Le Piccinino

Chapter 24

Chapter 243,870 wordsPublic domain

--Indifférent n'est pas le mot, reprit-elle; j'ai pour vous beaucoup d'estime et d'amitié, Magnani, et je fais des voeux pour votre bonheur. Mais moi, je suis occupée du mien aussi, ce qui ne me permet pas trop d'être oisive et curieuse des secrets d'autrui.

--Votre bonheur! A votre âge, Mila, le bonheur, c'est l'amour; vous aimez donc aussi?

--Aussi? et pourquoi pas? Me trouvez-vous trop jeune pour songer à cela?

--Ah! chère enfant, c'est à ton âge qu'il y faut songer, car au mien, l'amour, c'est le désespoir.

--Vous n'êtes donc point aimé? Je ne m'étais pas trompée en pensant que vous étiez malheureux?

--Non, je ne suis point aimé, répondit-il avec abandon, et je ne le serai jamais; je n'ai même jamais songé à l'être.»

Une femme plus romanesque et plus cultivée que Mila eût pu regarder cet aveu comme l'obstacle formel à toute espérance; mais elle prenait la vie plus simplement et avec une logique plus vraie: S'il n'a point d'espoir, il guérira, pensa-t-elle.

«Je vous plains bien, dit-elle à Magnani, car c'est un si grand bonheur que de se sentir aimé, et il doit être si affreux d'aimer seul!

--Vous ne connaîtrez jamais une pareille infortune, répondit Magnani; et celui que vous aimez doit être le plus reconnaissant, le plus fier des hommes!

--Je ne suis pas trop mécontente de lui, reprit-elle, satisfaite du mouvement de jalousie qu'elle sentait s'élever dans le coeur troublé et irrésolu de ce jeune homme; mais écoutez, Magnani, on a fait du bruit dans la chambre de mon frère!»

Magnani courut vers l'autre porte; mais, tandis qu'il faisait de vains efforts pour distinguer la nature du bruit qui avait frappé l'oreille de Mila, elle entendit un frôlement dans la cour. Elle regarda à travers la jalousie, et, faisant signe à Magnani, elle lui montra l'hôte mystérieux de Michel, qui gagnait la rue avec tant d'adresse et de légèreté, qu'à moins d'avoir l'oreille fine, l'oeil sûr, et d'être aux aguets avec connaissance de cause, il eût été impossible de s'apercevoir de sa retraite.

Michel lui-même n'avait pas été tiré du faible assoupissement où il était tombé.

Mila était encore inquiète, bien que Magnani la pressât de prendre du repos, lui promettant qu'il veillerait encore dans la cour ou sur la galerie, et que Michel ne sortirait pas sans lui. Dès que Magnani l'eut quittée, elle fit tomber une chaise et tira bruyamment sa table sur le plancher pour entendre Michel s'éveiller et remuer à son tour.

Le jeune homme ne tarda pas à entrer chez elle, après avoir regardé avec étonnement son propre lit, où le corps léger du Piccinino n'avait guère laissé plus de traces que s'il eût été un spectre. Il trouva Mila encore debout et lui reprocha son insomnie volontaire. Mais elle lui expliqua ses inquiétudes; et, sans parler de Magnani, car la princesse lui avait bien recommandé de ne pas informer Michel de son assistance, elle lui raconta l'impertinente et bizarre visite du Piccinino. Elle lui dit aussi quelques mots du moine, et lui fit promettre qu'il ne la quitterait pas de la matinée, et qu'ensuite, s'il était mandé auprès de la princesse, il ne sortirait pas sans la prévenir, parce qu'elle était résolue à chercher un asile chez quelque amie et à ne pas rester seule dans la maison.

Michel s'y engagea sans peine. Il ne comprenait rien à la conduite du bandit en cette circonstance. Mais on pense bien qu'une telle audace jointe à l'impudence du prétendu moine ne lui laissaient guère l'esprit en repos.

