Part 30
Si vivantes elles furent que, tant de siècles après, qui les touche, y prend quelque chose de la puissante vie qui y reste toujours. J'ai vu enfant le temps le plus mort, le plus vide qui fut jamais, éteint pour la pensée, temps de destruction qui promena la mort sur l'Europe, et dont l'oeuvre expressive a été le poème du _Dernier homme_. En dix années, dix-sept cent mille Français périrent (1804-1814), d'après le chiffre officiel. Combien plus d'hommes d'autres nations! Au foyer, faim et froid. Sur la tête un dôme de plomb. Voilà mon souvenir d'enfance. Les mystiques (l'_Imitatio_ que je touchai) n'y ajoutaient que trop. Leurs consolations énervantes me mettaient sur la pente des résignations molles, m'enfonçaient doucement dans un marais profond. L'Antiquité, au contraire, et ses langues, ses littératures, son histoire, me refirent le coeur haut, pour mépriser la mort, dernière, misérable ressource, et dominer la vie par l'action. J'eus à seize ans mon moment stoïcien (j'en ai dit un mot dans _le Peuple_).
Depuis, la rêverie, les livres de Rousseau et d'autres qu'on lit à cet âge, eurent l'effet ordinaire de langueur énervante. L'Antiquité me releva encore par les jurisconsultes, la sagesse italique, le génie de l'histoire et l'éclair fécond de Vico.
Tels sont les hauts, les bas, par lesquels passe la jeunesse, un jour tendre, et un jour stoïque. Mais ce qui me soutint même en mes faibles jours, c'est qu'ayant vécu dans ce monde fort, j'eus peu le narcotisme, les mollesses d'esprit qui détrempent aujourd'hui. Je fus préservé du roman.
Le fin acier du grec me rendait difficile, et la gravité du latin, son ampleur, me donnaient la nausée du mesquin et du bas. Même en ce qui pourrait troubler un jeune coeur, aux chants passionnés, certaine noblesse relève tout, et j'y trouve parfois, dans Catulle et Virgile, l'homoeopathie de la passion.
La leur est puissante, mais forte, point du tout énervante. Elle aide à tromper la jeunesse, à éluder la tyrannie de l'âge. La brûlante _Ariane_ de Catulle, à certains jours de fête, ferme l'oreille aux bruits, aux séduisants appels des réalités inférieures. On a lu; le soir vient, et la fête est passée. Un peu triste peut-être, mais fière, heureuse au fond de se sentir entière au travail de demain, la jeune âme s'endort en quelque chant sacré de l'héroïsme ou de la muse.
J'ai trouvé à tout âge un grand soutien à posséder (disponible toujours) ce puissant cordial. Il n'est pas seulement dans les oeuvres sublimes, primitives, Eschyle ou Homère. Même dans l'art proprement dit, aux siècles littéraires, la noblesse et la grâce suffisent pour nous remonter dans une autre sphère morale. Un illustre savant du seizième siècle, qui sut l'Antiquité comme elle se savait elle-même, dit son impression d'un chant du pur esprit: «L'Empire de Charles-Quint fait pitié à celui qui a senti le chant d'_Horace à Melpomène_.»
CHAPITRE II
Réformes de l'Université.
L'enseignement de l'Université n'est pas, comme celui du clergé, discordant et contradictoire, moitié païen, moitié chrétien. Il procède d'un même esprit. Mais dans la forme il est peu lié et incohérent. Chaque branche d'études semble un objet à part, et n'est pas raccordé dans une harmonique unité.
Il faut considérer que, malgré son antique nom, cette fille de Charlemagne, cette fille de Philippe-Auguste, est véritablement très jeune. Telle que nous la voyons, elle ne date que d'un demi-siècle. Elle naît réellement au retour de la paix. Jusqu'en 1815, son maigre enseignement fut uniquement celui des langues classiques, et qu'on approfondissait peu. À la paix seulement, lorsqu'on put enfin se reconnaître, toute la science y entra tout à coup. Énorme invasion. Un jour l'histoire commence, un autre les études physiques, et mille choses presque en même temps. Tout cela de façon inégale et désordonnée, sans aucun souci de l'ensemble.
