Le Peuple / Nos Fils

Part 8

Chapter 83,886 wordsPublic domain

Voilà un homme troublé, malade. Il rentre chez lui très soucieux. Pressé tendrement, il avoue ce qu'il a... Où croyez-vous, dans cette grave circonstance, qu'il trouve appui? Dans les siens? Rarement.

Chose triste et dure à dire, mais qu'il faut dire: l'homme aujourd'hui n'est pas corrompu par le monde, il le connaît trop bien; pas davantage par ses amis... qui a des amis?... Non, ce qui le corrompt le plus souvent, c'est sa famille même. Une excellente femme, inquiète pour ses enfants, est capable de tout, pour faire avancer son mari, jusqu'à le pousser aux lâchetés. Une mère dévote trouve tout simple qu'il fasse sa fortune par la dévotion; le but sanctifie tout; comment pécher en servant la bonne cause?... Que fera l'homme, quand il trouve la tentation dans la famille même, qui devait l'en garder? quand le vice lui vient par la vertu, par l'obéissance filiale, par le respect de l'autorité paternelle?

Ce côté de nos moeurs est grave; je n'en connais pas de plus sombre.

Au reste, que la bassesse, même avec ces moyens, que le servilisme et le jésuitisme puissent triompher en France, je ne le croirai jamais. La répugnance pour tout ce qui est faux et perfide est invincible dans ce noble pays. La masse est bonne; n'en jugez pas par l'écume qui surnage. Cette masse, quoiqu'elle flotte, elle a en elle une force qui l'assure: le sentiment de l'honneur militaire renouvelé toujours par notre légende héroïque. Tel, au moment de faillir, s'arrête sans qu'on sache pourquoi... C'est qu'il a senti passer sur sa face l'esprit invisible des héros de nos guerres, le vent du vieux drapeau!...

Ah! je n'espère qu'en lui! qu'il sauve la France, ce drapeau, et la France de l'armée! Notre glorieuse armée sur qui le monde a les yeux[49], qu'elle se maintienne pure! qu'elle soit de fer contre l'ennemi, et d'acier contre la corruption! que jamais l'esprit de police n'y pénètre! qu'elle garde l'horreur des traîtres, des vilaines offres, des moyens souterrains d'avancer!

[Note 49: S'il y a eu des actes atroces, ils ont été commandés. Qu'ils retombent sur ceux qui ont donné de tels ordres!--Remarquons, en passant, que trop souvent nos journaux accueillent dans un intérêt de parti les inventions calomnieuses des Anglais.]

Quel dépôt dans les mains de ces jeunes soldats! quelle responsabilité pour l'avenir!... Au jour du suprême combat de la civilisation et de la barbarie (qui sait si ce n'est pas demain?) il faut que le Juge les trouve irréprochables, leur épée nette, et que leurs baïonnettes étincellent sans tache!... Chaque fois que je les vois passer, mon coeur s'émeut en moi: «Ici seulement, ici, vont d'accord la force et l'idée, la vaillance et le droit, ces deux choses séparées par toute la terre... Si le monde est sauvé par la guerre, vous seuls le sauverez... Saintes baïonnettes de France, cette lueur qui plane sur vous, que nul oeil ne peut soutenir, gardez que rien ne l'obscurcisse!»

CHAPITRE VII

Servitudes du riche et du bourgeois.

Le seul peuple qui ait une armée sérieuse, est celui qui ne compte pour rien en Europe. Ce phénomène ne s'explique pas suffisamment par la faiblesse d'un ministère, d'un gouvernement; il tient malheureusement à une cause plus générale, au déclin de la classe gouvernante, classe très nouvelle et très usée. Je parle de la bourgeoisie.

Je remonterai un peu haut, pour mieux me faire comprendre.

La glorieuse bourgeoisie qui brisa le Moyen-âge et fit notre première Révolution, au quatorzième siècle, eut ce caractère particulier d'être une initiation rapide du peuple à la noblesse[50]. Elle fut moins encore une classe qu'un passage, un degré. Puis, ayant fait son oeuvre, une noblesse nouvelle et une royauté nouvelle, elle perdit sa mobilité, se stéréotypa, et resta une classe, trop souvent ridicule. Le bourgeois des dix-septième et dix-huitième siècles est un être bâtard, que la nature semble avoir arrêté dans son développement imparfait, être mixte, peu gracieux à voir, qui n'est ni d'en haut ni d'en bas, ne sait ni marcher ni voler, qui se plaît à lui-même et se prélasse dans ses prétentions.