Lorsqu'il retourna dans sa chambre, après avoir barricadé lui-même la porte de la galerie, pour mettre sa soeur à l'abri de quelque nouvelle tentative, il chercha des yeux le cyclamen qu'il avait contemplé si douloureusement en s'assoupissant devant sa table. Mais le cyclamen avait disparu. Le Piccinino avait remarqué que la princesse avait, comme le jour du bal, un bouquet de ces fleurs à la main ou sous sa main, et qu'elle paraissait même avoir contracté l'habitude de jouer avec ce bouquet plus qu'avec l'éventail, inséparable compagnon de toutes les femmes du midi. Il avait remarqué aussi que Michel conservait bien précieusement une de ces fleurs, et qu'il l'avait attirée plusieurs fois près de son visage, puis éloignée avec vivacité, durant les premières agitations de sa veillée. Il avait deviné le charme mystérieux attaché à cette plante, et il n'était pas sorti sans l'ôter malicieusement du verre que Michel tenait encore dans sa main engourdie. Il avait jeté la petite fleur au fond de la gaine de son poignard, en se disant: Si je frappe quelqu'un aujourd'hui, ce stigmate de la dame de mes pensées restera peut-être dans la blessure.

Michel essaya de faire comme le Piccinino, c'est-à-dire de retrouver la lucidité de ses pensées, en s'abandonnant à une ou deux heures de sommeil véritable. Il avait exigé que Mila aussi se couchât réellement, et, pour être plus sur de la bien garder, il avait laissé ouverte la porte qui séparait leurs chambres. Il eut un sommeil lourd, comme on l'a dans la première jeunesse, mais agité de rêves pénibles et confus, comme cela était inévitable dans une situation telle que la sienne. Lorsqu'il s'éveilla, peu après le jour, il essaya de rassembler ses pensées, et une des premières qui lui vint fut de regarder s'il n'avait pas rêvé la soustraction du précieux cyclamen.

Sa surprise fut grande lorsqu'en jetant les yeux sur le verre qu'il avait laissé vide en s'endormant, il le trouva rempli de cyclamens éclants de fraîcheur.

«Mila, dit-il en apercevant sa soeur déjà relevée et rhabillée, vous avez donc encore, malgré nos inquiétudes et nos dangers, des idées riantes et poétiques? Voilà des fleurs presque aussi belles que toi; mais elles ne remplaceront jamais celle que j'ai perdue.

--Tu te figurais, répondit-elle, que je l'avais prise ou renversée après le départ de ton singulier acolyte; tu me grondais presque, et tu ne voulais pas te souvenir que je n'avais seulement pas songé à remettre le pied dans ta chambre _mystérieuse_! A présent, tu m'accuses d'avoir remplacé cette fleur par d'autres, ce qui n'est pas moins extravagant; car, où les aurais-je prises? Ne suis-je pas enfermée du côté de la galerie? N'as-tu pas ma clef sous ton chevet? A moins qu'il ne pousse de ces jolies fleurettes sur le mien, ce qui est possible... en rêve.

--Mila, tu es persifleuse à tout propos et en toute saison. Tu pouvais avoir ce bouquet hier soir. N'avais-tu pas été à la villa Palmarosa dans l'après-midi?

--Ces fleurs ne poussent donc que dans le boudoir de madame Agathe? Je comprends maintenant pourquoi tu les aimes tant. Et où donc avais-tu cueilli celle que tu as cherchée si longtemps ce matin, au lieu de te coucher bien vite?

--Je l'avais cueillie dans mes cheveux, petite, et je crois que mon esprit était sorti de ma tête avec elle.

--Ah! c'est très-bien; je comprends pourquoi tu déraisonnes maintenant.»

Michel n'en put savoir davantage. Mila était aussi calme et aussi rieuse en s'éveillant qu'elle s'était endormie troublée et poltronne. Il n'en obtint pas autre chose que des quolibets comme elle savait les dire, empreints toujours d'un sens métaphorique et d'une sorte de poésie enfantine.

