Part 34
Ce n'est pas le talent éclatant qui faisait cela. L'homme d'autorité était celui qui, outre le sérieux du caractère, avait deux qualités solides. Il était _efficace_ (mot excellent du Moyen-âge), riche en oeuvres et sobre en paroles, souvent très fort au métier spécial. Mais, à côté du métier et de l'oeuvre, il y avait en lui l'_homme_, l'homme de sens et de raison qui planait au-dessus, et jugeait largement (pour lui-même et les autres) en bien des choses qu'il n'avait pas apprises, qui n'étaient point de son métier.
Il était charpentier, je suppose. Et tel camarade le consultait, lui disait: «J'ai tel mal... Comment guérir?--Quand tu ne boiras plus.»
Il était avoué. Il voyait arriver le plaideur jaune, étique, d'âcre humeur militante, voulant se ruiner. Il refusait l'affaire, voyait que le procès n'était rien que sa bile, son foie, l'envoyait se guérir.
De même, un médecin (que j'ai connu) avait pour voisin un jeune charbonnier, fort malade. La charbonnière, jolie, un peu légère, pleurait. Le docteur, sèchement: «Mais c'est de vous qu'il meurt, coquette!» Elle pleura plus fort, mais changea. Il guérit.
Ainsi, on ne peut plus isoler le métier. La spécialité ne nous enferme plus. On sent mieux que tout tient à tout, et dessous on pénètre l'âme. L'homme moderne, qui a autorité, est pour ainsi dire prêtre au sens antique, et obligé de répondre à mille choses. Le sacerdoce primitif implique l'universalité. Au Moyen-âge, lorsque les grandes fêtes amenaient la foule au parvis, les malades entouraient le prêtre sur le seuil, le consultaient. Pour les procès, on entrait dans l'église, et le même homme, autour du bénitier, devenait arbitre, légiste, disait la coutume du lieu. Mais l'affaire est morale, un secret; entrez, déposez-le. Souvent la maladie ou le procès tenait à ce secret du coeur.
Ainsi, le prêtre alors était tout, suffisait à tout. Mais comment? Disons-le. À force d'ignorance. Aveugle qui menait des aveugles, juge aussi incertain qu'ignorant médecin, il jetait à la foule l'oracle du hasard. Aujourd'hui, bien autrement forts dans nos spécialités diverses, nous pouvons mieux aussi en saisir les rapports, l'ensemble même par un sens élevé, et souvent par le coeur, qui nous étend aussi l'esprit.
Le peuple sait cela d'instinct, et il s'adresse à celui où il sent la _sûreté morale_,--le _sens compréhensif_, libre de préjugé de caste et de métier,--enfin un _coeur vivant qui pénètre et devine_.
Quel que soit son métier, il a le sacerdoce. Sa maison, c'est l'église, et c'est là que l'on porte ses doutes ou ses secrets. Bien des choses que pour rien au monde on n'aurait dites au prêtre (au membre dangereux de ce corps écrasant), on les dit au vrai prêtre, l'homme vraiment désintéressé.
Le difficile, ainsi que je l'ai dit, c'est la contradiction qu'un tel homme souvent trouve parmi les siens, et les tiraillements qu'il aura dans son intérieur. Rarement ils comprennent l'abnégation, le sacrifice. Un médecin qui renvoie le malade, un avocat qui renvoie le client et prévient les procès, pour la famille, c'est chose dure. Aux débuts surtout, quels obstacles et quelles réclamations! Son père croit qu'il est fou. Sa mère souvent en pleure. Que sera-ce si elle s'appuie d'une personne bien chère, mais innocente, aveugle, ta jeune femme que tu viens d'épouser? Combien sera pénible ce combat du foyer! Elle est tout naturellement avec ta mère, dans les idées prudentes, timides même. Que devient-elle quand tu donnes un conseil courageux d'honnêteté à l'électeur flottant? ou quand tu prends la cause du pauvre homme contre une puissance? Ne dira-t-elle pas le mot d'anxiété qu'on lui souffle: «Ami! tu nous perds!»
