Le Peuple / Nos Fils

Part 2

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Ma plus forte impression d'enfance, après celle-là, c'est le Musée des monuments français, si malheureusement détruit. C'est là, et nulle autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde.

Le lieu de mon travail, notre atelier, n'était guère moins sombre. Pendant quelque temps, ce fut une cave, cave pour le boulevard où nous demeurions, rez-de-chaussée pour la rue basse. J'y avais pour compagnie, parfois mon grand-père, quand il y venait, mais toujours, très assidûment, une araignée laborieuse qui travaillait près de moi, et plus que moi, à coup sûr.

Parmi des privations fort dures et bien au delà de ce que supportent les ouvriers ordinaires, j'avais des compensations: la douceur de mes parents, leur foi dans mon avenir, inexplicable vraiment, quand on songe combien j'étais peu avancé. J'avais, sauf les nécessités du travail, une extrême indépendance, dont je n'abusai jamais. J'étais apprenti, mais sans contact avec des gens grossiers, dont la brutalité aurait peut-être brisé en moi cette fleur de liberté. Le matin, avant le travail, j'allais chez mon vieux grammairien, qui me donnait cinq ou six lignes de devoir. J'en ai retenu ceci, que la quantité du travail y faisait bien moins qu'on ne croit; les enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y entrera jamais beaucoup à la fois.

Malgré mon incapacité musicale, qui désolait mon grand-père, j'étais très sensible à l'harmonie majestueuse et royale du latin; cette grandiose mélodie italique me rendait comme un rayon du soleil méridional. J'étais né, comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris. Cette chaleur d'un autre climat opéra si bien sur moi, qu'avant de rien savoir de la quantité, du rythme savant des langues antiques, j'avais cherché et trouvé dans mes thèmes des mélodies romano-rustiques, comme les _proses_ du Moyen-âge. Un enfant, pour peu qu'il soit libre, suit précisément la route que suivent les peuples enfants.

Sauf les souffrances de la pauvreté, très grandes pour moi l'hiver, cette époque, mêlée de travail manuel, de latin et d'amitié (j'eus un instant un ami et j'en parle dans ce livre), est très douce à mon souvenir. Riche d'enfance, d'imagination, d'amour peut-être déjà, je n'enviais rien à personne. Je l'ai dit: l'homme de lui-même ne saurait point l'envie, il faut qu'on la lui apprenne.

Cependant, tout s'assombrit. Ma mère devient plus malade, la France aussi (Moscou!... 1813!...) L'indemnité est épuisée. Dans notre extrême pénurie, un ami de mon père lui propose de me faire entrer à l'Imprimerie impériale. Grande tentation pour mes parents! D'autres n'auraient pas hésité. Mais la foi avait toujours été grande dans notre famille: d'abord la foi dans mon père, à qui tous s'étaient immolés; puis la foi en moi; moi, je devais tout réparer, tout sauver...

Si mes parents, obéissant à la raison, m'avaient fait ouvrier, et s'étaient sauvés eux-mêmes, aurais-je été perdu, moi? Non, je vois parmi les ouvriers des hommes de grand mérite, qui pour l'esprit valent bien les gens de lettres, et mieux pour le caractère... Mais enfin, quelles difficultés aurais-je rencontrées! quelle lutte contre le manque de tous les moyens! contre la fatalité du temps!... Mon père sans ressources et ma mère malade décidèrent que j'étudierais, quoi qu'il arrivât.

Notre situation pressait. Ne sachant ni vers ni grec, j'entrai en troisième au collège de Charlemagne. Mon embarras, on le comprend, n'ayant nul maître pour m'aider. Ma mère, si ferme jusque-là, se désespéra et pleura. Mon père se mit à faire des vers latins, lui qui n'en avait fait jamais.

Le meilleur encore pour moi, dans ce terrible passage de la solitude à la foule, de la nuit au jour, c'était sans contredit le professeur, M. Andrieu d'Alba, homme de coeur, homme de Dieu. Le pis, c'étaient les camarades. J'étais justement au milieu d'eux, comme un hibou en plein jour, tout effarouché. Ils me trouvaient ridicule, et je crois maintenant qu'ils avaient raison. J'attribuais alors leurs risées à ma mise, à ma pauvreté. Je commençai à m'apercevoir d'une chose: Que j'étais pauvre.

Je crus tous les riches mauvais, tous les hommes; je n'en voyais guère qui ne fussent plus riches que moi. Je tombai dans une misanthropie rare chez les enfants. Dans le quartier le plus désert de Paris, le Marais, je cherchais les rues désertes... Toutefois, dans cette antipathie excessive pour l'espèce humaine, il restait ceci de bon: Je n'avais aucune envie.

