Part 23
C'est, pour une Française surtout, le grand moment et l'apogée réel pour l'agrément, l'esprit, la grâce. La grâce qu'on peut définir la beauté du mouvement, dans ses aspects divers, sa variété infinie, est aussi riche d'effets que la simple beauté des lignes est monotone. Elle promet; on espère une âme, et la statue ne vous rend rien. Mais la grâce donne sans cesse, et de cent manières elle éveille.
La vie sanguine est peut-être moins forte. Celle des nerfs prévaut. Ils se sont assouplis, ils ont leur libre jeu. Ils vibrent à tout, avec une délicatesse infinie. Ce don, comme tout autre, vient peu à peu, s'accroît, se nuance surtout par la vie cérébrale, de cent manières, et centuple l'effet par les échos de la pensée.
De vingt à trente, il s'est fait une autre âme, une personne toute nouvelle. Si le mari était absent quelques années, il verrait au retour que c'est une autre femme. Combien au-dessus des maîtresses, des petites filles insipides qu'il serait tenté de chercher! La jeune dame qui sent sa valeur, est très justement exigeante. Elle s'étonne de ce qu'il sent peu un si grand changement. Elle est blessée de voir que, l'ayant eue enfant, il s'imagine sottement la connaître, n'avoir rien à apprendre. L'amant en voit-il davantage? Cela n'arrive guère; il est léger, mobile; il veut un succès, et c'est tout.
Ce moment où la jeunesse a gagné tellement en dons charmants, brillants, c'est celui au contraire où l'homme (entre trente et quarante) semble enterré dans le métier, dans l'étroite spécialité, concentré dans l'effort qui peut le mener à son but (de fortune, d'ambition, d'idées, d'inventions, n'importe). Il le faut bien, dans la concurrence terrible où nous vivons. Malheur à lui, s'il restait l'homme agréable, le parleur de salon qu'il fut à vingt-cinq ans peut-être. Une femme d'esprit doit songer à cela. Pour l'homme, la beauté, c'est la force, c'est la poursuite persévérante d'un même but, c'est la grandeur des résultats, au moins celle de la volonté. Et pour qui cet effort? pour elle, pour l'enfant, la famille. Elle ne peut l'oublier: s'il ne perd dans la grâce qu'en augmentant dans la puissance, elle doit s'en réjouir, s'unir à lui de coeur. Il pâtit aujourd'hui, et il vaincra demain.
Je dois le lui dire à l'oreille. Demain, elle perdra, et il aura gagné. Le temps est contre elle et pour lui. Elle aura moins d'éclat, sera moins admirée. Et lui, ayant atteint son but et le prix de sa vie, sera entouré à son tour. Alors, elle pourra regretter de n'avoir pas eu patience, d'avoir peu pardonné l'alibi du travail. Il aura peu changé alors, elle beaucoup. Les grands succès d'affaires ou d'art (on le voit par la vie de tous les gens connus) n'arrivent guère à l'homme qu'à l'âge où le succès de la femme est fini.
Le salut pour l'enfant, la maison, et eux-mêmes, c'est qu'en ce temps de froid et de malentendu, ils ne s'éloignent pas, ne se déshabituent pas l'un de l'autre. Ils sont encore unis beaucoup plus qu'ils ne pensent. Le lien intérieur est fort. Cela se voyait bien quand le divorce était permis. Ceux qui croyaient avoir rompu, et (chose pire) qui semblaient l'un pour l'autre à jamais refroidis, dès qu'ils vivaient à part, se regrettaient souvent. On sentait qu'on s'aimait, dès qu'on s'était perdu.
Rien de plus bizarre que le coeur. Des sots disent que le sentiment éteint ne peut revivre. Je vois tout le contraire. Il est curieux d'observer combien des circonstances imprévues le réveillent. Parfois une perte de famille, le deuil d'un enfant, d'une mère qui seule avait rempli le coeur, rendent la femme à son mari. Parfois un danger que l'on court; exemple, au dernier siècle où la petite vérole était si meurtrière, des époux séparés se rapprochaient alors; ils se souvenaient qu'ils s'aimaient. Parfois une perte de fortune y suffira et un simple changement de milieu. Un grand et vaste hôtel où l'on est éloigné, est un demi-divorce; dans un petit local, rapproché, peu à peu on revient à l'intimité.
