Part 6
Souvent aussi l'artiste en espérance, déjà en route, plein d'ardeur et de souffle, est arrêté tout court; son père meurt, il faut qu'il aide aux siens; le voilà ouvrier. Grande douleur pour la mère, grandes lamentations, qui ôtent le courage au jeune homme.
Toute sa vie, il maudira le sort; il travaillera ici, et il aura l'âme ailleurs. Cruel tiraillement... Et cependant rien ne l'arrêtera. Ne venez point ici avec vos conseils, vous seriez mal reçu. Il est trop tard, il faut qu'il aille à travers les obstacles. Vous le verrez toujours lisant, rêvant; lisant aux courtes heures de repas, et le soir, la nuit encore, absorbé dans un livre, le dimanche, enfermé et sombre. On se figure à peine ce que c'est que la faim de lecture, dans cet état d'esprit. Pendant le travail, et le plus inconciliable de tous avec l'étude, parmi le roulement, le tremblement de vingt métiers, un malheureux fileur que j'ai connu, mettait un livre au coin de son métier, et lisait une ligne chaque fois que le chariot reculait et lui laissait une seconde.
Que la journée est longue quand elle passe ainsi! qu'irritantes sont les dernières heures! Pour celui qui attend la cloche et maudit ses retards, l'odieux atelier, au jour tombant, semble tout fantastique; les démons de l'impatience se jouent cruellement dans ces ombres... «Ô liberté! lumière! me laissez-vous là pour toujours?»
Je plains sa famille, au retour, s'il a une famille. Un homme acharné à ce combat, et tout préoccupé du progrès personnel, met le reste bien loin après. La faculté d'aimer diminue dans cette vie sombre. On aime moins la famille, elle importune; on se détache même de la patrie, on lui impute l'injustice du sort.
Le père de l'ouvrier lettré, plus grossier et plus lourd, inférieur de tant de manières, avait néanmoins plus d'un avantage sur son fils. Le sentiment national était chez lui bien plus puissant; il pensait moins au genre humain, davantage à la France. La grande famille française, et sa chère petite famille, c'était son monde, il y mettait son coeur. Ce charmant intérieur, ce doux ménage que nous admirions, hélas! que sont-ils devenus?
La science en elle-même ne sèche point le coeur, ne le refroidit point. Si elle produit ici cet effet, c'est qu'elle n'arrive à l'esprit que rétrécie cruellement. Elle ne se présente pas sous son jour naturel, dans sa vraie et complète lumière, mais obliquement, partiellement, comme ces jours étroits et faux que reçoit une cave. Elle ne rend point haineux, envieux, par ce qu'elle fait savoir, mais par ce qu'elle laisse ignorer. Celui par exemple qui ne connaît point les moyens compliqués par lesquels se crée la richesse, croira naturellement qu'elle ne se crée point, qu'elle n'augmente point en ce monde, que seulement elle se déplace, que l'un n'acquiert qu'en dépouillant un autre; toute acquisition lui semblera un vol, et il haïra tout ce qui possède... Haïr? pourquoi? pour les biens de ce monde? mais le monde même ne vaut que par l'amour.
Quelles que soient les erreurs inévitables d'une étude incomplète, il faut respecter ce moment. Quoi de plus touchant, de plus grave, que de voir l'homme qui jusqu'ici apprenait par hasard, _vouloir_ étudier, poursuivre la science d'une volonté passionnée à travers tant d'obstacles? La culture _volontaire_ est ce qui met l'ouvrier, au moment où nous l'observons, non seulement au-dessus du paysan, mais au-dessus des classes que l'on croit supérieures, qui en effet ont tout, livres, loisir, que la science vient chercher, et qui pourtant, une fois quittes de l'éducation obligée, laissent l'étude, ne se soucient plus de la vérité. Je vois tel homme, sorti avec honneur de nos premières écoles, qui, jeune encore, et déjà vieux de coeur, oublie la science qu'il cultiva, sans même avoir l'excuse de l'entraînement des passions, mais s'ennuie, s'endort, fume et rêve.
