Le Peuple / Nos Fils

Part 28

Chapter 283,804 wordsPublic domain

C'était l'éloge le plus grand qu'on eût su faire de sa méthode. Il fallut bien se rendre pourtant devant les résultats. Cet enseignement si libre eut les fruits les plus positifs (mars 1800). Au bout de huit mois seulement, les enfants lisaient, écrivaient, dessinaient, déjà calculaient, avaient des notions de géographie, d'histoire naturelle. On remarqua surtout qu'il avait su montrer que tout enfant est propre à quelque chose, qu'en chacun il avait deviné son talent naturel, son réel _ingegno_, et son but futur dans la vie.

Le gouvernement né de l'heureuse révolution qui avait mis l'égalité en Suisse, et alors dirigé par un de ces Vaudois récemment délivrés, consacra, couronna, on peut dire, en Pestalozzi la Révolution de l'enfance. Il lui fit donner par les Bernois leur château de Berthoud pour y placer son Institut (1801). Il décréta qu'une école normale y serait créée, où les maîtres, chacun pendant un mois, viendraient apprendre à enseigner. Enfin il déclara que Pestalozzi a trouvé _les lois universelles de tout enseignement_, les vraies lois qui président au développement des esprits (1802).

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On sait comment Buonaparte, dans sa médiation perfide (1803), brisa l'unité de la Suisse, récemment établie, lui rendit sa faiblesse, sa forme hétérogène. Les fruits parurent bientôt. Rétablis dans leur droit, MM. de Berne ne firent point d'école normale, et même retirèrent leur château de Berthoud à Pestalozzi. L'Institut, jusque-là tout allemand et d'hommes et de langage, dut bientôt s'établir dans la Suisse Française, à Yverdon, près du pays de Vaud, la jeune terre de la liberté.

Mais ces changements violents ne pouvaient plus détruire une chose si fortement fondée. Elle n'était ni château ni maison, ni bois ni pierre, mais une vie, une flamme vivante vers qui tout gravitait. La Suisse avait alors une belle fièvre d'éducation. Le progrès, suspendu dans la voie politique, semblait devoir reprendre dans cette autre voie plus profonde. À la restauration gothique que fit Buonaparte, on opposait ce mouvement qui dans dix ans devait donner un peuple tout autrement actif, éclairé, libre et fort. Ainsi l'Allemagne, après son malheur d'Iéna, avec une foi héroïque, espéra dans l'éducation (morale et gymnastique) et dans quelques années fit le jeune peuple qui vainquit.

Berthoud, puis Yverdon n'étaient pas seulement des écoles. C'étaient des asiles, et vraiment les églises de la charité. Les premiers lits qu'on eut furent pour les enfants pauvres, les orphelins. Les autres vinrent après. Rien de fermé. La vraie maison de Dieu. La caisse était ouverte; les riches y apportaient leurs pensions, les maîtres y puisaient pour les besoins de la maison. Dans cette grande ferveur, cette puissante richesse morale, l'argent comptait bien peu. C'étaient les pauvres qui apportaient le plus, qui furent les vrais trésors et les soutiens de la maison. Un garçon de dix ans, Ramsauer, petit valet d'abord et employé à tourner une roue, fut bientôt maître, bientôt le secrétaire, le bras droit de Pestalozzi, plus tard, en Allemagne, précepteur des princes et des rois. Un petit berger du Tyrol, Schmidt, un enfant prodige, apporta à l'école le don de faire de tête les calculs les plus compliqués. Un jeune Allemand de Tubingen, Buss, d'un génie artiste, qui dans sa ville n'eût été qu'ouvrier, enseigna à Berthoud le dessin, la musique, y mit partout le rythme et fit marcher l'école aux chants de Lavater, aux mélodies de la patrie.

De toute l'Europe, on venait voir le maître, s'animer à sa flamme. De son simple regard, la vie, le génie jaillissaient. Ritter, l'illustre géographe, en emporta le sens du globe, le génie de la terre. L'éducateur Froebel, le sens de l'homme, la vraie intelligence de son génie naissant. Girard même, l'ami dangereux de Pestalozzi et son rival, avoue que «la lumière se fit pour lui», qu'il trouva sa méthode en visitant le maître et l'école qu'il a remplacée (_Enseign. de la langue maternelle_, 33).