Les revers font beaucoup. Un échec dans le monde ramène à l'intérieur. Parfois la brillante étourdie, moins coupable que vaine, vrai papillon, brûle son aile au premier vol, retombe. Elle sent bien alors où est son ami sûr. La tendresse indulgente émeut profondément. Un vif réveil du coeur a lieu, le plus tendre retour au doux foyer, à l'enfant, au bonheur.
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«Assez! assez du monde! qu'on ne m'en parle plus!... Je reprends mon enfant. À nous de l'élever. Je ne peux pas le voir en larmes tous les jours au retour de l'école. Je serai son école, son précepteur et tout.»
Mais, ma chère, songez-y. L'éducation exige de la suite. Vous voudrez bien deux jours, puis vous vous lasserez?...
«Moi! jamais!»
Dans cet excès de zèle, il n'en obtiendra qu'avec peine, mais (il le faut) il obtiendra qu'elle partage avec l'école, que l'enfant absent quelques heures, et rentrant plusieurs fois par jour, ait en elle un répétiteur, qui aide, adoucisse les choses, simplifie les difficultés.
Sais-tu bien à quoi tu t'engages?... S'il te reste le soir, adieu les salons! les spectacles!...
«Oh! mon spectacle est mon enfant!... c'est ma joie, ma gaieté, ma divine comédie.»
«Eh bien! c'est ton affaire. Pour moi, cela m'arrange. Fatigué tout le jour, j'aime assez le repos du soir.»
Quel heureux changement pour le mari! Quel affranchissement! Combien sa vie, son travail gagneront! Je suppose un véritable homme, occupé, sérieux, qui marche vers un but. Les salons servent peu. Le gaspillage immense de temps et de paroles qu'on fait le soir, énerve pour la journée du lendemain. Qui ne voit en toute grande ville des galériens qu'on nomme des maris, traînés constamment en soirées. Ils expient rudement la faute d'avoir épousé une femme dotée, orgueilleuse et mondaine, qui les force de travailler double. Le jour aux affaires, la nuit au monde, et jamais de repos. Tel, un avoué que je connais, parle ou écrit dix heures par jour. Il finit au moment où sa femme, levée fort tard, achève sa toilette. Allons, vite au bal! Partons!... Il peut commander son tombeau.
L'homme est un animal diurne. La vie nocturne du chat ou du hibou le tue, ou le rend imbécile.
Quel gain de temps immense, de vie et de santé, peut donner une femme! Adorez celle-ci. Bénissez-la, bénissez Dieu.
Ceci est-ce un roman? Point du tout. À Paris, dont on dit tant de mal, j'ai cela sous les yeux. Notre paisible rive gauche m'offre fréquemment ce tableau. Dans une seule maison où il se fait d'excellents cours, je vois trois ou quatre cents dames, amenant leurs petites filles, travaillant pour elles, avec elles, changeant leurs habitudes, acceptant tout à fait la vie la moins mondaine, concentrées tout entières dans l'idée de l'enfant. «De quelle classe ces dames?» Surtout de la moyenne, femmes de magistrats, de professeurs et de négociants.
Les très longues absences de l'homme, occupé tout le jour, sont ainsi saintement et admirablement remplies.
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La mère est bien payée de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant à elle, et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fête) pour le repas du soir.
Vers dix heures du matin quand il revient de classe, ou vers quatre heures encore, elle est à la fenêtre, l'aperçoit de loin et palpite. Elle s'étonne un peu de le voir qui revient à petits pas, si lent, s'amusant à toute chose.
Lui absent, elle étudie fort. Chose peu difficile, après tout. La mère intelligente peut sans se fatiguer se tenir en avant toujours, marcher devant l'enfant.
L'hiver seulement il est dur de se lever si tôt. Son mari a compassion. Mais elle a si grand coeur! L'enfant serait grondé s'il n'avait appris ses leçons. «Eh bien! chère, dit-il, je me lève.--Non, tu es fatigué d'hier. C'est moi qui le ferai répéter, et je veux d'ailleurs l'arranger à ma guise et le faire déjeuner. C'est le Chaperon rouge. Moi seule, je puis lui bien arranger son panier.»