L'obstacle, je le sais, est un grand aiguillon. L'ouvrier aime les livres, parce qu'il a peu de livres; il n'en a qu'un parfois, et s'il est bon, il n'en apprend que mieux. Un livre unique qu'on lit et qu'on relit, qu'on rumine et digère, développe souvent mieux qu'une vaste lecture indigeste. J'ai vécu des années d'un Virgile, et m'en suis bien trouvé. Un volume dépareillé de Racine, acheté sur le quai par hasard, a fait le poète de Toulon.
Ceux qui sont riches à l'intérieur, ont toujours assez de ressources. Ce qu'ils ont, ils l'étendent, le fécondent par la pensée, le poussent jusque dans l'infini. Au lieu d'envier ce monde de boue, ils s'en font un à eux, tout d'or et de lumière. Ils disent à celui-ci: «Garde ta pauvreté que tu appelles richesse, je suis plus riche en moi.»
La plupart des poésies que les ouvriers ont écrites dans les derniers temps, offrent un caractère particulier de tristesse et de douceur qui me rappelle souvent leurs prédécesseurs, les ouvriers du Moyen-âge. S'il y en a d'âpres et violentes, c'est le petit nombre. Cette inspiration élevée eût porté plus haut encore ces vrais poètes, s'ils n'eussent suivi dans la forme avec trop de déférence les modèles aristocratiques.
Ils commencent à peine. Pourquoi vous hâtez-vous de dire qu'il n'atteindront jamais les premiers rangs? Vous partez de l'idée fausse que le temps et la culture font tout; vous ne comptez pour rien le développement intérieur que prend l'âme par sa force propre, au milieu même des travaux manuels, la végétation spontanée qui s'accroît par l'obstacle. Hommes de livres, sachez bien que cet homme sans livre et de faible culture a en récompense une chose qui en tient lieu: Il est maître en douleurs.
Qu'il réussisse ou non, je n'y vois nul remède. Il ira son chemin, le chemin de la pensée et de la souffrance. «Il chercha la lumière (dit mon Virgile), il l'entrevit, gémit!...» Et, tout en gémissant, il la cherchera toujours. Qui peut l'avoir entrevue, et y renoncer jamais?
«Lumière! plus de lumière encore!» Tel fut le dernier mot de Goethe. Ce mot du génie expirant, c'est le cri général de la nature, et il retentit de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des aînés de Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancés dans la vie animale, les mollusques le disent au fond des mers, ils ne veulent point vivre partout où la lumière n'atteint pas. La fleur veut la lumière, se tourne vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de travail, les animaux, se réjouissent, comme nous, ou s'affligent, selon qu'elle vient ou s'en va. Mon petit-fils, qui a deux mois, pleure dès que le jour baisse.
Cet été, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers la lumière, et il était visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos tristes oiseaux privés ne m'avaient jamais donné l'idée de cette intelligente et puissante créature, si petite, si passionnée... Je vibrais à son chant... Il renversait en arrière sa tête, sa poitrine gonflée; jamais chanteur, jamais poète, n'eut si naïve extase. Ce n'était pourtant pas l'amour (le temps était passé), c'était manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux soleil!
Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature animée, et sépare tellement l'homme de ses frères inférieurs!
Je lui dis avec des larmes: «Pauvre fils de la lumière, qui la réfléchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La nuit, pleine d'embûches et de dangers pour toi, ressemble de bien près à la mort. Verras-tu seulement la lumière de demain?...» Puis, de sa destinée, passant en esprit à celle de tous les êtres qui, des profondeurs de la création, montent si lentement au jour, je dis comme Goethe et le petit oiseau: «De la lumière! Seigneur! Plus de lumière encore!»
CHAPITRE IV
Servitudes du fabricant.
Je lis dans le petit livre du tisserand de Rouen que j'ai déjà cité: «Nos manufacturiers sont _tous ouvriers d'origine_;» et encore: «La plupart de nos manufacturiers d'aujourd'hui (1836) _sont des ouvriers_ laborieux et économes des premiers temps de la Restauration.» Ceci est, je crois, assez général, et non particulier à la fabrique de Rouen.