[Note 50: Le passage se faisait, comme on sait, par la noblesse de robe. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est la facilité avec laquelle cette noblesse devenait militaire aux quatorzième et quinzième siècles.]

Notre bourgeoisie actuelle, née en si peu de temps de la Révolution, n'a pas rencontré, en montant, de nobles sur sa tête. Elle a voulu d'autant plus être une classe tout d'abord. Elle s'est fixée en naissant, et si bien, qu'elle a cru naïvement pouvoir tirer de son sein une aristocratie; autant vaut dire, improviser une antiquité. Cette création s'est trouvée, comme on pouvait prévoir, non antique, mais vieille et caduque[51].

[Note 51: L'ancienne France eut trois classes. La nouvelle n'en a plus que deux, le peuple et la bourgeoisie.]

Quoique les bourgeois ne demandent pas mieux que d'être une classe à part, il n'est pas facile de préciser les limites de cette classe, où elle commence, où elle finit. Elle ne renferme pas exclusivement les gens aisés; il y a beaucoup de bourgeois pauvres[52]. Dans nos campagnes, le même homme est journalier ici, et là _bourgeois_, parce qu'il y a du bien. Cela fait, grâce à Dieu, qu'on ne peut opposer rigoureusement la bourgeoisie au peuple, comme font quelques-uns, ce qui n'irait pas à moins qu'à créer deux nations. Nos petits propriétaires ruraux, qu'on les appelle ou non _bourgeois_, sont le peuple et le coeur du peuple.

[Note 52: Si vous observez avec attention comment le peuple emploie ce mot, vous trouverez que pour lui il désigne moins la richesse qu'une certaine mesure d'indépendance et de loisir, l'absence d'inquiétude pour la nourriture quotidienne. Tel ouvrier qui gagne cinq francs par jour appelle sans difficulté _Mon bourgeois_ le rentier famélique de trois cents francs de rente, qui se promène en habit noir au plein coeur de janvier.--Si la sécurité est l'essence du bourgeois, faudra-t-il y comprendre ceux qui ne savent jamais s'ils sont riches ou pauvres, les commerçants, d'autres encore qui semblent mieux assis, mais qui, pour des achats de charge, ou autrement, sont les serfs du capitaliste? S'ils ne sont pas vraiment bourgeois, ils se rattachent néanmoins à la même classe par l'intérêt, la peur, l'idée fixe de la paix à tout prix.]

Qu'on étende ou qu'on resserre cette dénomination, ce qui importe à observer, c'est que la bourgeoisie qui s'est chargée presque seule d'agir depuis cinquante ans semble aujourd'hui paralysée, incapable d'action. Une classe toute récente semblait devoir la renouveler; je parle de la classe industrielle, née de 1815, grandie dans les luttes de la Restauration, et qui plus qu'une autre a fait la Révolution de Juillet. Peut-être plus française que la bourgeoisie proprement dite, elle est bourgeoise d'intérêt; elle n'ose bouger. La bourgeoisie ne le veut, ne le peut; elle a perdu le mouvement. Un demi-siècle a donc suffi pour la voir sortir du peuple, s'élever par son activité et son énergie, et tout à coup, au milieu de son triomphe, s'affaisser sur elle-même. Il n'y a pas d'exemple d'un déclin si rapide.

Ce n'est pas nous qui disons cela, c'est elle. Les plus tristes aveux lui échappent sur son déclin et celui de la France qu'elle entraîne.

Un ministre disait, il y a dix ans, devant plusieurs personnes: «La France sera la première des puissances secondaires.» Ce mot, qui alors était humble, au point où les choses sont venues depuis, est presque ambitieux. Tellement la descente est rapide!

Aussi rapide au dedans qu'au dehors. Le progrès du mal se marque au découragement de ceux même qui en profitent. Ils ne peuvent guère s'intéresser à un jeu où personne n'espère plus tromper personne. Les acteurs s'ennuient presque autant que les spectateurs; ils bâillent avec le public, excédés d'eux-mêmes et de sentir qu'ils baissent.

