Le Peuple / Nos Fils

Part 3

Chapter 33,904 wordsPublic domain

Cette grande histoire, si peu connue, offre ce caractère singulier: aux temps les plus mauvais, aux moments de pauvreté universelle où le riche même est pauvre et vend par force, alors le pauvre se trouve en état d'acheter; nul acquéreur ne se présentant, le paysan en guenilles arrive avec sa pièce d'or, et il acquiert un bout de terre.

Mystère étrange; il faut que cet homme ait un trésor caché... Et il en a un, en effet: le travail persistant, la sobriété et le jeûne. Dieu semble avoir donné pour patrimoine à cette indestructible race le don de travailler, de combattre, au besoin, sans manger, de vivre d'espérance, de gaieté courageuse.

Ces moments de désastre où le paysan a pu acquérir la terre à bon marché, ont toujours été suivis d'un élan subit de fécondité qu'on ne s'expliquait pas. Vers 1500, par exemple, quand la France épuisée par Louis XI semble achever sa ruine en Italie, la noblesse qui part est obligée de vendre; la terre, passant à de nouvelles mains, refleurit tout à coup; on travaille, on bâtit. Ce beau moment (dans le style de l'histoire monarchique) s'est appelé _le bon Louis XII_.

Il dure peu malheureusement. La terre est à peine remise en bon état, le fisc fond dessus; les guerres de religion arrivent qui semblent raser tout jusqu'au sol[11], misères horribles, famines atroces où les mères mangeaient leurs enfants!... Qui croirait que le pays se relève de là? Eh bien, la guerre finit à peine, de ce champ ravagé, de cette chaumière encore noire et brûlée, sort l'épargne du paysan. Il achète; en dix ans la France a changé de face; en vingt ou trente tous les biens ont doublé, triplé de valeur. Ce moment, encore baptisé d'un nom royal, s'appelle _le bon Henri IV_ et le grand Richelieu.

[Note 11: Voir Froumenteau: _Le secret des finances de France_ (1581), _Preuves_, surtout p. 397-398.]

Beau mouvement! quel coeur d'homme n'y prendrait part! Et pourquoi donc faut-il qu'il s'arrête toujours, et que tant d'efforts, à peine récompensés, soient presque perdus?... Ces mots: _le pauvre épargne, le paysan achète_, ces simples mots qu'on dit si vite, sait-on bien tout ce qu'ils contiennent de travaux et de sacrifices, de mortelles privations? La sueur vient au front, quand on observe dans le détail les accidents divers, les succès et les chutes de cette lutte obstinée; quand on voit l'invincible effort dont cet homme misérable a saisi, lâché, repris la terre de France... Comme le pauvre naufragé qui touche le rivage, s'y attache, mais toujours le flot l'emporte en mer; il s'y reprend encore, et s'y déchire, et il n'en serre pas moins le roc de ses mains sanglantes.

Le mouvement, je suis obligé de le dire, se ralentit, ou s'arrêta, vers 1650. Les nobles qui avaient vendu, trouvèrent moyen de racheter à vil prix. Au moment où nos ministres italiens, un Mazarin, un Emeri, doublaient les taxes, les nobles qui remplissaient la cour, obtinrent aisément d'être exemptés, de sorte que le fardeau doublé tomba d'aplomb sur les épaules des faibles et des pauvres qui furent bien obligés de vendre ou donner cette terre à peine acquise, et de redevenir des mercenaires, fermiers, métayers, journaliers. Par quels incroyables efforts purent-ils, à travers les guerres et les banqueroutes du grand roi, du régent, garder ou reprendre les terres que nous avons vues plus haut se trouver dans leurs mains au dix-huitième siècle, c'est ce qu'on ne peut s'expliquer.

Je prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les appliquent, de lire le détail de la funeste réaction de Mazarin et de Louis XIV dans les pages pleines d'indignation et de douleur où l'a consignée un grand citoyen, Pesant de Boisguilbert[12]. Puisse cette histoire les avertir, dans un moment où diverses influences travaillent à l'envi pour arrêter l'oeuvre capitale de la France: l'acquisition de la terre par le travailleur.