Elle est jeune pourtant, et elle aime. Aux premiers temps surtout, elle donne prise. Son coeur n'est pas formé au beau, au saint, au grand. Il y suffit parfois d'une émotion noble qui tranche tout. Rousseau, dans un doute moral, fut fixé tout à coup, et sans raisonnement, par la sublime vue du pont du Gard. Souvent, il suffit d'avoir lu en famille _le Cid_ ou _Horace_ pour se trouver vaillant, pour que la femme dise: «Tu as raison, ami... Oui, sois grand! Garde ton coeur haut!»
À mesure que la vie avance, les choses changent peu à peu. On commence à le croire moins fou. Quand tout varie, et que lui seul il reste ce qu'il fut, on s'y fait; on prend même un certain respect pour lui.
Son père finit par dire: «C'est son tempérament. On n'y changera rien. Il restera un juste.»
Sa mère dit: «Quel dommage qu'il ne pratique pas! Sa vie enseignerait ce qu'il faut faire pour le salut.»
Et sa femme elle-même, témoin de toute chose, dans l'intime intérieur, le trouvant immuable, si ferme, mais si doux, ne regarde qu'en lui, y voit la loi vivante. Elle dit aux amies qui ne manquent jamais pour troubler le foyer: «Il est pour moi l'église. C'est ma religion.» Et à lui seul: «Je suis tout à toi!... Tu es fort!»
* * * * *
Quand un tel homme existe, son exemple, son influence, même indirecte, agit immensément, souvent en profondeur, avec une efficacité que les grands moyens collectifs ont infiniment moins. S'il est modeste et sage, ne se met pas trop en avant légèrement, d'autant plus chacun le regarde, le suit instinctivement[120].
[Note 120: Celui dont on croira et suivra les paroles, c'est celui dont la vie, dont l'exemple muet, sans parole, impose et influe. J'ai connu aux Ardennes un homme fort et rude, un rustre qu'admirait le pays. Ce qui avait d'abord frappé les paysans, c'est que ses taureaux (fort sauvages) avaient pour lui un respect visible, une sérieuse considération. Ils l'aimaient et ils le craignaient. Ses terres étaient les mieux cultivées. Il payait tout comptant et en espèces sonnantes. Sa parole était rare, mais on disait: «C'est sûr.» Sans vouloir ni chercher l'ascendant politique, il l'avait fort utilement. Ses opinions libres, sans qu'il les eût prêchées, avaient converti bien des gens. Une association réelle (sans formules expresses) s'était faite, contre la lourde autorité qui pèse tant à la frontière.
Si le médecin était riche, n'était pas obligé d'exiger un salaire, grande serait son influence. Il est moins que l'homme d'affaires mêlé aux intérêts, moins tenté de chercher le sien. Les mères qui par l'enfant dépendent de lui si souvent, le consulteraient en cent choses où l'expérience de la vie qu'il acquiert leur serait un guide excellent.
Le pharmacien qu'on consulte gratis a, dans beaucoup d'endroits, autant, plus d'importance que les médecins. Là il est l'oracle réel de la contrée. C'est un beau fait du temps que le progrès énorme et d'instruction et d'influence qu'on voit dans cette profession. L'ancien apothicaire, un peu ridicule, en eut peu. Mais venez vous asseoir, un jour de fête ou de marché, chez ce pharmacien de village. Vous serez frappé et ravi de voir tout ce qu'un homme peut faire de bien au pauvre peuple. Son conseil sage, utile (leurs maladies sont simples) est d'autant plus suivi qu'il est plus désintéressé. Deux sous d'herbes souvent, c'est toute la dépense. S'il est seul, la bonne femme qui est venue parler de son enfant, ne manque guère de parler d'autre chose. Moment précieux de confiance. On parle du fermage, on parle de l'impôt, de la misère qui fait les maladies. C'est là l'occasion où un homme de sens et de coeur peut tirer la pauvre créature du préjugé fatal qui fait le plus souvent le divorce intérieur, l'ennui, l'obstacle du mari. Celui-ci est moins serf du prêtre, et sans elle il aurait dans ses actes, ses votes, un peu plus de courage. C'est le salut pour eux si un conseiller sage fait comprendre à la femme qu'en appuyant l'Église elle appuie l'allié de l'Église, le système violent qui retient son fils à l'armée.]