Elle lui redemanda la clef de sa chambre, et, tandis qu'il s'habillait en rêvant, elle se mit à vaquer, avec sa promptitude et son enjouement accoutumés, aux soins du ménage. Elle franchissait les escaliers et les corridors en chantant comme l'alouette matinale. Michel, triste comme un soleil d'hiver sur les glaces du pôle, l'entendait faire crier les planches sous ses pieds bondissants, rire d'une voix fraîche en recevant le premier baiser de son père, à l'étage au-dessous, remonter, comme une balle bien lancée, les marches de sa chambre, retourner à la fontaine pour remplir ces belles amphores de grès que l'on fabrique à Siacca, d'après les traditions du goût mauresque, et qui servent usuellement aux habitants de ces contrées; saluer les voisines par des agaceries caressantes, et lutiner les enfants demi-nus qui commençaient à se rouler sur les dalles de la cour.

Pier-Angelo s'habillait aussi, plus vite et plus gaiement que Michel. Il chantait comme Mila, mais d'une voix plus forte et plus martiale, en secouant sa casaque brune doublée de rouge. Il était quelquefois interrompu par un reste de sommeil, et bégayait en bâillant les paroles de sa chanson, pour achever ensuite victorieusement la ritournelle. C'était sa manière de s'éveiller, et il ne tonnait jamais mieux à ses propres oreilles que lorsque la voix venait de lui manquer.

«Heureuse insouciance des véritables organisations populaires! se disait Michel à demi-vêtu, en s'accoudant sur sa fenêtre. On dirait qu'il ne se passe rien d'étrange dans ma famille, que nous ne sommes pas environnés d'ennemis et de piéges; que, cette nuit, ma soeur a dormi comme de coutume, qu'elle ne connaît point l'amour sans espoir, le danger d'être belle et pauvre devant les entreprises des âmes vicieuses, et celui d'être privée, d'un moment à l'autre, de ses appuis naturels. Mon père, qui doit tout savoir, a l'air de ne se douter de rien. Tout s'oublie ou se transforme en un clin d'oeil dans ce malheureux climat. Le volcan, la tyrannie, la persécution, rien ne peut interrompre les chants et les rires... A midi, accablés par le soleil, ils dormiront tous et paraîtront comme morts. La fraîcheur du soir les fera revivre comme des plantes vivaces. L'effroi et la témérité, la douleur et la joie se succèdent en eux comme les vagues sur la plage. Qu'une des cordes de leur âme se détende, vingt autres se réveillent, comme dans un verre d'eau une fleur enlevée a fait place à un bouquet tout entier! Moi seul, au milieu de ces fantastiques transformations, je porte une vie toujours intense, mais toujours sérieuse, des pensées toujours lucides, mais toujours sombres. Ah! que ne suis-je resté l'enfant de ma race et l'homme de mon pays!»

XXXII.

L'ESCALADE.

Le groupe de maisons dont celle de Michel faisait partie était pauvre et laid en réalité, mais infiniment pittoresque. Bâties sur des blocs de laves et en partie taillées dans la lave même, ces constructions grossières portaient la trace des derniers tremblements de terre qui les avaient bouleversées. Les parties basses assises sur le roc conservaient leur caractère d'antiquité irrécusable, et les étages supérieurs, bâtis à la hâte après le désastre, ou déjà ébranlés par des secousses nouvelles, avaient déjà un air caduc, de grandes lézardes, des toits d'une inclinaison menaçante et de hardis escaliers dont les rampes s'en allaient à la renverse. De folles vignes s'enlaçant de tous côtés aux saillies ébréchées des corniches et des auvents, des aloès épineux, brisant leurs vieux vases de terre cuite et promenant leurs rudes arêtes sur les petites terrasses qui s'avançaient d'une manière insensée aux plus hauts points de ces misérables édifices, des linges blancs ou des vêtements de couleurs tranchantes accrochés à toutes les lucarnes, ou voltigeant comme des bannières sur les cordes tendues d'une maison à l'autre, tout cela formait un tableau hardi et bizarre. On voyait des enfants bondir et des femmes travailler près des nuages, sur d'étroites plates-formes assaillies par les pigeons et les hirondelles, et à peine soutenues dans le vide du ciel brillant par quelques pieux noirs et vermoulus que le premier coup de vent semblait devoir emporter. La moindre déviation dans ce sol volcanique, la moindre convulsion dans cette nature splendide et funeste, et cette population apathique et insouciante allait être engloutie dans un enfer ou balayée comme des feuilles par la tempête.