L'un d'eux, homme d'esprit, écrivait il y a quelques années qu'il ne fallait plus de grands hommes, que désormais on saurait s'en passer. Ce mot venait à point. Seulement, s'il le réimprime, il faudra qu'il l'étende et prouve cette fois que les hommes moyens, les talents secondaires, ne sont pas indispensables et qu'on peut s'en passer aussi.

La presse, il y a dix ans, prétendait influer. Elle en est revenue. Elle a senti, pour parler seulement de la littérature, que la bourgeoisie qui lit seule (le peuple ne lit guère), n'avait plus besoin d'art. Donc elle a pu, sans que personne s'en plaignît, réformer deux choses coûteuses, l'art et la critique; elle s'est adressée aux improvisateurs, aux romanciers en commandite, puis, gardant seulement leur nom, aux ouvriers de troisième ordre.

L'affaissement général est moins senti, parce qu'il a lieu d'ensemble; tous descendant, le niveau relatif est le même.

Qui dirait, au peu de bruit qui se fait, que nous ayons été un peuple si bruyant? l'oreille s'y fait peu à peu, la voix aussi. Le diapason change. Tel croit crier, et crie tout bas. Le seul bruit un peu haut, c'est celui de la Bourse. Celui qui l'entend de près, et qui voit cette agitation, croira trop aisément que ce courant trouble profondément le grand marais dormant de la bourgeoisie. Erreur. C'est faire trop de tort, trop d'honneur à la masse bourgeoise que de lui supposer tant d'activité pour les intérêts matériels[53]. Elle est fort égoïste, il est vrai, mais routinière, inerte. Sauf quelques courts accès, elle s'en tient ordinairement aux premières acquisitions qu'elle craint de compromettre. Il est incroyable combien cette classe, en province surtout, se résigne aisément à la médiocrité en toute chose. Elle a peu, elle l'a d'hier; pourvu qu'elle le garde, elle s'arrange pour vivre sans agir, sans penser[54].

[Note 53: La France n'a pas l'âme marchande, sauf ses moments anglais (comme celui de Law et celui-ci), qui sont des accès rares. Cela se voit surtout à la facilité avec laquelle les hommes qui d'abord semblent les plus âpres s'arrêtent généralement de bonne heure sur le chemin de la fortune. Le Français qui a gagné dans le commerce ou autrement quelques mille livres de rente se croit riche et ne fait plus rien. L'Anglais, tout au contraire, voit dans la richesse acquise un moyen de s'enrichir; il persévère jusqu'à la mort dans le travail. Il reste rivé à sa chaîne, définitivement spécialisé dans son affaire; seulement il poursuit cette spécialité sur une plus grande échelle. Il n'éprouve pas le besoin du loisir, qui lui permettrait d'arranger sa vie librement.

Aussi il y a fort peu de riches en France, si vous mettez à part nos capitalistes étrangers. Ce peu de riches seraient presque tous des pauvres en Angleterre. De nos riches, déduisez nombre de gens qui font bonne figure et dont la fortune est ou engagée ou incertaine encore, hypothétique.]

[Note 54: Je connais, près de Paris, une ville assez considérable, où l'on compte quelques centaines de propriétaires ou rentiers de 4,000, 6,000 livres de rente ou un peu plus, qui ne songent nullement à aller au delà, qui ne font rien, ne lisent rien, ni livres, ni journaux (presque), ne s'intéressent à rien, ne se voient point, ne se réunissent jamais, se connaissent à peine. L'entraînement de la Bourse ne se fait sentir là aucunement, mais malheureusement plus bas, parmi les pauvres économes des villes, et jusque dans les campagnes, où le paysan n'a pas même un journal qui puisse l'éclairer sur le guet-apens.]

Ce qui caractérisait l'ancienne bourgeoisie, ce qui manque à la nouvelle, c'est surtout la sécurité.

Celle des deux derniers siècles, fortement assise sur la base de fortunes déjà anciennes, sur des charges de robe et de finance qui comptaient pour propriétés, sur le monopole des corporations marchandes, etc., se croyait tout aussi ferme en France que le Roi. Son ridicule fut l'orgueil, la gauche imitation des grands. Cet effort pour monter plus haut qu'on ne le peut, se traduit par l'emphase, la bouffissure qui marque la plupart des monuments du dix-septième siècle.