[Note 12: Grand citoyen, éloquent écrivain, esprit positif, qu'il ne faut pas confondre avec les utopistes de l'époque. On lui a attribué à tort l'idée de la _Dîme royale_.--Quoi de plus hardi que le commencement de son _Factum_, et en même temps, quoi de plus douloureux? C'est le profond soupir de l'agonie de la France. Boisguilbert le publia en mars 1707, lorsque Vauban venait d'être condamné en février pour un livre bien moins hardi. Comment cet homme héroïque n'a-t-il pas encore une statue à Rouen, qui le reçut en triomphe au retour de son exil?... (Réimprimé récemment dans la _Collection des économistes_.)]

Nos magistrats spécialement ont besoin de s'éclairer là-dessus, d'armer leur conscience; la ruse les assiège. Les grands propriétaires, tirés de leur apathie naturelle par les gens de loi, se sont jetés dernièrement dans mille procès injustes. Il s'est créé contre les communes, contre les petits propriétaires, une spécialité d'avocats antiquaires qui travaillent tous ensemble à fausser l'histoire pour tromper la justice. Ils savent que rarement les juges auront le temps d'examiner ces oeuvres de mensonge. Ils savent que ceux qu'ils attaquent n'ont presque jamais de titres en règle. Les communes surtout les ont mal conservés, ou n'en ont jamais eu; pourquoi? Justement parce que leur droit est souvent très antique, et d'une époque où l'on se fiait à la tradition.

Dans tous les pays de frontière spécialement[13], les droits des pauvres gens sont d'autant plus sacrés que personne sans eux n'aurait habité des marches si dangereuses; la terre eût été déserte, il n'y eût eu ni peuple ni culture. Et voilà qu'aujourd'hui, à une époque de paix et de sécurité, vous venez disputer la terre à ceux sans lesquels la terre n'existerait pas! Vous demandez leurs titres; ils sont enfouis; ce sont les os de leurs aïeux qui ont gardé votre frontière, et qui en occupent encore la ligne sacrée.

[Note 13: Ajoutez qu'au Moyen-âge, dans la division de tant de provinces, de seigneuries, de fiefs, qui forment comme autant d'États, _la frontière est partout_. Dans des temps même plus récents, la frontière anglaise était au centre de la France, en Poitou jusqu'au treizième siècle, en Limousin jusqu'au quatorzième siècle, etc.]

Il est plus d'un pays en France où le cultivateur a sur la terre un droit qui certes est le premier de tous, celui de l'avoir faite. Je parle sans figure. Voyez ces rocs brûlés, ces arides sommets du Midi; là, je vous prie, où serait la terre sans l'homme? La propriété y est toute dans le propriétaire. Elle est dans le bras infatigable qui brise le caillou tout le jour, et mêle cette poussière d'un peu d'humus. Elle est dans la forte échine du vigneron qui, du bas de la côte, remonte toujours son champ qui s'écoule toujours. Elle est dans la docilité, dans l'ardeur patiente de la femme et de l'enfant qui tirent à la charrue avec un âne... Chose pénible à voir... Et la nature y compatit elle-même. Entre le roc et le roc, s'accroche la petite vigne. Le châtaignier, sans terre, se tient en serrant le pur caillou de ses racines, sobre et courageux végétal; il semble vivre de l'air, et, comme son maître, produit tout en jeûnant[14].

[Note 14: Je sentis tout cela lorsque au mois de mai 1814, allant de Nîmes au Puy, je traversais l'Ardèche, cette contrée si âpre où l'homme a créé tout. La nature l'avait faite affreuse; grâce à lui, la voilà charmante; charmante en mai, et même alors toujours un peu sévère, mais d'un charme moral d'autant plus touchant. Là on ne dira pas que le seigneur a donné la terre au vilain: il n'y avait pas de terre. Aussi, combien mon coeur était blessé de voir encore, sur les hauteurs, ces affreux donjons noirs qui ont levé tribut si longtemps sur un peuple si pauvre, si méritant, qui ne doit rien qu'à lui. Mes monuments à moi, ceux qui me reposaient les yeux, c'étaient dans la vallée les humbles maisons de pierre sèche, de cailloux entassés, où vit le paysan. Ces maisons sont font sérieuses, tristes même avec leur petit jardin mal arrosé, indigent et maigret; mais les arcades qui les portent, l'escalier à grandes marches, le perron spacieux sous les arcades, leur donnent beaucoup de style. Justement, c'était la grande récolte; à ce beau moment de l'année, on travaillait la soie, le pauvre pays semblait riche; chaque maison, sous la sombre arcade, montrait une jeune dévideuse, qui, tout en piétinant sur la pédale du dévidoir, souriait de ses jolies dents blanches et filait de l'or.]

