Le Piccinino

Chapter 21

Chapter 213,909 wordsPublic domain

«L'abbé Ninfo n'avait pas beaucoup examiné ni beaucoup interrogé le quidam qui se trouvait à la grille du parc de Votre Altesse. Au bout d'un instant, voyant le cardinal conserver de cette rencontre une sorte d'agitation, comme si cette figure eût réveillé en lui des souvenirs qu'il ne venait point à bout de rassembler et d'éclaircir (car Son Éminence s'épuise souvent, à ce qu'il paraît, à ce douloureux travail d'esprit), l'abbé revint sur ses pas, et examina le jeune homme avec soin. Le jeune homme avait des raisons pour se préserver, car il se moqua de l'abbé, qui le prit définitivement pour un pauvre diable et lui fit même l'aumône. Mais, deux jours après, l'abbé, espionnant chez vous, sous le déguisement d'un ouvrier employé aux préparatifs de votre bal, découvrit aisément que son quidam était un brillant artiste, très-choyé et très-employé par Votre Altesse, et nullement en position d'accepter un _tarin_ à la porte d'un palais, puisqu'il est le fils d'un artisan aisé, Pier-Angelo Lavoratori.

«L'abbé ne manqua pas, la nuit qui suivit cette découverte, de placer devant les yeux de monsignor Ieronimo une bande de papier qui contenait cette dénonciation en grosses lettres. Mais, à force de vouloir stimuler les dernières cordes de l'instrument, l'abbé les a brisées. Le cardinal n'a pas compris. Les noms de Pier-Angelo et de Michel-Angelo Lavoratori ne lui ont offert aucun sens. Il murmura un jurement énergique contre le Ninfo qui troublait son sommeil...--Ainsi, ajouta le Piccinino avec une malice insinuante, les craintes que Votre Altesse éprouve, ou feint d'éprouver à l'égard de Pier-Angelo, sont tout à fait dénuées de fondement. Si le cardinal a autrefois poursuivi ce brave homme comme conspirateur, il l'a si bien oublié que l'abbé Ninfo lui-même ne songe pas à réveiller le souvenir d'une affaire qu'il ignore, et qu'aucune dénonciation de sa part ne menace, quant à présent, votre protégé...

--Je respire, dit la princesse en laissant le bandit prendre sa main dans la sienne, et même en répondant à la pression de cette main avec une préoccupation généreuse. Vos paroles me font du bien, capitaine, et je vous bénis de la confiance que vous me témoignez en me révélant la vérité. Toute ma crainte était là, en effet; mais, puisque le cardinal ne se souvient de rien, et que l'abbé ignore tout, je m'en remets à votre sagesse pour le reste. Tenez, capitaine, je crois que voici ce qui reste à faire. Trouvez, dans votre génie, un moyen de vous emparer du testament, et faites-le savoir à l'abbé, afin qu'il ne songe plus à persécuter le digne docteur, et occupez l'abbé de manière à ce qu'il laisse mourir en paix mon malheureux oncle. Ce sera terminer diplomatiquement une affaire où j'ai tremblé qu'il n'y ait du sang répandu pour de misérables intérêts d'argent.

--Votre Excellence va bien vite! reprit le Piccinino. L'abbé n'est pas si facile à endormir sur un autre point, qu'il m'est impossible, malgré mon respect, ma crainte et mon embarras, de passer sous silence.

--Parlez! parlez! dit Agathe vivement.

--Eh bien, puisque Votre Altesse m'y autorise et ne veut pas comprendre à demi-mot, je lui dirai que l'abbé Ninfo, tout en cherchant des intrigues politiques qu'il n'a pu découvrir, a mis la main sur une affaire d'amour dont il a fait son profit.

--Je ne comprends pas, dit la princesse avec un accent de candeur qui fit tressaillir l'aventurier. «Le Ninfo m'aurait-il joué, pensa-t-il, ou bien cette femme est-elle de force à lutter contre moi? Nous verrons bien.»

--Madame, dit-il d'un ton mielleux, en attirant et en retenant contre sa poitrine la belle main d'Agathe, vous allez me haïr.... Mais il faut bien que je vous serve malgré vous en vous éclairant. L'abbé a découvert que Michel-Ange Lavoratori était introduit tous les jours, à certaines heures, dans les appartements réservés de votre casino; qu'il ne mangeait point avec vos gens ni avec les autres ouvriers, mais avec vous, en secret; enfin, que s'il faisait sa sieste, c'était entre les bras de la plus belle et de la plus aimable des femmes qu'il se reposait de ses travaux d'artiste.