Mon charme le plus grand, qui me remettait le coeur, c'était le dimanche ou le jeudi, de lire deux, trois fois de suite un chant de Virgile, un livre d'Horace. Peu à peu, je les retenais; du reste, je n'ai jamais pu apprendre une seule leçon par coeur.

Je me rappelle que dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814!), et mes ennemis à moi se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même: sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblait finir pour moi,--j'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien,--je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservée), et sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir.

Qu'est-ce que je craindrais maintenant, mon ami, dites-le-moi? moi, qui suis mort tant de fois, en moi-même, et dans l'Histoire.--Et qu'est-ce que je désirerais?... Dieu m'a donné, par l'histoire, de participer à toute chose.

La vie n'a sur moi qu'une prise, celle que j'ai ressentie le 12 février dernier, environ trente ans après. Je me retrouvais dans un jour semblable, également couvert de neige, en face de la même table. Une chose me monta au coeur: «Tu as chaud, les autres ont froid... cela n'est pas juste... Oh! qui me soulagera de la dure inégalité?» Alors, regardant celle de mes mains qui depuis 1813 a gardé la trace du froid, je me dis pour me consoler: «Si tu travaillais avec le peuple, tu ne travaillerais pas pour lui... Va donc, si tu donnes à la patrie son histoire, je t'absoudrai d'être heureux.»

Je reviens. Ma foi n'était pas absurde; elle se fondait sur la volonté. Je croyais à l'avenir, parce que je le faisais moi-même. Mes études finirent bien et vite[3]. J'eus le bonheur, à la sortie, d'échapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de l'école doctrinaire, majestueuse et stérile, et la littérature industrielle, dont la librairie, à peine ressuscitée, accueillait alors facilement les plus malheureux essais.

[Note 3: Je dus beaucoup aux encouragements de mes illustres professeurs, MM. Villemain et Leclerc. Je me rappellerai toujours que M. Villemain, après la lecture d'un devoir qui lui avait plu, descendit de sa chaire, et vint avec un mouvement de sensibilité charmante s'asseoir sur mon banc d'élève, à côté de moi.]

Je ne voulus point vivre de ma plume. Je voulus un vrai métier; je pris celui que mes études me facilitaient, l'enseignement. Je pensai dès lors, comme Rousseau, que la littérature doit être la chose réservée, le beau luxe de la vie, la fleur intérieure de l'âme. C'était un grand bonheur pour moi lorsque, dans la matinée, j'avais donné mes leçons, de rentrer dans mon faubourg, près du Père-Lachaise, et là paresseusement de lire tout le jour les poètes, Homère, Sophocle, Théocrite, parfois les historiens. Un de mes anciens camarades et de mes plus chers amis, M. Poret, faisait les mêmes lectures, dont nous conférions ensemble, dans nos longues promenades au bois de Vincennes.

Cette vie insoucieuse ne dura guère moins de dix ans, pendant lesquels je ne me doutais pas que je dusse écrire jamais. J'enseignais concurremment les langues, la philosophie et l'histoire. En 1821, le concours m'avait fait professeur dans un collège. En 1827, deux ouvrages qui parurent en même temps, mon _Vico_ et mon _Précis d'histoire moderne_, me firent professeur à l'École normale[4].

[Note 4: Je l'ai quittée à regret en 1837, lorsque l'influence éclectique y fut dominante. En 1838, l'Institut et le Collège de France m'ayant également élu pour leur candidat, j'obtins la chaire que j'occupe.]

L'enseignement me servit beaucoup. La terrible épreuve du collège avait changé mon caractère, m'avait comme serré et fermé, rendu timide et défiant. Marié jeune, et vivant dans une grande solitude, je désirais de moins en moins la société des hommes. Celle que je trouvai dans mes élèves, à l'École normale et ailleurs, rouvrit mon coeur, le dilata. Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l'humanité. J'étais touché, attristé souvent aussi, de les voir se succéder devant moi si rapidement. À peine m'attachais-je, que déjà ils s'éloignaient. Les voilà tous dispersés, et plusieurs (si jeunes!) sont morts. Peu m'ont oublié; pour moi, vivants ou morts, je ne les oublierai jamais.

Ils m'ont rendu, sans le savoir, un service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me soutînt à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à l'enseignement, qui pour moi fut l'amitié. Ces grands historiens ont été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.

