Part 7
Ces produits où nous excellons, sont malheureusement ceux qui changent le plus, qui exigent une mise en train toujours nouvelle. Quoique ce soit le propre de l'art d'ajouter infiniment à la valeur des matières premières, un art aussi coûteux que celui-ci ne permet guère de bénéfices. L'Angleterre, au contraire, ayant des débouchés chez les peuples inférieurs des cinq parties du monde, fabrique par grandes masses, par genres uniformes, longtemps suivis sans mise en train, sans recherches nouvelles; de tels produits, vulgaires ou non, sont toujours lucratifs.
Travaille donc, ô France, pour rester pauvre! Travaille, souffre, sans jamais te lasser. La devise des grandes fabriques qui font ta gloire, qui imposent ton goût, ta pensée d'art, au monde, est celle-ci: Inventer, ou périr.
CHAPITRE V
Servitudes du marchand[39].
[Note 39: Nous parlons ici du commerce individuel, comme il est généralement en France, non du commerce en commandite qui n'existe encore que dans quelques grandes villes.]
L'homme de travail, ouvrier, fabricant, regarde généralement le marchand comme un homme de loisir. Assis dans sa boutique, qu'a-t-il à faire la matinée que de lire le journal, puis causer tout le jour, le soir fermer sa caisse? L'ouvrier se promet bien que s'il peut épargner quelque chose, il se fera marchand.
Le marchand est le tyran du fabricant. Il lui rend toutes les tracasseries, les vexations de l'acheteur. Or, l'acheteur, dans l'état de nos moeurs, c'est l'homme qui veut acheter pour rien, c'est le pauvre qui veut trancher du riche, c'est l'enrichi d'hier qui tire à grand'peine de sa poche un argent qui vient d'y entrer[40]. Ils exigent deux choses, la qualité brillante, et le prix le plus vil; la bonté de l'objet est secondaire. Qui veut mettre le prix à une bonne montre? Personne. Les riches mêmes ne veulent autre chose qu'une belle montre à bon marché.
[Note 40: Ce sont de nouvelles classes qui arrivent, comme l'explique très bien M. Leclaire (_Peinture en bâtiment_). Ils ne savent nullement le prix réel des objets. Ils veulent du brillant, en détrempe, n'importe.]
Il faut que le marchand trompe ces gens-là, ou qu'il périsse. Toute sa vie se compose de deux guerres: guerre de tromperie et de ruse contre cet acheteur déraisonnable, guerre de vexations et d'exigences contre le fabricant. Mobile, inquiet, minutieux, il lui rend jour par jour les plus absurdes caprices de son maître, le public, le tire à droite, à gauche, change à chaque instant sa direction, l'empêche de suivre aucune idée, et rend presque impossible, dans plusieurs genres, la grande invention.
Le point capital pour le marchand, c'est que le fabricant l'aide à tromper l'acheteur, qu'il entre dans les petites fraudes, qu'il ne recule pas devant les grandes. J'ai entendu des fabricants gémir des choses que l'on exigeait d'eux, contre l'honneur; il leur fallait ou perdre leur état, ou devenir complices des tromperies les plus audacieuses. Ce n'est plus assez d'altérer les qualités, il leur faut quelquefois devenir faussaires, prendre les marques des fabriques en renom.
La répugnance que montraient pour l'industrie les nobles républiques de l'Antiquité, les fiers barons du Moyen-âge, est peu raisonnable sans doute, si par industrie l'on entend les fabrications compliquées qui ont besoin de la science et de l'art, ou bien le grand négoce qui suppose tant de connaissances, d'informations, de combinaisons. Mais cette répugnance est vraiment raisonnable, quand elle s'applique aux habitudes ordinaires du commerce, à la nécessité misérable où le marchand se trouve de mentir, de frauder et de falsifier.
Je n'hésite point à affirmer que pour l'homme d'honneur la situation du travailleur le plus dépendant est libre en comparaison de celle-ci. Serf du corps, il est libre d'âme. Asservir son âme au contraire et sa parole, être obligé du matin au soir de masquer sa pensée, c'est le dernier servage.
