Le Peuple / Nos Fils

Part 32

Chapter 323,760 wordsPublic domain

Sa mère est effrayée de le voir entouré du bizarre appareil de toutes les sciences et surtout (quelle horreur!) d'ossements... Hélas! il est perdu! comme le voilà _matérialiste_!... Mais c'est tout le contraire. Laissons les mots, cherchons les choses. Moi, je vois que l'esprit de vie en lui abonde, surabonde, tellement que tout autour de lui est vivifié, animé. Ces os ne sont pas des os; ils se mettent à parler. Cet herbier desséché pour lui est tout en fleur, et les simples y reprennent tous les parfums des Alpes. Si la pierre, si l'inorganique, si la mort, réchauffée de sa jeunesse ardente, se met à vivre et à penser, admirez avec joie, laissez vos _distinguo_, vos scolastiques, et taisez-vous.

Le matérialisme est un âge et de l'individu, et de l'esprit humain. Ces noms si vagues et si peu définis, la matière et l'esprit, alternent dans l'histoire des sciences, et nous donnent mille fausses lueurs. Laissez les philosophes y blêmir. Pour la vie, pour l'histoire où j'ai vécu passablement, j'y vois à chaque instant les choses retournées à l'envers, des matérialistes héroïques qui donnent leur vie pour une idée, et des spiritualistes qui vont prier Dieu chez Fanchon.

Il est fort secondaire que l'émancipateur immense, Diderot, se soit cru et nommé souvent matérialiste, s'il a pu mettre en tout, de sa brûlante vie, un souffle, une âme nouvelle. Je m'inquiète bien peu si cette flamme ailée, si légère, qu'on nomme Voltaire, qui spiritualisa tout le siècle, parfois doute de l'âme en la prouvant sans cesse, et dégageant en tous le sens vif de la liberté. C'est tout le mouvement et le _processus_ de ce siècle, son plus haut résultat, de dire: _la liberté est l'homme; l'homme est la liberté morale_, et rien de plus. Toutes les libertés (au fond il n'en est qu'une) jaillirent de là par la Révolution, et constituèrent pour l'avenir le solide édifice du Droit et de la Loi. Matériel ou non, mais anti-fataliste, ce siècle nous laissa la plus grande oeuvre de l'esprit.

* * * * *

Quoi de plus singulier, disons-le, de plus ridicule, que le désaccord, le duel des deux enseignements, des deux Écoles de Droit et de Médecine.

Allez en haut, devant le Panthéon. Entrez dans la première École. L'État y enseigne la loi, donc cette faculté qui peut obéir à la loi, _liberté morale_. Sans elle point de droit, point de responsabilité.

Allez en bas, à l'autre École. L'État enseigne justement le contraire. La mécanique humaine sert les fils, les ressorts de la fatalité. Ce moi, que je sentais comme un fait positif qui seul me met à même de connaître et juger tout le positif extérieur, ce moi est une illusion. Liberté, Loi ou Droit, vains mots. Donc défendre la Loi, la Liberté? sottise. Révolution? sottise. Plus de pénalité. Donc, respect au tyran. Telle est du fatalisme la conséquence rigoureuse.

Voilà les deux Écoles. Absurde discordance. Mais voici en pratique ce qui est plus absurde encore. C'est que la haute école, fondée toute sur la liberté, fournit encore en quantité des avocats sceptiques qui ne s'en soucient guère, vont plaider pour ou contre, et quantité de faibles et serviles fonctionnaires. Et l'école d'en bas, qui ne prêche que fatalité, quand le soir au café elle parle des affaires publiques, oublie entièrement son dogme fataliste, parle étourdiment d'être libre.

Fort noble inconséquence du futur médecin à vingt ans. Mais à vingt-six ou trente, il devient conséquent, très bon fataliste en pratique. Il respecte, il honore le fait uniquement, s'aplatit pour avoir une petite place, s'ouvrir un certain monde, certaine clientèle, devenir, s'il le peut, médecin d'un couvent. Sa mère l'admire alors, devient fière d'un si bon sujet.