J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie âpre et laborieuse, je suis resté peuple.

Je le disais tout à l'heure, j'ai crû comme une herbe entre deux pavés, mais cette herbe a gardé sa sève, autant que celle des Alpes. Mon désert dans Paris même, ma libre étude et mon libre enseignement (toujours libre et partout le même) m'ont agrandi, sans me changer. Presque toujours, ceux qui montent y perdent, parce qu'ils se transforment; ils deviennent mixtes, bâtards; ils perdent l'originalité de leur classe, sans gagner celle d'une autre. Le difficile n'est pas de monter, mais, en montant, de rester soi.

Souvent aujourd'hui l'on compare l'ascension du peuple, son progrès, à l'invasion des _Barbares_. Le mot me plaît, je l'accepte... _Barbares!_ Oui, c'est-à-dire pleins d'une sève nouvelle, vivante et rajeunissante; _Barbares_, c'est-à-dire voyageurs en marche vers la Rome de l'avenir, allant lentement, sans doute, chaque génération avançant un peu, faisant halte dans la mort; mais d'autres n'en continuent pas moins.

Nous avons, nous autres Barbares, un avantage naturel; si les classes supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale. Elles n'ont ni le travail fort, ni l'intensité, l'âpreté, la conscience dans le travail. Leurs élégants écrivains, vrais enfants gâtés du monde, semblent glisser sur les nues, ou bien, fièrement excentriques, ils ne daignent regarder la terre; comment la féconderaient-ils? Elle demande, cette terre, à boire la sueur de l'homme, à s'empreindre de sa chaleur et de sa vertu vivante. Nos Barbares lui prodiguent tout cela, elle les aime. Eux, ils aiment infiniment, et trop, se donnant parfois au détail, avec la sainte gaucherie d'Albert Dürer, ou le poli excessif de Jean-Jacques, qui ne cache pas assez l'art; par ce détail minutieux ils compromettent l'ensemble. Il ne faut pas trop les blâmer: c'est l'excès de la volonté, la surabondance d'amour, parfois le luxe de sève; cette sève, mal dirigée, tourmentée, se fait tort à elle-même, elle veut tout donner à la fois, les feuilles, les fruits et les fleurs, elle courbe et tord les rameaux.

Ces défauts des grands travailleurs se trouvent souvent dans mes livres, qui n'ont pas leurs qualités. N'importe! ceux qui arrivent ainsi, avec la sève du peuple, n'en apportent pas moins dans l'art un degré nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils posent ordinairement le but plus haut, plus loin, que les autres, consultant peu leurs forces, mais plutôt leur coeur. Que ce soit là ma part dans l'avenir, d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire, de l'avoir nommée d'un nom que personne n'avait dit. Thierry l'appelait _narration_ et M. Guizot _analyse_. Je l'ai nommée _résurrection_ et ce nom lui restera.

Qui serait plus sévère que moi, si je faisais la critique de mes livres! le public m'a trop bien traité. Celui que je donne aujourd'hui, croit-on que je ne voie pas combien il est imparfait?... «Pourquoi, alors, publiez-vous? Vous avez donc à cela un grand intérêt?»

Un intérêt?... Plusieurs, comme vous allez voir. D'abord, j'y perds plusieurs de mes amitiés. Puis, je sors d'une position tranquille, toute conforme à mes goûts. J'ajourne mon grand livre, le monument de ma vie.

--Pour entrer dans la vie publique apparemment?--Jamais. Je me suis jugé! Je n'ai ni la santé, ni le talent, ni le maniement des hommes.

--Pourquoi donc alors...?--Si vous voulez le savoir absolument, je vous le dirai.

Je parle, parce que personne ne parlerait à ma place. Non qu'il n'y ait une foule d'hommes plus capables de le faire, mais tous sont aigris, tous haïssent. Moi, j'aimais encore... Peut-être aussi savais-je mieux les précédents de la France; je vivais de sa grande vie éternelle, et non de la situation. J'étais plus vivant de sympathies, plus mort d'intérêts; j'arrivais aux questions avec le désintéressement des morts.

Je souffrais d'ailleurs bien plus qu'un autre du divorce déplorable que l'on tâche de produire entre les hommes, entre les classes, moi qui les ai tous en moi.

La situation de la France est si grave qu'il n'y avait pas moyen d'hésiter. Je ne m'exagère pas ce que peut un livre; mais il s'agit du devoir, et nullement du pouvoir.

Eh bien! je vois la France baisser d'heure en heure, s'abîmer comme une Atlantide. Pendant que nous sommes là, à nous quereller, ce pays enfonce.