Représentez-vous bien cet homme qui a été militaire, qui a conservé dans tout le reste le sentiment de l'honneur, et qui se résigne à cela... Il doit souffrir beaucoup.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que c'est justement par honneur qu'il ment tous les jours, pour _faire honneur_ à ses affaires. Le déshonneur pour lui, ce n'est pas le mensonge, c'est la faillite. Plutôt que de _faillir_, l'honneur commercial le poussera jusqu'au point où la fraude équivaut au vol, où la falsification est l'empoisonnement.
Empoisonnement bénin, à petite dose, je le sais, qui ne tue qu'à la longue. Quand même on voudrait dire qu'ils ne mêlent aux denrées que des substances innocentes[41], sans action, inertes, l'homme de travail qui croit y puiser la réparation de ses forces, et qui n'y trouve rien, ne peut plus se refaire, il va se ruinant, s'épuisant, il vit (pour parler ainsi) sur le capital, sur le fonds de sa vie; elle lui échappera peu à peu.
[Note 41: Il a été constaté _juridiquement_ que beaucoup de ces substances n'étaient nullement innocentes. Voy. le _Journal de chimie médicale_, les _Annales d'Hygiène_, et MM. Garnier et Harel, _Falsifications des substances alimentaires_, 1844.]
Ce que je trouve de coupable, dans ce falsificateur qui vend l'ivresse, ce n'est pas seulement d'empoisonner le peuple, c'est de l'avilir. L'homme fatigué du travail entre confiant dans cette boutique; il l'aime comme sa maison de liberté; eh bien! qu'y trouve-t-il? la honte. Le mélange spiritueux qu'on lui vend sous le nom de vin, produit, dès qu'il est bu, l'effet qu'une double et triple quantité de vin n'eût pas produit; il s'empare du cerveau, trouble l'esprit, la langue, le mouvement du corps. Ivre et la poche vide, le marchand le jette à la rue... Qui n'a le coeur percé, en voyant quelquefois, l'hiver, une pauvre vieille femme, qui a bu du poison pour se réchauffer, et qu'on livre, en cet état, pour jouet à la barbarie des enfants?... Le riche passe, et dit: «Voilà le peuple!»
Tout homme qui peut avoir, ou emprunter mille francs, commence hardiment le commerce. D'ouvrier, il se fait marchand, c'est-à-dire homme de loisir. Il vivait au cabaret, il ouvre un cabaret. Il s'établit, non pas loin des anciens: au contraire, au plus près, pour leur soutirer la pratique; il se flatte de la douce idée qu'il tuera le voisin. Immédiatement, il a des pratiques en effet, tous ceux qui doivent à l'autre et qui ne payeront pas. Au bout de quelques mois, ce nouveau est devenu ancien; d'autres sont venus tout autour. Il languit, il périt; il a perdu l'argent, mais de plus, ce qui valait mieux, l'habitude du travail... Grande joie parmi les survivants, qui peu à peu finissent de même. D'autres viennent, il n'y paraît pas... Triste et misérable commerce, sans industrie, sans autre idée que celle de se manger l'un l'autre.
La vente augmente à peine, et les marchands augmentent, multiplient à vue d'oeil, la concurrence aussi, l'envie, la haine. Ils ne font rien, ils sont là sur leur porte, les bras croisés, à se regarder de travers, à voir si la pratique infidèle ne va pas se tromper de boutique. Ceux de Paris, qui sont quatre-vingt mille, ont eu l'an dernier _quarante-six mille procès_ au seul tribunal de commerce, sans parler des autres tribunaux. Chiffre affreux! Que de querelles et de haines il suppose!...
L'objet spécial de cette haine, celui que le patenté poursuit, fait saisir quand il peut, c'est le pauvre diable qui roule sa boutique, et s'arrête un moment, c'est la malheureuse femme qui sur un éventaire porte la sienne! hélas, et souvent encore un enfant[42]... Qu'elle ne s'avise pas de s'asseoir, qu'elle marche toujours... sinon elle est saisie.
[Note 42: Lire la pièce si touchante de Savinien Lapointe.]
Je ne sais pas vraiment si celui qui la fait saisir, ce triste homme de boutique, est plus heureux pour être assis. Ne point bouger, attendre, ne pouvoir rien prévoir. Le marchand ne sait presque jamais d'où lui viendra le gain. Recevant la marchandise de la seconde, de la troisième main, il ignore quel est en Europe l'état de son propre commerce, et ne peut deviner si l'an prochain il fera fortune ou faillite.