Le ridicule de la nouvelle bourgeoisie, c'est le contraste de ses précédents militaires, et de cette peur actuelle qu'elle ne cache nullement, qu'elle exprime à tout propos avec une naïveté singulière. Que trois hommes soient dans la rue à causer de salaires, qu'ils demandent à l'entrepreneur, riche de leur travail, un sol d'augmentation! le bourgeois s'épouvante, il crie, il appelle main-forte.

L'ancien bourgeois du moins était plus conséquent. Il s'admirait dans ses privilèges, il voulait les étendre, il regardait en haut. Le nôtre regarde en bas, il voit monter la foule derrière lui, comme il a monté, et il n'aime pas qu'elle monte, il recule, il se serre du côté du pouvoir. S'avoue-t-il nettement ses tendances rétrogrades? Rarement, son passé y répugne; il reste presque toujours dans cette position contradictoire, libéral de principes, égoïste d'application, voulant, ne voulant pas. S'il lui reste quelque chose de français qui réclame, il l'apaise par la lecture de quelque journal innocemment grondeur, pacifiquement belliqueux.

La plupart des gouvernements, il faut le dire, ont spéculé sur ce triste progrès de la peur qui n'est autre à la longue que celui de la mort morale. Ils ont pensé qu'on avait meilleur marché des morts que des vivants. Pour leur faire peur du peuple, ils ont montré sans cesse à ces gens effrayés deux têtes de Méduse qui les ont à la longue changés en pierre: la Terreur et le Communisme.

L'histoire n'a pas encore examiné de près ce phénomène unique de la Terreur, qu'aucun homme, aucun parti, à coup sûr, ne pourrait ramener. Tout ce que j'en puis dire ici, c'est que, derrière cette fantasmagorie populaire, les meneurs, nos grands Terroristes, n'étaient nullement des hommes du peuple, mais des bourgeois, des nobles, des esprits cultivés, subtils, bizarres, des sophistes et des scolastiques.

Quant au Communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier pays du monde où la propriété sera abolie, c'est justement la France. Si, comme disait quelqu'un de cette école, «la propriété n'est autre chose que le vol», il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne se dessaisiront pas demain.

Ce n'en sont pas moins là d'excellentes machines politiques pour effrayer ceux qui possèdent, les faire agir contre leurs principes, leur ôter tout principe. Voyez le bon parti que les Jésuites et leurs amis tirent du Communisme, spécialement en Suisse. Chaque fois que le parti de la liberté va gagner du terrain, on découvre, à point nommé, on publie à grand bruit quelque noirceur nouvelle, quelque atroce menée qui fait frémir d'horreur les bons propriétaires, protestants, catholiques, Berne autant que Fribourg.

Nulle passion n'est fixe, la peur moins qu'aucune autre. Il faut en subir le progrès. Or, la peur a ceci qu'elle va toujours grossissant son objet, toujours affaiblissant l'imagination maladive. Chaque jour nouvelle défiance; telle idée semble dangereuse aujourd'hui, tel homme demain, telle classe; on s'enferme de plus en plus, on barricade, on bouche solidement sa porte et son esprit; plus de jour, point de petite fente par où puisse entrer la lumière.

Plus de contact avec le peuple. Le bourgeois ne le connaît plus que par la _Gazette des Tribunaux_. Il le voit dans son domestique qui le vole et se moque de lui. Il le voit, à travers les vitres, dans l'homme ivre qui passe là-bas, qui crie, tombe, roule dans la boue. Il ne sait pas que le pauvre diable est, après tout, plus honnête que les empoisonneurs en gros et en détail qui l'ont mis dans ce triste état.

Les rudes travaux font les hommes rudes, et les rudes paroles. La voix de l'homme du peuple est âpre; il a été soldat, il affecte toujours l'énergie militaire. Le bourgeois en conclut que ses moeurs sont violentes, et le plus souvent il se trompe. Le progrès du temps n'est sensible en nulle chose plus qu'en ceci. Récemment, lorsque la force armée entra brusquement chez la _mère_ des charpentiers, que leur caisse fut brisée, leurs papiers saisis, leurs pauvres épargnes, n'avons-nous pas vu ces hommes courageux se contenir dans la modération, et s'en remettre aux lois?

