Part 36
L'âme humaine est la même, infiniment féconde, on le verra. Des sots veulent faire croire qu'elle est finie, stérile. Même en ce temps fort dur, et dans des circonstances qui pouvaient nous glacer, en un demi-siècle s'est fait un progrès remarquable de goûts délicats, élevés, qui tiennent de bien près (qu'on me passe ce mot) à une augmentation de l'âme. Le goût des fleurs, de certains aménagements, inconnu en 1815, dit combien a gagné l'amour de l'intérieur. Le soin (souvent extrême) qu'on met à habiller l'enfant, même dans les conditions pauvres, est fort attendrissant. Mais ce qui a gagné surtout, c'est le culte des morts. Au commencement de ce siècle, on n'y faisait nul sacrifice, nulle dépense, et, s'il faut le dire, les tombes étaient peu visitées. Elles le sont peu encore dans les campagnes (surtout du Midi catholique). Le peuple de Paris, que les provinciaux croient à tort sec et égoïste, est de tous ceux que j'ai connus, celui qui fait le plus pour ses morts. La foule, au 2 novembre, est énorme aux cimetières. Chaque famille, il est vrai, va à part. Dès qu'on aura l'idée d'y aller avec ordre, d'ensemble, à certaines heures, et d'y communier ainsi dans le regret, ce sera une fête réelle, au sens antique, d'excellente influence sur les générations nouvelles et puissamment éducative[124].
[Note 124: Impressions graves et douces, et aussi très fécondes. Cela a été dit à merveille dans la brochure si belle du docteur Robinet (_Paris sans cimetière_, 1869). Le cimetière est un organe essentiel de la cité, une puissance de moralité. Une ville sans cimetière est une ville barbare, aride, sauvage. Que de saintes et bonnes pensées, quelle poésie du coeur vous ôtez aux vivants en leur ôtant leurs morts! Il est des états douteux, intermédiaires, où, pour ainsi parler, on a un pied au temple et un pied hors du temple, où l'on flotte, où l'on rêve. Pour cela l'ancien temple s'entourait de portiques où l'on errait, songeait. Ce vestibule du temple est aujourd'hui pour nous le cimetière. Celui de l'Est, surtout, a cet effet puissant. Des tombes on aperçoit le volcan de la vie.]
Sans que l'on institue des fêtes, elles se feront, surtout aux jours émus, et le lendemain des grands événements. D'elle-même se fit cette fête des fêtes, la plus belle qui fut jamais, la Fédération de 91 (que j'ai eu le bonheur de conter tout au long), cette sublime agape où l'Europe assista, où tous (de près, de loin) communièrent avec la France.
La clémente, la douce Révolution de Février, sans calcul, en faisait autant. Sans le complot qui changea tout en juin, nos banquets devenaient des fêtes religieuses. Les mères y apportaient leurs enfants. Les familles y étaient tout entières, unies de coeur, de voix, de touchante espérance. Tous pour la première fois devenus citoyens, réglant leur propre sort! La sainte égalité, la patrie pour hostie!
Qu'il eût été facile au 4 mars, dans la cérémonie qui se fit en l'honneur des morts de Février, d'avoir une vraie fête annuelle, vraiment nationale! Mais le gouvernement fort divisé d'alors eut l'idée pitoyable de tout faire à La Madeleine. Sûr moyen d'étouffer et d'étrangler la chose. Le détail m'est présent. Je vois encore à la place de La Concorde nos gardes nationales, mon maire David (d'Angers) à la tête de sa légion. Beaucoup de gens de lettres, d'artistes, de figures populaires, étaient là (on peut dire la France). Ce jour était encore très beau. Mais l'on se resserrait, on s'alignait en longue colonne, pour monter et entrer à l'étroite porte du temple grec. Je n'eusse pas respiré, et je ne montai pas.
Au bas d'ailleurs une chose retenait mes regards; tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie (_Italia mater_), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!). Jamais je n'avais vu le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et or... Je fus attendri et ravi... Ah! je ne montai pas. J'avais là mon église, grande église du ciel... Je fis tout seul ma fête sous le ciel et en moi, attristé cependant d'avoir vu cette France rétrécie faire effort pour entrer au petit tombeau. Je m'en allai rêveur, roulant maintes pensées de lointaine espérance, me disant que le peuple se fera par les fêtes, aura sa grande école dans les Fédérations, les Fraternités d'avenir.
FIN DE NOS FILS.
TABLE DES MATIÈRES
LE PEUPLE
INTRODUCTION.