Le fabricant, l'ouvrier même, ont deux choses, qui, malgré le travail, rendent leur destinée meilleure que celle du marchand: 1º _Le marchand ne crée point_, il n'a pas le bonheur sérieux, digne de l'homme, de faire naître une chose, de voir avancer sous sa main une oeuvre qui prend forme, qui devient harmonique, qui, par son progrès, répond à son créateur, console son ennui et sa peine.
2º Autre désavantage, terrible à mon avis: _Le marchand est obligé de plaire._ L'ouvrier donne son temps, le fabricant sa marchandise pour tant d'argent; voilà un contrat simple, et qui n'abaisse pas. Ni l'un ni l'autre n'a besoin de flatter. Il n'est pas obligé, souvent le coeur navré et les yeux pleins de larmes, d'être aimable et gai tout à coup, comme cette dame de comptoir. Le marchand inquiet, mortellement occupé du billet qui échoit demain, il faut qu'il sourie, qu'il se prête, par un effort cruel, au babil de la jeune élégante qui lui fait déplier cent pièces, cause deux heures, et part sans acheter.
Il faut qu'il plaise, et que sa femme plaise. Il a mis dans le commerce, non seulement son bien, sa personne et sa vie, mais souvent sa famille[43].
[Note 43: On a parlé de l'ouvrière en soie et du commis qui se faisait payer sa connivence au vol. On a parlé de l'ouvrière en coton, je crois, à tort; le fabricant est très peu en rapport avec ses ouvriers et ouvrières. On a dit enfin que l'usurier de campagne mettait souvent les délais à un prix immoral. Pourquoi n'a-t-on pas parlé de la marchande, si exposée, obligée de plaire à l'acheteur, de causer longuement avec lui, et qui s'en trouve ordinairement si mal?]
L'homme le moins susceptible pour lui-même souffrira, à chaque heure, de voir sa femme ou sa fille au comptoir. L'étranger même, le témoin désintéressé, ne voit pas sans peine dans une honnête famille qui commence un commerce, les habitudes intérieures violemment troublées, le foyer dans la rue, le saint des saints à l'étalage! La jeune demoiselle écoute, les yeux baissés, l'impertinent propos d'un homme indélicat. On y retourne quelques mois après, on la retrouve hardie.
La femme, au reste, fait bien plus que la fille pour le succès d'une maison de commerce. Elle cause avec grâce, avec charme... Où est l'inconvénient, dans une vie si publique, sous les yeux de la foule?... Elle cause, mais elle écoute... et tout le monde plutôt que son mari. C'est un esprit chagrin, ce mari, nullement amusant, plein d'hésitation et de minuties, flottant en politique, en tout, mécontent du gouvernement, et mécontent des mécontents.
Cette femme s'aperçoit de plus en plus qu'elle fait là un ennuyeux métier; douze heures par jour à la même place, exposée derrière une vitre, parmi les marchandises. Elle ne s'y tiendra pas toujours si immobile; la statue pourra s'animer.
Voilà de grandes souffrances qui commencent pour le mari. Le lieu du monde le plus cruel pour un jaloux, c'est une boutique... Tous viennent, tous flattent la dame... L'infortuné ne sait pas même toujours à qui s'en prendre. Parfois il devient fou, ou se tue, ou la tue; tel autre s'alite, et meurt... Plus malheureux peut-être celui qui s'est résigné.
Il s'est trouvé un homme qui est mort ainsi lentement, non pas de jalousie, mais de douleur et d'humiliation, chaque jour insulté, outragé dans la personne de sa femme. Je parle de l'infortuné Louvet. Après avoir échappé aux dangers de la Terreur, rentré à la Convention, mais sans moyens pour vivre, il établit sa femme libraire au Palais-Royal: la librairie était à cette époque un commerce brillant, et le seul. Malheureusement l'ardent Girondin, aussi contraire aux royalistes qu'aux montagnards, avait mille ennemis. La _Jeunesse dorée_, celle qui courut si bien le 13 vendémiaire, venait bravement parader devant la boutique de Louvet, entrait, ricanait, se vengeait sur une femme. Aux provocations du mari furieux ils ne répondaient que par des risées. Lui-même leur avait donné des armes, en imprimant, dans le récit de sa fuite et de ses malheurs, mille détails passionnés, indiscrets sans doute et imprudents, sur sa Lodoïska. Une chose devait la protéger, la rendre sacrée pour des hommes de coeur, son courage, son dévouement; elle avait sauvé son mari... Nos chevaliers ne sentirent point cela; ils poussèrent froidement la cruelle plaisanterie, et Louvet en mourut. Sa femme voulait mourir; ses enfants qu'on lui amena, la condamnèrent à vivre.