Oui, l'homme fait la terre; on peut le dire, même des pays moins pauvres. Ne l'oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l'aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture... Cette terre, où l'homme a si longtemps déposé le meilleur de l'homme, son suc et sa substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c'est une terre humaine, et il l'aime comme une personne.

Il l'aime; pour l'acquérir, il consent à tout, même à ne plus la voir; il émigre, il s'éloigne, s'il le faut, soutenu de cette pensée et de ce souvenir. À quoi supposez-vous que rêve, à votre porte, assis sur une borne, le commissionnaire savoyard? il rêve au petit champ de seigle, au maigre pâturage qu'au retour il achètera dans sa montagne. Il faut dix ans! n'importe[15]... L'Alsacien, pour avoir de la terre dans sept ans, vend sa vie, va mourir en Afrique[16]. Pour avoir quelques pieds de vigne, la femme de Bourgogne ôte son sein de la bouche de son enfant, met à la place un enfant étranger, sèvre le sien, trop jeune: «Tu vivras, dit le père, ou tu mourras, mon fils; mais si tu vis, tu auras de la terre!»

[Note 15: Léon Faucher, _La colonie des Savoyards à Paris_. (_Revue des Deux Mondes_, nov. 1837, IV, 343.)]

[Note 16: Voir plus bas, p. 48, note 2.]

N'est-ce pas là une chose bien dure à dire, et presque impie?... Songeons-y bien avant de décider. «Tu auras de la terre», cela veut dire: «Tu ne seras point un mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie demain; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu seras libre!...» Libre! grande parole, qui contient en effet toute dignité humaine: nulle vertu sans la liberté.

Les poètes ont souvent parlé des attractions de l'eau, de ces dangereuses fascinations qui attiraient le pêcheur imprudent. Plus dangereuse, s'il se peut, est l'attraction de la terre. Grande ou petite, elle a cela d'étrange, et qui attire, qu'elle est toujours incomplète; elle demande toujours _qu'on l'arrondisse_. Il y manque très peu, ce quartier seulement, ou moins encore, ce coin... Voilà la tentation: s'arrondir, acheter, emprunter. «Amasse, si tu peux, n'emprunte pas», dit la raison. Mais cela est trop long, la passion dit: «Emprunte!»--Le propriétaire, homme timide, ne se soucie pas de prêter; quoique le paysan lui montre une terre bien nette et qui jusque-là ne doit rien, il a peur que du sol ne surgissent (car nos lois sont telles) une femme, un pupille, dont les droits supérieurs emportent toute la valeur du gage. Donc, il n'ose prêter.--Qui prêtera? l'usurier du lieu, ou l'homme de loi qui a tous les papiers du paysan, qui connaît ses affaires mieux que lui, qui ne sait ne rien risquer, et qui voudra bien, d'amitié, lui prêter? non, lui faire prêter, à sept, à huit, à dix!

Prendra-t-il cet argent funeste? Rarement sa femme en est d'avis. Son grand-père, s'il le consultait, ne le lui conseillerait pas. Ses aïeux, nos vieux paysans de France, à coup sûr, ne l'auraient pas fait. Race humble et patiente, ils ne comptaient jamais que sur leur épargne personnelle, sur un sou qu'ils ôtaient à leur nourriture, sur la petite pièce que parfois ils sauvaient, au retour du marché, et qui la même nuit allait (comme on en trouve encore) dormir avec ses soeurs au fond d'un pot, enterré dans la cave.

Celui d'aujourd'hui n'est plus cet homme-là; il a le coeur plus haut, il a été soldat. Les grandes choses qu'il a faites en ce siècle l'ont habitué à croire sans difficulté l'impossible. Cette acquisition de terre, pour lui, c'est un combat; il y va comme à la charge, il ne reculera pas. C'est sa bataille d'Austerlitz; il la gagnera, il y aura du mal, il le sait, il en a vu bien d'autres _sous l'Ancien_.

