Chapter 13
«Quoique je me pique, sans vanterie, d'être un bon ouvrier, je t'avoue que, quand je suis ici, je me trouve être, malgré moi, le dernier des paresseux. Je suis agité, oppressé. Le bruit des marteaux m'agace les nerfs, comme si j'étais une demoiselle; la chaleur m'accable au moindre effort des bras. Je me sens, à chaque instant, ou prêt à défaillir, ou tenté de me glisser dans les endroits sombres, de m'y blottir et de m'y laisser oublier. Je me surprends à écouter, à fureter, à espionner. Je n'ose plus pénétrer seul dans l'oratoire ni dans la chambre de la princesse. Oh! non, quoique j'en sache bien le chemin! Désormais, le respect est plus fort que mon inquiète et folle passion! Mais, si je puis respirer le parfum qui s'échappe de son boudoir à travers les fentes d'une porte; si je puis entendre, seulement à quelque distance, le bruit léger de ses pas que je connais si bien!... je suis satisfait, je suis enivré.
«J'ai donc entendu, je n'ose pas dire malgré moi (car si le hasard me plaçait à portée d'entendre, ma volonté n'était pas assez forte pour m'empêcher d'écouter), plus d'un entretien de la princesse avec le marquis. Combien de temps n'ai-je pas été consumé d'une jalousie insensée! mais j'ai acquis la certitude qu'il n'était que son ami, un ami fidèle, respectueux, soumis.
«Un jour, entre autres, ils eurent une conversation dont tous les mots se sont gravés, je crois, dans ma mémoire avec une netteté fatale.
«La princesse disait, au moment où j'arrivais dans la pièce voisine:--Oh! pourquoi donc m'interroger toujours? Vous savez pourtant bien, mon ami, que je suis ridiculement impressionnable; que l'idée du passé me glace, et que si je pouvais me décider à en parler... je crois, oui, je crois que je deviendrais folle!
--Eh bien, eh bien, s'écriait-il avec empressement n'en parlons point, n'y pensons plus; soyons au présent, à l'amitié, au repos. Regardez ce beau ciel et ces charmantes fleurs de cyclamen qui semblent sourire dans vos mains.
--Ces fleurs, reprit Agathe, elles ne sourient point, vous ne comprenez point leur langage, et je puis vous dire pourquoi je les aime. C'est qu'elles sont à mes yeux l'emblème de ma vie et l'image de mon âme. Regardez leur étrange désinvolture; elles sont pures, elles sont fraîches, embaumées; mais n'ont-elles pas, par le renversement et l'enroulement forcé de leurs pétales, quelque chose de maladif et de décrépit qui vous frappe?
--Il est vrai, dit le marquis, elles ont l'air échevelé; elles naissent en général sur les cimes battues des vents. On dirait qu'elles veulent s'envoler de leurs tiges comme si elles ne tenaient à rien, et que la nature les a pourvues d'ailes comme des papillons.
--Et pourtant elles ne s'envolent pas, reprit Agathe; elles sont attachées solidement à leur tige. Frêles en apparence, il n'est point de plantes plus robustes, et la fougue des brises ne les effeuille jamais. Tandis que la rose succombe à une journée de chaleur et sème de ses pétales la terre brûlante, le cyclamen persiste et vit bien des jours et bien des nuits retiré et comme crispé sur lui-même: c'est une fleur qui n'a pas de jeunesse. Vous n'ayez pas sans doute observé le moment de son éclosion. Moi, j'ai patiemment assisté à ce mystère; lorsque le boulon s'entr'ouvre, les pétales roulés et serrés en spirale se séparent avec effort. Le premier qui se détache s'étend comme l'aile d'un oiseau, puis aussitôt se renverse en arrière et reprend son pli contourné. Un autre le suit, et la fleur, à peine ouverte, est déjà flottante et froissée comme si elle allait mourir de vieillesse. C'est sa manière de vivre, et elle vit longtemps ainsi. Ah! c'est une triste fleur, et c'est pour cela que je la porte partout avec moi.
--Non, non, elle ne vous ressemble pas, dit le marquis, car son sein découvert exhale généreusement son parfum à toutes les brises, tandis que votre coeur est mystérieusement fermé, même à l'affection la plus discrète et la moins exigeante!