Pages _À Monsieur Edgar Quinet_ 1
Ce livre sort de l'expérience de l'auteur plus que des livres 2 Les statistiques sont insuffisantes 5 Nos peintres de moeurs sont peu fidèles 6 La France est mieux connue que l'Europe, et jugée plus sévèrement _ibid._ Ce peuple n'est pas celui qu'on a peint 9 La vie du peuple a une poésie sainte 10 Combien il a la vertu du sacrifice, et du sacrifice persévérant _ibid._ Exemple tiré de ma famille 11 Mon enseignement 21 Avantages du peuple, des _Barbares_ 23 Mes livres: nouveau nom de l'histoire 24 La situation m'a obligé de parler 25
PREMIÈRE PARTIE.--DU SERVAGE ET DE LA HAINE.
CHAPITRE Ier.--_Servitudes du paysan_ 29
Mariage de l'homme et de la terre 30 Acquisition de la terre avant la Révolution 32 Arrêtée plusieurs fois, et encore aujourd'hui 33 Le paysan a fait la terre 36 Il en est amoureux 37 Il emprunte pour continuer l'acquisition de la terre 39 Il succombe; son irritation 40 L'homme des villes s'éloigne 41 On calomnie le paysan 42 Noblesse et misère du paysan français 43 Sa supériorité 44 Peut-il rester propriétaire? 47 Il porte envie à l'ouvrier 49
CHAPITRE II.--_Servitudes de l'ouvrier dépendant des machines_ 50
Le paysan émigré dans la ville _ibid._ Il se fait ouvrier 51 _Note._ Du machinisme.--S'étendra-t-il? 54 Influence démocratique de la manufacture 56 Avilissement de l'homme qui dépend des machines 57 Condition meilleure de l'ouvrier solitaire 59 Immoralité, presque fatale, de l'ouvrier-machine 61 La femme 64 L'enfant, comparé à celui des campagnes 65 Sociabilité et bonté de nos ouvriers 66 _Notes._ Des salaires _ibid._
CHAPITRE III.--_Servitudes de l'ouvrier_ 68
Dureté de l'apprentissage 69 Existence inquiète de l'ouvrier moderne 70 Son ménage; sa femme 71 Ambition de la mère; le fils devient artiste? lettré? 74 Souffrances de l'ouvrier lettré 75 Culture qu'il se donne _ibid._ Poésies des ouvriers 78 Essor universel vers la lumière 79
CHAPITRE IV.--_Servitudes du fabricant_ 81
Nos fabricants sont les ouvriers de 1815, ou leurs fils _ibid._ Leurs embarras actuels 84 Leur dureté; velléités d'humanité 85 Ils ne connaissent pas bien l'ouvrier 87 L'industrie française étouffe 89 Elle lutte par l'art 90
CHAPITRE V.--_Servitudes du marchand_ 91
Le marchand, tyran du fabricant _ibid._ Le marchand est condamné au mensonge 92 Falsifications 93 Concurrence destructive 95 Le marchand comparé à l'ouvrier; il est obligé de plaire 96 Sa famille surtout compromise 97
CHAPITRE VI.--_Servitudes du fonctionnaire_ 99
Mobilité de sa conduite actuelle 100 Faibles traitements 101 Le fonctionnaire est-il corrompu? 102 Misère de quelques fonctionnaires 103 Profonde misère du maître d'école _ibid._ Nullité volontaire de l'employé 105 L'homme corrompu par la famille 106 Soutenu par l'honneur militaire 107 Voeu pour l'armée _ibid._
CHAPITRE VII.--_Servitudes du riche et du bourgeois_ 109
L'ancienne bourgeoisie; la nouvelle, déjà vieille, n'a pas été rajeunie par l'industrie _ibid._ Déclin rapide 111 Inertie 112 Frayeur de la bourgeoisie: terrorisme, communisme 114 Isolement du bourgeois, de l'enrichi qui s'est oublié 116 Dans l'isolement s'est fait le vide 118 Alliances de la bourgeoisie; l'allié solide, c'est le peuple 119 Fatigue, épuisement; le peuple renouvellera la vie et la science 121
CHAPITRE VIII.--_Revue de la première partie. Introduction à la seconde_ 123
Comment chaque classe aime la France _ibid._ Misères des classes supérieures 124 L'homme devenu très sensible 125 Froissé par le Machinisme 127 Machinisme administratif, industriel, philosophique, littéraire 129 Haines d'ignorance 131 Le mal est surtout dans le divorce des hommes d'instinct et des hommes de réflexion 132
DEUXIÈME PARTIE.--DE L'AFFRANCHISSEMENT PAR L'AMOUR.