Chaque nouvel objet d'étude qui arrivait se faisait grande place, s'établissait en maître. Le zèle ardent des nouveaux professeurs, leur dévouement passionné, étendait sans mesure la part de leur enseignement. Exagération très utile, je pense, dans le premier moment, pour fonder fortement et sans retour ce que nos adversaires critiquaient, attaquaient et auraient voulu supprimer (l'histoire surtout). Parmi ces fondateurs nommons le savant, l'acharné, l'infatigable M. Poirson, qui fit nombre de fanatiques de ce nouvel enseignement.
Aujourd'hui, il convient de regarder l'ensemble, d'harmoniser mieux les études et d'en faire un tout organique. Chacune se simplifiera, s'associera aux autres. Toutes ensemble pourront concorder.
Autrefois, la lecture s'enseignait fort péniblement, lettre par lettre; autrefois, le dessin s'enseignait par détails isolés, ennuyeux, qui rebutaient, décourageaient l'élève; on dessinait un an la bouche, un an le nez. On donne aujourd'hui des ensembles, et le sens de la vie éveillé chez l'élève le soutient, hâte ses progrès.
L'analyse, le détail abstrait, vont bien aux esprits mûrs, mais aux jeunes esprits il faut offrir des masses, des ensembles, le concret plutôt que l'abstrait. Je voudrais qu'à l'école _le dessin_ des objets vivants précédât le dessin des lettres, _l'écriture_. Dans les figures d'animaux, végétaux, l'enfant aurait d'avance plusieurs figures de lettres. _L'écriture précéderait la lecture_, bien plus difficile. Les cartes en relief, moulées par les élèves, précéderaient les cartes planes dessinées sur papier, et la géographie, un peu géologique, une _histoire de la terre_, amènerait à _l'histoire humaine_.
Histoire, langue, art, trois choses qui pour chaque nation doivent être présentées d'ensemble et non isolément. Pour les jeunes enfants qui commencent, j'aimerais qu'un même maître leur enseignât la Grèce, par exemple, en toutes ses manifestations, en tout ce qui fit son génie.
D'abord, à la façon de Pestalozzi, ils feraient une Grèce de terre ou de sable, un relief grossier du pays; puis une Grèce plus détaillée sur papier qu'ils aimeraient à colorier. Puis, sur ce sol, on ferait agir l'homme, la Grèce en ses grands traits historiques, victoires sur l'Asie, duel de Sparte et d'Athènes, conquêtes d'Alexandre. Mais quelle langue parlaient ces héros? La plus claire, la plus lumineuse qu'aucun peuple ait parlée. On en donnerait quelque chose, des mots (et fort peu de grammaire; il est stupide de commencer par là)[116].
[Note 116: Si l'on donne un peu de grammaire, il faut que ce soit uniquement comme secours et simplification pour le devoir du jour. Et cela dicté et écrit, non pris dans un gros livre qui éblouit, embrouille, décourage d'avance, rien qu'à le regarder, par la complexité, l'immensité obscure d'un grimoire incompréhensible.--Ce n'est pas que ces pauvres petits, si on les attache à ce livre, n'y pénètrent, ne soient même très propres à cette étude (je tiens cela d'un maître de grand mérite, M. B...). Dans l'âge singulièrement lucide et pur qui sépare les deux âges troubles (de l'époque lactée et de la puberté), les enfants de huit à treize ans ont une aptitude singulière pour saisir les choses subtiles. Mais cela fait trembler. Qui use de cette précocité, risque de les sécher, de les faire pour toujours délicats, faibles, arides (disons, d'un mot, _fruits secs_). Il faut tout au contraire leur donner des choses grossières, épaisses, saisissables et palpables, qui nourrissent sans trop affiner.]
L'art grec est une langue encore. J'aimerais fort que le même maître pût leur faire dessiner ces merveilles de sculpture et d'architecture (l'Hercule, par exemple, le Temple de Thésée), marquer combien cet art s'accorde à cette langue fine et forte, à cette histoire, à cette terre si ingénieusement découpée qu'elle semble elle-même un objet d'art.