«Ils furent interrompus; mais j'en savais assez. Depuis ce jour-là, moi aussi, j'ai aimé le cyclamen, et j'en cultive toujours dans mon petit jardin; mais je n'ose les cueillir et les respirer. Leur parfum me fait mal et me rend fou!»
--C'est comme moi, s'écria Michel. Oui, c'est une odeur dangereuse!.... Mais je n'entends plus rouler les voitures, Magnani. Sans doute on va fermer le palais. Il faut que je rejoigne mon père, car il doit être brisé de fatigue, quoi qu'il en dise, et il peut avoir besoin de mon aide.»
Ils se dirigèrent vers la salle du bal.
Elle était déserte; Visconti et ses compagnons éteignaient les lumières qui luttaient encore contre le jour.
«Et pourquoi cette fête? disait Magnani en promenant ses regards sur cette vaste salle dont l'élévation semblait doubler en se plongeant rapidement dans l'obscurité, tandis que les reflets bleuâtres du matin pénétraient mélancoliquement dans les parties basses par les portes ouvertes. La princesse pouvait secourir autrement les pauvres, et je n'ai pas encore compris pourquoi elle se soumettait à une convenance de charité publique, elle qui faisait le bien avec tant de mystère jusqu'à présent. Qu'est-il survenu de miraculeux dans l'existence de notre discrète bienfaitrice? Au lieu de m'en réjouir, moi, qui donnerais pourtant ma vie pour elle, j'en suis blessé, et n'y pense qu'avec amertume. Je l'aimais comme elle était; je ne la comprends pas guérie, expansive et consolée. Tout le monde va donc la connaître et l'aimer maintenant? On ne dira plus qu'elle est folle, qu'elle a fait un crime, qu'elle cache un secret affreux, qu'elle rachète son âme par des oeuvres pies, quoiqu'elle déteste le genre humain! Insensé que je suis! j'ai peur de guérir moi-même, et je suis jaloux du bonheur qu'elle peut avoir retrouvé!... Michel, dis-moi, peut-être qu'elle s'est décidée à aimer le marquis de la Serra, et qu'elle invite la cour, la ville et les faubourgs à célébrer chez elle l'éclat de ses fiançailles? Elle donnait aujourd'hui une fête royale, peut-être donnera-t-elle demain une fête populaire. Elle se réconcilie avec tout le monde; petits et grands vont se réjouir à ses noces!.... Oh! nous allons danser! quel plaisir pour nous, n'est-ce pas? et que la princesse est bonne!...»
Michel remarqua l'aigreur et l'ironie de son compagnon; mais bien qu'il se sentit frémir d'une étrange émotion à l'idée du mariage d'Agathe avec le marquis, il se contint davantage. Il avait été vivement frappé au coeur, lui aussi; mais le choc était trop récent pour qu'il osât ou daignât donner le nom d'amour à ce qu'il éprouvait. L'égarement de Magnani lui servait de préservatif; il le plaignait, mais il trouvait, dans la situation bizarre de ce jeune homme, quelque chose d'humiliant dont il ne voulait pas être solidaire.
«Reprends ta raison, ami, lui dit-il. Une si belle fête de nuit exalte, surtout lorsqu'on n'en est que spectateur; mais voici le soleil qui monte sur l'horizon et qui doit dissiper tous les fantômes et tous les songes. Je me sens comme éveillé après un rêve fantasque. Écoute! les oiseaux chantent dehors, il n'y a plus ici que poussière et fumée. Je suis bien sûr que ta folie n'est pas aussi intense à toutes les heures de ta vie que tu te l'imagines dans ce moment d'agitation et d'abandon. Je parie que quand tu auras dormi deux heures, et que tu retourneras au travail, tu te sentiras un autre homme. Moi, déjà, j'éprouve les salutaires influences de la réalité, et je te promets que, la prochaine fois que nous verrons ensemble passer le spectre auprès de nous, je ne chercherai pas à te disputer son regard.