Se levant ainsi de bonne heure, dans sa vie toute nouvelle, le soir aussi, comme l'enfant, de très bonne heure elle a sommeil. Innocemment elle s'endort, et parfois d'un jeune sommeil si fort que, non sans peine, elle et lui on les met au lit.
«Monotone existence», me diront les mondaines; mais combien celle-ci y gagne en fraîcheur, en beauté! Combien elle en est rajeunie!
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Si ces gens-là avaient le malheur d'être riches, ils ne pourraient avoir cet intérieur. Le fils aurait un précepteur. Un étranger, un témoin, serait là. L'éducation n'exigeant pas leur concours, ils pourraient à leur aise continuer la vie mondaine, qui ne manquerait pas de les éloigner l'un de l'autre.
Que ce tiers entre ici, tout va se compliquer. En les supposant sages, et dans la meilleure hypothèse, tous souffriront. S'il est très bon et excellent, ce précepteur, il prendra fortement l'enfant, l'accaparera, il l'aura volé aux parents et il deviendra le vrai père. Pauvre célibataire, devant la jeune dame, pleine de grâce, peut-il crever ses yeux? peut-il s'empêcher d'admirer? Qu'elle lui dise un mot de bonté, le voilà troublé et malade, hélas! et bientôt amoureux.
«Il est timide. Et elle est sage; elle est fière, et tout ira bien», me dit l'homme du monde.
Eh bien! je vous l'avoue, si vous mettez ce tiers près d'eux, mes plans avortent, mon projet est manqué.
Qu'ai-je voulu? deux choses, et non pas une.
En élevant l'enfant par les parents, je songe à une seconde éducation dont jamais on ne parle, celle que les parents reçoivent de l'enfant même. Je songe à la grande influence morale qu'il exerce sur eux. Leur forte unité fait sa vie, ainsi que je l'ai dit; elle assure son bonheur, son développement. Et c'est lui, à son tour, qui charme et qui resserre cette unité, en double l'intérêt. Le mariage n'est pas, comme on peut croire, un état immobile; s'il n'a un mouvement, un progrès, il languit, il s'ennuie, il se dissout au fond. La coopération d'affaires ou d'idées, de travail, donne à l'intimité des aspects imprévus, du renouvellement. Mais de toutes les oeuvres communes, celle qui peut le plus raviver nos puissances aimantes, c'est l'éducation de l'enfant.
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Nécessité heureuse! Si les parents avaient la moindre dissidence, il leur faut la cacher, lui imposer silence. C'est la condition absolue de l'éducation, sans laquelle elle avorterait. Ce sentiment auquel on ne se livre pas, qu'on n'irrite point par l'aigreur du débat, n'a jamais même force; souvent il s'étouffe ou s'oublie. Ainsi, sans le savoir ni le vouloir, l'enfant devant qui l'on s'observe, fait plus qu'aucun arbitre. Pour lui et dans son intérêt, on comprime, on supprime bien des divergences naissantes qui, manifestées librement, rompraient, troubleraient l'union.
Un point très capital, c'est que le père maintienne, relève en toute occasion l'autorité maternelle que l'enfant n'est que trop porté à traiter légèrement. Il doit, par le tendre respect qu'il manifeste lui-même, bien faire sentir au fils que cette douce personne, faible pour lui et désarmée pour lui, la mère, n'en est pas moins le saint des saints.
Une jeune créature est toute en soi d'abord, comme un simple élément. Elle semble indifférente à tout, plus même qu'elle ne l'est en effet. Il est bon qu'il en soit ainsi. Mais cela est dur à la mère. Le garçon, en naissant presque, a l'orgueil du mâle. Il méprise les petites filles. Il se croit fort et sa mère faible. Il dirait, s'il osait: «Je suis homme. Elle n'est qu'une femme.»
Les soins même excessifs qu'elle prend de lui, le servant et l'aidant en tout, lui donnent l'attitude d'un maître. De là certaines sécheresses, des duretés. S'il s'en souvient à un autre âge, il en aura des regrets, des remords. Mais alors le petit tyran est bien loin de sentir les très réelles piqûres qu'il fait.