L'action personnelle, la propagande orale qui se fait d'homme à homme par la conversation, est encore l'influence la plus sûre, la plus forte. Deux mots en tête-à-tête, dits par l'homme estimé, ont souvent un effet décisif et durable. Ni le sermon, ni le journal, ni le livre n'allaient directement à la situation, au tour d'esprit, au besoin actuel de l'individu. Il est surpris de voir que très précisément ces deux mots vont à lui, à lui et à nul autre. C'est là ce qui agit.
L'étincelle électrique, la communication du lumineux fluide fait ainsi son chemin. Elle a tous les effets de l'association expresse et formulée. L'assimilation d'intérêts, d'idées, de sentiments, doit d'ailleurs toujours précéder.
Le foyer primitif est toujours un coeur d'homme. De là procéderont la flamme et la lumière. Ce ne sont pas les mots, la formule verbale, le cadre artificiel qui feront l'association. Il y faut pour ciment de bonnes et de riches natures, vivantes, solides et généreuses.
C'est ce qu'il faut créer d'abord.
CHAPITRE IV
Avenir.--Littérature nouvelle.--Libres écoles.
Je n'ai promis que le présent, ce que l'on peut faire aujourd'hui, ou tout au plus demain. Vous voulez davantage? vous seriez curieux de ce que nous garde le temps futur? Rien de plus simple. D'innombrables utopistes sont prêts à vous le dire. Le métier de prophète n'est point du tout le mien. Il est, en vérité, trop aisé de prophétiser.
L'homme sérieux, le travailleur qui chaque jour se fait son avenir par le travail et l'effort personnel, s'attache aux choses très prochaines que créera son activité, qui dépendent de lui et de sa volonté. «À chaque jour sa peine», dit le proverbe. Vouloir, agir pour aujourd'hui, c'est le moyen d'agir d'une manière efficace. Voir trop loin, c'est souvent chose vaine et même dangereuse. Préoccupé de ces lointains mirages, on n'a pas forte prise sur ce qu'on tient, et parfois on le lâche. Même en le voyant bien, on ne distingue pas les obstacles intermédiaires qui nous séparent encore du but, les fossés à franchir avant d'y arriver[121].
[Note 121: Ceux qui se croient sûrs de voir au loin, ne disconviendront pas que pour atteindre ce lointain lumineux il nous faut d'abord traverser deux moments obscurs, deux crises, certainement salutaires, mais dont personne encore ne peut bien dire les caractères et la portée: 1º la centralisation brutale et mécanique (portée par nos tyrans à sa dernière tension), cette grande machine va casser. La vie renaîtra très féconde, engendrera l'ordre nouveau, un organisme vrai, la centralisation vivante que tout être animé se crée par l'accord de ses fonctions. Cela viendra certainement, mais à travers un monde trouble, que les pires influences de la localité pourront certainement exploiter; 2º dans l'industrie de même, dans la grande question du salaire, du travail (question chère et sacrée qui n'est pas moins au fond que celle du respect de la vie humaine), il y aura un passage obscur encore. Je ne m'en trouble pas outre mesure. Je me fie au bon sens des ouvriers, et vois avec plaisir que la forte majorité échappe au grand écueil (l'idée du bon tyran, protecteur des petits). Ils sentent aussi très bien qu'aujourd'hui, sur ces questions, c'est l'Europe qu'il faut regarder, tout le marché européen; que certaines conditions peuvent tuer telle industrie, ou la font fuir ailleurs (par exemple, les unis de la soie, qui ont passé en Suisse, etc.). J'ai l'espoir que cette grande révolution si juste s'accomplira par la discussion et le libre arbitrage.]
Donc ne prédisons rien de lointain avenir. Ne nous amusons pas aux fantasques portraits des paradis futurs. Regardons au plus près ce qu'il faut faire demain, ce que, dès aujourd'hui, nous pouvons faire nous-mêmes.