Plusieurs entrepreneurs des industries du bâtiment m'ont dit qu'ils avaient été _tous ouvriers_, qu'ils étaient arrivés à Paris maçons, charpentiers, etc.
Si les ouvriers ont pu s'élever à l'exploitation si vaste, si compliquée des grandes manufactures, on croira sans peine qu'à plus forte raison, ils sont devenus maîtres dans les industries qui demandent bien moins de capitaux, dans la petite fabrique et les métiers, dans le commerce de détail. Les patentés qui n'avaient presque pas augmenté sous l'Empire, ont doublé de nombre dans les trente ans qui se sont écoulés depuis 1815. Six cent mille hommes environ sont devenus fabricants ou marchands. Or, comme, en ce pays, tout ce qui peut strictement vivre, s'y tient et ne va nullement se jeter dans les hasards de l'industrie, on peut dire hardiment que c'est un demi-million d'ouvriers qui sont devenus maîtres et ont obtenu ce qu'ils croyaient l'indépendance.
Ce mouvement fut très rapide dans les dix premières années, de 1815 à 1825. Ces braves qui, de la guerre, firent subitement volte-face du côté de l'industrie, montèrent comme à l'assaut, et sans difficulté emportèrent toutes les positions. Leur confiance était si grande qu'ils en donnèrent même aux capitalistes. Des hommes d'un tel élan entraînaient les plus froids; on croyait sans difficulté qu'ils allaient recommencer dans l'industrie toute la série de nos victoires, et nous donner sur ce terrain la revanche des derniers revers.
On ne peut contester à ces ouvriers parvenus qui fondèrent nos manufactures, d'éminentes qualités, l'élan, l'audace, l'initiative, souvent un coup d'oeil sûr. Beaucoup ont fait fortune; puissent leurs fils ne se pas ruiner!
Avec ces qualités, nos fabricants de 1815 ne prouvèrent que trop la démoralisation de cette triste époque. La mort politique n'est pas loin de la mort morale, on put le voir alors. De la vie militaire, ils gardèrent généralement, non le sentiment de l'honneur, mais bien la violence, ne se soucièrent ni des hommes, ni des choses, ni de l'avenir, et traitèrent impitoyablement deux sortes de personnes, l'ouvrier, le consommateur.
Toutefois l'ouvrier étant rare encore à cette époque, même dans les manufactures à machines, qui demandent si peu d'apprentissage, ils furent obligés de lui donner de gros salaires. Ils _pressèrent_ ainsi des hommes dans les villes et dans les campagnes; ces conscrits du travail, ils les mettaient au pas de la machine, ils exigeaient qu'ils fussent, comme elle, infatigables. Ils semblaient appliquer à l'industrie le grand principe impérial, sacrifier des hommes pour abréger les guerres. L'impatience nationale qui nous rend souvent barbares contre les animaux, s'autorisait contre les hommes des traditions militaires; le travail devait aller au pas de charge, à la course: tant pis pour ceux qui périraient.
Quant au commerce, les fabricants d'alors le firent comme en pays ennemi; ils traitèrent l'acheteur justement comme en 1815 les marchandes de Paris rançonnaient le Cosaque. Ils vendaient à faux teint, à faux poids, à fausse mesure; ils firent ainsi leur main très vite, et se retirèrent, ayant fermé à la France ses meilleurs débouchés, compromis pour longtemps sa réputation commerciale, et, ce qui est plus grave, rendu aux Anglais l'essentiel service de nous aliéner, pour ne rien dire du reste, un monde, l'Amérique Espagnole, un monde imitateur de notre Révolution.