La Nature.
CHAPITRE Ier.--_L'instinct du peuple: peu étudié jusqu'ici_ 135
On n'a guère peint qu'un peuple exceptionnel 136 Une classe peu naturelle, dépravée; ce n'est point là le peuple 137 Il faut le prendre dans sa masse, dans sa profondeur 139
CHAPITRE II.--_L'instinct du peuple, altéré, mais puissant_ 142
Notre recherche n'est point extérieure 143 Nous étudions le peuple dans son présent 144 --dans son passé _ibid._ --dans ses rapports avec les autres peuples 145 Le nôtre est-il poétique? 146 Il se défie trop de lui-même 147 Il garde pourtant son heureux instinct 149 Bon sens et finesse de nos vieux paysans 151 Sagesse et grande expérience des vieilles femmes du peuple _ibid._
CHAPITRE III.--_Le peuple gagne-t-il beaucoup à sacrifier son instinct?--Classes bâtardes_ 153
Des nouveaux bourgeois _ibid._ Vulgarité des enrichis 155 Effort des Anglais pour y échapper _ibid._ Supériorité des hommes qui ont voulu rester eux-mêmes 156
CHAPITRE IV.--_Des simples.--L'enfant, interprète du peuple_ 158
Simplicité d'esprit, de coeur _ibid._ Les sages peuvent apprendre près des enfants 159 L'enfant explique le peuple, l'Antiquité 160 Logique précoce des enfants 161 Caractère divin des petits enfants, des mourants 162 L'enfant le perd en grandissant 165 Il le reprendra à la mort 166
CHAPITRE V.--_L'instinct naturel de l'enfant est-il pervers?_ 167
L'enfant damné à sa naissance par le Moyen-âge _ibid._ Fécondité, mortalité, damnation 168 Enseignement subtil, éducation cruelle 169 L'amour et l'humanité réclament 170 Palliatif des Limbes 172 Victoire de l'humanité _ibid._
CHAPITRE VI.--_Digression. Instinct des animaux. Réclamation pour eux_ 173
L'animal en rapport avec l'enfant _ibid._ L'Orient a reconnu la nature comme soeur; fécondité 174 La Cité grecque et romaine l'a méconnue; stérilité 176 Le Christ n'a pas sauvé l'animal 177 Le Diable vu dans les animaux 178 Ils sont réhabilités par l'enfant 179 L'Église refuse de les recevoir 180 L'homme les lui amène à Noël et les fait rentrer dans l'Église 181 La science vient de leur rendre leur place 183 Que l'homme reprenne l'éducation de l'animal _ibid._
CHAPITRE VII.--_L'instinct des simples. L'instinct du génie.--L'homme de génie est par excellence le simple, l'enfant et le peuple_ 185
Les simples n'aiment pas décomposer 186 Ils recomposent facilement 187 Ils sympathisent à la vie _ibid._ Le génie réunit les dons de simplicité et d'analyse 188 Le génie est par excellence le simple, l'enfant _ibid._ Il est peuple plus que le peuple 189
CHAPITRE VIII.--_L'enfantement du génie, type de l'enfantement social_ 192
L'homme de génie est fécond, parce qu'il réunit les puissances opposées 193 En lui la critique ne tue point l'inspiration 194 L'enfantement du génie 195 Type de l'enfantement social, du combat et du sacrifice intérieur 196 L'homme de génie s'améliore par son oeuvre 199 Il reste un des simples et les réhabilite 200
CHAPITRE IX.--_Revue de la deuxième partie. Introduction à la troisième_ 201
L'instinct de l'enfant n'est pas pervers 202 Ni l'instinct des peuples enfants 203 L'Afrique aidera la France à se comprendre 204 Nous devons aux instincts muets une voix, une protection 205 L'entrée dans la Cité du droit _ibid._
TROISIÈME PARTIE.--DE L'AFFRANCHISSEMENT PAR L'AMOUR.
La Patrie.