Le premier point dont on ne parle guère, qui presse, qui doit tout précéder, c'est la création d'une littérature toute nouvelle, et vraiment sociale, c'est-à-dire fort contraire à la littérature malsaine, romanesque et bouffie, morbide, qui a dominé jusqu'ici. Elle était impossible, tant que nous pataugions dans la situation que le 2 Décembre avait faite. Elle l'est moins aujourd'hui. Un courant d'idées net et fort, parti du 24 mai, a commencé certainement, qui déjà épure, éclaircit. J'ai vu avec bonheur, dès le lendemain, jaillir de tous côtés des talents ignorés, tous indépendants du passé, nullement dominés (comme nous autres le fûmes souvent) par les efforts de l'art qui faisaient tort à l'art. Plusieurs choses admirables ont paru, qu'on ne peut comparer qu'à Camille Desmoulins, supérieures à Courier, si laborieux, supérieures aux _Paroles d'un croyant_, qui ont le tort d'être un pastiche biblique, etc.
Ce n'est encore, je le sais bien, qu'une littérature de combat; c'est la joie de détruire, démolir le monde du Mal. Mais la jeune chaleur qui est dans tout cela s'étendra peu à peu et deviendra féconde, concevra le monde du Bien.
Oserai-je le dire? mais c'est ma vraie pensée,--tout livre est à refaire. Je ne veux pas dire que les nôtres doivent être absolument brûlés; mais, même en ce qu'ils ont de bon, ils manquent du fort caractère populaire que demande ce temps, et qui va signaler les oeuvres de ceux-ci. Ce que j'ai dit plus haut de la difficulté énorme de faire des livres pour le peuple se modifie beaucoup par nos circonstances présentes, par les milieux nouveaux où se trouvent nos successeurs. L'air était si épais que nous (les hommes de mon âge), dans nos essais, dans nos élans sincères, nous étions comme en un solide où chaque pas exige un effort. Ceux-ci ont le bonheur d'agir, écrire, parler, dans un air respirable, léger et volatilisé, où tout mouvement sera facile.
Peut-on dire qu'on n'ait fait rien encore jusqu'ici? Oh! on a fait beaucoup, en sens inverse, pour faire haïr l'instruction. Rien de plus rebutant, de plus nauséabond que les petits livres techniques ou fadement sentimentaux qu'on veut faire avaler au peuple. Il les vomit, il s'en détourne, et s'en va boire plutôt l'acre absinthe des romans corrosifs et des cours d'assises.
Cela changera-t-il? Oui, je n'en doute pas. Ces aliments de mort paraîtront dégoûtants dès que le peuple aura en abondance le cordial de vie. J'entends les livres sains, chaleureux, où il sentira l'âme amie, où il se trouvera lui-même en sa meilleure réalité; les livres où s'effacera la ligne déplorable qui sépare l'écrivain du peuple, où celui-ci dira en lisant: «C'est moi-même. Il me semble que je suis l'auteur.»
Qui fera ces livres? L'homme jeune, à ce premier élan de nature si facile. J'en vois de tels, très neufs, dans ces vifs esprits polémiques, sous forme militante pleins d'amour et de bienveillance. D'autres, ajournés jusqu'ici, ont, dans la seconde jeunesse, réservé, préparé des trésors de force organique. De ceux-ci, de ceux-là nous viendront des torrents de vie[122].