Il est insensé, ridicule, funeste, que les deux Écoles s'ignorent à ce point l'une l'autre, que l'école d'en haut ignore le Fait et le réel vivant, que l'école d'en bas n'ait aucune notion du Droit.

Les deux étudiants semblent en vérité deux sauvages, l'un et l'autre abrutis de spécialité. Il y a ici une lacune énorme que je marquais ailleurs, l'absence d'une étude commune d'où divergent les deux Écoles.

Il y a certainement un intermédiaire à créer où elles trouvent leur concordance. Un cours doit exister où tous apprennent ce qui leur est commun, où le médecin voie ce qu'il doit connaître du droit, où le légiste voie ce qu'il doit apprendre du fait.

Je dis seulement _voie_. Il ne s'agit pas d'étude approfondie, mais de prévoir ce qui deviendra nécessaire, de connaître les voies et moyens par lesquels on pourra approfondir plus tard.

Le mot d'Auguste Comte, _sociologie_, me plaît assez pour ce cours intermédiaire. Je voudrais que,--donnant d'abord l'indispensable de la loi sociale, le droit et le devoir,--il enseignât aussi à chercher, à sonder le réel de la vie.

Partir d'en bas, montrer aux étudiants ce qui est nécessaire à l'un et à l'autre. _L'économie, surtout domestique_, individuelle, la vie et le ménage, alimentation, local, vêtement, etc. Avec une telle vie concordent telles _moeurs_ nationales. Desquelles moeurs résultent telles _lois_.

C'est là que l'étudiant de la Nature apprendra comme il fait et prépare le monde de la Loi. C'est là que le jeune légiste sentira que son code, ce livre qui semble si froid, est une concentration de vie.

On leur montre à l'un et à l'autre (par quelque longue chaîne sur un point important, suivi du fond des âges en ses variations), comment le temps, les moeurs, la vie, font et défont la loi, font, défont (même ce qui bien moins semble changeant) la médecine.

J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempéraments différents, et partant trois médecines.

L'histoire de l'alimentation, si nécessaire au médecin, existe dans les lois, et c'est par le légiste qu'il devrait la connaître. Les _Acta_ de Rymer, en me parlant sans cesse du commerce des laines et des cuirs, dès le commencement du quatorzième siècle, m'ont dit l'alimentation de l'Anglais.

L'aliment nous révèle en partie ce que sont les maladies régnantes. De là de curieux problèmes, où l'économie politique, le droit, la médecine, sont également intéressés. Criminalistes et médecins, tous doivent sérieusement peser ce qui sort de nos moeurs et du nouveau régime (viande, alcool et narcotisme).

Une question énorme aujourd'hui qui s'élève de même entre les deux études, et des lois, et de la Nature, c'est celle de l'_émigration_. Dans l'étouffement de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour créer de solides établissements. L'_homme peut-il vivre partout_? est-il vraiment le maître de ce globe? voilà le haut problème. Dans un très important article (_Dict. de Médecine_), le docteur Bertillon répond négativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conquêtes et guerres lointaines.

_Où peut-on émigrer avec chance de vivre et réussir?_ Quelles moeurs, quelle hygiène, quelles lois, conviennent aux colonies? c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre école doivent s'informer également.

CHAPITRE VI

L'Étudiant en Droit.

Je ne plains pas l'élève en médecine qui a toujours en main la nature, la réalité, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame (mort et vie, nouveauté éternelle). Je plains l'élève en droit, voué aux livres à perpétuité, muré dans un seul livre, si aride au premier coup d'oeil. Ce livre, oeuvre du temps, produit d'un long passé, n'est pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est très belle souvent dans sa simplicité. Mais cette noble et pure abstraction, par cela même, ne nous montre plus rien des précédents lointains, des causes et des révolutions morales d'où les lois procédèrent. C'est l'énigmatique beauté d'un de nos magasins actuels de produits chimiques, où tant de forces naturelles, de vies latentes à l'état de cristaux, élevés à la forme qu'on dirait supérieure, font par cela même oublier et la génération première (végétale, minérale) qui les prépara, et le travail chimique qui les a dégagées, mises à ce dernier résultat.

Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines poésies de la jurisprudence qui m'ont tant occupé, charmé (dans ma _Symbolique du droit_), semblent toutes vivantes, donnent partout les moeurs qui les ont faites. Entre ces éléments primitifs du vieux monde, et notre Code de 1800, que de révolutions, que de transformations, d'épurations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce travail chimique qui a porté tant de substances naturelles de l'état mixte de la vie à l'état pur de sel et de cristal (le quinquina à l'état de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route! Et ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels éléments supprimés au creuset représentaient l'écorce amère du végétal sauveur, nous parlaient de son sol, de son paysage natal.

Entre nos études classiques, toutes concrètes, et notre étude du Droit, tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de dix-huit ans, en pleine fleur de vie, et nourri de littérature, est jeté sans préparation, non pas au jeune Droit primitif, qui est encore une poésie, non à l'histoire intermédiaire de la génération du Droit, mais au Droit arrêté et fixe d'aujourd'hui, formulé en termes austères, précis, qui lui paraissent arides.

La France, au seizième siècle, a été pour l'Europe, on peut dire, l'oracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus hautes (de successions princières, etc.), venaient solliciter une consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le suivait. À Dôle où il devait rester un jour et faire une leçon, tout un peuple accourut, et, trouvant trop étroit le local où il devait parler, le démolit au moment même. Que signifie cette fureur, ce fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et fixée, cristal dur ou table d'airain, mais vivante, agissante, en voie de se créer, et dans _son devenir_ (pour dire à l'allemande). La comédie sublime de la Loi qui joue l'éternelle dans ce monde changeant, et qui (pour être juste, être vraiment la Loi) s'infuse incessamment l'esprit vivant des moeurs, voilà ce qui ravit dans son enseignement. C'était la grande crise, la transformation des Coutumes. En ce grand interprète de la Coutume, on sentit le génie futur qui les unirait toutes, et l'on adora la Patrie.

Ni le talent ni la science ne manquent à l'École actuelle. Mais ses éminents professeurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire est double, et mêlé de deux classes de jeunes gens. Tels étudient le Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre, l'étudient comme métier. Ceux-ci qui vont être demain avocats, avoués, dans le combat, la mêlée des affaires, doivent, pour cette lutte prochaine, être armés de toutes pièces, recevoir de leurs maîtres un enseignement fort technique, être avertis par eux d'un infini de cas spéciaux, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.

Tout cela fait l'ennui de l'autre classe qui cherchait le Droit pour lui-même et sans intérêt de métier.

J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la France, grand admirateur de nos lois, s'asseoir à quarante ans aux bancs de notre École, et forcé d'y apprendre ce qu'on dit pour les procureurs. Il est trop évident qu'il faudrait deux Écoles, au moins des cours distincts, les uns pour le métier, les autres pour l'étude générale dont tout citoyen a besoin, pour l'étude qui montre la loi dans son rapport avec les moeurs. Lente dans ses transformations, elle est pourtant l'image, fidèle avec le temps, de la société. Aujourd'hui, nos circonstances économiques, absolument nouvelles, puissamment, sourdement modifient la jurisprudence. On change sans paraître changer. Pour donner un exemple, si la Communauté prévaut en 1800, lorsque l'on fait le Code, c'est que la propriété en ce temps est plus stable. L'immense extension des valeurs mobilières, de la spéculation, et l'incertitude croissante ont rendu aujourd'hui faveur au Régime dotal.