Mais le danger n'agit sur le cerveau des hommes qu'en proportion de son éloignement. Au sein d'une sécurité réelle, l'idée d'une catastrophe se présente sous des couleurs terribles. Quand on naît, qu'on respire et qu'on existe au sein du péril même, sous une incessante menace, l'imagination s'éteint, la crainte s'émousse, et il se fait un étrange repos de l'âme qui tient plus de la torpeur que du courage.

Quoique ce tableau eût, dans sa pauvreté et dans son désordre, une poésie réelle, Michel ne l'avait pas encore apprécié, et se sentait moins disposé que jamais à en goûter le caractère. Il avait passé son enfance à Rome, dans des demeures sinon plus riches, du moins mieux établies et de plus correcte apparence, et ses rêves le portaient toujours vers le luxe des palais. La maison paternelle, cette masure que le bon Pierre avait habitée dès son enfance, et où il était revenu s'installer avec tant d'amour, ne paraissait au jeune Michel qu'un bouge infect qu'il eût souhaité voir rentrer dans les laves d'où il était sorti. C'est en vain que Mila, par contraste avec ses voisines, tenait leur petit logis avec une propreté presque élégante. C'est en vain que les plus belles fleurs ornaient leur escalier et que le soleil radieux du matin tranchait de grandes lignes d'or sur les ombres des laves noirâtres et sur les lourdes arcades des plans enfoncés; Michel ne songeait qu'à la grotte de la naïade, aux fontaines de marbre du palais Palmarosa, et au portique où Agathe lui était apparue comme une déesse sur le seuil de son temple.

Enfin, après avoir donné un dernier regret à sa récente chimère, il eut honte de son découragement. «Je suis venu dans ce pays où mon père ne m'appelait pas, se dit-il; et mon oncle le moine me l'a fait sentir, il faut que je subisse les inconvénients de ma position et que j'en accepte les devoirs. Je m'étais soumis à une rude épreuve lorsque je quittai Rome et l'espérance de la gloire pour me faire ouvrier obscur en Sicile. L'épreuve eût été trop douce et trop courte, si, dès la première vue, dès le premier essai, aimé ou admiré d'une grande et noble dame, je n'avais eu qu'à me baisser pour ramasser les lauriers et les piastres. Au lieu de cela, il faut que je sois un bon fils et un bon frère, et, de plus, un solide compagnon pour défendre au besoin la vie et l'honneur de ma famille. Je sens bien que l'estime réelle de la signora, et la mienne propre, peut-être, seront à ce prix. Eh bien, acceptons gaiement ma destinée, et sachons souffrir sans regret ce que mes proches supportent avec tant de vaillance. Soyons homme avant l'âge, et dépouillons la personnalité trop caressée de mon adolescence. Si je dois rougir de quelque chose, c'est d'avoir été longtemps un enfant gâté, et d'avoir ignoré qu'il faudrait bientôt secourir et protéger ceux qui se dévouaient à moi si généreusement.»

Cette résolution ramena la paix dans son coeur. Les chants de son père et de la petite Mila devinrent pour lui une douce mélodie.

«Oui, oui, chantez, pensait-il, heureux oiseaux du Midi, purs comme le ciel qui vous a vus naître! Cette gaieté est chez vous l'indice d'un grand contentement de la conscience, et le rire vous sied, à vous qui n'avez jamais eu l'idée du mal! Saintes chansons de mon vieux père, qui avez bercé les soucis de son existence et adouci les fatigues de son travail, je dois vous écouter avec respect, au lieu de sourire de vos naïvetés. Rires mutins de ma jeune soeur, je dois vous accueillir avec tendresse, comme des preuves de courage et d'innocence! Allons, arrière mes égoïstes rêveries et ma froide curiosité! Je traverserai l'orage avec vous, et je jouirai comme vous d'un rayon de soleil entre deux nuages. Mon front soucieux est une insulte à votre candeur, une noire ingratitude envers votre bonté. Je veux être votre soutien dans la détresse, votre compagnon dans le travail, et votre convive dans la joie!