S'il a combattu d'un grand coeur, quand il n'y avait à gagner que des balles, croyez-vous qu'il y aille mollement ici, dans ce combat contre la terre? Suivez-le: avant jour, vous trouverez votre homme au travail, lui, les siens, sa femme qui vient d'accoucher, qui se traîne sur la terre humide. À midi, lorsque les rocs se fendent, lorsque le planteur fait reposer son nègre, le nègre volontaire ne se repose pas... Voyez sa nourriture, et comparez-la à celle de l'ouvrier; celui-ci a mieux tous les jours que le paysan le dimanche.

Cet homme héroïque a cru, par la grandeur de sa volonté, pouvoir tout, jusqu'à supprimer le temps. Mais ici ce n'est pas comme en guerre; le temps ne se supprime pas; il pèse, la lutte dure et se prolonge entre l'usure que le temps accumule, et la force de l'homme qui baisse. La terre lui rapporte deux, l'usure demande huit, c'est-à-dire que l'usure combat contre lui comme quatre hommes contre un. Chaque année d'intérêt enlève quatre années de travail.

Étonnez-vous maintenant si ce Français, ce rieur, ce chanteur d'autrefois, ne rit plus aujourd'hui! Étonnez-vous, si, le rencontrant sur cette terre qui le dévore, vous le trouvez si sombre... Vous passez, vous le saluez cordialement; il ne veut pas vous voir, il enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin; il pourrait bien, s'il vous répond, vous faire tourner le dos au lieu où vous allez.

Ainsi le paysan s'isole, s'aigrit de plus en plus. Il a le coeur trop serré pour l'ouvrir à aucun sentiment de bienveillance. Il hait le riche, il hait son voisin, et le monde. Seul, dans cette misérable propriété, comme dans une île déserte, il devient un sauvage. Son insociabilité, née du sentiment de sa misère, la rend irrémédiable; elle l'empêche de s'entendre avec ceux qui devraient être ses aides et amis naturels[17], les autres paysans; il mourrait plutôt que de faire un pas vers eux. D'autre part, l'habitant des villes n'a garde d'approcher de cet homme farouche; il en a presque peur: «Le paysan est méchant, haineux, il est capable de tout... Il n'y a pas de sûreté à être son voisin...» Ainsi, de plus en plus les gens aisés s'éloignent, ils passent quelque temps à la campagne, mais ils n'y habitent pas d'une manière fixe; leur domicile est à la ville. Ils laissent le champ libre au banquier de village, à l'homme de loi, confesseur occulte de tous et qui gagne sur tous. «Je ne veux plus avoir affaire à ces gens-là, dit le propriétaire; le notaire arrangera tout, je m'en rapporte à lui; il comptera avec moi, et donnera, divisera, comme il voudra, le fermage.» Le notaire, dans plusieurs endroits, devient ainsi le seul fermier, l'unique intermédiaire entre le propriétaire riche et le laboureur. Grand malheur pour le paysan. Pour échapper au servage du propriétaire qui, généralement, savait attendre, et se laissait payer très longtemps de paroles, il a pris pour maître l'homme de loi, l'homme d'argent, qui ne connaît que l'échéance.

[Note 17: Je parlerai plus loin de l'association. Quant aux avantages et inconvénients économiques de la petite propriété, qui sont étrangers à mon sujet, voy. Gasparin, Passy, Dureau-Delamalle, etc.]