Qu'un même homme ébauchât la Grèce aux quatre points de vue, cela serait beaucoup. Et la forte harmonie de cet enseignement étant assurée, des maîtres spéciaux les approfondiraient tous les quatre.
Je les voudrais d'accord, ces maîtres, sachant chaque semaine où en sont leurs collègues, se voyant, s'entendant entre eux. Il est déplorable aujourd'hui de voir la langue grecque enseignée sans nul rapport à l'histoire grecque. Les professeurs n'ont nulle connaissance de ce que leurs collègues font avec les mêmes enfants; ils ne se connaissent même pas.
«Mais cet enseignement harmonique d'une même chose, d'une âme de peuple, s'il est si fort, ne risquera-t-il pas d'influer trop, de faire de petits Grecs, de serviles imitateurs?»
L'objection serait grave, si l'on donnait un peuple seul, ou deux, comme on fait aujourd'hui, deux langues, la grecque et la romaine. Mais dans l'enseignement nouveau que tout prépare, on verra mieux, et pour la langue et pour l'histoire, la place que ces peuples occupèrent dans le grand ensemble, leur rapport aux sociétés qui ont précédé ou suivi.
Sans faire nos élèves indianistes, on pourra par des synglosses élémentaires, leur donner le plaisir de descendre le fleuve des langues et des nations. De minimes changements, souvent d'une ou deux lettres, font couler certain mot, _père_ ou _mère_ par exemple, du sanscrit au grec, au latin, au français.
Le courant historique, le courant linguistique, vont ensemble naturellement. L'enfant voit que la Grèce et Rome ne sont point des miracles, mais des parties d'un tout immense. Trois points les signalent, il est vrai: leur puissant équilibre, leur très fine culture, leur élan héroïque. Mais cela n'empêche pas que ces deux grandes nations ne puissent être inférieures par tel côté à d'autres. La Grèce, par exemple, toute urbaine et artiste, a fait la guerre à la nature, l'a appauvrie; la Perse au contraire fécondée. L'héroïsme agricole de celle-ci évoquant les sources, les arbres, fit de son vaste empire le jardin de l'Asie.
* * * * *
Ce que je viens de dire se résume en un mot: _recomposer l'enseignement_, l'harmoniser, enseigner par masses et grands ensembles, des ensembles vivants.
Et ce que je vais dire se résume en un mot: _recomposer l'homme_ même, ne plus le mutiler en exagérant telle partie, telle faculté, et supprimant les autres; ne pas détruire en lui les facultés actives, ramener dans la classe la vie et le mouvement.
Pestalozzi, à Stanz et à Berthoud, n'enseignait que debout et tenait debout les élèves. C'est à Yverdon seulement et dans la décadence de l'Institut qu'on les laissa s'asseoir.
Nos classes actuelles offrent un tableau tout contraire. On dirait des assemblées de petits paralytiques, de culs-de-jatte, de vieux petits scribes. J'y crois voir le concile des grenouilles que peint un monument indien (Voy. Max Müller), qui servilement, d'après le maître, répètent un coax! coax! éternel.
Ne pourrait-on alterner dans l'étude, tantôt debout, tantôt assis, user des tables hautes, écrire moins sur cahiers, et davantage sur l'ardoise?
«Mais tout cela rend l'ordre difficile, le rend même impossible en des classes nombreuses.»
Oui, c'est là le grand mal, la classe est trop nombreuse. Dès lors la discipline est le point capital, l'enseignement le point secondaire. Le professeur est accablé, écrasé d'une surveillance si difficile. Elle n'est efficace que par une sévérité excessive qui cloue l'enfant sur une place; mais plus il est ainsi fixé et immobile, plus grande est son inquiétude, son agitation intérieure et son besoin du mouvement.
On a brusquement délaissé, après quelques essais insuffisants, la seule forme d'enseignement qui permît le mouvement, rendît l'enfant actif, l'_Enseignement mutuel_, qui, vers 1820, avait eu pourtant d'heureux fruits. Il avait le tort grave de donner à l'élève un esprit moins timide, plus libre, une plus vive et rapide initiative, le tort de faire des hommes. L'enseignement _autoritaire_ où le seul maître est tout, a été rétabli dès la Restauration. En 1834, les résumés qu'on fit de la grande enquête d'alors, montrent déjà certaine préférence pour les écoles _les plus autoritaires_, les écoles ecclésiastiques, les écoles du respect servile, qui, au règne suivant, devaient tout envahir.