Leurs successeurs, qui sont leurs fils ou leurs principaux ouvriers, ont fort à faire maintenant, retrouvant sur tous les marchés cette réputation. Ils s'étonnent, s'irritent de trouver les bénéfices tellement réduits. La plupart se tireraient de là de grand coeur, s'ils pouvaient; mais ils sont engagés, il faut aller: _Marche! Marche!_
Ailleurs, l'industrie est assise sur de grands capitaux, sur un ensemble d'habitudes, de traditions, de relations sûres; elle porte sur la base d'un commerce vaste et régulier. Ici, elle n'est, à vrai dire, qu'un combat. Un ouvrier hardi qui inspire confiance, s'est fait commanditer; ou bien un jeune homme veut hasarder ce qu'a gagné son père; il part d'un petit capital, d'une dot, d'un emprunt. Dieu veuille qu'il se tire d'affaire entre deux crises; nous en avons tous les six ans (1818, 1825, 1830, 1836). C'est toujours la même histoire; un an, deux ans après la crise, quelques commandes viennent, l'oubli, l'espoir; le fabricant se croit lancé; il pousse, il presse, il éreinte les hommes et les choses, les ouvriers et les machines; le Bonaparte industriel de 1820 reparaît un moment; puis l'on est encombré, l'on étouffe, il faut vendre à perte... Ajoutez que ces coûteuses machines sont, tous les cinq ans à peu près, hors de service, ou dépassées par quelque invention; s'il y a eu quelque bénéfice, il sert à changer les machines.
Le capitaliste, averti par tant de leçons, croit maintenant que la France est un peuple plus industrieux que commerçant, plus propre à fabriquer qu'à vendre. Il prête au nouveau fabricant, comme à un homme qui part pour une navigation périlleuse. Quelle sûreté a-t-il? les fabriques les plus splendides ne se vendent qu'à grande perte; ces brillants ustensiles, en peu d'années, ne valent plus que le fer et le cuivre. Ce n'est pas sur la fabrique qu'on prête, c'est sur l'homme; l'industriel a ce triste avantage de pouvoir être emprisonné; cela donne valeur à sa signature. Il sait parfaitement qu'il a engagé sa personne, parfois bien plus que sa personne, la vie de sa femme et de ses enfants, le bien de son beau-père, celui d'un ami trop crédule, peut-être même un dépôt de confiance, dans l'entraînement de cette vie terrible... Donc, il n'y a pas à marchander, il faut vaincre ou mourir, faire fortune ou se jeter à l'eau.
Un homme dans cet état d'esprit n'a pas le coeur bien tendre. S'il était doux et bon pour ses employés, ses ouvriers, ce serait un miracle. Voyez-le parcourir à grands pas ses vastes ateliers, l'air sombre et dur... Quand il est à un bout, à l'autre bout l'ouvrier dit tout bas: «Est-il donc féroce aujourd'hui! comme il a traité le contre-maître!»--Il les traite comme il l'a été tout à l'heure. Il revient de la ville d'argent, de Bâle à Mulhouse par exemple, de Rouen à Déville. Il crie, et l'on s'étonne; on ne sait pas que le juif vient de lui lever sur le corps une livre de chair.
Sur qui va-t-il reprendre cela? sur le consommateur? Celui-ci est en garde. Le fabricant retombe sur l'ouvrier. Partout où il n'y a pas apprentissage, partout où l'on multiplie imprudemment les apprentis, ils se présentent en foule, s'offrent à vil prix, et le fabricant profite de la baisse des salaires[35]. Puis, l'encombrement de marchandises l'obligeant de vendre, même à perte, l'avilissement des salaires, mortel à l'ouvrier, ne profite plus au fabricant; le consommateur seul y gagne.
[Note 35: Je refusais de croire ce qu'on me racontait des fraudes infâmes que certains fabricants commettent, à l'égard du consommateur sur la qualité, à l'égard de l'ouvrier sur la quantité du travail. J'ai dû me rendre. Les mêmes choses m'ont été confirmées par les amis des fabricants qui en parlaient avec douleur et humiliation, par des notables négociants, et banquiers. Les prud'hommes n'ont nullement l'autorité pour réprimer ces crimes; le malheureux d'ailleurs n'ose se plaindre. Une telle enquête regarde le procureur du Roi.]