--C'est faux! s'écria la princesse; c'est une infâme calomnie. J'ai traité ce jeune homme avec la distinction que je croyais devoir à son talent et à ses idées. Il a mangé avec son père dans une pièce voisine, et il a fait la sieste dans ma galerie de peinture. L'abbé Ninfo n'a pas bien observé, car il aurait pu vous dire que Michel, accablé de fatigue, a passé deux ou trois nuits dans un coin de ma maison...

--Il me l'a dit aussi, répondit le Piccinino, qui ne voulait jamais avoir l'air d'ignorer ce qu'on lui apprenait.

--Eh bien, monsieur de Castro-Reale, reprit Agathe d'une voix ferme et en le regardant en face, le fait est certain; mais je puis vous jurer sur l'âme de ma mère et sur celle de la vôtre, et Michel pourrait vous faire le même serment, que ce jeune homme ne m'avait encore jamais vue avant le jour du bal où son père me l'a présenté pour la première fois, en présence de deux cents ouvriers. Je lui ai parlé durant le bal, sur l'escalier du palais, au milieu de la foule, et M. de la Serra, qui me donnait le bras, lui a fait, ainsi que moi, compliment de ses peintures. Depuis ce moment-là, jusqu'à celui où nous sommes, Michel ne m'avait pas revue; demandez-le-lui à lui-même! Capitaine, vous n'êtes pas un homme qu'on puisse tromper; faites usage de votre clairvoyance, et je m'en rapporte à elle.»

En présence d'une déclaration si nette, et faite avec l'assurance que peut seule donner la vérité, le Piccinino frémit de plaisir, et pressa si fort contre son sein la main d'Agathe, qu'elle pressentit enfin les sentiments du bandit. Elle eut un moment de terreur, auquel vint se joindre un souvenir affreux. Mais elle comprit, d'un seul coup d'oeil, toute l'étendue du péril qui avait menacé Michel, et, remettant à un moment plus favorable d'aviser à sa propre sûreté, elle se promit de ménager l'orgueil de Carmelo Tomabene.

«Quel intérêt, s'écria celui-ci, l'abbé Ninfo avait-il donc à nous débiter cette étrange histoire?»

Agathe crut comprendre que l'abbé avait deviné l'extravagante passion dont elle voyait enfin le bandit possédé pour elle, et qu'il avait voulu stimuler sa vengeance par cette délation. «S'il en est ainsi, pensait-elle, je me servirai des mêmes armes que toi, misérable Ninfo, puisque aussi bien tu me les avais fournies d'avance.

«Écoutez, capitaine, reprit-elle; vous qui connaissez si bien les hommes, et qui plongez si aisément dans les replis de la conscience, n'avez-vous point découvert qu'à tous ses vices apparents l'abbé joignait un dévergondage effréné d'imagination? Croyez-vous qu'il se soit borné à convoiter mon héritage? et ne vous a-t-il pas laissé entrevoir que ce n'est pas seulement à prix d'argent qu'il tenterait de m'en revendre une partie, s'il parvenait à s'en emparer?

--Oui! s'écria le Piccinino avec un accent très-sincère cette fois; j'ai cru m'apercevoir des désirs et des espérances révoltantes de ce monstre de laideur et de concupiscence. L'incrédulité qu'il affecte pour la résistance possible d'une femme, en pareil cas, est la consolation qu'il cherche à se donner quand il songe à sa laideur physique et morale. Oui, oui, je l'avais pressenti, malgré son hypocrisie. Je ne dirai pas qu'il vous aime, lui; ce serait profaner le mot d'amour; mais il vous veut, et il est jaloux. Jaloux, lui! Ah! c'est encore un mot trop relevé! La jalousie est la passion des âmes jeunes, et la sienne est décrépite. Il soupçonne et déteste tout ce qui vous entoure. Enfin, il a rêvé un moyen infernal de vous vaincre: pensant bien que le désir de racheter votre héritage ne suffirait pas, et supposant que vous aimiez ce jeune artiste, il a résolu de s'en faire un otage pour vous contraindre à lui racheter à tout prix la vie et la liberté de Michel-Angelo.