--Son regard! s'écria Magnani avec amertume, son regard! Ah! tu me rappelles celui qu'elle a arrêté sur toi avant que le bal fût ouvert, lorsque, pour la première fois, elle a remarqué ta figure... Quel regard! mon Dieu! S'il fût tombé sur moi, une seule fois dans ma vie, je me serais tué aussitôt pour ne plus vivre de certitude et de raison, après une illusion, après un délire semblables. Et toi, Michel, tu l'as senti, ce feu dévorant qu'elle te communiquait; tu en as été consumé un instant, et, sans mes railleries, tu le savourerais encore avec ivresse. Mais que m'importe maintenant? Je vois bien qu'elle a perdu l'esprit, qu'elle a dépouillé la sainteté de sa douleur solitaire, qu'elle aime quelqu'un, toi ou le marquis, qu'importe? Pourquoi cette manifestation particulière d'amitié pour ton père, qu'elle ne connaît guère que depuis un an? Le mien travaille pour elle depuis qu'elle est née, et elle sait à peine son nom. Veut-elle couronner sa vie d'excentricité par un acte de haute démence! Veut-elle réparer la tyrannie et l'impopularité de son père, à elle, en épousant un enfant du peuple, un adolescent?
--C'est toi qui es fou, dit Michel troublé et presque irrité. Va prendre l'air, Magnani, et ne me mets pas de moitié dans les aberrations que te suggère la fièvre. Madame Agathe s'endort tranquillement à l'heure qu'il est sans se rappeler ni ton nom, ni le mien. Si elle m'a honoré d'un regard de bonté, c'est parce qu'elle aime la peinture, et qu'elle a été contente de mon ouvrage.
«Tiens, vois-tu, mon ami, ajouta le jeune artiste en montrant à son compagnon les figures de sa fresque, qu'un rayon rose du soleil matinal effleurait à travers les ouvertures de la salle. Voilà, quant à moi, les seules réalités enivrantes de mon existence! Que la belle princesse épouse M. de la Serra, j'en serai fort aise; c'est un galant homme et sa figure me plaît. Je peindrai, quand je le voudrai, une divinité plus parfaite et moins problématique que la pâle Agathe.
--Toi? malheureux! jamais! s'écria Magnani indigné.
--Je conviens qu'elle est belle, reprit Michel en souriant; je l'ai bien regardée, et j'ai fait mon profit de cet examen. J'ai obtenu d'elle tout ce que je ne lui demanderai jamais, le spectacle de sa grâce et de ses charmes, pour les reproduire et les idéaliser à ma fantaisie.
--On m'avait toujours dit que les artistes avaient un coeur de glace, dit Magnani en regardant Michel avec stupeur; tu as vu l'orage qui me bouleverse, et tu restes froid, tu me railles! Ah! je rougis de t'avoir révélé ma folie, et je vais me cacher!»
Magnani s'enfuit exaspéré, et Michel resta seul dans la salle à peu près déserte. Visconti achevait d'éteindre les dernières bougies; Pier-Angelo, avant de se retirer, aidait à remettre un peu d'ordre provisoire dans cette salle qu'on devait faire disparaître le soir même.
Michel aida aussi, mais mollement; ses propres réflexions ayant calmé son enthousiasme, il se sentait brisé de fatigue au moral et au physique.
L'emportement subit de Magnani l'affligeait; il se reprochait, après avoir subi en silence le contre-coup des agitations de ce jeune homme, de n'avoir pas su mieux compatir à sa peine et de l'avoir laissé partir sans le consoler. Mais, à son tour, il ne pouvait se défendre d'un peu d'irritation. Il lui semblait que Magnani avait poussé l'expansion trop loin en voulant lui persuader qu'il était l'objet de la subite passion de la princesse. Cela était si absurde, si invraisemblable, que Michel, plus de sang-froid et homme du monde, à dix-huit ans, que Magnani ne pouvait jamais l'être, en haussait les épaules de pitié.
Et pourtant, l'amour-propre est un si tenace et si impertinent conseiller, que, par moments encore, Michel entendait au dedans de lui une voix qui lui disait: «Magnani a deviné juste. La jalousie lui a donné une clairvoyance que tu n'as pas toi-même; Agathe t'aime, elle s'est enflammée à la première vue. Et pourquoi ne t'aimerait-elle pas?»