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Il était réellement une flamme, une vie. On le saisissait peu. Ses disciples, tous Allemands, avaient peine à sentir ses brûlants côtés italiens, sa vivacité welche. Dans leurs essais pour fixer, pour écrire cette flamme, la plupart n'étaient pas heureux.

Sa méthode, sans doute, était intuitive, comme celle de Coménius, de Basedow. Il apprenait surtout à voir et regarder, _mais non pas, comme eux, des images_. C'était sur les choses elles-mêmes, sur les objets réels qu'il appelait l'observation.

Dérive-t-il de Rousseau? Sans doute, mais, de bonne heure, il fait appel à l'âme, au bon coeur de l'enfant. Il ignore la division, dure et scolastique, de Rousseau, qui, au premier âge si tendre, ne parle que de force et de nécessité. Pestalozzi se fie bien plus à la nature et parle du bon tout d'abord.

Sa méthode était-elle socratique, interrogative, posant des questions adroitement pour tirer des réponses, accoucher les esprits? Le bon Tobler, de Bâle, le croyait. Le maître sourit. «Socrate, lui dit-il, interrogeait les gens qui déjà possédaient abondamment de quoi répondre.» Et, en fin montagnard, il ajouta: «Est-ce que tu as vu l'aigle prendre des oeufs au nid ou l'oiseau n'a pas encore pondu?»

Il dit ailleurs: «De tout ce vain babil en l'air vient certaine sagesse spongieuse qui n'a que la vie du champignon. Cela nous fait des hommes qui, pour avoir parlé de tout, se figurent savoir tout.»

Pestalozzi, dès l'âge de vingt ans, avait brûlé ses livres. Dans sa maturité et tant qu'il fut lui-même il en avait horreur, ne voulait regarder que le réel et la nature. Il se vantait de n'avoir pas touché un livre en trente ou quarante ans. Il défendait de lire, voulait que l'on trouvât et créât de soi-même. Ses disciples, au contraire, gardaient la foi aux livres, certain respect de l'imprimé. Ils auraient bien aimé à avoir un texte tout fait, et à y appliquer la méthode interrogative, comme celle de l'ingénieux Jacotot, qui éveille sans doute, mais fait de grands parleurs.

Il est curieux de voir comment tous comprenaient diversement Pestalozzi, le traduisaient de façon différente.

Son sage et froid ami, M. de Fellenberg, un patricien de Berne, réalisa son premier rêve, l'Institut agricole, avec un grand succès, mais dans un autre esprit. Les pauvres et les riches y furent à part. La terre et la culture furent l'objet supérieur, et l'homme une chose secondaire.

Dans son enseignement, Pestalozzi voulait que l'enfant s'attachât à trois choses: la _forme_ de l'objet, le _nombre_ ou la _dimension_, la _dénomination_. Ses disciples ou imitateurs prirent chacun une des trois choses, un des trois points de vue, et s'y tinrent exclusivement.

Schmidt, le calculateur, s'en tint au calcul et au _nombre_, fit des enfants prodiges, obtint l'étonnement, le succès, gâta l'institution, tyrannisa Pestalozzi.

Tobler, Blockmann, s'attachèrent à la _forme_, au relief, et ouvrirent la très féconde voie de la géographie physique, des plans modelés en argile. Rien n'était plus charmant après la promenade que de voir les élèves rapportant de la terre faire sur de vastes tables d'abord leur Yverdon, et le canton de Neuchâtel, puis la Suisse, l'Europe et le monde.

Pestalozzi ne place la _dénomination_ de l'objet, le langage, qu'après la forme, après le nombre et secondairement. Le Père Girard s'attacha au langage, qui chez lui redevint l'élément principal, essentiel, de l'enseignement. Retour grave au passé. Girard, sous forme libérale, fut, contre la méthode nouvelle, l'instrument tout-puissant de la réaction. Sa méthode est autoritaire. Dès le berceau, il veut que la mère, montrant à l'enfant les objets, le monde sensible, lui impose la foi de l'autre monde, l'invisible, le surnaturel, qu'elle donne à une âme à peine éveillée l'habitude d'esprit, meurtrière à l'esprit, de croire sur parole et de répéter sans comprendre.