CHAPITRE VI
Servitudes du fonctionnaire.
Quand les enfants grandissent et que la famille réunie commence à se demander: «Qu'en fera-t-on?» le plus vif, le moins disciplinable, ne manque guère de dire: «Moi, je veux être indépendant.» Il entrera dans le commerce, et il y trouvera l'indépendance que nous venons de caractériser. L'autre frère, le docile, le bon sujet, sera fonctionnaire.
On tâchera du moins qu'il le devienne. La famille fera pour cela d'énormes sacrifices, souvent par delà sa fortune. Grands efforts, et quel but? Après dix ans de classes, plusieurs années d'école, il deviendra surnuméraire, et enfin petit employé. Son frère, le commerçant qui, pendant ce temps-là, a eu bien d'autres aventures, lui porte grande envie, et perd peu d'occasions de faire allusion aux gens qui ne produisent pas, «qui s'endorment commodément assis au banquet du budget». Aux yeux de l'industriel, nul ne produit que lui; le juge, le militaire, le professeur, l'employé, sont «des consommateurs improductifs[44]».
[Note 44: Comme si la justice et l'ordre civil, la défense du pays, l'instruction, n'étaient pas aussi des _productions_, et les premières de toutes!]
Les parents savaient bien que la carrière des fonctions publiques n'était pas lucrative. Mais ils ont désiré pour cet enfant doux et tranquille une vie sûre, fixe et régulière. Tel est l'idéal des familles, après tant de révolutions, tel, dans leur opinion, est le sort du fonctionnaire; le reste va, vient, varie et change, le fonctionnaire seul est sorti des alternatives de cette vie mortelle, il est comme en un meilleur monde.
Je ne sais si l'employé a jamais eu ce paradis sur la terre, cette vie d'immobilité et de sommeil. Aujourd'hui, je ne vois pas un homme plus mobile. Sans parler des destitutions qui frappent quelquefois et que l'on craint toujours, sa vie n'est que mutations, voyages, translations subites (pour tel ou tel mystère électoral) d'un bout de la France à l'autre, disgrâces inexplicables, prétendus avancements qui, pour deux cents francs de plus, le font aller de Perpignan à Lille. Toutes les routes sont couvertes de fonctionnaires qui voyagent avec leurs meubles; beaucoup ont renoncé à en avoir. Campés dans une auberge, et le paquet tout fait, ils vivent là un an, au moins, d'une vie seule et triste, dans une ville inconnue; vers la fin, lorsqu'ils commencent à former quelque relation, on les dépêche à l'autre pôle.
Qu'ils ne se marient pas surtout; leur situation en serait empirée. Indépendamment de cette mobilité, leurs faibles traitements ne comportent point un ménage. Ceux d'entre eux qui sont obligés de faire respecter leur position, ayant charge d'âmes, le juge, l'officier, le professeur, passeront leur vie, s'ils n'ont point de fortune, dans un état de lutte, d'effort misérable pour cacher leur misère et la couvrir de quelque dignité.
N'avez-vous pas rencontré en diligence (je ne dis pas une fois, mais plusieurs) une dame respectable, sérieuse, ou plutôt triste, d'une mise modeste et quelque peu passée, un enfant ou deux, beaucoup de malles, de bagages, un ménage sur l'impériale. Au débarqué, vous la voyez reçue par son mari, un brave et digne officier qui n'est plus jeune. Elle le suit ainsi, avec toute espèce d'incommodité et d'ennui, de garnison en garnison, accouche en route, nourrit à l'auberge, puis se remet encore en route. Rien de plus triste que de voir ces pauvres femmes associées ainsi par l'affection et le devoir aux servitudes de la vie militaire.