--J'aurais dû m'attendre à cela, répondit la princesse baignée d'une sueur froide, mais affectant un calme dédaigneux. C'est donc vous, capitaine, qu'il a voulu associer à une entreprise digne de ces hommes qui se consacrent au plus hideux de tous les métiers, et dont le nom est si honteux qu'une femme ne saurait le prononcer dans aucune langue. Il me semble que vous devez à cette marque de confiance de M. l'abbé Ninfo un châtiment un peu sévère!»

Agathe avait touché fort juste. Les vues infâmes de l'abbé, qui jusque-là n'avaient excité que le mépris ironique du jeune bandit, se présentèrent à ses yeux comme un outrage personnel et allumèrent en lui la soif de la vengeance. Tant il est vrai que l'amour, même dans une âme sauvage et sans frein, réveille le sentiment de la dignité humaine.

«Un châtiment sévère! dit-il d'une voix profonde avec des dents contractées, il l'aura!--Mais, ajouta le bandit, ne vous inquiétez plus de rien, Signora, et daignez remettre votre sort entre mes mains, sans arrière-pensée.

--Mon sort est tout entier dans vos mains, capitaine, répondit Agathe; ma fortune, ma réputation et la vie de mes amis: trouvez-vous que j'aie l'air inquiet?»

Et elle le pénétra d'un regard où la prudence supérieure de la femme forte l'inspira si bien, que le Piccinino subit le prestige et s'aperçut que le respect et la crainte se mêlaient à son enthousiasme. «Ah! femme romanesque, pensa-t-il, tu en es encore à croire qu'un chef de brigands doit être un héros de théâtre ou un chevalier du moyen âge! Et me voilà forcé de jouer ce rôle vis-à-vis de toi pour te plaire! Eh bien, je le jouerai. Rien n'est difficile à celui qui a beaucoup lu et beaucoup deviné.

«Et pourquoi ne serais-je pas réellement un héros? se disait-il encore, tout en marchant silencieusement auprès d'elle, en pressant de son bras tremblant le bras de cette femme qu'il croyait si confiante. Si je n'ai pas daigné l'être jusqu'à présent, c'est que l'occasion ne s'en offrait point et que ma grandeur eût été ridicule. Avec une femme comme celle-ci, le but est digne de l'oeuvre, et je ne vois pas qu'il soit si difficile d'être sublime quand la récompense doit être si douce. C'est un calcul d'intérêt personnel plus élevé, mais non pas moins positif et moins logique que les autres.»

Avant de se poser complétement en chevalier de la princesse, il voulut en finir avec un reste de méfiance, et cette fois il fut presque naïf en cherchant à s'en guérir.

«La seule faiblesse que je me connaisse, dit-il, c'est la crainte de jouer un rôle ridicule. Le Ninfo voulait me faire jouer un rôle infâme, il en sera puni; mais si Votre Altesse aimait réellement ce jeune homme.... ce jeune homme aurait aussi à se repentir de m'avoir trompé!

--Comment l'entendez-vous? répondit Agathe en l'amenant dans le rayon de lumière que projetait sur le jardin le lustre de son boudoir; j'aime réellement Michel-Angelo, Pier-Angelo, Fra-Angelo, comme des amis dévoués et des hommes estimables. Pour les soustraire à l'inimitié d'un scélérat, je donnerais tout l'argent qu'on me demanderait. Mais regardez-moi, capitaine, et regardez ce jeune homme qui rêve derrière cette fenêtre. Trouvez-vous qu'il y ait un rapport possible d'affection impure entre nos âges et nos situations dans la vie? Vous ne connaissez pas mon caractère. Il n'a jamais été compris de personne. Sera-ce vous enfin qui lui rendrez justice? Je le souhaite, car je tiens beaucoup à votre estime, et je croirais la mériter fort peu, si j'avais pour cet enfant des sentiments que je craindrais de vous laisser deviner.»

En parlant ainsi, Agathe qui avait quitté le bras du Piccinino, le reprit pour rentrer dans le boudoir; et le bandit lui sut un tel gré de cette marque d'intimité confiante, dont elle voulait rendre Michel et le marquis témoins jusqu'au bout, qu'il se sentit enivré et comme hors de lui.