Le fabricant le plus dur était pourtant né homme; dans ses commencements, il sentait encore quelque intérêt pour cette foule[36]. Peu à peu, la préoccupation des affaires, l'incertitude de sa situation, ses souffrances morales l'ont rendu fort indifférent aux souffrances matérielles des ouvriers. Il ne les connaît pas aussi bien que son père[37], qui avait été ouvrier lui-même. Renouvelés sans cesse, ils lui apparaissent comme des chiffres, des machines, mais moins dociles et moins régulières, dont le progrès de l'industrie permettra de se passer; ils sont le défaut du système; dans ce monde de fer, où les mouvements sont si précis, la seule chose à dire, c'est l'homme.
[Note 36: Cet endurcissement graduel, cette habileté que l'on prend peu à peu pour étouffer en soi la voix de l'humanité, est très finement analysé par M. Emmery, dans sa brochure sur _l'Amélioration du sort des ouvriers dans les travaux publics_ (1837). Il parle spécialement des ouvriers blessés dans les travaux dangereux que les entrepreneurs font pour le gouvernement.
«Un entrepreneur qui aura le coeur bien placé, pourra, une première fois, peut-être même plusieurs fois d'abord, secourir des ouvriers blessés; mais quand cela se renouvelle, quand les secours s'accumulent, ils deviennent trop pesants; l'entrepreneur compose alors avec lui-même: il se défend de ses premiers mouvements de générosité, il en restreint insensiblement les applications, et il diminue d'une manière plus notable le chiffre de chaque secours. Il remarque que dans ses ateliers les plus dangereux, lui entrepreneur ne reçoit aucune plus-value à ce titre, et qu'au contraire il est obligé de payer à ses ouvriers une plus forte journée. Or, cette plus forte journée lui semble bientôt le prix des accidents à craindre. Ces secours additionnels lui paraissent au-dessus de ses moyens. L'ouvrier blessé n'est d'ailleurs pas assez ancien dans le chantier; l'ouvrier malade n'est pas des plus adroits, des plus utiles, etc. C'est-à-dire que le coeur s'endurcit par l'habitude, souvent par la nécessité, que toute charité s'éteint bientôt, que le peu de secours accordé n'est même plus réparti suivant une rigoureuse justice pour tous, et que le seul résultat de toutes les émotions généreuses que devraient faire naître d'aussi tristes tableaux, se réduit à quelques gratifications accordées arbitrairement et calculées, non sur les besoins réels des familles écrasées, mais dans l'intérêt à venir du chantier ou des travaux de l'entrepreneur.»]
[Note 37: La différence entre le père et le fils, c'est que celui-ci, qui n'a pas été ouvrier, connaissant moins la fabrication, sachant moins les limites du possible et de l'impossible, est quelquefois plus dur par ignorance.]
Ce qui est curieux à observer, c'est que les seuls (bien peu nombreux) qui se préoccupent du sort de l'ouvrier, ce sont parfois de très petits fabricants qui vivent avec lui d'une manière patriarcale, ou bien au contraire les très grandes et puissantes maisons, qui, s'appuyant sur des fortunes solides, sont à l'abri des inquiétudes ordinaires du commerce. Tout l'intervalle moyen est un champ de combat sans pitié.
On sait que nos manufacturiers de Mulhouse ont réclamé, contre leur intérêt, une loi qui réglât le travail des enfants. En 1836, sur un essai que l'un d'eux avait fait pour donner aux ouvriers des logements salubres avec petits jardins, ces mêmes fabricants d'Alsace furent émus de cette heureuse idée, et dans ce mouvement généreux ils souscrivirent pour deux millions. Que devint cette souscription? je n'ai pu le savoir.
Les manufacturiers seraient à coup sûr plus humains, si leur famille, souvent très charitable, restait moins étrangère à la manufacture[38]. Elle vit ordinairement à part, ne voit les ouvriers que de loin. Elle s'exagère volontiers leurs vices, les jugeant presque toujours sur ce moment dont j'ai parlé, où la liberté, longtemps contenue, s'échappe enfin avec bruit et désordre, je veux dire, sur le moment de la sortie. Souvent aussi, le manufacturier et les siens haïssent l'ouvrier parce qu'ils s'en croient haïs; et je dirai, contre l'opinion commune, qu'en cela il n'est pas rare qu'ils se trompent. Dans les grandes manufactures, l'ouvrier hait le contre-maître dont il subit la tyrannie immédiate; celle du maître, plus éloignée, lui est moins odieuse; à moins qu'on ne lui ait appris à la haïr, il l'envisage comme celle de la fatalité et il ne s'en irrite pas.