Montrer toujours la loi dans le cadre des moeurs qui la firent et la modifient, c'est ce qui fait la fécondité de ces études. Pour le droit romain même, l'enseignement si érudit du seizième siècle, surchargé de littérature, avait ce grand mérite de ressusciter tout autour de ce droit la société d'où il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa richesse de génie, sa gravité, toutes ses nuances morales et une précision incomparable de langage. D'autres, plus mêlés à la vie, les L'Hospital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi à travers les moeurs, dans l'orageuse société des temps où ils vivaient, y mettant leur vie même, leurs martyres et leur noble coeur.

* * * * *

Le monde aujourd'hui et l'école sont bien plus séparés. L'étudiant sent peu que son livre, c'est la société codifiée. Il est aveugle à leurs rapports.

«Mais, monsieur, si mon fils met un pied dans la vie, adieu pour les livres à jamais.»

Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs; mais nullement par l'étude active qui lui rendrait sensible l'accord des moeurs et de la loi.

«La vie y suppléera. Demain, rentré chez lui, dans la province et le métier, bon gré mal gré, il y prendra une intelligence plus nette de la société. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune étude ne ferait aujourd'hui.»

Est-il sûr que la vie locale où vous le rappelez, supplée la vie centrale, qu'il y trouve la variété de faits, d'idées, l'extension d'esprit, que donne la grande ville?

L'étranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les jouissances pour en médire ensuite, affectent de n'y voir qu'un gouffre de dépenses, d'excès (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y font). Mais ceux qui y sont nés, ceux qui y ont trouvé tant de moyens de travail et d'études, un champ riche d'observations, savent que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un sens sûr, profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparaît comme un organisme où elle se révèle en tout son jeu divers, ses fonctions, contrastes, harmonies et transformations.

Pour qui plane au-dessus, et qui garde des ailes, rien n'est plus curieux. Quelles ailes? une passion? une idée? bref, certaine poésie intérieure. Cela permet de voir, observer tout d'en haut, sans trop descendre. Si pourtant le vol va trop haut, on n'observe plus rien. Un voyage en ballon fait peu connaître le pays.

L'obstacle est le vertige, la variété du spectacle qui semble plus complexe qu'il ne l'est en effet. Le novice n'y voit qu'un chaos. Il faut y être orienté[119].

[Note 119: Je dis orienté et renseigné; car, de soi-même, on ne s'y retrouverait guère. Pour sentir, pénétrer la vie dans son mouvement, il faudrait une expérience, une patience, une finesse que n'a pas le jeune homme. Là se présente une question: Qui l'y initiera, tout en le laissant libre et sans gêner son action? Trop vaste question pour la traiter ici. Quelques mots seulement, de mon observation personnelle, de ce que j'ai vu. Très rarement le père réussit à cela; il est ou occupé ou déjà endurci; il pèse trop, ou, s'il est trop facile, il perd en dignité et n'a pas d'action. Pour mille choses du monde, les femmes (mères, tantes, soeurs) valent mieux, voient et font voir tels points délicats, peu sensibles aux hommes. Parfois les soeurs aînées ont été admirables, ont fait des frères charmants (mais artistes indécis). L'Idéal ne serait-il pas la personne qui aime le plus, et se donne le plus, la mère? Il faut pourtant des dons bien rares et d'esprit de suite, et d'adresse, de douce austérité, le dirai-je? de fine tactique pour ne pas peser trop, ne pas envelopper jusqu'à l'étouffement par l'excès de la passion. Si elle a tout cela, c'est certainement avec elle qu'il verra bien et vite. Par elle il entrera dans l'intelligence rapide de toutes classes, surtout des classes pauvres. À l'humble foyer, il verra mille détails instructifs de misères, d'intérêts, d'affaires, qui lui rendront vivante son étude des lois. J'ai vu en ce genre des miracles. Sous cette incubation puissante d'une mère supérieure, il devenait tout à coup homme. Trop affiné peut-être? Trop parfait? C'est mon doute.--J'en ai un autre encore. Ce guide, si charmant, l'initie à la charité certainement; le mène-t-il à la fraternité? chez la femme, c'est chose rare. Et pourtant le sens fraternel est le vrai rameau d'or qui éclaire et conduit à travers les forêts humaines.]