CHAPITRE Ier.--_L'Amitié_ 207
La grande _amitié_ ou Patrie _ibid._ L'homme naît ami de l'homme _ibid._ L'inégalité ne fait point obstacle à l'amitié 209 L'amour fait le premier du dernier 210 La démocratie, comme amour et initiation 211 Les premières amitiés 212 Combien précieuses, entre riche et pauvre 213 Ils sont nécessaires l'un à l'autre 215 Concurrences, envies _ibid._ Magnanimité des généraux de la Révolution 216
CHAPITRE II.--_De l'amour et du mariage_ 217
Le mariage devint impossible dans l'empire romain 218 Inconvénient d'épouser une femme inférieure 219 Inconvénient d'épouser une femme riche _ibid._ Bonheur du ménage pauvre 220 Ce qu'on perd en délaissant la fille pauvre 221 Utilité du mélange des races et des conditions _ibid._
CHAPITRE III.--_De l'association_ 224
Associations des pêcheurs normands _ibid._ Associations fromagères du Jura. _Note_ sur Fourier 225 Plus d'associations en France 227 Associations agricoles qui se dissolvent _ibid._ La France est-elle moins sociable? 229 La prétention à l'égalité a tué le patronage _ibid._ Le Français a beaucoup d'individualité 231 Il ne se contente pas d'une société négative, coopérative _ibid._ Il lui faut une société d'âmes 232 Nulle société d'âmes sans le sacrifice 233 _Note._ Corporations.--Organisation du travail.--Communisme _ibid._
CHAPITRE IV.--_La Patrie. Les nationalités vont-elles disparaître?_ 235
Les provincialités disparues au profit de la nationalité _ibid._ La nationalité va se fortifiant 236 Une âme de peuple a besoin d'un corps, d'un lieu 237 La Patrie lui est un moyen de réaliser sa nature 238 Nulle âme d'homme, nulle âme de peuple ne périra 240 Nulle nation ne périra _ibid._ Qu'adviendrait-il du monde si la France périssait? 242
CHAPITRE V.--_La France_ 244
Danger du cosmopolitisme, danger d'imiter _ibid._ Danger pour la France d'imiter l'Angleterre 246 L'Angleterre est riche 247 La France est pauvre, pourquoi? 248 Parce qu'elle a eu le génie du sacrifice 249
CHAPITRE VI.--_La France, supérieure comme dogme et comme légende.--La France est une religion_ 251
La papauté de la France _ibid._ Son principe plus humain, sa tradition plus suivie 252 La France est la fraternité vivante 253 Elle peut s'enseigner comme dogme et comme légende 255 Et fonder par l'enseignement la religion de la patrie _ibid._
CHAPITRE VII.--_La foi de la Révolution. Elle n'a pas gardé la foi jusqu'au bout, et n'a pas transmis son esprit par l'éducation_ 257
Écoles normales primaires, centrales. 1794 258 École normale 259 École polytechnique 260 L'École normale n'enseigne ni la France ni la Révolution 261 La Révolution non préparée dans l'éducation 262 Scolastique et rhétorique du terrorisme 263 La Convention perd la foi 264 Elle ne transmet pas le génie de la Révolution _ibid._ _Notes._ La France a été sauvée malgré la Terreur, non par elle _ibid._
CHAPITRE VIII.--_Nulle éducation sans la foi_ 266
La foi dans la patrie 267 Comment on peut recouvrer la foi 268 La jeunesse nous rendra la foi 269
CHAPITRE IX.--_Dieu en la patrie. La jeune patrie de l'avenir.--Le sacrifice_ 270
La mère révèle Dieu _ibid._ Le père révèle la patrie _ibid._ L'école comme patrie enfant 272 Une première école, commune à tous, où ils sentiraient la patrie comme providence 273 La patrie enseignée comme dogme et légende 276 Elle seule doit initier au monde 277 La politique identique à l'éducation 278 Nos enfants nous rendront la force du sacrifice 280 Du sacrifice et du salut 281
NOS FILS
INTRODUCTION.
De la situation 285 Le principe nouveau: L'action 286 Comment ce livre a été préparé _ibid._ Son actualité 287
LIVRE Ier.--DE L'ÉDUCATION AVANT LA NAISSANCE.
CHAPITRE Ier.--_L'homme naît-il innocent ou coupable?--Deux éducations opposées_ 299
S'il est coupable, il faut le _châtier_ 301 S'il est innocent, il faut le _développer_ 302
CHAPITRE II.--_Principe héroïque de l'éducation_ 308
Son idéal est l'_héroïsme créateur_ 309 De la nourriture morale de la mère pendant la grossesse 311
CHAPITRE III.--_Fluctuations religieuses.--La cloche.--Les mélancolies du passé_ 316
CHAPITRE IV.--_Fluctuations religieuses et morales.--Naissance_ 323
Les retours, les incertitudes 324 Mais l'enfant, de son innocence, illumine et purifie tout 329
LIVRE II.--DE L'ÉDUCATION DANS LA FAMILLE.
CHAPITRE Ier.--_L'unité des parents_ 331
Cette unité, physiquement fatale, assure la vie de l'enfant _ibid._ Prépare son unité morale 333