je veux, et il n'y a qu'une chose qui me chagrine de sa part: c'est qu'elle ait renoncé à sa galerie de famille, qu'elle ne consulte jamais son arbre généalogique, et qu'elle ne daigne rien connaître à la science du blason. Le blason est pourtant une science charmante et que les dames cultivaient autrefois avec succès.
--Maintenant, cela rentre dans les attributions des peintres en décor et des doreurs sur bois, dit Michel en riant de nouveau. Ce sont des ornements heureux dont les vives couleurs et le caractère chevaleresque plaisent aux yeux et à l'imagination: voilà tout.
--Voilà tout? reprit l'intendant scandalisé; pardon, Seigneurie, ce n'est pas là tout. Le blason, c'est l'histoire écrite en hiéroglyphes _ad hoc_. Hélas! un temps viendra bientôt, peut-être, où l'on ne saura pas mieux lire cette écriture mystérieuse que les caractères sacramentels qui couvrent les tombes et les monuments de l'Égypte! Pourtant, que de choses profondes et ingénieusement exprimées dans ce langage figuré! Porter sur un cachet, sur un simple chaton de bague toute l'histoire de sa propre race, n'est-ce pas le résultat d'un art vraiment merveilleux? Et de quels signes plus concis et plus frappants les peuples civilisés se sont-ils jamais servis?
--Ce qu'il dit n'est pas sans un fond de raison et de bon sens, dit le marquis à demi-voix en s'adressant à Michel. Mais tu l'écoutes avec un dédain qui me frappes, jeune homme. Eh bien! dis tout ce que tu penses; j'aimerais à le savoir, à comprendre si tu es bien fondé à te railler de la noblesse avec un peu d'amertume, comme tu m'y sembles porté. Ne te gêne point; je t'écouterai avec autant de calme et de désintéressement que ces morts qui nous contemplent avec des yeux ternes, du fond de leurs cadres noircis par le temps.
XXXVI.
LES PORTRAITS DE FAMILLE.
«Eh bien, répondit Michel enhardi par la haute raison et la sincère bonté de son hôte, je dirai toute ma pensée; et que maître Barbagallo me permette de la dire devant lui, dût-elle le choquer dans ses croyances. Si l'étude de la science héraldique était un enseignement utile et moralisateur, maître Barbagallo, nourrisson privilégié de cette science, tiendrait tous les hommes pour égaux devant Dieu, et n'établirait de différence sur la terre qu'entre les hommes bornés ou méchants et les hommes intelligents ou vertueux. Il connaîtrait à fond la vanité des titres et la valeur suspecte des généalogies. Il aurait, sur l'histoire du genre humain, comme nous disions tout à l'heure, des données plus larges; et il jetterait sur cette grande histoire un coup d'oeil aussi ferme que désintéressé. Au lieu que, si je ne me trompe, il la voit avec une certaine étroitesse que je ne puis accepter. Il estime la noblesse une race excellente, parce qu'elle est privilégiée; il méprise la plèbe, parce qu'elle est privée d'histoire et de souvenirs. Je parie qu'il se dédaigne lui-même à force d'admirer la grandeur d'autrui; à moins qu'il n'ait découvert, dans la poussière des bibliothèques, quelque document qui lui procure l'honneur de se croire apparenté au quatorzième degré avec quelque illustre famille.
--Je n'ai point cet honneur-là, dit le majordome un peu décontenancé; cependant, j'ai eu la satisfaction de m'assurer que je n'étais point issu d'une race vile: j'ai eu des ascendants mâles assez honorables dans le clergé et l'industrie.
--Je vous en fais mon compliment sincère, dit Michel avec ironie; quant à moi, je n'ai jamais songé à demander à mon père si nous avions eu des ascendants peintres d'enseignes, sacristains ou majordomes; j'avoue même que cela m'est parfaitement indifférent, et que je n'ai jamais eu qu'une préoccupation à cet égard, c'est de devoir mon illustration à moi-même et de me créer mes armoiries avec une palette et des pinceaux.
--A la bonne heure, répondit le marquis, c'est une noble ambition; tu voudrais être la souche d'une race illustre dans les arts, et acquérir ta noblesse au lieu de la laisser perdre, comme font tant de pauvres sires indignes d'un grand nom. Mais trouverais-tu mauvais d'avance que tes descendants fussent fiers de porter le tien?