Deux témoins, Ramsauer et le pasteur Vaudois (que cite mademoiselle Chavannes, 142), affirment qu'on ne lisait jamais la Bible chez Pestalozzi. Lui-même il était une Bible vivante et une religion de tendresse divine pour allaiter l'enfance. Du coeur, chaque matin, il tirait la prière efficace qui répondait juste au besoin du jour et à l'état des âmes.

Cet homme, d'un si libre génie, eut la douleur croissante de voir, de jour en jour, l'inintelligent formalisme, la scolastique sous des formes diverses, étouffer l'étincelle qui, dans ses premiers jours, avait jailli de lui. Sa méthode vivante alla, pour ainsi dire, se resserrant et se pétrifiant.

D'abord la grande idée, essayée à Neuhoff, de faire marcher de front _la culture_, _l'atelier_, _l'école_, est abandonnée à Berthoud. Plus de culture, plus d'atelier.

Cependant à Berthoud tout est encore vivant. L'école reste debout; l'enfant va, vient, se meut, Yverdon est une école assise qui, à mesure que le maître vieillit, rentre dans les anciennes routines.

Trois murs à Yverdon montent autour de Pestalozzi. Le formalisme, de trois genres, l'enterre et le scelle au tombeau. Le calculateur Schmidt devient le maître de l'école; on chiffre et l'on n'observe plus. L'allemand Niederer, d'esprit systématique, de formules abstruses, complique, habille à l'allemande les idées simples et vives du maître, et fait de lui un docteur d'Iéna.

Mais ce qui est bien pis, c'est la lourde influence de la réaction du passé. On y revient d'abord par la grammaire, l'enseignement du langage infligé aux petits enfants. La réaction continue par la Bible, l'aveugle emploi d'un livre si obscur, si scabreux, tissu de miracles. C'est Lausanne, Genève, qui étouffent Yverdon. Les désastres du temps, les catastrophes immenses de l'Empire, tant de pertes et tant de douleurs énervent, découragent l'esprit.

Quel changement pour ceux qui respirèrent l'air vif du dix-huitième siècle, et tombent tout à coup dans ce brouillard asphyxiant! Ils offrent le spectacle du pauvre oiseau qu'on met sous la cloche pneumatique, et à qui on soutire la vie. Beaucoup désespérèrent. L'auteur du _Dernier homme_ (puissant esprit), Grainville alla chercher la paix au fond d'un canal de la Somme. Mademoiselle Mayer, l'élève de Prud'hon et sa charmante amie, lui surprit un rasoir et se coupa la gorge. Une mort plus lente et plus douloureuse fut celle de Pestalozzi.

Brisé par le grand âge, les grands travaux, devenu étranger dans sa propre maison, dépendant de celui qu'il avait fait, son tyran Schmidt, il ne trouvait pas même de liberté dans son for intérieur. Le martyre de Rousseau, la sensibilité croissante, agitait cette âme trop tendre de mille troubles et de mille orages. Comme tant d'hommes alors, il vivait (il le dit dans une lettre de 93) entre le sentiment qui l'aurait fait chrétien, et le raisonnement qui le menait ailleurs.

Aurait-il eu regret de son oeuvre immortelle d'avoir émancipé l'idée éducative, de lui avoir donné l'élan qu'elle a depuis? Est-il redevenu un misérable serf du passé, des vieilles sottises? On a tout combiné pour le faire croire. Et cependant c'est faux. Lorsqu'en 1808, le P. Girard, ce moine insinuant, vint observer son Institut, il admira tout, et seulement s'enquit _de l'instruction religieuse_, «n'y voyant pas la forme déterminée, précise». Pestalozzi lui dit avec sa candeur admirable: «La forme? Je la cherche encore.--Pour la trouver, je suis, dans l'histoire, dans les langues, le progrès religieux de la nature humaine.»

C'est le sort des grands novateurs, lancés sur l'océan trouvé par eux, d'en ressentir le flux et le reflux. À certains jours ils ont leurs pénibles tentations. Quand la foule étourdie les oublie un moment, ou même, pour leur faire expier leur génie, s'insurge et les méprise, la funeste pensée leur vient: «Si elle avait raison? Et moi, qui suis-je enfin pour avoir seul raison contre le monde?...»--Puis, en frappant la terre: «Elle se meut pourtant!»