La malveillance du propriétaire ne manque guère d'être justifiée près de lui par les pieux personnages que reçoit sa femme. Le matérialisme du paysan est le texte ordinaire de leurs lamentations: «Âge impie, disent-ils, race matérielle! ces gens-là n'aiment que la terre! c'est toute leur religion! ils n'adorent que le fumier de leur champ!...» Malheureux pharisiens, si cette terre n'était que de la terre, ils ne l'achèteraient pas à ces prix insensés, elle n'entraînerait pas pour eux ces égarements, ces illusions. Vous, hommes de l'esprit et point matériels, on ne vous y prendrait pas; vous calculez, à un franc près, ce que ce champ donne en blé ou en vin. Et lui, le paysan, il y ajoute un prix infini d'imagination; c'est lui qui donne ici trop à l'esprit, lui qui est le poète... Dans cette terre sale, infime, obscure, il voit distinctement reluire l'or de la liberté. La liberté, pour qui connaît les vices obligés de l'esclave, c'est _la vertu possible_. Une famille qui, de mercenaire devient propriétaire, se respecte, s'élève dans son estime, et la voilà changée; elle récolte de sa terre une moisson de vertus. La sobriété du père, l'économie de la mère, le travail courageux du fils, la chasteté de la fille, tous ces fruits de la liberté, sont-ce là, je vous prie, des biens matériels, sont-ce des trésors que l'on peut payer trop cher[18]?

[Note 18: Le paysan n'est pas quitte. Voici venir, après le prêtre, l'artiste pour le calomnier, l'artiste néo-catholique, cette race impuissante de pleureurs du Moyen-âge, qui ne sait autre chose que pleurer et copier... Pleurer les pierres, car pour les hommes, qu'ils meurent de faim s'ils veulent. Comme si le mérite de ces pierres n'était pas de rappeler l'homme et d'en porter l'empreinte. Le paysan, pour ce monde-là, n'est qu'un démolisseur. Tout vieux mur qu'il abat, toute pierre qu'a remuée la charrue, était une incomparable ruine.]

Hommes du passé, qui vous dites les hommes de la foi, si vous l'êtes vraiment, reconnaissez que ce fut une foi celle qui, de nos jours, par le bras de ce peuple, défendit la liberté du monde contre le monde même. Ne parlez pas toujours, je vous prie, de chevalerie. Ce fut une chevalerie, et la plus fière, celle de nos paysans-soldats... On dit que la Révolution a supprimé la noblesse; mais c'est tout le contraire, elle a fait trente-quatre millions de nobles... Un émigré opposait la gloire de ses ancêtres; un paysan, qui avait gagné des batailles, répondit: «Je suis un ancêtre!»

Ce peuple est noble, après ces grandes choses; l'Europe est restée roturière. Mais cette noblesse, il faut que nous la défendions sérieusement: elle est en péril. Le paysan, devenant le serf de l'usurier, ne serait pas misérable seulement, il baisserait de coeur. Un triste débiteur, inquiet, tremblant, qui a peur de rencontrer son créancier et qui se cache, croyez-vous que cet homme-là garde beaucoup de courage? Que serait-ce d'une race élevée ainsi, sous la terreur des juifs, et dont les émotions seraient celles de la contrainte, de la saisie, de l'expropriation?

Il faut que les lois changent; il faut que le droit subisse cette haute nécessité politique et morale.

Si vous étiez des Allemands, des Italiens, je vous dirais: «Consultez les légistes: vous n'avez rien à observer que les règles de l'équité civile.»--Mais vous êtes la France; vous n'êtes pas une nation seulement, vous êtes un principe, un grand principe politique. Il faut le défendre à tout prix. Comme principe, il vous faut vivre. Vivez pour le salut du monde!

Au second rang par l'industrie, vous êtes au premier dans l'Europe par cette vaste et profonde légion de paysans-propriétaires-soldats, la plus forte base qu'aucune nation ait eue depuis l'Empire romain. C'est par là que la France est formidable au monde, et secourable aussi; c'est là, ce qu'il regarde avec crainte et espoir. Qu'est-ce en effet? l'armée de l'avenir, au jour où viendront les Barbares.

Une chose rassure nos ennemis; c'est que cette grande France muette qui est dessous, est depuis longtemps dominée par une petite France, bruyante et remuante. Nul gouvernement, depuis la Révolution, ne s'est préoccupé de l'intérêt agricole. L'industrie, soeur cadette de l'agriculture, a fait oublier son aînée. La Restauration favorisa la propriété, mais la grande propriété. Napoléon même, si cher au paysan et qui le comprit bien, commença par supprimer l'impôt du revenu qui atteignait le capitaliste et soulageait la terre; il effaça les lois hypothécaires que la Révolution avait faites pour rapprocher l'argent du laboureur.