Michel était à la fois enivré et honteux de ces bouffées de vanité qui lui montaient au visage. Il avait hâte de rentrer chez lui pour retrouver tout à fait le calme avec le sommeil. Pourtant il voulait attendre son père qui, assidu et infatigable, vaquait obstinément à mille soins minutieux, à mille précautions inutiles en apparence.
«Patience! lui dit le bon Pier-Angelo, je vais avoir fini dans un instant; mais je veux que notre bonne princesse puisse dormir tranquille, que personne ne puisse revenir ici lui faire du vacarme avant ce soir, et surtout qu'il ne reste pas une bougie allumée dans le moindre coin. C'est maintenant que l'incendie est le plus à craindre! Tiens, l'étourdi de Visconti! la lampe de la grotte brûle encore, je la vois d'ici. Va donc l'éteindre, Michel, et prends garde que l'huile ne se répande sur le divan.»
Michel entra dans la grotte de la Naïade; mais, avant d'éteindre la lampe, il ne put s'empêcher de contempler encore un instant la ravissante statue, les beaux feuillages dont il l'avait ornée, et ce divan où il avait vu Agathe comme dans un songe.
«Qu'elle paraissait jeune et qu'elle était belle! se disait-il, et comme cet homme épris d'elle la regardait avec un sentiment d'adoration qui se trahissait malgré lui, et qui se communiquait à la partie la plus éthérée de mon âme! J'en ai remarqué d'autres, dans le bal, qui la regardaient avec une audace de désirs dont tout mon être frémissait d'indignation! Ils l'aiment tous, chacun à sa manière, ces grands seigneurs, et elle n'en aime aucun!»
Et le regard d'Agathe passait dans son souvenir comme un éclair, dont l'éblouissement faisait disparaître toute raison, toute crainte de ridicule, toute méfiance de lui-même.
En rêvant ainsi, il avait éteint la lampe, et il s'était affaissé sur les coussins du divan, comptant que son père allait l'appeler et qu'il pouvait bien savourer un dernier instant de bien-être avant de quitter cette grotte délicieuse.
Mais la fatigue le dominait. Il ne pouvait plus lutter contre les chimères de son imagination. Assis mollement et seul pour la première fois depuis vingt-quatre heures, il s'engourdissait rapidement. Un instant il rêva tout éveillé. Un instant après il était profondément endormi.
XVIII.
LES MOINES.
Combien de minutes, ou de secondes seulement, s'écoulèrent pendant que Michel fut plongé dans cet accablement insurmontable, il n'en eut pas conscience. La force de l'imagination, rapidement emportée dans le domaine des songes, fait tant de chemin et franchit tant d'obstacles d'un seul bond, que le temps ne peut plus lui servir de mesure, surtout dans le premier sommeil.
Michel fit un rêve étrange. Une femme entrait doucement dans la grotte, elle s'approchait de lui, elle se penchait sur son visage, elle le contemplait longtemps; il sentait sa respiration embaumée caresser son front, il croyait sentir aussi la chaleur de son regard attaché sur lui avec passion. Mais il ne pouvait la voir, il faisait nuit dans la grotte, et, d'ailleurs, il lui était impossible de soulever ses paupières appesanties; mais c'était Agathe: le sein de Michel, embrasé par la présence de cette femme, le lui disait assez.
Enfin, comme il essayait de s'éveiller pour lui parler, elle posa ses lèvres fraîches et douces sur son front, et y imprima un baiser si long, mais si léger, qu'il ne trouva pas la force d'y répondre, vaincu qu'il était par la joie, et en même temps par la crainte que ce ne fût un rêve.
«Mais c'est un rêve en effet, hélas! ce n'est qu'un rêve.» se disait-il tout en dormant; et pourtant, la crainte de s'éveiller fit qu'il s'éveilla. C'est ainsi que, dans le sommeil, le désir instinctif et violent de prolonger l'illusion la fait envoler plus vite.
Mais quel rêve étrange et obstiné! Michel, les yeux ouverts, et à demi soulevé sur son bras tremblant, vit et entendit fuir cette femme. Le rideau qui ornait l'entrée de la grotte étant baissé, il ne put distinguer qu'une forme vague; il sentit le frôlement d'une robe de soie; le rideau s'entr'ouvrit et se referma si vite qu'il lui sembla que le fantôme le traversait, sans y toucher.