Le riche, c'est l'enrichi généralement, c'est le pauvre d'hier. Hier, il était lui-même l'ouvrier, le soldat, le paysan qu'il évite aujourd'hui. Je comprends mieux que le petit-fils, né riche, puisse oublier cela; mais que, dans une vie d'homme, en trente ou quarante ans, on se méconnaisse, c'est chose inexplicable. De grâce, homme des temps belliqueux, qui cent fois avez vu l'ennemi, ne craignez pas d'envisager en face vos pauvres compatriotes dont on vous fait tant de peur. Que font-ils? ils commencent aujourd'hui comme vous avez commencé. Celui qui passe là-bas, c'est vous plus jeune... Ce petit conscrit qui s'en va, chantant la _Marseillaise_, n'est-ce pas vous, enfant, qui partiez en 92? L'officier d'Afrique, plein d'ambition et d'un souffle de guerre, ne vous rappelle-t-il pas 1804 et le camp de Boulogne? Le commerçant, l'ouvrier et le petit fabricant ressemblent fort à ceux qui, comme vous, vers 1820, ont suivi la fortune.

Ceux-ci sont comme vous; s'ils peuvent, ils monteront, et très probablement par de meilleurs moyens, étant nés dans un temps meilleur. Ils gagneront, et vous n'y perdrez rien... Laissez cette idée fausse qu'on ne gagne qu'en prenant aux autres. Chaque flot de peuple qui monte, amène avec lui un flot de richesse nouvelle.

Savez-vous le danger de s'isoler, de s'enfermer si bien? c'est de n'enfermer que le vide. En excluant les hommes et les idées, on va diminuant soi-même, s'appauvrissant. On se serre dans sa classe, dans son petit cercle d'habitudes où l'esprit, l'activité personnelle ne sont plus nécessaires. La porte est bien fermée; mais il n'y a personne dedans... Pauvre riche, si tu n'es plus rien, que veux-tu donc si bien garder?

Ouvrons cette âme, voyons avec elle, si elle a du souvenir, ce qui y fut, ce qui y reste. Le jeune élan de la Révolution, hélas! qui en trouverait ici la moindre trace? La force guerrière de l'Empire, l'aspiration libérale de la Restauration, n'y paraissent pas davantage.

Cet homme d'aujourd'hui, nous l'avons vu décroître, à chaque degré qui semblait l'élever. Paysan, il eut les moeurs sévères, la sobriété et l'épargne; ouvrier, il fut bon camarade et secourable aux siens; fabricant, il était actif, énergique, il avait son patriotisme industriel, qui faisait effort contre l'industrie étrangère. Tout cela, il l'a laissé en chemin, et rien n'est venu à la place; sa maison s'est remplie, son coffre est plein, son âme n'est que vide.

La vie s'allume et s'aimante à la vie, s'éteint par l'isolement. Plus elle se mêle aux vies différentes d'elle-même, plus elle devient solidaire des autres existences, et plus elle existe avec force, bonheur, fécondité. Descendez dans l'échelle animale jusqu'aux pauvres êtres qui laissent douter s'ils sont plantes ou animaux, vous entrez dans la solitude; ces misérables créatures n'ont presque aucun rapport avec les autres.

Égoïsme inintelligent! de quel côté la classe craintive des riches et bourgeois regarde-t-elle? où va-t-elle s'allier, s'associer? justement à ce qui est le plus mobile, aux puissances politiques qui vont et viennent en ce pays, aux capitalistes qui, le jour des révolutions, prendront leurs portefeuilles et passeront le détroit... Propriétaires, savez-vous bien celui qui ne bougera point, pas plus que la terre même?... C'est le peuple. Appuyez-vous sur lui.

Le salut de la France et le vôtre, gens riches, c'est que vous n'ayez pas peur du peuple, que vous alliez à lui, que vous le connaissiez, que vous laissiez-là les fables qu'on vous fait et qui n'ont nul rapport à la réalité... Il faut s'entendre, desserrer les dents, le coeur aussi, se parler, comme on fait entre hommes.