[Note 122: Quel rayon, quel réchauffement cette littérature porterait dans les lieux de mortel loisir, d'ennui et de tristesse, de longs jours, d'éternelles heures, la _Prison_, l'_Hôpital_! On fait si peu pour y vivifier, y ranimer les âmes! Ce ne sont pas des offices incompris, surannés, d'un autre âge, ce ne sont pas des sermons ennuyeux qui moraliseront le prisonnier. Par de belles lectures, par l'art (l'art attrayant), par le réveil du beau, on peut rendre des ailes à son âme abattue. J'ai vu dans nos prisons de petites bibliothèques, quelques livres excellents (l'_Histoire_ d'Henri Martin, Malte-Brun, la _Collection des Voyages_, etc.). Mais on en usait peu. Les lieux trop resserrés, le défaut d'air, de promenade, affadissent le coeur, ôtent toute activité d'esprit. La prison ne diffère que peu de l'hôpital.--Pour l'hôpital, je ne peux pas comprendre que nos médecins, si intelligents, ne voient pas que nombre de malades y meurent (à la lettre) d'ennui. L'ennui, et le retour que fait constamment sur son mal une âme inoccupée, doublent la maladie. Sauf les romans qui peuvent agiter trop, bien des livres soutiendraient, histoires, voyages, etc. La grande Commune de Paris (spécialement Chaumette), qui eut le peuple au coeur, un sentiment si vif du pauvre et des misères de l'homme eut l'idée excellente d'envoyer aux malades toutes les publications qui pouvaient les calmer, les rassurer sur les affaires du temps. Combien étaient malades de souci et d'inquiétude! Représentez-vous le pauvre homme, enfermé derrière ces grands murs, parmi les bruits d'une telle ville, dont il n'arrive à lui que de tristes échos, accablé des pensées d'un tel moment, ne sachant rien, seul, faible, avec sa défaillante vie. «Mais non, tu n'es pas seul, dit la _Patrie_, sa mère. Je te suis, et je pense à toi. Je t'envoie nos pensées communes. Pour médicaments et remèdes, reçois de moi les belles nouvelles de la France. L'individu faiblit en toi, mais ce n'est rien. Français tu ressuscites, tu es fort, tu es grand. Tu te croyais malade? Erreur. Tu es si bien portant que tu viens d'accabler la Vendée et l'Autriche, tu as vaincu deux fois (Wattignies et Granville). Tu ne peux plus mourir, car la France est guérie.»]
* * * * *
Le livre doit précéder l'école. Qu'est-ce que savoir lire? Rien du tout, si l'on n'a des livres à lire. Et j'entends des livres attachants, attrayants, qui fassent désirer la lecture.
Sous la Restauration, on essaya les écoles mutuelles. Et sous Louis-Philippe il y eut velléité d'organiser l'enseignement primaire. Beaucoup apprirent à lire, lesquels n'ont jamais lu. Pourquoi? Mon Dieu, faute de livres!
Il faut des livres pour l'enfant. Mais il est plus urgent peut-être encore qu'il y en ait pour celui qui l'instruit; qu'à côté de l'école préexiste la petite bibliothèque où le maître d'école aura son appui, son soutien, et puisera la vie chaque jour. Un enseignement tout oral, s'il était excellent, ne me déplairait pas. Les choses, avec un très bon maître, inspiré de bons livres, arriveraient vivantes à l'enfant et plus efficaces peut-être que par la voie du petit livre élémentaire.
La chose selon moi sacro-sainte, le lendemain du jour où la cruelle machine autoritaire se détendra, c'est la réparation due à son martyr, sa victime. Je soutiens que, de tous, celui qui a souffert le plus, c'est le maître d'école.
Dix mille, après le 2 Décembre, furent destitués du premier coup, et j'allais dire tués. Vraie Saint-Barthélemi de la faim. Ce furent les plus heureux. Comment dire les misères de ceux qu'on épargna, infortunés hilotes, devenus les valets (sonneurs, bedeaux, portiers), serfs tremblants du curé! Ce pauvre peuple (de. 70,000 hommes si méritants) lorsqu'il pourra parler, dira ce qu'il souffrit dans la captivité si dure dont jamais n'approchèrent celles d'Israël et de Juda.
Si malheureux, si humble, il a vaincu pourtant. Comment? En restant respectable. Il s'est montré, dans son abaissement et dans les tentations de la misère, très honnête, très pur, si vous le comparez aux Frères que chaque jour les tribunaux nous ont fait connaître si bien.
Le prêtre, _c'est la monarchie_. En 1850, il le dit clairement en appelant le 2 Décembre le messie militaire, l'épée. (Dupanloup, _Éducation_, Préface.)
Et vainqueur, que fit-il? Il brisa le maître d'école. Cela dit clairement le nom de celui-ci: il est la _République même_.
De la liberté sortiront des écoles tout indépendantes, qui, selon les contrées, les futures professions, etc., donneront un enseignement heureusement varié, moins uniforme que celui d'aujourd'hui. Les localités comprendront combien leur seront profitables les dépenses de l'école. Cela viendra. Mais aujourd'hui se fier au village pour nourrir le maître d'école, c'est sans nul doute le faire mourir de faim.