--Oui, monsieur le marquis, je trouverais cela mauvais, si mes descendants étaient des ignorants et des sots.
--Mon ami, reprit le marquis avec un grand calme, je sais fort bien que la noblesse est dégénérée en tous pays, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle est d'autant moins pardonnable qu'elle avait plus d'illustration à porter et de grandeur à soutenir. Mais en sommes-nous à faire le procès à telle ou telle caste de la société, et avons-nous à nous occuper ici du plus ou moins de mérite des individus qui la composent? Ce qui pouvait être intéressant, et même utile pour nous tous, dans une discussion de ce genre, c'était l'examen de l'institution en elle-même. Veux-tu me dire tes idées, Michel, et si tu blâmes ou si tu approuves les distinctions établies entre les hommes?
--Je les approuve, dit Michel sans hésiter, car j'aspire moi-même à me distinguer; mais je désavoue tout principe d'hérédité dans ces distinctions.
--Tout principe d'hérédité? reprit le marquis. En tant que fortune et pouvoir, je le conçois. C'est une idée française, une idée hardie...; elles me plaisent, ces idées-là! Mais, en tant que gloire désintéressée, en tant que pur honneur..., veux-tu me permettre de te faire quelques questions, mon enfant?
«Supposons que Michel-Ange Lavoratori ici présent soit né il y a seulement deux ou trois cents ans. Supposons qu'il ait été l'émule de Raphaël ou de Titien, et qu'il ait laissé un nom digne de rivaliser avec ces noms magnifiques. Je suppose encore que ce palais où nous voici lui ait appartenu, et qu'il soit resté l'héritage de ses descendants. Supposons enfin que tu sois le dernier rejeton de cette famille et que tu ne cultives point l'art de la peinture. Tes inclinations t'ont poussé vers une autre profession, peut-être même n'as-tu aucune profession; car tu es riche, les nobles travaux de ton illustre aïeul t'ont constitué une fortune que ses descendants t'ont transmise fidèlement. Tu es ici chez toi, dans la galerie de peinture où tes ancêtres sont venus successivement prendre place. De plus, tu connais leur histoire à tous. Elle a été consignée dans des manuscrits qui se sont conservés et continués avec soin dans ta famille.
«J'entre ici, moi, enfant ramassé sur les marches d'un hospice, supposons cela encore. J'ignore le nom de mon père et jusqu'à celui de l'infortunée qui m'a donné le jour. Je ne tiens à rien sur la terre dans le passé, et, né d'hier, je contemple avec surprise cette succession d'aïeux qui te fait vivre depuis bientôt trois siècles. Je t'interroge avec stupeur, et même je me sens porté à te railler un peu de vivre ainsi avec les morts et par les morts, et je doute que cette postérité brillante ne se soit pas un peu détériorée en route.
«Tu me réponds en me montrant avec orgueil le chef de ta race, le célèbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, était devenu un grand homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un fait dont je m'émerveille: c'est que les fils et les filles de ce Michel, pleins de vénération pour la mémoire de leur père, ont voulu être aussi des artistes. L'un a été musicien, l'autre graveur, un troisième peintre. S'ils n'ont pas reçu du ciel les mêmes dons que leur père, ils ont du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci, à leur tour, ont agi de même, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies, que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs générations d'artistes jaloux de ne point déroger à leur profession héréditaire. Certes, parmi tous ces postulants à la gloire, quelques-uns seulement ont mérité grandement le nom qu'ils portaient. Le génie est une exception, et tu m'as bientôt montré le petit nombre d'artistes remarquables qui ont continué par eux-mêmes la gloire de ta race. Mais ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang généreux et pour entretenir dans les idées des générations intermédiaires un certain feu, une certaine fierté, une certaine soif de grandeur qui pourra encore produire des sujets distingués.
«Pourtant, moi, bâtard, isolé dans l'abîme des temps (je continue mon apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille, je cherche à rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand tu m'avoues que tel ou tel aïeul, dont le portrait me frappe par son air candide, n'a jamais été qu'un pauvre génie, une cervelle étroite; que tel autre, dont je n'aime point le costume débraillé et la moustache hérissée, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te donne à entendre que tu es un artiste dégénéré, parce que tu n'as point hérité du feu sacré, et que tu t'es endormi dans un doux _far niente_, en contemplant la vie fructueuse de tes pères.