Qui ne voit, d'Orient et d'Occident, une ombre de mort peser sur l'Europe, et que chaque jour il y a moins de soleil, et que l'Italie a péri, et que l'Irlande a péri, et que la Pologne a péri... Et que l'Allemagne veut périr!... Ô Allemagne, Allemagne!...

Si la France mourait de mort naturelle, si les temps étaient venus, je me résignerais peut-être, je ferais comme le voyageur sur un vaisseau qui va sombrer, je m'envelopperais la tête, et me remettrais à Dieu... Mais la situation n'est pas du tout celle-là, et c'est là ce qui m'indigne: notre ruine est absurde, ridicule, elle ne vient que de nous. Qui a une littérature, qui domine encore la pensée européenne? Nous, tout affaiblis que nous sommes. Qui a une armée? Nous seuls.

L'Angleterre et la Russie, deux géants faibles et bouffis, font illusion à l'Europe. Grands Empires, et faibles peuples!... Que la France soit une, un instant; elle est forte comme le monde.

La première chose, c'est qu'avant la crise[5], nous nous reconnaissions bien, et que nous n'ayons pas, comme en 1792, comme en 1815, à changer de front, de manoeuvre et de système en présence de l'ennemi.

[Note 5: Je n'ai jamais vu dans l'histoire une paix de trente années.--Les banquiers qui n'ont prévu aucune révolution (pas même celle de Juillet que plusieurs d'entre eux travaillaient), répondent que rien ne bougera en Europe. La première raison qu'ils en donnent, c'est que _la paix profite au monde_. Au monde, oui, et peu à nous; les autres courent et nous marchons; nous serons dans peu à la queue. Deuxièmement, disent-ils, _la guerre ne peut commencer qu'avec un emprunt, et nous ne l'accorderons pas_. Mais, si on la commence avec un trésor, comme la Russie en fait un, si la guerre nourrit la guerre, comme au temps de Napoléon, etc., etc.]

La seconde chose, c'est que nous nous fiions à la France, et point du tout à l'Europe.

Ici, chacun va chercher ses amis ailleurs[6], le politique à Londres, le philosophe à Berlin; le communiste dit: Nos frères les Chartistes.--Le paysan seul a gardé la tradition du salut; un Prussien pour lui est un Prussien, un Anglais est un Anglais.--Son bon sens a eu raison, contre vous tous, humanitaires! La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu l'autre jour à la France la santé de Waterloo.

[Note 6: Prenez un Allemand, un Anglais au hasard, le plus libéral, parlez-lui de liberté, il répondra liberté. Et puis tâchez un peu de voir comment ils l'entendent. Vous vous apercevrez alors que ce mot a autant de sens qu'il y a de nations, que le démocrate allemand, anglais, sont aristocrates au coeur, que la barrière des nationalités que vous croyez effacée, reste presque entière. Tous ces gens que vous croyez si près, sont à cinq cents lieues de vous.]

Enfants, enfants, je vous le dis: Montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis.

Tâchez donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth), essayons, cette paix, de la commencer entre nous. Nous sommes divisés sans doute, mais l'Europe nous croit plus divisés que nous ne sommes. Voilà ce qui l'enhardit. Ce que nous avons de dur à nous dire, disons-le, versons notre coeur, ne cachons rien des maux, et cherchons bien les remèdes.

Un peuple! une patrie! une France!... Ne devenons jamais deux nations, je vous prie.

Sans l'unité, nous périssons. Comment ne le sentez-vous pas?

Français, de toute condition, de toute classe et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours, pardevant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un crime, d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents noms de partis. Mais vous êtes, comme Français, condamnés d'ensemble. Pardevant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel: La Révolution!

24 janvier 1846.

PREMIÈRE PARTIE

DU SERVAGE ET DE LA HAINE.

CHAPITRE PREMIER

Servitudes du paysan.

Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons-le. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est deux heures; sa femme est à vêpres; il est endimanché; je réponds qu'il va voir sa maîtresse.

Quelle maîtresse? Sa terre.

Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez tous les jours de la semaine?... Aussi il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs... Et pourtant, il y va.

Il est vrai qu'il passait bien près; c'était une occasion. Il la regarde, mais apparemment il n'y entrera pas; qu'y ferait-il?... Et pourtant il y entre.

Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas; il est endimanché; il a blouse et chemise blanches.--Rien n'empêche cependant d'ôter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien encore cette souche qui gêne, mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour demain.