Les traitements des fonctionnaires, militaires et civils, ont peu changé depuis l'Empire[45]. La fixité, que l'on considère comme leur suprême bonheur, presque tous l'ont sous ce rapport. Mais comme l'argent a baissé, le même chiffre va diminuant de valeur réelle, et représentant toujours moins; nous l'avons remarqué pour les salaires industriels.
[Note 45: Ils se sont améliorés dans tous les autres États de l'Europe. Ici, ils ont augmenté pour un très petit nombre de places, baissé pour d'autres, par exemple pour les commis de préfectures et sous-préfectures.--Sur le caractère général et les divisions de cette grande armée des fonctionnaires, lire l'important ouvrage de M. Vivien: _Études administratives_, 1845.]
La France peut se vanter d'une chose, c'est qu'à l'exception de quelques grandes places trop rétribuées, nos fonctionnaires publics servent l'État presque pour rien. Et avec cela, j'affirme qu'en ce pays dont on dit tant de mal, il est peu, très peu de fonctionnaires accessibles à l'argent.
J'entends l'objection: beaucoup sont corrompus par l'espoir d'avancer, par l'intrigue, par les mauvaises influences; je le sais, je l'accorde. Et je n'en soutiendrai pas moins que, parmi ces gens si peu rétribués, vous n'en trouverez pas qui reçoivent de l'argent, comme on voit en Russie, en Italie, dans tant d'autres contrées.
Voyons l'ordre le plus élevé. Le juge qui décide du sort, de la fortune des hommes, qui tous les jours a dans les mains des affaires de plusieurs millions, et qui pour des fonctions si hautes, si assidues, si ennuyeuses, gagne moins que tel ouvrier, le juge ne reçoit pas d'argent.
Prenez en bas, dans une classe où les tentations sont grandes, prenez le douanier: il en est peut-être qui recevraient un léger pourboire dans une occasion insignifiante, mais jamais pour ce qui donne le moindre soupçon de fraude.--Voulez-vous savoir, maintenant, combien il a pour ce service ingrat? six cents francs, un peu plus de trente sous par jour; ajoutons-y les nuits qui ne sont point payées; il passe, de deux nuits l'une, sur la frontière, sur la côte, sans abri que son manteau, exposé à l'attaque du contrebandier, au vent de la tempête, qui, de la falaise, parfois l'emporte en mer. C'est là, sur cette grève, que sa femme lui apporte son maigre repas; car il est marié, il a des enfants, et, pour nourrir quatre ou cinq personnes, il a à peu près trente sous.
Un garçon boulanger à Paris[46] gagne plus que deux douaniers, plus qu'un lieutenant d'infanterie, plus que tel magistrat, plus que la plupart des professeurs; il gagne _autant que six maîtres d'école_!
[Note 46: Je veux dire en général l'ouvrier de salaire moyen, sans chômage d'hiver. Voy. plus haut, p. 70, note.]
Honte! infamie!... Le peuple qui paye le moins ceux qui instruisent le peuple (cachons-nous, pour l'avouer), c'est la France.
La France d'aujourd'hui.--Au contraire, la vraie France, celle de la Révolution, déclara que l'enseignement était un sacerdoce, que le maître d'école était l'égal du prêtre. Elle posa en principe que la première dépense de l'État, c'était l'instruction. Dans sa terrible misère, la Convention voulait donner cinquante-quatre millions à l'instruction primaire[47], et elle l'eût fait certainement, si elle eût duré davantage... Temps singulier où les hommes se disaient matérialistes, et qui fut en réalité l'apothéose de la pensée, le règne de l'esprit!
[Note 47: Trois mois après, le 9 thermidor (27 brumaire an III), sur le rapport de Lakanal. Voir l'_Exposé sommaire des travaux de Lakanal_, p. 133.]
Je ne le cache pas; de toutes les misères de ce temps-ci, il n'y en a pas qui me pèse davantage. L'homme de France le plus méritant, le plus misérable[48], le plus oublié, c'est le maître d'école. L'État qui ne sait pas seulement quels sont ses vrais instruments et sa force, qui ne soupçonne pas que son plus puissant levier moral serait cette classe d'hommes, l'État, dis-je, l'abandonne aux ennemis de l'État. Vous dites que les Frères enseignent mieux; je le nie; quand cela serait vrai, que m'importe? le maître d'école, c'est la France; le Frère, c'est Rome, c'est l'étranger et l'ennemi: lisez plutôt leurs livres; suivez leurs habitudes et leurs relations; flatteurs pour l'Université, et tout jésuites au coeur.