Ajoutez les misères, ajoutez l'abandon et les affaiblissements de l'âge. Dans un de ces moments, Pestalozzi ne put supporter Yverdon. Il alla se cacher dans la misérable cabane d'une vieille femme au sommet du Jura. Mais le désert lui-même n'apaisait pas son coeur. Il avait trop vécu de l'amour de l'enfance, et de tendresse paternelle. Cela le ramenait toujours au monde et à la vie, aux soucis, aux orages. Dans ses quatre-vingts ans, au moment de mourir, on lui fit visiter une institution d'enfants pauvres, créée d'après les siennes, et ces enfants, chantant un hymne en son honneur, lui apportaient une couronne de chêne. Dans son humilité, il ne put consentir à l'accepter, et dit (avec beaucoup de larmes): «Laissez-la à l'innocence.»

Mot touchant d'un vrai saint, qui, après cette vie d'amour et de bienfaits, consacrée au bonheur des hommes, croit qu'on ne lui doit rien, incline son génie devant la pureté de l'enfance.

Mot aussi d'un vrai sage qui, à travers ses troubles, garda la foi moderne, et, contre le passé, dit au dernier jour: «L'homme est bon.»

CHAPITRE VII

L'Évangile de Froebel.

J'ai chez moi le plâtre fidèle, le petit buste funéraire d'un enfant mort au sein de la nourrice, à peine âgé de sept semaines. Il mourut d'un accident. Il était né beau et fort, nullement indigne du moment et de la haute espérance que _Février_ nous donnait de la renaissance du monde. Il devait avoir même sort, s'éteindre dans son berceau. Il n'est guère de jour ou de nuit qui ne ramène nos yeux à cette touchante énigme, cette image mystérieuse. Ce qui étonne dans un âge si tendre où la forme, molle encore, presque jamais n'est arrêtée, c'est l'air sérieux, le front chargé, plein d'aspirations, et tendu déjà, ce semble, d'un élan vers l'inconnu. Cette expression d'un effort brisé si tôt est pénible. On se reporte à soi-même. Est-il marqué des souffrances de la destinée maternelle? Porte-t-il le poids des pensées, des grands travaux de son père? Est-il arrivé dans la vie opprimé de ce long passé? Voilà les idées qui viennent. On est tenté de s'accuser de ce pauvre jeune destin, fini avant de commencer.

Douloureuses conjectures. Nuit d'ignorance, d'énigme sans réponse. Dix années après sa mort, la lecture du bon Froebel et mes études anatomiques éclaircissaient un peu là-dessus mes ténébreuses pensées.

Ce grand homme a le premier, avec une finesse incomparable que donne seul un coeur maternel, expliqué le grand moment, la crise unique et décisive où l'enfant voit la lumière, le premier combat, si laborieux, qui se fait entre lui et le monde. Ce _moi_ faible et incertain, le monde si insaisissable dans sa subite apparition, sont en présence et en lutte. Froebel, avec ce don d'enfance, merveilleux, qui fut en lui, à force d'observer ces petits, a fini par se souvenir de ce moment si oublié. Il a été leur interprète, le voyant de ce passé, et, disons-le, son prophète (prophète se dit chez les Juifs du passé comme de l'avenir).

J'étais, dit-il, enveloppé d'un obscur, d'un profond brouillard. Mer uniforme et paisible. Ne rien voir, ne rien entendre, couché dans le demi-sommeil, c'est d'abord une liberté. On est complet, on se suffit. Mais sur ce fond monotone un matin vient éclater, en mille figures, la mobile, l'éblouissante, étourdissante Iris d'un je ne sais quoi qui s'impose. Au dehors? ou au dedans? rien ne le dit. Nul sens encore des distances. Lueurs, chocs, reflets, jeux légers de lumière, fuyantes couleurs! Ce tourbillon d'objets rapides semble toucher l'oeil de l'enfant, lui passe incessamment dessus.

Aux premiers jours tout passif, il subit cette tempête. À mesure qu'il s'y habitue et qu'il en est moins troublé, son cerveau, lent encore, semble vouloir cependant deviner un peu ce que c'est. Mais à peine il peut se fixer sur un point, cet objet fuit, et un autre se présente. La pensée commencée se brise. Il se remet à deviner l'objet nouveau qui fuit encore. Fatigue, extrême fatigue pour la faible petite tête. Et c'est souvent ce qui lui donne un air sérieux, soucieux.