Il fit un mouvement pour le suivre; mais tout son sang refluait vers son coeur avec tant de violence qu'il ne put se soutenir, et, forcé de retomber sur le divan, ce ne fut qu'au bout d'une minute environ qu'il put se précipiter vers la portière de velours bleu qui le séparait de la salle.
Il l'entr'ouvrit d'une main convulsive, et se trouva en face de son père, qui lui dit d'un air riant et tranquille: «Il me paraît que nous avons fait un somme, enfant? Maintenant, tout est rangé, allons-nous-en voir si la petite Mila est éveillée chez nous.
--Mila? s'écria Michel, Mila est-elle ici, mon père?
--Il se pourrait bien qu'elle ne fût pas loin, répondit le vieillard. Je parie qu'elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit; elle avait tant d'envie de venir voir le bal! Mais je lui avais défendu de sortir avant qu'il fit grand jour.
--Il fait grand jour, en effet, dit Michel, et Mila doit être ici! Mon père, dites-moi, une femme, ma soeur, peut-être, vient d'entrer dans la grotte?
--Tu as rêvé cela? je n'ai vu personne. Il est vrai que je n'ai pas eu les yeux toujours attachés de ce côté, et que j'ai vu rôder dehors des jupons bariolés qui m'annoncent que de jeunes curieuses ont pénétré dans les jardins. Mila serait-elle entrée jusqu'ici pendant que j'avais le dos tourné?
--Mais, à l'instant même, mon père, comme vous approchiez de ce rideau, quelqu'un en sortait, une femme... j'en suis certain!
--Pour le coup, tu divagues, car je n'ai vu que mon ombre sur ce rideau. Allons, tu as besoin d'un bon somme, rentrons. Voici la dernière porte qui va se fermer. Si ta soeur est par là, nous la retrouverons bien.»
Michel s'apprêta à suivre son père; mais quelque chose qu'il vit briller dans la grotte, au moment de s'en éloigner, l'engagea à y jeter un dernier regard. Était-ce une étincelle tombée sur le tapis, auprès du divan? Il se baissa: c'était un bijou qu'il examina au jour après l'avoir ramassé. C'était le médaillon d'or entouré de brillants et orné du chiffre de la princesse, que celle-ci avait donné à Mila. Il l'ouvrit pour bien s'assurer que c'était le même. Il y reconnut une mèche de ses propres cheveux.
«Je savais bien que Mila était entrée dans la grotte, dit-il à son père en s'avançant vers le jardin; elle m'a donné un baiser qui m'a réveillé.
--Apparemment, Mila est entrée dans la grotte, répéta Pier-Angelo avec insouciance. Mais je ne l'ai point vue.»
Au même instant, Mila sortit d'un massif de magnolias, et s'avança en riant et en sautant au-devant de son père, qu'elle embrassa tendrement ainsi que Michel.
«Il est bien temps de venir vous reposer, dit-elle; je venais vous dire que votre déjeuner vous attend. J'étais impatiente de vous revoir! Êtes-vous bien fatigué, pauvre père?
--Pas du tout, répondit le bonhomme, je suis habitué à ces choses-là, et une nuit blanche n'est que plaisir quand on soupe jusqu'au matin. Ton déjeuner aura tort, Mila; mais voici ton frère qui dort debout. Allons, enfants! sortons, voilà qu'on ferme aussi les grilles du jardin.»
Mais, au lieu de continuer à fermer les grilles, les portiers du palais se mirent à les rouvrir toutes grandes, et Michel vit entrer une procession de moines de divers ordres, portant tous des besaces et des escarcelles: c'étaient les frères quêteurs de tous les ordres mendiants, qui ont de nombreux établissements à Catane et dans les environs. Ils venaient faire leur ronde et recueillir les restes de la fête pour leurs couvents respectifs. Il en passa lentement une quarantaine; la plupart avaient un âne pour emporter le produit de leur quête. Leur attitude obséquieuse et leur démarche solennelle, lorsqu'ils franchirent la grille, escortés de leurs baudets, hôtes étranges d'une matinée de bal, avaient quelque chose de si imprévu et de si comique, que Michel, distrait de son émotion, eut beaucoup de peine à s'empêcher de rire.