[Note 48: M. Lorain, dans son _Tableau de l'instruction primaire_, ouvrage officiel de la plus haute importance, où il résume les rapports des 490 inspecteurs qui visitèrent en 1833 toutes les écoles, n'a pas d'expressions assez fortes pour dire l'état de misère et d'abjection où se trouvent nos instituteurs. Il déclare (p. 60) qu'il y en a qui gagnent _en tout_ 100 francs, 60 francs, 50! Encore attendent-ils longtemps le payement, qui souvent ne vient pas! On ne paye pas en argent; chaque famille met de côté ce qu'elle a de plus mauvais dans sa récolte pour le maître d'école, _quand il vient le dimanche mendier à chaque porte, la besace sur le dos_; il n'est pas bien venu à réclamer son petit lot de pommes de terre, _on trouve qu'il fait tort aux pourceaux_, etc. Depuis ces rapports officiels, on a créé de nouvelles écoles; mais le sort des anciens maîtres n'a pas été amélioré. Espérons que la Chambre des députés accordera cette année l'augmentation de cent francs qui a été demandée en vain l'année dernière.]
J'ai parlé ailleurs des servitudes du prêtre; elles sont grandes, dignes de compassion; serf de Rome, serf de son évêque, d'ailleurs presque toujours dans une position qui donne au supérieur, bien informé, hypothèque sur lui. Eh bien! ce prêtre, ce serf, c'est le tyran du maître d'école. Celui-ci n'est pas son subordonné légalement, mais il est son valet. Sa femme, mère de famille, fait sa cour à madame la gouvernante de M. le curé, à la pénitente préférée, influente. Elle sent bien, cette femme qui a des enfants et qui a tant de peine à vivre, qu'un maître d'école mal avec le curé, c'est un homme perdu!... On ne va pas par deux chemins pour le couler à fond; on ne s'amuse pas à dire qu'il est ignorant; non, il est vicieux, il est ivrogne, il est... Ses enfants, multipliés, hélas! année par année, ont beau témoigner pour ses moeurs. Les Frères seuls ont des moeurs; ils ont bien quelques petits procès, mais si vite étouffés!
Servitude! pesante servitude! je la retrouve en montant, descendant, à tous les degrés, écrasant les plus dignes, les plus humbles, les plus méritants!
Et je ne parle pas de la dépendance hiérarchique et légitime, de l'obéissance au supérieur naturel. Je parle de l'autre dépendance, oblique, indirecte, qui part de haut, qui descend bas, qui pèse lourdement, qui pénètre, qui entre dans le détail, qui s'informe, qui veut gouverner jusqu'à l'âme.
Grande différence entre le marchand et le fonctionnaire! le premier, nous l'avons dit, est condamné à mentir, sur des objets minimes, d'intérêt extérieur; pour ce qui est de l'âme, il garde souvent l'indépendance. C'est justement ce côté-là qu'on attaque dans le fonctionnaire; il est inquiété dans les choses de l'âme, parfois mis en demeure de mentir en ce qui touche la foi et la foi politique.
Les plus sages travaillent à se faire oublier; ils évitent de vivre et de penser, font semblant d'être nuls, et jouent si bien ce jeu qu'à la longue ils n'ont besoin d'aucun semblant; ils deviennent vraiment ce qu'ils voulaient paraître. Les fonctionnaires, qui sont pourtant les yeux et les bras de la France, visent à ne plus voir ni remuer; un corps qui a de tels membres doit être bien malade.
Pour s'annuler ainsi, le malheureux est-il quitte? pas toujours. Plus il cède, plus il recule, et plus on exige. On en vient à lui demander ce qu'on appelle des gages de dévouement, des services positifs. Il pourrait avancer, s'il se rendait utile, s'il éclairait sur telle ou telle personne... «Tel par exemple, qui est votre collègue, est-ce un homme bien sûr?»