«Douces et tristes fleurs, ajouta-t-il en se penchant avec amour sur le bouquet de cyclamens, quelle que soit la main qui vous a cueillies, quel que soit le sentiment dont vous êtes un gage, mon souffle, embrasé de mauvais désirs, ne vous ternira plus. Si parfois je me replie sur moi-même comme vous, je veux que mon coeur soit aussi pur que vos calices de pourpre; et s'il saigne, comme vous semblez saigner, je veux que la vertu s'exhale de ma blessure comme le parfum de votre sein.»

Aussitôt après avoir pris ces bonnes résolutions, que vint charmer un rayon de poésie, le jeune Michel acheva sa toilette sans vaine complaisance, et courut rejoindre son père, qui déjà travaillait à broyer des couleurs pour aller faire des _raccords_ de peinture à divers endroits de la villa Palmarosa, endommagés par les lustres et les guirlandes du bal.

«Tiens, lui dit le bonhomme en lui présentant une grosse bourse de soie de Tunis toute pleine d'or, voici le salaire de ton beau plafond.

--C'est la moitié trop, dit Michel en regardant la bourse ingénieusement brodée et nuancée, avec plus d'intérêt que les onces qu'elle contenait. Notre dette envers la princesse ne serait pas acquittée, et je veux qu'elle le soit aujourd'hui même.

--Elle l'est, mon enfant.

--C'est donc sur votre salaire et non sur le mien? Car, si je sais évaluer le contenu d'une bourse, il y a là plus que je n'entends accepter. Mon père, je ne veux pas que vous ayez travaillé pour moi. Non, je le jure sur vos cheveux blancs, jamais plus vous ne travaillerez pour votre fils, car c'est à son tour de travailler pour vous. Je n'entends pas non plus accepter l'aumône de madame Agathe; c'est bien assez de protection et de bonté comme cela!

--Tu me connais assez, répondit Pier-Angelo en souriant, pour penser que, loin d'empêcher ta fierté et tes pieux sentiments, je les encouragerai toujours. Crois-moi donc; accepte cet or. Il est bien à toi; il ne me coûte rien, et celle qui te le donne est libre d'évaluer comme elle l'entend le mérite de ton travail. C'est la différence qu'il y aura toujours entre ton père et toi, Michel. Il n'y a point de prix fait pour les artistes. Un jour d'inspiration leur suffit pour être riches. Beaucoup de peine ne nous suffit pas, à nous autres ouvriers, pour sortir de la pauvreté. Mais Dieu, qui est bon, a établi des compensations. L'artiste conçoit et enfante ses oeuvres dans la douleur. L'artisan exécute sa tâche au milieu des chansons et des rires. Moi, qui suis habitué à cela, je n'échangerais pas ma profession contre la tienne.

--Laissez-moi du moins retirer de la mienne le bonheur qu'elle peut me donner, répondit Michel. Prenez cette bourse, mon père, et qu'il n'en soit jamais rien distrait pour mon usage. C'est la dot de ma soeur, c'est l'intérêt de l'argent qu'elle m'a prêté lorsque j'étais à Rome; et si je ne gagne jamais de quoi la faire plus riche, que, du moins, elle profite de mon jour de succès. O mon père! s'écria-t-il avec des yeux pleins de larmes, en voyant que Pier-Angelo ne voulait point accepter son sacrifice, ne me refusez pas, vous me briseriez le coeur! Votre tendresse aveugle a failli corrompre mon caractère. Aidez-moi à sortir de la condition d'égoïste que vous vouliez me faire accepter. Encouragez mes bons mouvements, au lieu de m'en ôter le fruit. Celui-ci n'est que trop tardif.

--C'est vrai, enfant, je le devrais, dit Pier-Angelo attendri; mais songe qu'ici ce n'est point un vulgaire sacrifice d'argent que tu veux faire. S'il s'agissait de te retrancher quelques plaisirs, ce serait peu de chose et je n'hésiterais pas. Mais c'est ton avenir d'artiste, c'est la culture de ton intelligence, c'est la flamme même de ta vie qui sont là, contenus dans ce petit réseau de soie! C'est un an d'études à Rome! Et qui sait quand tu pourras en gagner autant? La princesse ne donnera plus de bals, peut-être. Les autres nobles ne sont ni si riches, ni si généreux. De telles occasions ne se rencontrent pas souvent, et peuvent même ne pas se rencontrer deux fois. Je me fais vieux, je peux tomber demain de mon échelle et m'estropier; avec quoi reprendrais-tu la vie d'artiste? Tu n'es donc pas effrayé à l'idée que, pour le plaisir de donner une dot à ta soeur, tu t'exposes à redevenir artisan et à rester artisan toute ta vie?