On est tenté de lui dire: «Quoi! mon pauvre nourrisson! tu as donc de grandes affaires?... As-tu donc entrevu déjà les futures douleurs, les combats de la vie?»

Oh! c'est réellement l'affaire grande, intéressante, entre toutes! Il s'y rattache, il s'y acharne, il ne se décourage pas. Il s'agit de voir en effet s'il sera toujours passif, si le monde pèsera sur lui, aura action sur lui,--ou si lui (qui est après tout la grande énergie humaine), il pourra prendre sur ce monde l'avantage de deviner. Comprendre, c'est déjà un acte. S'il le comprend, il y concourt, il y mêle son action.

Il ne le peut encore. Il pleure. Sans s'en rendre compte, il dit, il veut dire en cette langue que la réalité l'opprime, que ce chaos fuyant, sans ordre, est un accablement pour lui, que lui il veut réagir, saisir du cerveau d'abord, de l'esprit, de la main plus tard, cet inconnu qui échappe sans cesse et se rit de lui.

À plonger dans l'obscur abîme de son enfantine pensée, on y trouverait en germe le mot du destin, Oedipe en face du sphinx, disant: «Je veux savoir, comprendre, être roi de la grande énigme. Ou toi, ou moi, nous mourrons!»

Au secours! Ne laissons pas ce sphinx mortel du changement lasser, briser sa faiblesse par la rotation terrible qui sans repos par minutes lui présente de nouveaux objets. L'éducation est le secours compatissant qui ralentit pour l'enfant la fuite des choses, les oblige de lui arriver une à une, bien graduées, les oblige de poser paisiblement sous son regard, pour qu'il puisse dire à chacune: «Ah! je te saisis enfin. Je te tiens, et je te fixe. Au lieu que tu agissais sur moi en m'étourdissant, c'est moi qui agis maintenant sur toi, du regard, du doigt. Je suis ton maître, je t'impose, tu es sous mon action.»

L'éducation _intuitive_ qui saisit par le regard, l'éducation _active_ étaient trouvées avant Froebel.

Que fallait-il y ajouter? «Agir, c'est _produire et créer_.»

Il est sûr que l'action n'est vraiment sûre d'elle-même, ne se sent vraiment l'action que quand elle a pu laisser un _résultat durable_ et constaté dans les choses, quand aux choses elle a ajouté son empreinte personnelle, et les a vivifiées, personnalisées de soi.

Elles n'étaient que des choses: l'âme s'y met, et ce sont des oeuvres. Voilà l'_action vivante_, l'art, l'éducation profonde qui tire de l'âme et y retourne, et qui en faisant des oeuvres (jouet, statue, tableau, n'importe) fait une oeuvre supérieure, l'âme de l'artiste lui-même.

Bref, l'homme n'est lui _qu'en créant_. Son vrai nom, c'est _Créateur_.

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On a vu comment tout le siècle dernier était sur cette pente, depuis Robinson jusqu'au menuisier Émile. On a vu (_Hist. de France_), comment les bergers qui, dans les forêts d'Allemagne, sans outil que leurs couteaux, imitaient, sculptaient leurs moutons, étant chassés de Saltzbourg par la cruelle intolérance (en 1731), portèrent leurs petits arts au Nord. Ils fabriquèrent à Nuremberg et ailleurs ces gentilles filles de bois qui par toute l'Europe ont fait le bonheur de l'enfance, et réellement élevé nos petites filles humaines, suscitant l'instinct maternel, tous les travaux de l'aiguille, l'amour de la vie monotone de la femme assise au foyer.

Le pacifique génie de l'ouvrier allemand, l'esprit des forêts et des mines, était celui de Froebel. Les forestiers de l'Allemagne sont les seuls qui aient conservé l'histoire des âges successifs, des mystérieuses alternances de ces belles vies végétales au milieu desquelles ils vivent, et dont chacun peut durer de cinq cents ans à mille ans. Les mineurs (du Harz et d'ailleurs), innocents sorciers de la terre, ont deviné, évoqué les gisements des métaux, les ont suivis dans les ténèbres, exploités et façonnés. Froebel fut d'abord forestier. «Les arbres, dit-il lui-même, ont été mes premiers maîtres.» La mère des arbres, la terre, l'occupa dès son enfance, les minéraux, les cristaux, dont les formes régulières le charmaient; il en taillait en bois et de toute matière, et il les superposait. Cela lui donna le goût de l'architecture. Un jour, à Francfort, quelqu'un qui le voyait faire, lui dit: «Bâtissez des hommes.»