Aujourd'hui, le capitaliste et l'industriel gouvernent seuls. L'agriculture, qui compte pour moitié et plus dans nos recettes, n'obtient dans nos dépenses qu'un cent-huitième! La théorie ne la traite guère mieux que l'administration; elle s'inquiète surtout de l'industrie et des industriels. Plusieurs de nos économistes disent le _travailleur_ pour dire l'_ouvrier_, oubliant seulement vingt-quatre millions de travailleurs agricoles.

Et cependant le paysan n'est pas seulement la partie la plus nombreuse de la nation, c'est la plus forte, la plus saine, et, en balançant bien le physique et le moral, au total la meilleure[19]. Dans l'affaiblissement des croyances qui le soutinrent jadis, abandonné à lui-même, entre la foi ancienne qu'il n'a plus et la lumière moderne qu'on ne lui donne pas, il garde pour soutien le sentiment national, la grande tradition militaire, quelque chose de l'honneur du soldat. Il est intéressé, âpre en affaires sans doute; qui peut y trouver à dire, quand on sait ce qu'il souffre?... Tel qu'il est, quoi qu'on puisse lui reprocher parfois, comparez-le, je vous en prie, dans la vie habituelle, à vos marchands qui mentent tout le jour, à la tourbe des manufactures.

[Note 19: La population urbaine qui ne fait qu'un cinquième de la nation fournit les deux cinquièmes des accusés.]

Homme de la terre, et vivant tout en elle, il semble fait à son image. Comme elle, il est avide; la terre ne dit jamais: Assez. Il est obstiné, autant qu'elle est ferme et persistante; il est patient, à son exemple, et, non moins qu'elle, indestructible; tout passe, et lui, il reste... Appelez-vous cela des défauts? Eh! s'il ne les avait pas, depuis longtemps vous n'auriez plus de France.

Voulez-vous juger nos paysans? Regardez-les, au retour du service militaire! vous voyez ces soldats terribles, les premiers du monde, qui, revenant à peine d'Afrique, de la guerre des lions, se mettent doucement à travailler, entre leur soeur et leur mère, reprennent la vie paternelle d'épargne et de jeûne, ne font plus de guerre qu'à eux-mêmes. Vous les voyez, sans plainte, sans violence, chercher par les moyens les plus honorables l'accomplissement de l'oeuvre sainte qui fait la force de la France: je veux dire le mariage de l'homme et de la terre.

La France tout entière, si elle avait le vrai sentiment de sa mission, aiderait à ceux qui continuent cette oeuvre. Par quelle fatalité faut-il qu'elle s'arrête aujourd'hui dans leurs mains[20]!... Si la situation présente continuait, le paysan, loin d'acquérir, vendrait, comme il fit au milieu du dix-septième siècle, et redeviendrait mercenaire. Deux cents ans de perdus!... Ce ne serait pas là la chute d'une classe d'hommes, mais celle de la patrie.

[Note 20: Elle s'arrête, ou même recule. M. Hipp. Passy assure (_Mém. Acad. polit._, II, 301) que de 1815 à 1835, le nombre des propriétaires, comparé a celui du reste de la population, _a diminué_ de 2-1/2 pour 100 ou _d'un quarantième_.--Il part du recensement de 1815. Mais ce recensement est-il exact? est-il plus sérieux que celui de 1826, que les tableaux du mouvement de la population au temps de l'Empire, etc.? Voy. Villermé, _Journal des Économistes_, nº 42, mai 1845.]

Ils paient plus d'un demi-milliard à l'État chaque année! un milliard à l'usure! Est-ce tout? Non, la charge indirecte est peut-être aussi forte, celle que l'industrie impose au paysan par ses douanes, qui, repoussant les produits étrangers, empêchent aussi nos denrées de sortir.

Ces hommes si laborieux sont les plus mal nourris. Point de viande; nos éleveurs (qui sont au fond des industriels) empêchent l'agriculteur d'en manger[21], _dans l'intérêt de l'agriculture_. Le dernier ouvrier mange du pain blanc; mais celui qui fait venir le blé, ne le mange que noir. Ils font le vin, et la ville le boit. Que dis-je! le monde entier boit la joie à la coupe de la France, excepté le vigneron français[22].