J'en ai vu et beaucoup, qui, au bout de dix ans passés ici, et davantage, rentraient dans leur pays sans rien connaître de Paris. Cent choses en cette immense ville lui sont communes avec bien d'autres capitales, et ne sont nullement propres à celle-ci, nullement caractéristiques du vrai Paris. Ce sont surtout ces choses, au fond non parisiennes, que regarde surtout l'étranger, le provincial. Et l'étudiant, s'il faut le dire, presque toujours reste en ce sens l'étranger. Avec des camarades, qui sont juste à son point, ne connaissent pas mieux le terrain, il croit faire des voyages infinis, des courses en tout sens, et vaguer à plaisir. Point du tout. Il se trouve au total qu'en dix années il a tourné dans un très petit cercle peu varié: cours, examens, cafés, spectacles, bals, menus plaisirs vulgaires où tout ressemble à tout. Rien qui l'ait averti de cet énorme monde d'activité diverse. Il a vécu à côté de Paris.

Un juif que je connais, très réfléchi, qui voyage sans cesse, me disait l'autre jour: «La terre n'est rien. Le voyage le plus grand qu'on puisse faire, est de la Bastille à la Madeleine.» Voyage étonnamment et prodigieusement instructif pour celui qui saurait, comme lui, dans le détail, l'origine, la fabrication de tant de choses ingénieuses, si artistement exhibées, les qualités diverses, les prix toujours changeants. Premier monde inconnu.

Pourquoi ces changements? Pour mille causes industrielles et sociales, salaires qui montent et baissent... Ah! ici nous touchons l'existence elle-même! Autre monde bien plus inconnu.

Dans la balance très précise des prix de toutes choses qu'il avait dans l'esprit, cet homme intelligent savait parfaitement pour combien y était le travail, le besoin, la misère, les vicissitudes des conditions laborieuses, la nourriture et le loyer, etc. Échelle variable qui, selon les degrés, augmente ou diminue, éteint la vie humaine.

Mais sondons cet abîme. Laissons les boulevards, et prenons la ville en largeur dans l'épaisseur énorme du quartier fabricant, Saint-Denis, Saint-Martin, le Temple et le Vieux Temple. Voilà l'un des creusets les plus grands du travail humain, le plus mobile aussi. L'immensité de Londres, ni la puissance mécanique de toutes les villes industrielles, n'offrent rien de pareil. Elles ont toutes des séries de travail très long et qui changent fort peu. Ici le mouvement infini d'arts et de procédés changeants a exigé, formé la main la plus flexible, d'une élasticité créatrice qui se fait à tout. Race à part et unique. Mais comment se fait cette race? c'est le mystère du lieu. Cela est tellement local qu'à deux lieues de Paris on ne peut rien de tel. À plus forte raison, l'ouvrier transporté à Londres, à Berlin, ne pourra plus rien.

Toucher à ce foyer unique, irréparable, c'était la chose hardie, sauvage, qu'une administration tout à fait étrangère pouvait seule hasarder. Raser nos monuments, effacer nos souvenirs, ce fut dur et cruel. Mais pour nous, Parisiens, il est plus dur encore qu'en attaquant, rasant ce centre de Paris, on ait touché à la race elle-même.

Arrive ici, jeune homme. As-tu un coeur encore? Et tes veillées du bal, énervantes, qui donnent un lendemain si fade, te laissent-elles des yeux, un esprit pour comprendre? Eh bien, regarde, vois la réalité. Hier soir, tu bâillais au drame. Voici des drames autrement saisissants.

Tu t'ennuies sur la Loi, et tu la trouves aride, froide, abstraite, insipide. Regarde ses effets. Tu vas voir à quel point elle est bienfaisante ou terrible, contient la vie, contient la mort.