Mais, à peine ces capucins furent-ils entrés dans le jardin, que, rompant leurs rangs, et secouant leur mine empesée et discrète, ils se mirent à courir vers la salle de bal, qui poussant son voisin pour le devancer, qui battant son âne pour le faire marcher plus vite, tous se hâtant, se disputant la place, et laissant voir leur convoitise et leur jalousie. Ils se répandirent dans la salle de bal, dont ils forcèrent presque les portes fragiles, et tentèrent de monter le grand escalier du péristyle, ou de s'introduire dans les cuisines. Mais le maître d'hôtel et _ses officiers_, préparés à l'assaut, et connaissant leurs allures, avaient barricadé avec soin toutes les issues, et apportèrent leur pitance, qui fut distribuée avec autant d'impartialité que possible. C'étaient des plats de viande, des restes de pâtisserie, des cruches de vin, et jusqu'à des débris de verres et de porcelaines qui s'étaient brisés durant le service, et que les bons frères recueillaient avec soin et raccommodaient ensuite avec art pour en orner leurs buffets ou les revendre aux amateurs. Ils se disputaient le butin avec peu de discrétion, et reprochaient aux domestiques de ne pas leur donner tout ce qui leur revenait de droit, de traiter l'un mieux que l'autre, de manquer de respect au saint patron du couvent. Ils les menaçaient même des infirmités que ces saints étaient réputés guérir spécialement quand on se les rendait favorables.
«Fi! le pauvre jambon que tu me donnes! s'écriait l'un. Tu es déjà sourd d'une oreille, tu peux bien compter qu'avant peu l'autre n'entendra pas le tonnerre.
--Voici une bouteille à moitié vide, criait l'autre. Il ne sera pas fait de prières pour toi chez nous, et tu ne guériras jamais de la pierre, si tu prends cette vilaine maladie.»
D'autres mendiaient gaiement avec des lazzis qui faisaient rire les distributeurs, et montraient tant d'esprit et de bonhomie que les valets leur glissaient de meilleures parts en cachette des autres frères.
Michel avait vu à Rome de beaux capucins, parfumés sous leur froc, et traînant avec une solennité poétique leurs sandales tout auprès de la pantoufle sacrée du saint-père. Les pauvres moines de Sicile lui parurent bien malpropres, bien grotesques et tant soit peu cyniques, lorsqu'ils s'abattirent, comme une nuée de corbeaux avides et de pies babillardes, sur les miettes de ce festin. Cependant, quelques-uns lui plurent par leur physionomie hardie et intelligente. C'était encore le peuple sicilien sous la bure du cloître, noble race que le joug fait plier et ne peut jamais rompre.
Le jeune artiste était rentré dans la salle de bal pour assister à ce curieux spectacle, et il en observait les incidents avec l'attention d'un peintre qui fait son profit de tout. Il remarqua surtout un de ces moines qui avait le capuchon rabattu jusque sur le bout de sa barbe, et qui ne mendiait pas. Il s'éloignait des autres et se promenait dans la salle, comme s'il se fût plus intéressé au local de la fête qu'au profit qu'il pouvait en retirer. Michel essaya plusieurs fois d'apercevoir ses traits, et de juger, à sa physionomie, si l'intelligence d'un artiste ou les regrets d'un homme du monde se cachaient sous ce froc. Mais ce ne fut qu'une seule fois, et à la dérobée, qu'il put le voir écarter son capuchon, et il fut frappé de sa laideur repoussante. Au même instant, les yeux du moine se portèrent sur lui avec une expression de curiosité malveillante, et s'en détournèrent aussitôt, comme si cet homme eût craint d'être surpris en examinant les autres.
«J'ai déjà vu cette laide figure quelque part, dit Michel à sa soeur, qui se tenait près de lui.
--Tu appelles cela une figure? répondit la jeune fille. Je n'ai vu qu'une barbe de bouc, des yeux de chouette et un nez qui ressemble à une vieille figue écrasée... Tu ne feras pas son portrait, j'espère?
--Mila, tu connais, disais-tu tout à l'heure, plusieurs de ces moines pour les avoir vus quêter dans le faubourg: n'as-tu jamais rencontré celui-ci?
--Je ne le crois pas; mais, si tu es désireux de savoir son nom, ce sera très-facile, car voici un frère qui me le dira.»