[Note 38: Je me rappellerai toujours une chose touchante, pleine de grâce et de charme, dont j'ai été témoin. Le maître d'une fabrique ayant eu l'obligeance de me conduire lui-même pour me montrer ses ateliers, sa jeune femme voulut être de la partie. Surpris d'abord de la voir, avec sa blanche robe, tenter ce voyage à travers l'humide et le sec (tout n'est pas beau ni propre, dans la fabrication des plus brillants objets), je compris mieux ensuite pourquoi elle affrontait ce purgatoire. Où son mari me faisait voir des choses, elle voyait des hommes, des âmes, et souvent bien blessées. Sans qu'elle m'expliquât rien, je compris que, tout en glissant à travers cette foule, elle avait un sentiment délicat, pénétrant, de toutes les pensées, je ne dis pas haineuses, mais soucieuses, envieuses peut-être, qui fermentaient là-dedans. Sur sa route, elle jetait des paroles justes et fines, parfois presque tendres, par exemple à une jeune fille souffrante; maladive elle-même, la jeune dame avait bonne grâce à cela. Plusieurs étaient touchés; un vieil ouvrier, qui la crut fatiguée, lui présenta un siège avec une vivacité charmante. Les jeunes étaient plus sombres; elle, qui voyait tout, disait un mot, et chassait le nuage.]
Le problème industriel se complique fort pour la France de sa situation extérieure. Bloquée en quelque sorte par la malveillance unanime de l'Europe, elle a perdu, aussi bien que ses anciennes alliances, tout espoir de s'ouvrir, en Orient ou en Occident, de nouveaux débouchés. L'industrialisme qui a fondé le système actuel sur la supposition étrange que les Anglais, nos rivaux, seraient nos amis, se trouve, avec cette amitié, bloqué, muré, comme dans un tombeau... Certes, la grande France agricole et guerrière de vingt-cinq millions d'hommes, qui a bien voulu croire les industriels, qui s'est tenue immobile, sur leur parole, qui, par bonté pour eux, n'a pas repris le Rhin, elle a droit aujourd'hui de déplorer leur crédulité; plus sensée qu'eux, elle avait toujours cru que les Anglais restaient Anglais.
Distinguons toutefois entre les industriels. Il en est qui, au lieu de s'endormir derrière la triple ligne des douanes, ont noblement continué la guerre contre l'Angleterre. Nous les remercions de leurs héroïques efforts pour soulever la pierre sous laquelle elle crut nous écraser. Leur industrie qui lutte contre elle, avec tous les désavantages (souvent un tiers de frais de plus!) l'a néanmoins vaincue sur plusieurs points, ceux qui exigeaient les facultés les plus brillantes, la plus inépuisable richesse d'invention. Elle a vaincu par l'art.
Il faut un livre exprès pour faire connaître le grandiose effort de l'Alsace, qui, d'une âme nullement mercantile, sans marchander sur la dépense, a réuni tous les moyens, appelé toute science, voulu le beau, quoi qu'il en pût coûter. Lyon a résolu le problème d'une continuelle métamorphose, de plus en plus ingénieuse et brillante. Que dire de cette fée parisienne, qui répond de minute en minute aux mouvements les plus imprévus de la fantaisie?
Chose inattendue, surprenante! la France vend!... cette France exclue, condamnée, interdite... Ils viennent malgré eux, malgré eux ils achètent.
Ils achètent... des modèles, qu'ils vont, tant bien que mal, copier chez eux. Tel Anglais déclare dans une enquête qu'il a une maison à Paris, _pour avoir des modèles_. Quelques pièces achetées à Paris, à Lyon, en Alsace, puis copiées là-bas, suffisent au contrefacteur anglais, allemand, pour inonder le monde. C'est comme en librairie: la France écrit, et la Belgique vend.