XXVIII.

JALOUSIE.

Ni le marquis ni Michel n'avaient entendu un mot de la conversation que nous venons de rapporter. Mais le premier était tranquille et l'autre ne l'était point. Il avait suffi à M. de la Serra de s'assurer que la princesse paraissait calme, pour ne point craindre qu'elle courût un danger immédiat avec le brigand; tandis que Michel, ne connaissant point le caractère de la signora, souffrait mortellement à l'idée que le Piccinino avait pu sortir, dans ses discours, des bornes du respect. Sa souffrance empira lorsqu'il vit la figure du Piccinino au moment où celui-ci rentra dans le boudoir.

Cette figure, si nonchalante ou si composée à l'ordinaire, était comme illuminée par la confiance et le bonheur. Le petit homme semblait avoir grandi d'une coudée, et ses yeux noirs lançaient des flammes qu'on n'eût jamais cru pouvoir couver dans une tête si froide et si calculatrice.

A peine la princesse, un peu fatiguée d'avoir marché longtemps dans un petit espace, se fut-elle assise sur le divan, où il la reconduisit avec des manières de courtoisie élégante, qu'il se laissa tomber, plutôt qu'il ne s'assit, sur une chaise, à l'autre paroi de l'étroit boudoir, mais en face d'elle, comme s'il se fût installé là pour la contempler à son aise sous le reflet du lustre. En effet, le Piccinino, après avoir savouré, dans le jardin, la suavité de sa voix, le sens flatteur de ses paroles et la souplesse de sa main, voulait, pour compléter les voluptés délicates qu'il goûtait pour la première fois de sa vie, la regarder à loisir, sans effort de langage et sans préoccupation d'esprit. Il tomba donc dans une méditation muette, plus éloquente que Michel ne l'eût souhaité. Il rassasiait ses regards audacieux de la vue de cette femme exquise et charmante qu'il croyait posséder déjà, comme d'un trésor qu'il aurait dérobé et qu'il se donnerait le plaisir de voir briller devant lui.

Ce qui acheva de désespérer le jeune peintre, c'est que, sous l'influence mystérieuse de cette passion envahissante, qui ne faisait que de naître et qui se développait déjà avec la rapidité d'un incendie, le bandit acquérait une séduction étrange. Son exquise beauté se manifestait enfin comme le feu d'une étoile sortant des vapeurs de l'horizon. Ce qu'il y avait d'un peu singulier dans la forme de ses traits, et d'inquiétant dans leur expression voilée, faisait place à un charme subtil, à une expansion dévorante, bien que muette et comme accablée de sa propre ardeur. Il était affaissé sur lui-même et ne posait plus l'indifférence et la distraction. Ses bras pendants, sa poitrine pliée, ses yeux fixes, humides et ravis laissaient voir qu'il était comme brisé par l'explosion d'une force inconnue à lui-même, et comme noyé dans les délices anticipées de son triomphe. Michel eut peur de lui pour la première fois. Il l'eût encore affronté sans crainte dans la sinistre solitude de la _Croce del Destatore_; mais là, rayonnant d'une extase inconnue, il semblait trop puissant pour qu'aucune femme pût échapper à la fascination de ce basilic.

Pourtant Agathe ne paraissait point s'en apercevoir, et chaque fois que Michel porta ses regards d'elle au bandit et réciproquement, il la vit brave et franche, ne songeant ni à attaquer ni à se défendre.

«Mes amis, dit-elle après avoir respiré un instant, nous pouvons nous dire bonsoir et nous séparer tranquilles. Je place toute ma confiance dans ce nouvel ami que la Providence, agissant par le génie de Fra-Angelo, vient de nous envoyer. Vous la partagerez, cette confiance, quand vous saurez qu'il connaissait d'avance, et mieux que nous, ce que nous avions à craindre et à espérer.