--Soit! s'écria Michel; cela ne me fait plus peur, mon père. J'ai réfléchi; je trouve autant d'honneur et de plaisir à être ouvrier qu'à être riche et fier. J'aime la Sicile, moi! n'est-ce pas ma patrie? Je ne veux plus quitter ma soeur. Elle a besoin d'un protecteur jusqu'à ce qu'elle se marie, et je veux qu'elle puisse choisir sans se hâter. Vous êtes vieux, dites-vous! vous pouvez être estropié demain? Eh bien donc! qui vous soignerait, qui vous nourrirait, qui vous consolerait si j'étais absent? Est-ce que ma soeur pourra y suffire, lorsqu'elle sera mère de famille? Un gendre? mais pourquoi laisserais-je à un autre le soin de remplir mes devoirs? Pourquoi me volerait-il mon bonheur et ma gloire? car c'est là que je les veux placer désormais, et mes chimères ont fait place à la vérité. Vois, bon père, ne suis-je pas gai aussi ce matin? Veux-tu que je fasse la seconde partie de la chanson que tu disais tout à l'heure? Me trouves-tu l'air désespéré d'un homme qui se sacrifie? Tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses d'être mon patron?

--Eh bien, répondit Pier-Angelo en le regardant avec des yeux clairs et avec un tremblotement de mains qui trahissait une émotion particulière: vous êtes un homme de coeur, vous! et je ne regretterai jamais ce que j'ai fait pour vous!»

En parlant ainsi, Pier-Angelo ôta son bonnet et découvrit sa tête chauve en se tenant droit, dans l'attitude à la fois respectueuse et fière d'un vieux soldat devant son jeune officier. C'était la première fois de sa vie qu'il disait _vous_ à Michel, et cette locution, qui eût paru froideur et mécontentement dans la bouche d'un autre père, prit dans la sienne une étrange expression de tendresse et de majesté. Il sembla au jeune peintre qu'il venait enfin d'être salué homme par son père, et que ce _vous_, cette tête découverte et ces trois paroles calmes et graves, le récompensaient et l'honoraient plus que l'éloquence d'un éloge académique.

Pendant qu'ils se mettaient au travail ensemble, Mila s'occupait à préparer leur déjeuner. Elle allait et venait toujours, mais elle passait plus souvent que de besoin par la galerie dont nous avons déjà parlé. Il y avait à cela une raison secrète. La chambre de Magnani, qui n'était, à vrai dire, qu'une pauvre soupente avec une fenêtre sans vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe nécessaire aux gens bien portants), se trouvait enfoncée sous l'angle de la maison qu'avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait placée à la lucarne de cette demeure modeste. Magnani n'était pas dans sa chambre; il n'y passait que la nuit, et, dès le jour, il allait travailler dehors ou sur la galerie qui faisait face à celle où Mila s'asseyait souvent pour travailler aussi. C'est de là qu'elle le voyait sans le regarder, durant des heures entières, et ne perdait pas un seul de ses mouvements, bien qu'elle n'eût pas l'air de quitter des yeux son ouvrage.

Mais, ce matin-là, elle passa et repassa en vain; il n'était point sur la galerie, bien qu'il lui eût promis, ainsi qu'à la princesse, de ne pas sortir. S'était-il laissé vaincre par le sommeil, après deux nuits blanches? Cela n'était point conforme à ses habitudes de volonté stoïque et de vigueur à toute épreuve. Sans doute il déjeunait avec ses parents. Pourtant Mila, qui s'était arrêtée plus d'une fois pour écouter les voix bruyantes de la famille Magnani, n'avait pas distingué le timbre grave et mâle qu'elle connaissait si bien.