Vous irez descendant, faiblissant, déclinant toujours, si vous n'appelez à vous et n'adoptez tout ce qui est fort, tout ce qui est capable. Il ne s'agit pas _des capacités_ dans le sens ordinaire. Peu importe qu'une assemblée qui possède cent cinquante avocats, en ait trois cents. Les hommes élevés dans nos scolastiques modernes ne renouvelleront pas le monde... Non, ce sont les hommes d'instinct, d'inspiration, sans culture, ou d'autres cultures (étrangères à nos procédés et que nous n'apprécions pas), ce sont eux dont l'alliance rapportera la vie à l'homme d'étude, à l'homme d'affaires le sens pratique, qui certainement lui a manqué aux derniers temps; il n'y paraît que trop à l'état de la France.

Ce que je dois espérer des riches et des bourgeois pour l'association large, franche, généreuse, je l'ignore. Ils sont bien malades; on ne revient pas aisément de si loin. Mais, je l'avoue, j'ai encore espérance en leurs fils. Ces jeunes gens, tels que je les vois dans nos écoles, devant ma chaire, ont de meilleures tendances. Toujours ils ont accueilli d'un grand coeur toute parole en faveur du peuple. Qu'ils fassent plus, qu'ils lui tendent la main, et forment de bonne heure avec lui l'alliance de la régénération commune. Qu'elle n'oublie pas, cette jeunesse riche, qu'elle porte un poids lourd, la vie de ses pères, qui, en si peu de temps, ont monté, joui et déchu; elle est lasse en naissant, et, toute jeune qu'elle est, elle a grand besoin de rajeunir en recueillant la pensée populaire. Ce qu'elle a de plus fort, c'est d'être encore tout près du peuple, sa racine, d'où elle est à peine sortie. Eh bien! qu'elle y retourne de sympathie et de coeur, qu'elle y reprenne un peu de la sève puissante qui a fait, depuis 89, le génie, la richesse, la force de la France.

Jeunes et vieux, nous sommes fatigués. Pourquoi ne l'avouerions-nous pas, vers la fin de cette journée laborieuse qui fait une moitié de siècle?... Ceux même qui ont traversé, comme moi, diverses classes, et qui, à travers toute sorte d'épreuves, ont conservé l'instinct fécond du peuple, ils n'en ont pas moins perdu, sur la route, en luttes intérieures, une grande partie de leurs forces... Il est tard, je le sens, le soir ne peut tarder. «Déjà l'ombre plus grande tombe du haut des monts.»

À nous donc, les jeunes et les forts. Venez, les travailleurs. Nous vous ouvrons les bras. Rapportez-nous une chaleur nouvelle; que le monde, que la vie, que la science, recommencent encore.

Pour ma part, j'espère bien que ma science, ma chère étude, l'histoire, ira se ravivant à cette vie populaire, et deviendra par ces nouveaux-venus la chose grande et salutaire que j'avais rêvée. Du peuple sortira l'historien du peuple.

Celui-là ne l'aimera pas plus que moi, sans doute. J'y ai tout mon passé, ma vraie patrie, mon foyer et mon coeur... Mais bien des choses m'ont empêché d'en prendre l'élément le plus fécond. La culture tout abstraite qu'on nous donne, m'a bien longtemps séché. Il m'a fallu de longues années pour effacer le sophiste qu'on avait fait en moi. Je ne suis arrivé à moi-même qu'en me dégageant de cet accessoire étranger; je ne me suis connu que par voie négative. Voilà pourquoi, toujours sincère, toujours passionné pour le vrai, je n'ai pas atteint l'idéal de simplicité grandiose que j'avais devant l'esprit... À toi, jeune homme, à toi reviennent les dons qui m'ont manqué[55]. Fils du peuple, t'étant moins éloigné de lui, tu arriveras tout d'abord sur le terrain de son histoire avec sa force colossale et son inépuisable sève; mes ruisseaux viendront d'eux-mêmes se perdre dans tes torrents.

[Note 55: Mais je dois l'aider d'avance et le préparer, ce jeune homme. Voilà pourquoi je continue mon _Histoire_. Un livre est un moyen de faire un meilleur livre.]

Je te donne tout ce que j'ai fait... Toi, tu me donneras l'oubli. Puisse mon _Histoire_ imparfaite s'absorber dans un monument plus digne, où s'accordent mieux la science et l'inspiration, où parmi les vastes et pénétrantes recherches on sente partout le souffle des grandes foules et l'âme féconde du peuple!

CHAPITRE VIII

Revue de la première partie.--Introduction à la seconde.