À mesure qu'il devient leste et vif, il s'en va avec ses camarades. Elle voudrait bien l'être; elle essaye et ne peut; aux jeux, aux exercices, elle est un peu lente, un peu molle. Et c'est son charme même, sa grâce que d'y échouer. La femme ne naît pas avec l'aile au talon. Court-elle? Il est déjà au but, revenu à moitié, qu'il la trouve en chemin.
Qu'elle travaille, étudie pour lui, se donne de la peine, il le trouve si naturel qu'il n'en tient aucun compte. Il garde certain doute du savoir de sa mère. S'il revient de l'école avec une dictée mauvaise, un texte estropié, s'il est embarrassé et qu'elle fasse effort pour l'aider, il la croit ignorante. Le père voit à son tour, et le plus souvent trouve qu'un mot capital est passé.
J'ai vu parfois une scène d'intérieur qui n'est pas rare et qui donne à songer sur la nature humaine. Une mère, une jeune dame, très capable, mettait une coquetterie innocente à bien montrer au père les progrès de l'enfant, ses efforts, son petit succès. Et elle se faisait une fête de donner leçon devant lui. Elle y était de coeur, de volonté, attentive à veiller, à soutenir l'enfant s'il déviait. Et elle y mettait tant de zèle, d'ardeur, qu'elle se troublait, s'embrouillait elle-même. Les rôles étaient changés. Bégayant, rougissante, elle était très charmante (et si touchante à ce moment!). Le pis, c'est que l'enfant riait. Profond courroux du père, qui pourtant, contenu, d'un mot bien jeté, la sauvait, la remettait en route. Mais tout était gâté! Elle continuait, triste, ayant bien envie de pleurer.
Et elle pleurait en effet dès que l'enfant était parti. Le mari avait peine à la calmer, la consoler. La consolation la meilleure, c'était l'émotion qu'il avait témoignée, son vif empressement à la tirer de là, sans qu'il y parût trop. «Ah! je l'ai vu!... Tu m'aimes donc?... Mais lui, hélas! est-ce qu'il m'aime?» Les pleurs redoublaient là-dessus.
Pénible occasion, favorable pourtant, de lui expliquer ce qu'elle est à cent lieues de savoir: «Ce que c'est que l'éducation.»
Toute femme imagine que l'éducation et l'amour sont même chose, que l'un veut, comme l'autre, faire un être de deux, que la mère et l'enfant, par exemple, seront même coeur.
Mais c'est tout autre chose. Le sublime de l'éducation, c'est que, toute désintéressée, elle consiste à faire un être indépendant, et non semblable, souvent fort différent, et qui soit vraiment lui; un être, s'il se peut, qui vous soit supérieur, qui ne vous copie pas, qui dépasse, éclipse le maître.
L'élève continue, mais contredit l'éducateur, le plus souvent en suit très peu la voie, sans quoi tout mourrait de routine.
Si la mère réussissait trop près de son fils et l'imprégnait trop d'elle, elle aurait un succès bien contraire à ses vues: elle en aurait fait une femme.
Aurait-il les dons de sa mère, ses finesses, ses délicatesses? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il aurait perdu les dons du mâle, les vives énergies par lesquelles son sexe est fécond.
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Donc l'enfant, pour son bien, doit être un peu à part, observé et tenu tendrement, mais toujours à certaine distance, non mêlé indiscrètement à la vie des parents, comme on fait aujourd'hui. Il sera plus modeste, s'il croit que la famille est en deux personnes seulement, et qu'il en est un accessoire. L'intimité intime doit lui être fermée. Si la mère, par exemple, veut, près de son mari, dans l'intérêt de l'enfant même, se cultiver, étudier, il est mieux qu'il l'ignore et ne la voie pas écolière. Serait-il assez sage pour n'en tirer parti! Il faut qu'elle lui soit, autant que le père même, l'autorité sacrée, idéal de raison autant que de bonté, premier objet de culte, et pour toute la vie comme un temple, un autel.
CHAPITRE VI
Culture supérieure de la mère.--Savoir trop pour savoir assez.
Les mères commencent souvent, mais rarement elles persistent; la lassitude vient bientôt, le découragement. C'est qu'elles n'étudient juste que dans la mesure de l'enfant, n'apprennent que ce qui peut l'aider, traînent dans ces éléments d'intolérable aridité. Elles sont un peu paresseuses, s'en tiennent là, disant: «C'est bien assez.» La chose ainsi réduite est trop fastidieuse, elle excède la mesure de toute patience.