Ce mot le fit songer fort. Il alla à Yverdon voir le grand constructeur d'hommes, Pestalozzi. Cette école où toute l'Europe affluait, avait perdu de son mérite primitif. Les deux grandes mécaniques, le calcul et le langage (secondaires et subordonnés dans les premiers essais du maître) dominaient à Yverdon. L'enseignement mutuel, dont on abusait, y donnait le goût du parlage. Le silencieux Allemand, qui y fut quelque temps sans maître, par contraste eut pour idéal le travail paisible et sans bruit. Le Pestalozzi qu'il suivit ne fut pas celui d'Yverdon, mais le vrai Pestalozzi, celui de la première école de Neuhof, où la triple vie (la culture, l'atelier, l'étude) se mêlait selon les saisons. Voilà ce qu'il imita, voilà ce qu'il emporta.

Son originalité, bien rare, c'est qu'il était resté enfant, et que tel il fut toujours. Pour savoir ce que veut l'enfance, il n'avait qu'à regarder en lui, dans sa vie innocente et pure, qui n'avait que des goûts très simples. Mais sans cesse il comparait cet enfant qui durait en lui, avec ceux qu'il observait. Dès qu'une femme accouchait, dit madame de Marenholz, il s'établissait au berceau, muet et contemplatif, observait profondément la petite créature, la suivait dans ses mouvements, et peu à peu dans ses jeux, ses premières activités.

Les jouets d'art compliqué ne font qu'embrouiller l'esprit. L'enfant adore les formes élémentaires, régulières, dont notre goût, trop blasé, ne sent plus assez la beauté. Ce que dit Pascal, «qu'on ne peut dire beauté géométrique», l'enfant le dément tout à fait. La sphère, la forme ovoïde, etc., le ravissent. De même que la nature commence par les cristaux, la génération générale, l'esprit, à son premier degré, a l'amour de ces formes simples.

Il les associe volontiers, les combine, les superpose, en crée des assemblages, de petites constructions. Dès qu'il est un peu lucide et prend quelque patience, il est ravi de passer à cette _création à deux_ que l'on fait avec la terre, le jardinage, la culture, où on dirige la nature, mais en obéissant soi-même à l'ordre un peu lent de ses lois.

_Créer_, produire! quel bonheur pour l'enfant! Si c'est son bonheur, c'est aussi sa mission.

_Créer_, c'est l'éducation.

Cet aimable fils de la paix, le bon Froebel avait eu la douleur de voir les guerres, les destructions immenses des premières années du siècle, les triomphes de la mort. Il sentit la vie d'autant plus, n'eut au coeur qu'un mot: _créer_.

Plus de cris sauvages, plus d'agitations vaines et stériles. La Paix! la paix créatrice et féconde.

Ce qui charme dans son école, c'est qu'on n'entend pas de bruit. Quel doux silence! Et comment ces petits enfants bruyants sont-ils tout à coup tranquilles? C'est qu'ils sont heureux, ils font la chose précisément qu'ils aiment et que veut la nature; ils font quelque chose, ils _créent_.

Nul autre bonheur en ce monde, que ce soit ou l'art ou l'amour, c'est la félicité de l'homme de communiquer sa vie, de la mettre aux choses aimées, d'adorer leur fécondité, et de regarder après, et de dire: «Cela est bon.»

Quelle douce paix (venez avec moi, jeunes gens, venez, vous en serez émus) de voir cette école paisible, cette belle jeune demoiselle, imposante d'innocence et toute aux sages pensées, qui conduit aisément un peuple. Au milieu des petites tables où l'on travaille tranquillement, elle a la placidité toute sereine de la Providence. Elle est bien mieux mère que la mère. Elle n'en a pas l'agitation, les préférences passionnées. Et l'enfant aussi est plus raisonnable, ne se sentant pas, comme avec la mère, le centre du monde. Il est bien moins exigeant. Il ne s'attend qu'à la justice, se résigne à l'égalité.

Oh! la belle petite cité de justice et d'harmonie! Dieu! si nos cités du monde pouvaient un peu lui ressembler!

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