Affranchi, relevé, il va être l'organe nécessaire de l'idée nouvelle, très zélé (ayant tant souffert). C'est par lui que la France pourra parler à ses enfants.
Il faut largement l'adopter, lui dire: «Tu es le fils légitime de la République», assurer son foyer, faire pour lui ce qu'on fait en Hollande et en Angleterre, autant qu'on peut, le marier. Sa femme enseignera les filles.
Cela ne suffit pas. Il faut (et c'est l'essentiel) entrer plus qu'on n'a fait dans l'intelligence de son sort. Il faut être à la fois et plus humain, et plus sévère qu'on ne l'a été jusqu'ici.
Quel est son mal? Quelle est la cause du blasement et de l'énervation où il tombe souvent de bonne heure, et qui rendent son enseignement fade et sans efficacité? Ce mal, c'est la monotonie intolérable de sa vie. Le mariage déjà y mettra des diversions (non nuisibles, utiles). Mais ce qui très directement le tirera de ce marais, c'est d'exiger de lui certain progrès, certaine étude nouvelle, qui, dûment constatée, lui vaudront un avancement. Vous allez dire: «Cela le distraira, et il enseignera moins bien?» Tout au contraire. Si l'âme est en santé, si l'esprit est vivant, cette énergie salubre se sentira en tout, vivifiera l'école. Avec l'homme ennuyé elle s'ennuie, elle n'est que langueur, rien que torpeur et bâillement.
* * * * *
M. de Lamennais, qui, dans son dernier âge plus nerveux que jamais, trouvait souvent des mots vifs et forts, à pointes d'acier, m'en dit un, certain jour, qui m'entra dans l'esprit. On parlait du prêtre, du haut état de l'âme qu'il y faudrait et qui se soutient peu. «Oh! dit-il, être prêtre!... on le sera de temps en temps.»
Enseignement, c'est sacerdoce. L'enseignement, pour bien agir, avoir son efficacité, exige une verdeur, une vigueur qu'on n'a pas toujours. On peut se demander si c'est un métier d'être maître. Peut-on l'être toute la vie?
On a de grands moments où l'on est digne d'enseigner. Toute parole alors porte coup, est sentie et reste ineffaçable. Mais ces moments sont rares; ils ont peine à se soutenir. La détente vient, certaine lassitude. On se trouve au-dessous de soi.
L'enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de tous ou presque tous. Il n'est presque personne qui, à certains moments, parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme, n'enseigne à son insu et excellemment bien.
Deux âges y sont très propres. Aux grands enseignements civiques, qui doivent mettre au coeur la patrie et l'humanité, il faut le chaleureux jeune homme, dans la force entière d'un âge non encore entamé par la vie, d'un âge riche de passions, et trop heureux de s'épancher.
Mais souvent au retour l'homme qui a agi, souffert, l'homme mûr qui sera vieux demain, trouve un sérieux plaisir à transmettre aux jeunes le fruit de son expérience, mille notions positives qu'il a recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop à parler; le prolixe Nestor n'est point un idéal d'enseignement. Mais quelle merveille, quelle belle aventure c'eût été, si Ulysse, au retour, le sage et le héros, bienveillant, se fût enseigné lui-même à Télémaque, à tous, eût transmis ce riche trésor de faits, de découvertes, et surtout sa grande âme invincible et sa patience!
Dans une société supérieure à la nôtre, et telle qu'elle sera un jour, _l'enseignement intermittent_ sera, je n'en fais doute, un puissant moyen d'action. On saura profiter de ces puissances diverses, de l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de l'autre.
On ne sait point tirer parti de la jeunesse[123]. On ne remarque pas qu'aux vacances des hautes écoles, souvent dans l'intervalle, entre l'école et le métier, les jeunes coeurs bouillonnent, souffrent de l'inaction. Ils voudraient se répandre. Leur chaleur naturelle d'elle-même alors est éloquente. Moments fort dangereux qui seraient fort utiles. Le volcan embarrasse, parce qu'on ne sait qu'en faire. Au lieu des jeux cruels de la chasse, lançons le jeune homme dans la propagande civique, scientifique, l'enseignement des choses qu'il aime, et qui, nouvelles pour lui, ont toute la fraîcheur, le charme de la nouveauté.