Un peuple calme et sage, de très grand sens pratique, la Hollande, a donné un exemple, déjà suivi de l'Angleterre. C'est d'employer, non pas des moniteurs quelconques, comme dans l'ancienne École mutuelle un peu trouble et un peu bruyante, mais quelques moniteurs choisis avec grand soin dans les plus sérieux élèves, et dans ceux qui se destinent à l'enseignement. Cela a réussi admirablement bien. Que ne l'essayons-nous aux écoles, aux collèges, dans les classes surtout trop nombreuses?
Les Hollandais et les Anglais les payent. Mais les nôtres, de nature plus expansive, payeraient plutôt, s'il le fallait, eux-mêmes pour qu'on leur permît d'enseigner. Le premier besoin du jeune âge, c'est l'activité, l'épanchement. Le supplice des classes dans l'enseignement actuel, c'est la passivité, l'inertie, le silence auxquels est condamné l'enfant. _Recevoir toujours sans donner jamais!_ mais c'est le contraire de la vie. Son cours alterne ces deux choses; avidement elle reçoit, mais n'est pas moins heureuse de s'épandre et donner.
N'en déplaise aux maîtres, je dis que ce jeune maître improvisé, tout neuf et non blasé, enseignera bien mieux. Mille choses, lourdes et peu amusantes dans une grave bouche officielle, saisiront cent fois plus dans la vivacité charmante d'un enfant qui en cueillit hier la prime-fleur, et les redit avec l'amour, la grâce de la première révélation.
* * * * *
D'heureux signes se montrent. L'enfant sera moins malheureux. _Des collèges à la campagne_ (comme Sainte-Barbe en a donné le premier exemple à Fontenay), c'est une heureuse innovation. Je ne voudrais conserver dans les villes que quelques externats indispensables aux citadins.
_Les vacances au bord de la mer._ Autre innovation très heureuse du ministre pour ceux qui n'ont pas de parents ici.
Je voudrais que, dès le collège, on commençât les promenades géologiques et botaniques qu'aura plus tard l'étudiant.
La gymnastique a peu d'attrait pour nos élèves. Notre jeune Français a besoin qu'on lui montre un résultat immédiat. Il demande toujours «à quoi bon?» Tout ce qu'on lui dit de la force, de la santé, qui peut en résulter est lointain, ne le touche guère. La gymnastique a pu ravir les Grecs dont la vie était toute en spectacles et en fêtes, en combats animés d'une concurrence infinie. Elle a pu charmer l'Allemagne quand le patriote Jahn l'enseigna comme force, comme élément de résistance et de victoire future sur l'oppresseur du monde. Ici, elle est très froide, n'intéresse nullement l'élève. Il ne sent pas le but. Le bonheur, c'est d'agir pour un but bien compris, d'agir pour l'oeuvre utile qui promet, qui amuse, qui flatte et soutient l'énergie, qui paye enfin son producteur.
L'école industrielle et l'école universitaire semblent barbares toutes deux en des sens opposés. Elles sont incomplètes. Elles gagneraient fort à prendre un peu l'une de l'autre, celle-là en culture élevée et celle-ci en action.
Je vais faire un vain rêve. Mais combien j'aimerais à voir nos mous collégiens visiter les mâles écoles d'industrie ou d'agriculture, y prendre certaines notions indispensables à tous, prendre surtout l'impression du travail efficace, fatigant, sérieux!
«Mais ils n'ont pas le temps!» Je le nie. Je n'ai point l'avare superstition du temps. Je dis avec Coménius: «En travaillant moins d'heures, on apprend davantage.» C'est ce que j'ai montré plus haut par l'enquête de M. Chadwick.
CHAPITRE III
École industrielle.
Hors des cadres étouffants de l'État, de l'Église, qui si longtemps ont comprimé la France, son génie spontané a des éruptions remarquables d'art et d'industrie.