--Il est vrai que l'aventure est assez piquante, dit le Piccinino, faisant un effort pour sortir de ses rêves; et il est temps que ce jeune homme sache pourquoi j'ai été pris d'un grand accès de rire lorsqu'il est venu me trouver. Vous en rirez aussi, j'espère, maître Michel-Ange, quand vous apprendrez que vous êtes venu confier votre sort à l'homme qu'on avait prié, une heure auparavant, de vous faire un mauvais parti; et, si je n'étais prudent et calme dans ces sortes d'affaires, si je m'en rapportais aveuglément aux paroles de ceux qui viennent me consulter, tandis que vous m'engagiez à enlever l'abbé Ninfo de la part de Son Altesse, je me serais emparé de vous et vous aurais jeté dans ma cave, bien garrotté et bâillonné, de la part de l'abbé Ninfo. Je vois à votre air que vous vous seriez bien défendu. Oh! je sais que vous êtes brave, et je pense que vous êtes plus fort que moi. Vous avez un oncle qui s'est exercé à casser des pierres avec tant de zèle, depuis une vingtaine d'années, qu'il n'a dû rien perdre de la vigueur qui le fit surnommer jadis _Bras-de-fer_, lorsqu'il faisait un autre métier sur la montagne; mais, quand il s'agit de _haute politique_, on prend ses précautions, et je n'avais qu'à remuer une petite cloche pour que ma maison fût cernée par dix hommes déterminés, qui ne vous eussent pas seulement laissé le plaisir de la résistance.»

Après avoir parlé ainsi, en regardant Michel d'un air enjoué, le Piccinino se retourna vers la princesse. Elle avait dissimulé sa pâleur derrière son éventail, et, lorsque le bandit rencontra ses yeux, ils étaient armés d'une tranquillité qui fit tomber les derniers accès de son ironie. Le secret plaisir qu'il éprouvait toujours à effrayer ceux qui se risquaient avec lui disparut devant ce regard de femme, qui semblait lui dire: «Tu ne le feras pas, c'est moi qui te le défends.»

Aussi, donna-t-il à sa physionomie une expression de loyale bienveillance, en disant à Michel:

«Vous voyez bien, mon jeune ami, que j'avais mes raisons pour me faire expliquer l'affaire et ne pas me trop presser. A présent que je vois l'honneur et la vérité d'un côté, l'infamie et le mensonge de l'autre, mon choix est fait, et vous pouvez dormir sur les deux oreilles. Je vais, ajouta-t-il en s'adressant à Michel à demi-voix, vous accompagner jusqu'à Catane, où il faut que je concerte pour demain le départ de monsieur l'abbé. Mais j'ai absolument besoin de deux heures de repos. Pouvez-vous m'assurer un coin dans votre maison où je puisse m'abandonner au sommeil le plus profond sans craindre d'être vu? Car mes traits sont fort peu connus à la ville, et je veux les faire connaître le plus tard possible. Voyons, puis-je entrer chez vous sans craindre les curieux et surtout les curieuses?

--J'ai une jeune soeur qui l'est passablement, répondit Michel en souriant; mais elle sera couchée à cette heure-ci. D'ailleurs, fiez-vous à moi, comme je me suis fié à vous; je vous donnerai mon propre lit, et je veillerai dans la chambre si vous le désirez.

--J'accepte, dit le bandit,» qui, tout en causant avec Michel, essayait d'entendre les paroles sans importance directe que, pour ne pas gêner l'entretien des deux jeunes gens, la princesse échangeait avec le marquis. Michel remarqua que, malgré la prétention du Piccinino à ne pouvoir faire deux choses à la fois, tandis qu'il lui parlait, il ne perdait pas un geste, un mot, un mouvement d'Agathe.

Quand il se fut assuré, auprès de Michel, des deux heures de repos absolu qui lui étaient, disait-il, indispensables pour le rendre capable d'agir ensuite, le Piccinino se leva et se disposa à la retraite. Mais la lenteur coquette avec laquelle il drapait son manteau sur sa taille souple, la grâce languissante de son air distrait durant cette opération importante, et l'imperceptible frémissement de sa moustache noire et soyeuse, annonçaient assez qu'il s'en allait à regret, et un peu comme un homme qui s'efforce de chasser les fumées de l'ivresse pour retourner au travail.

«Vous voulez n'être pas vu? lui dit Agathe; montez avec Michel dans la voiture du marquis, il vous conduira jusqu'à l'entrée du faubourg, et vous pourrez vous glisser par les petites rues...