Il faut planer sur ce qu'on fait. Il faut savoir bien plus, et au-dessus et au-dessous, à côté et de tous côtés, envelopper son objet et s'en rendre maître; alors, on peut le pénétrer, alors on s'y attache par la facilité que l'on y trouve. On en saisit tous les aspects.
Il ne faut pas rester à mi-chemin, aux degrés inférieurs, dans les fades lectures que l'on impose aux femmes, sous prétexte de les ménager. C'est une honte qu'on leur interdise toujours la haute culture, qu'on leur donne les livres secondaires, imités des grandes oeuvres, qui n'en sont que de faux reflets, des formes affaiblies. On leur fait lire le Tasse, plutôt qu'Homère et Dante, le faible _Télémaque_, au lieu de son modèle l'_Odyssée_, ce poème et si jeune et si sage, d'un éternel amusement. Quoique écrites dans la décadence, les _Vies_ de Plutarque nous gardent mille choses grandes, héroïques, de la belle Antiquité, intéressantes, et plus qu'aucun roman. Mais elles lisent plutôt Walter Scott, auteur très inégal, fort dans ses romans écossais, ailleurs presque toujours faible et banal. _Innocente_ lecture qu'on donne aux demoiselles, et qui pourtant éloigne des livres sérieux, qui développe en elles le goût de l'aventure et la maladie du roman. Elles en boivent bientôt l'alcool, les romans d'adultère; puis les tristes romans de filles et de camélias; puis (tel est le progrès de ces honteuses habitudes) toutes sortes de compilations grossières, les unes sales et les autres fades, de même que plus d'une, par un goût dépravé, avale du plâtre et du charbon. Ainsi débilitées, fanées, elles perdent tout sens de la nature, souvent de l'amour même! Qu'espérer pour l'enfant de cette mère vieillie et tarie?
Quel roman cependant peut avoir plus de charme que l'enfant, cette histoire vivante, que l'on fait de soi jour par jour? Le bonheur le plus vif, ici-bas, c'est _créer_. Comment se priver de cela? Comment s'y rendre impropre par cette sèche alimentation? La vraie nourrice se respecte, ne mange pas pour elle-même, craint les funestes friandises, les indigestes sucreries.
Parfois la solitude fait ces goûts dépravés. En pays protestant, où la femme n'est pas préparée au roman par la confession, où elle vit renfermée, elle a pourtant ses tentations, déguste volontiers le mysticisme galant-dévot des livres catholiques. Le mari, moins subtil et qui a plus de sens, mais qui est dans la prose des affaires, est mis un peu à part comme un être inférieur. Elle se croit plus haut, se sent plus délicate. Elle a tort cependant de méconnaître tout ce que peut apporter à la communauté un esprit positif, hors de ces vains raffinements. Elle a tort d'oublier que cet homme, aujourd'hui tout au métier, a reçu une éducation forte, énormément plus forte que la sienne. Il s'est rouillé sans doute, et il a oublié, moins pourtant qu'il ne semble. Ce qu'on apprit enfant peut disparaître quelque temps, puis souvent reparaît et nous suit dans la vie.
«Mais, monsieur, mon mari a peu de temps. Il est occupé tout le jour. Et le soir, il sort.»
Sortirait-il s'il avait près de vous, madame, un doux foyer, sans humeur, sans caprice, s'il était retenu par une bonne communication de coeur et de pensées, par le besoin surtout que vous avez de lui pour l'éducation de l'enfant?
Pour le temps, pourquoi en parler? Il en aura beaucoup si vous savez le retenir. Les six heures qu'il perdrait au dehors chaque soir, c'est un temps bien considérable. Quel présent je lui fais en lui donnant ces heures! J'ajoute réellement des années à sa vie.
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«Idée bizarre qui ne pouvait, dit mon censeur, venir qu'à un homme étranger au monde! Supposer qu'un mari reste près de sa femme, avec elle passe ses soirées! Où a-t-on vu cela?» Et il ferme, il jette le livre.