Vers 1750, tous les arts de l'ameublement s'élancèrent à la fois. La France par eux conquit l'Europe. L'ouvrier se meubla lui-même, et la fabrication du meuble à bon marché créa le faubourg Saint-Antoine.
Après 1815, ou plutôt 1818, lorsque les alliés partirent, la maison dévastée se refit. Draps, rideaux, habits, furent achetés. C'est le grand essor des tissus.
Le colossal ouvrage de nos chemins de fer fut celui de la mécanique et des grandes usines qui en firent le matériel. Labeur de trente années, moins actif aujourd'hui.
De ces trois mouvements, trois peuples sont sortis, et de tout leur ensemble une France d'esprit nouveau, un peu moins aplati que celui des fonctionnaires. Depuis vingt ans surtout l'excès de la compression a fait de plus en plus rechercher les carrières du travail indépendant. Outre l'ouvrier seul ou petit fabricant (qui par exemple fait l'article de Paris), les administrations industrielles offrent une liberté relative. Leurs ingénieurs sont souvent de très libres penseurs, qui ne demandent à l'homme que le travail légitime, point de complaisance hypocrite. Quoi qu'il y ait à dire contre les compagnies, elles ont certainement un mérite, de n'être pas, comme l'État, en connivence avec le prêtre, de ne pas acheter son aide électorale en tyrannisant l'employé, de ne pas prêter au clergé main-forte contre la conscience.
En rapprochant les chiffres que donne M. Wolowski pour certaines professions (employés des chemins de fer, mécaniciens, contre-maîtres, ouvriers supérieurs du bâtiment, etc.), je trouve au minimum une France nouvelle d'un demi-million d'hommes qui peut plus librement penser et lire un peu. Même ceux qui travaillent des bras et sont proprement ouvriers, aidés maintenant par la machine, rentrent moins fatigués le soir, prennent un livre, tout au moins un journal. On imprime et on lit dix fois plus qu'en 1830, trois ou quatre fois plus qu'en 1848.
La supériorité de la France nouvelle, industrieuse, active, c'est de mêler un peu la pensée et l'action, la culture et le mouvement. L'homme y est moins durement spécialisé que dans la société antérieure. Des classes excellentes ont surgi (en tête nos ingénieurs), qui mêlent heureusement les deux vies. Hommes véritablement complets, et, pour le mieux dire encore, _hommes_.
* * * * *
Grâce à Dieu, des carrières actives, de libres débouchés, s'ouvrent à côté des vieilles voies. La bureaucratie griffonnante, le malheureux destin d'êtres anti-naturels qu'on nourrit d'encre et de papier, ne sera plus la seule vie qu'on propose à l'enfant des classes cultivées. Il lui sera permis d'être homme, d'agir et de créer, de se créer lui-même en agissant sans cesse et dans l'art et dans la nature.
Saluons ici l'oeuvre vivace et spontanée du vigoureux bon sens français. Je parle de l'_École centrale_. Notre École polytechnique, après le jeune élan pratique qu'elle prit de la Révolution, s'était envolée dans l'algèbre, tendait à devenir l'aristocratie du calcul. C'est alors que des hommes positifs, attachés aux réalités d'un humble et fort enseignement (un ingénieur, un chimiste, un professeur) prirent la place que la haute École avait laissée, et firent la leur, très près du type originaire de 94 qui avait été si fécond.
Institut très français. La France plus qu'aucune nation avait senti la solidarité des sciences. De la nouvelle École ressortit une chose nouvelle, ignorée de l'Europe, la _solidarité des arts_. On croyait jusque-là que notre esprit rapide, qui lie, généralise des choses très diverses, était un don brillant, puissant aux théories, nul en application. Et l'on aperçut tout à coup qu'en cent choses c'est la voie pratique. Nombre d'hommes sortis de la nouvelle École, de ce rayonnement des arts, réussirent en dehors du métier qu'ils avaient cherché, et fort aisément appliquèrent leurs aptitudes flexibles à des matières toutes nouvelles. J'y vois un serrurier devenu tout à coup un excellent ingénieur, qui de plus est encore un habile manufacturier. J'y vois un constructeur de machines à vapeur, qui, maintenant chimiste, est directeur d'une verrerie, etc.