--Grand merci, Signora! répondit le bandit. Je n'ai pas envie de mettre vos gens et ceux de M. le marquis dans la confidence. Demain matin, l'abbé Ninfo, qui est plus pénétrant qu'ils ne sont discrets, saurait qu'un montagnard est sorti de vos appartements sans qu'on l'y ait vu entrer; et M. l'abbé, trouvant à cela un air de _bravo_, me ferait l'affront de me retirer la confiance dont il m'honore. Il faut que je sois son fidèle Achates et son excellent ami pendant douze heures encore. Je m'en irai avec Michel par où je suis venu.

--Et quand vous reverrai-je? lui dit Agathe en lui tendant courageusement la main, malgré le feu lascif de ses yeux obstinés.

--Vous ne me reverrez, dit-il en pliant un genou et en baisant sa main avec une sorte de fureur qui contrastait avec l'humilité de son attitude, que lorsque vos ordres seront exécutés. J'ignore le jour et l'heure, mais je vous réponds de tous vos amis, même du gros docteur, sur ma vie! Je sais le chemin de votre casino. Quand je sonnerai _un_, _trois_ et _sept_ à la grille du parterre, Votre Seigneurie daignera-t-elle me faire admettre en sa présence?

--Vous pouvez y compter, capitaine, répondit-elle sans laisser rien paraître de l'effroi que lui causait cette demande.»

Le marquis de la Serra se hâta de partir en même temps que les deux jeunes gens, qui sortaient du boudoir.

Son respect pour la princesse était si ombrageux, qu'il n'eût voulu pour rien au monde se donner l'attitude d'un amant favorisé. Mais il descendit lentement l'escalier du palais, toujours inquiet, et prêt à remonter au moindre bruit.

En sortant du parterre, le Piccinino referma lui-même la grille, et rendit la clé à Michel en lui reprochant son étourderie.

«Sans moi, dit-il, cette clé importante, cette clé inimitable serait restée dans la serrure.»

Un instant de sang-froid, avant son entrée dans le boudoir, avait suffi au bandit pour prendre l'empreinte de cette clé sur une boule de cire qu'il portait toujours avec lui à tout événement.

A peine étaient-ils sur l'escalier, qu'une camériste dévouée vint dire à Agathe:

«Le jeune homme que Votre Altesse a fait demander l'attend dans la galerie de peinture.»

Agathe plaça son doigt sur ses lèvres, pour que la camériste eût à parler encore plus bas dans ces sortes d'occasions, et elle descendit un étage pour rejoindre Magnani qui l'attendait, en effet, dans la galerie, depuis plus d'une demi-heure.

Le pauvre Magnani, depuis qu'il avait reçu le message mystérieux de la princesse, était plus mort que vif. Bien différent du Piccinino, il était si loin de concevoir la moindre espérance, qu'il imaginait tout ce qu'il y a de pire. «J'aurai commis une énorme faute, se disait-il, en confiant à Michel le secret de ma folie. Il en aura parlé, avec sa soeur; Mila aura vu la princesse, qui la traite en enfant gâté. Le babillage de cet enfant, qui ne peut comprendre la gravité d'une semblable révélation, aura effrayé et révolté la princesse. Mais pourquoi ne pas me bannir sans explication? Que pourra-t-elle me dire qui ne soit mortellement douloureux et inutilement cruel?»

Cette heure d'attente lui parut un siècle. Il avait froid, il se sentait mourir, quand la porte secrète de la galerie s'ouvrit sans bruit, et qu'il vit approcher la blanche Agathe, pâle des émotions qu'elle venait d'affronter, et diaphane dans sa mante de dentelle blanche. L'immense galerie n'était éclairée que par une petite lampe; il lui sembla que la princesse ne marchait pas, et qu'elle glissait vers lui à la manière des ombres.

Elle s'approcha sans hésitation, et lui tendit la main comme à un ami intime. Et, comme il hésitait à avancer la sienne, croyant rêver ou craignant de se méprendre sur l'intention de ce geste, elle lui dit d'une voix douce, mais ferme:

«Donne-moi ta main, mon enfant, et dis-moi si tu as conservé pour moi l'amitié que tu m'as témoignée une fois, lorsque tu as cru me devoir une vive reconnaissance pour la guérison de ta mère. T'en souviens-tu? Moi, je ne l'ai jamais oublié, cet élan de ton généreux coeur pour moi!»

Magnani ne put répondre. Il n'osa porter à ses lèvres la main d'Agathe. Il la serra doucement dans la sienne en se courbant. Elle sentit qu'il tremblait.