Le _monde_? mais, cher critique, vous-même, savez-vous ce que c'est? savez-vous bien que les quelques oisifs qui, dans nos capitales, traînent le soir aux cafés, aux spectacles, c'est bien peu de monde en Europe? Savez-vous que ce petit point d'un quart de lieue, ce boulevard d'éternelle promenade, où vous allez, venez, vous cache l'infini du monde réel?
Vous voyez, revoyez toujours ce même point. Vous ne connaissez pas deux cents millions d'Européens qui tous mènent une vie absolument contraire. Je vois partout le Nord, Allemagne, Suède, Suisse, Hollande, Angleterre, en parfait contraste avec vous. Ces nations actives, qui vont en cent pays où vous n'allez jamais, n'en ont pas moins la vie serrée, fermée, le grand attachement du _home_.
«Mais le soir, que fait-on?» On songe, on couve l'affaire du lendemain. Ou on lit quelque peu. Ou on fait un peu de musique (du moins en Allemagne). L'homme revient parfois à ses études. D'éminents personnages d'Angleterre, d'Allemagne, des politiques, des ministres reprennent un Homère, un Horace. Un de mes amis, helléniste distingué de Genève, étant de passage à Berlin, vers 1860, est invité par un ministre à sa soirée. Et là que trouve-t-il? le conseil au complet des ministres de Prusse, qui, pour délassement, s'assemblait deux fois par semaine pour lire, devinez quoi? Thucydide, dans l'original.
Cela empêche-t-il les affaires? Point du tout. Vous l'avez vu à Sadowa.
Un excès de culture, érudite, parfois pédantesque, est le défaut du Nord. Si l'homme est sédentaire, reste au foyer le soir, c'est trop souvent pour quelque étude solitaire, et la famille y gagne peu. Entre ses livres et sa bière, un peu narcotisé, est-il un homme encore? Non, de bonne heure un livre. Il épaissit souvent. Faust croit beaucoup trop à cet esprit qui rôde dans ses livres enfumés, au noir barbet du poêle. Ce barbet est deux choses, tantôt vain ergoteur, tantôt compilateur, Faust en apprendrait cent fois plus avec Marguerite.
Ici, je ne ris point. Elle est peu préparée, et on ne peut lui lire aucun livre érudit, mais pour les grandes oeuvres capitales du génie humain, la femme les comprend, même vous les fait voir sous un aspect nouveau. Ces livres que vous savez d'enfance, que souvent, malgré vous, vous appreniez par coeur, vous y êtes endurci, blasé. Elle qui y vient toute neuve, elle sent tout. C'est un très délicat plaisir de voir comme à tel mot qui ne vous frappait plus, elle s'arrête et elle est touchée. Son coeur, plus fin, plus tendre, plus près de la nature, a vibré; elle essaye de cacher une larme.
Charmant enseignement de l'ignorance à la science! La femme enseigne l'homme tour à tour, et donne et reçoit. Tout cela tôt ou tard reviendra à l'enfant. Rien de leur _a parte_, de leur secrète étude, qui ne puisse par sa mère lui arriver, et mieux que par les maîtres. C'est ce qui la rend studieuse. Pour lui elle lit et elle écoute.
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Quel bonheur de pouvoir lui expliquer Virgile! C'est tout exprès pour elle qu'il chanta, ce grand Italien. Elle pleurera sur Didon, Eurydice, sur la Lycoris de Gallus. Mais il est dans Virgile un bien autre mystère, sa douleur contenue, ses larmes étouffées sur le destin de l'Italie. On le sent en dessous. Elle n'y sera pas insensible. Elle y prendra un sens élevé, tout nouveau, que les femmes ont bien peu: la pitié pour les nations.
Le Moyen-âge avait reconnu dans Virgile le magicien qui ouvre les deux mondes. Est-ce à dire qu'il est le plus fort? point du tout. Mais il est au milieu des choses. Il a le rameau d'or, et comme la Sibylle il vous conduit partout. Il tient de l'Évangile et du _Ramayana_. De lui on peut monter dans le lumineux Orient. De lui on peut descendre au clair-obscur des temps chrétiens. D'où viennent-ils, ces temps? sinon de la même origine, du soir du monde antique, du soupir résigné des nations, finissant dans l'Empire, qui saluaient la fin et le repos.