«Alors tu me réponds; et permets que je place dans ta bouche quelques paroles qui ne me paraissent pas dénuées de sens:
«Je ne suis rien par moi-même; mais je serais moins encore si je ne tenais à un passé respectable. Je me sens accablé par l'apathie naturelle aux âmes privées d'inspiration, mais mon père m'a enseigné une chose qui de son sang a passé dans le mien: c'est que j'étais d'une race distinguée, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son éclat, je devais, du moins, m'abstenir des goûts et des idées qui pouvaient le ternir. A défaut de génie, j'ai le respect de la tradition de famille, et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-même, je répare le tort que ma nullité pourrait faire à mes aïeux en leur rendant une sorte de culte. Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mépris. Renier son père parce qu'on ne peut l'égaler est le fait d'un sot ou d'un lâche. Il y a de la piété, au contraire, à invoquer son souvenir pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je fréquente et auxquels je ne puis montrer mes oeuvres, m'écoutent, du moins, avec intérêt, quand je leur parle de celles de mes aïeux.»
«Voilà ce que tu me répondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans effet sur moi? Il me semble que, si j'étais ce pauvre enfant abandonné que j'ai supposé, je tomberais dans une grande tristesse et que j'accuserais le sort de m'avoir jeté seul, et, pour ainsi dire, _irresponsable_ sur la terre!
«Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme à ton imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, dès le premier mot, si tu le connais déjà... On a attribué le fait à plusieurs personnages taillés sur le type de don Juan, et, comme les vieilles histoires se rajeunissent en traversant les générations, on l'a attribué, dans ces derniers temps, à César de Castro Reale, _Il Destatore_, ce fameux bandit, qui n'était un homme ordinaire ni dans le bien, ni dans le mal.
«A Palerme, dans le temps où il cherchait à s'étourdir dans de folles ivresses, incertain s'il parviendrait à s'abrutir, ou s'il se déciderait à lever l'étendard de la révolte, on raconte qu'il alla visiter, un soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait revoir une dernière fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer. C'était le dernier débris de sa fortune, et le seul, peut-être, qui lui causât un regret; car c'est là qu'il avait passé ses jeunes années, là que ses parents étaient, là, enfin, que les portraits de ses ancêtres étaient plongés dans la poussière d'un long oubli.
«Il y vint donc pour signifier à son intendant de recevoir, dès le lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait gagné sur un coup de dé.
--Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout joué, même la tombe de votre père, même les portraits de vos ancêtres?
«Tout joué et tout perdu, répondit Castro-Reale avec insouciance. Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirés dans un temps où je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui aient du mérite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.
«L'intendant, ému et tremblant, suivit son maître dans la galerie sombre et déserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance hautaine; mais on dit que, pour se donner du stoïcisme ou de l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manière immodérée en arrivant dans son château. Il poussa lui-même la porte rouillée, et voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante, il le prit dans la sienne et l'éleva au niveau de la tête du premier portrait qui s'offrait à l'entrée de la galerie. C'était un fier guerrier armé de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces mêmes tableaux, qui jouent un rôle dans mon récit, ils sont tous devant tes yeux; ce sont les mêmes qu'on m'a envoyés de Palerme comme au dernier héritier de la famille.»
Michel regarda le vieux guerrier, et fut frappé de sa mâle figure, de sa rude moustache et de son air sévère.
«Eh bien, Excellence, dit-il, cette tête peu enjouée et peu bénigne fit rentrer le _dissoluto_ en lui-même, sans doute?
--D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tête s'anima, fit rouler ses yeux courroucés sous leurs sombres orbites, et prononça ces mots d'une voix sépulcrale: «_Je ne suis pas content de vous!_» Castro-Reale frissonna et recula d'épouvante; mais, se croyant la dupe de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au visage avec une insolence qui tenait un peu du délire. C'était une antique et vénérable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrière grand'tante, morte en odeur de sainteté. Tu peux la regarder, Michel; la voilà sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et ridée comme du parchemin, son oeil pénétrant et plein d'autorité. Je ne pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale éleva la bougie jusqu'à elle, elle cligna des yeux comme éblouie de cette clarté soudaine, et lui dit d'une voix stridente: «_Je ne suis pas contente de vous!_»
«Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, résolu de lutter encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa brusquement à un troisième portrait, à celui du vieux magistrat que tu vois à côté de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: «_Et vous?_»
«_Ni moi non plus_,» répondit le magistrat du ton accablant d'un juge qui prononce une sentence de mort.