De ce Code une ligne (sur l'expropriation) a détruit le Paris central et tous ses logis à bas prix. Quatre cent mille personnes n'ont point de domicile fixe, sont errantes dans la banlieue.

Voilà pourquoi tu as vu quelquefois, avant l'aube, quand tu reviens du bal à cinq heures du matin, des fantômes, des visages pâles, qui allaient à grands pas rejoindre l'atelier. La journée est ainsi doublée par la fatigue. Et ces doigts fatigués que feront-ils de nos arts délicats que seuls ils fournissent à l'Europe?

Une alimentation supérieure serait nécessaire. Mais le loyer, énorme et absorbant, affaiblit l'alimentation.

Pour détruire et bâtir, l'octroi toujours croissant rend l'aliment plus cher, donne une énorme prime aux falsifications. Le vin, bien d'autres choses n'entrent guère à Paris, et cent drogues y suppléent. Nous vivons de poisons, menons la vie de Mithridate.

Les lois municipales, et les lois financières, en vois-tu la portée?

Mon coeur regorge ici. Je ne t'en dis pas plus. Sous la loi désormais tu sentiras la vie.

LIVRE V

L'ÉDUCATION CONTINUE TOUTE LA VIE.--DE QUELQUES QUESTIONS D'AVENIR.

CHAPITRE PREMIER

Le progrès du métier.

Ce livre n'est-il pas fini? on peut le croire. Le patient jeune homme qui m'écoutait encore va me remercier. N'est-il pas quitte du dernier examen, avocat, médecin, industriel? N'entre-t-il pas dans sa carrière? La famille assemblée, qui reçoit ce docteur, voyant son assurance, ne doute pas qu'elle n'ait enfin atteint le but, poursuivi si longtemps au prix de tant de sacrifices. Sa mère l'admire, l'écoute, ravie, et croit sans peine qu'il sait tout, peut tout.

Lui qui revient du centre (quelque sage qu'il soit), regarde un peu de haut son lieu natal. Riche de l'enseignement général des hautes écoles, de formes et de formules généralisatrices, il plane, s'étonne même de sa facilité. Des obstacles infinis qu'il va rencontrer tout à l'heure, il ne se doute guère. Il croirait volontiers que l'émancipation politique (imminente) va tout aplanir devant nous. L'effet en sera grand, sans doute; la lourde machine qui pèse par en haut, s'allégeant et se relâchant, le mouvement vital va renaître, on le sent. Mais sachons bien aussi que cette vie nouvelle, délivrée d'un obstacle, crée des conditions graves, sévères, que l'on attend peu.

Elle est fort exigeante cette vie libre et forte, où vous allez demain vous gouverner vous-mêmes. Elle commande deux choses:

Que l'individu, attentif, veillant sur lui, _donne au complet sa force_, dégage et tourne au bien toutes ses énergies intérieures.

Deuxièmement, que, malgré cette tension individuelle, qui fortifie, augmente la personnalité, _il reste associable_, s'accommode et se prête aux sacrifices qu'implique toute association. Ne vous y trompez pas: plus vous desserrez la brutale machine politique, plus l'association vous devient nécessaire.

Donc, deux choses difficiles à concilier. _Être soi_ au plus haut degré, ne pas descendre, comme font la plupart, au contraire, monter. Mais, dans cet élan ascendant, _vouloir monter ensemble_, harmoniser l'effort personnel à l'effort de tous.

Hautes vertus civiques, qui exigent un travail intérieur et constant, certaine éducation de soi sur soi qui dure toute la vie.

J'ai beau faire. Mon livre m'entraîne. Il ne peut s'arrêter ici, il ne peut abandonner l'homme à l'heure la plus grave peut-être.

* * * * *

La règle capitale de cette éducation, la maxime qui la contient toute, est celle-ci:

«_On ne reste jamais au même état. Qui ne monte pas, baisse. Et qui n'augmente pas, diminue._»

C'est le point: _Il faut augmenter._