L'Anglais a une éducation excessivement spéciale, et il est presque toujours enfermé étroitement dans cette spécialité. Il est fort dans un seul métier, ce qui n'est guère commode pour le besoin colonial. Dans tout établissement nouveau, dans telle situation lointaine et isolée, il faut plusieurs Anglais de métiers différents, tandis qu'un seul Français suffit.
Admirable flexibilité qui doit faire rechercher partout l'industriel français, qui semble lui ouvrir le monde, rendre l'émigration facile, si la vie devenait ici trop chère, difficile, impossible. Le liant, l'esprit sympathique des nôtres semblent les appeler, bien plus que l'Anglais taciturne, à parcourir, civiliser la terre. La rare solidité physique de nos hommes du Midi (Provençaux et Pyrénéens, etc.), la force sèche qu'ils ont, les soutient contre les climats dangereux beaucoup mieux que les peuples du Nord, sanguins ou lymphatiques, prenables aux maladies. Aux Indes, quand nous y primions, nous avions un rare avantage (que n'ont point du tout les Anglais), d'y vivre et d'y durer. Tous nos précédents historiques montrent combien le Français d'alors était voyageur. Sur un _oui_, sur un _non_, on prenait son chapeau, on partait «pour les îles» (c'était le mot du temps).--Mais aujourd'hui, c'est le contraire. Les déceptions ont été fortes. La France par deux fois avait couru le monde; jadis le globe, et récemment l'Europe à main armée. Aujourd'hui elle est casanière. Elle répugne extrêmement à l'émigration.
* * * * *
Une belle et mâle École, c'est celle de Châlons. L'enfant, six heures debout, travaille du bras et de la main. Six heures assis, il dessine, il calcule, il étudie. Cela fait des hommes forts, intelligents, qui se plaisent au travail. L'enfant garde une sève un peu rude, mais loin des mauvaises pensées. Celui qui taille, lime ou bat le fer six heures par jour, dort bien, chaque matin s'éveille gai et plus fort que la veille.
C'est beau, mais un peu dur, surtout trop renfermé. J'y voudrais plus d'air libre, hors des fumées de l'atelier, quelque étude agricole, au moins comme délassement. Qui sait ce que fera un jour ce jeune homme élevé pour l'industrie? À mesure que le champ de nos activités s'étend sur tout le globe, dans mille situations, il doit faire face à tout, faire mille choses imprévues. Même dans sa carrière ordinaire et prévue, ce futur contre-maître, ce faiseur de machines, pourra avoir, je l'espère bien, un jardinet pour lui et pour les siens. Qu'il n'y soit pas inepte. Dès aujourd'hui, au moins deux heures par jour, qu'il ait de la terre et du ciel. Qu'il respire autrement que dans des promenades forcées ou des luttes violentes, insensées, entre camarades.
Faisons des travailleurs et non pas des barbares. Accordons quelque chose à la culture morale. Quoi! rien sur la patrie, rien sur le but de l'homme, sur le monde, la terre, sur ces contrées où peut-être ils iront! Rien sur l'histoire de ces arts qu'on enseigne, rien qui y puisse orienter l'élève et le fasse planer au-dessus. Les esprits les plus positifs savent que, pour la pratique même, il faut dominer ce qu'on tient, en savoir les tenants et les aboutissants, savoir d'où l'on part, où l'on va.
* * * * *
La France, industrieuse certainement, est-elle commerçante? bien moins. En ce moment on veut l'éblouir, en montrant que le chiffre de ses exportations a augmenté. Sans doute; mais tout est relatif. Son commerce est bien peu de chose devant celui de l'Angleterre. Un seul port anglais, Londres, reçoit plus de vaisseaux que nos deux Frances, océanique, méditerranéenne, que toute la France réunie.
L'oeuvre des chemins de fer a occupé beaucoup de monde, et l'École centrale a fait plus d'ingénieurs qu'elle n'en peut placer désormais. De ce travail, fait en grande partie, ils regorgent vers les manufactures. Mais ici l'industrie peut-elle croître indéfiniment?