Alors, il croise ses bras et s'arrête, regarde, sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. À la fin, s'il se croit observé, s'il aperçoit un passant, il s'éloigne à pas lents. À trente pas encore, il s'arrête, se retourne, et jette sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regard, tout de coeur, plein de dévotion.

Si ce n'est là l'amour, à quel signe donc le reconnaîtrez-vous en ce monde? C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour produire; autrement, elle ne donnerait rien, cette pauvre terre de France, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte, parce qu'elle est aimée.

* * * * *

La terre de France appartient à quinze ou vingt millions de paysans qui la cultivent; la terre d'Angleterre, à une aristocratie de trente-deux mille personnes qui la font cultiver[7].

[Note 7: Et sur ces trente-deux mille, douze mille sont des corporations de main-morte.--Si l'on oppose à ceci qu'en Angleterre près de trois millions de personnes participent à la propriété foncière, c'est que ce nom outre les terres, désigne les maisons, et les petits terrains, cours, jardins d'agrément, qui sont joints aux maisons, surtout dans les localités industrielles.]

Les Anglais, n'ayant pas les mêmes racines dans le sol, émigrent où il y a profit. Ils disent _le pays_; nous disons _la patrie_[8]. Chez nous, l'homme et la terre se tiennent, et ils ne se quitteront pas; il y a entre eux légitime mariage, à la vie, à la mort. Le Français a épousé la France.

[Note 8: Nos Anglais de France disent le _pays_ pour éviter de dire la patrie. Voy. une page spirituelle et chaleureuse de M. Génin, _Des Variations du langage français_, p. 417.]

La France est une terre d'équité. Elle a généralement, en cas douteux, adjugé la terre à celui qui travaillait la terre[9]. L'Angleterre au contraire a prononcé pour le seigneur, chassé le paysan; elle n'est plus cultivée que par des ouvriers.

[Note 9: C'est un des caractères spiritualistes de notre Révolution. L'homme et le travail de l'homme lui ont paru d'un prix inestimable et qu'on ne pouvait mettre en balance avec celui du fonds; l'homme a emporté la terre. Et en Angleterre la terre a emporté l'homme. Dans les pays même qui ne sont nullement féodaux, mais organisés sur le principe du clan celtique, les légistes anglais ont appliqué la loi féodale dans la plus extrême rigueur, décidant que le seigneur n'était pas seulement suzerain, mais propriétaire. Ainsi Mme la duchesse de Sutherland s'est fait adjuger un comté d'Écosse plus grand que le département du Haut-Rhin, et en a chassé (de 1811 à 1820) trois mille familles, qui l'occupaient depuis qu'il y a une Écosse. La duchesse leur a fait donner une indemnité légère, que beaucoup n'ont pas acceptée. Lire le récit de cette belle opération, que nous devons à l'agent de la duchesse: James Loch, _Compte rendu des bonifications faites au domaine du marquis de Stafford_, in-8º, 1820. M. de Sismondi en donne l'analyse dans ses _Études d'économie politique_, 1837.]

Grave différence morale! Que la propriété soit grande ou soit petite, elle relève le coeur. Tel qui ne se serait point respecté pour lui-même, se respecte et s'estime pour sa propriété. Ce sentiment ajoute au juste orgueil que donne à ce peuple son incomparable tradition militaire. Prenez au hasard dans cette foule un petit journalier qui possède un vingtième d'arpent, vous n'y trouverez point les sentiments du journalier, du mercenaire; c'est un propriétaire, un soldat (il l'a été, et le serait demain); son père fut de la _grande armée_.

La petite propriété n'est pas nouvelle en France. On se figure à tort qu'elle a été constituée dernièrement, dans une seule crise, qu'elle est un accident de la Révolution. Erreur. La Révolution trouva ce mouvement très avancé, et elle-même en sortait. En 1785, un excellent observateur, Arthur Young, s'étonne et s'effraie de voir ici la terre _tellement divisée_. En 1738, l'abbé de Saint-Pierre remarque qu'en France «_les journaliers ont presque tous un jardin ou quelque morceau de vigne ou de terre_[10].» En 1697, Boisguilbert déplore la nécessité où les petits propriétaires se sont trouvés sous Louis XIV de vendre une grande partie des biens acquis aux seizième et dix-septième siècles.

[Note 10: _Saint-Pierre_, t. X. p. 251 (Rotterdam). L'autorité de cet auteur peu grave, est grave ici, parce qu'il écrivait sur les renseignements qu'il avait demandés à plusieurs intendants.]