Part 19
Le saint, l'élu de Dieu, autrefois fut l'ascète, constamment occupé à éplucher son âme, combattre sa nature, à lui demander compte, la gronder, la punir. Éducation intime qu'ils nommaient très bien _castoiement_. Mais il est incroyable combien l'arbre émondé profite; la passion, ainsi travaillée, combattue, étant l'unique idée de l'homme, fleurissait à merveille. Car c'est là ce qu'elle veut, qu'on s'occupe incessamment d'elle, qu'on la manie, qu'on la touche et retouche. Elle n'en est que plus forte de cette irritation constante, plus âcre, plus contagieuse.
L'action! l'action! c'est le salut. En trois siècles elle a transfiguré le monde, l'a enrichi, l'a doublé, centuplé, mais elle n'a pas moins été féconde dans l'homme même; elle a créé, dans le marais peu sûr où nous flottions, un grand courant.
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Dans le plan encyclopédique d'éducation que nous donne le seizième siècle, le plan savant, immense, trop chargé du _Gargantua_, on voit pourtant déjà avec étonnement le but très nettement marqué. Non seulement l'élève saura tout, mais il saura tout faire. L'_action_ apparaît comme son plus haut développement. On l'initie non seulement à tous les exercices, mais à tout art pratique.
Même pensée (faiblement indiquée, il est vrai) dans le livre médiocre et judicieux de Locke. Mais elle éclate admirablement dans le grand livre anglais, le _Robinson_. Elle se reproduit dans l'_Émile_. L'homme moderne agit, travaille; il peut être, il est ouvrier.
Ces livres de génie, les grands éducateurs pratiques qui sont venus depuis, accueillis tout d'abord avec enthousiasme, ont-ils eu les effets, les résultats durables que l'on pouvait attendre? Qu'est-il resté de ce grand mouvement? Toute chose, en notre siècle, a avancé. La seule éducation a eu un mouvement rétrograde.
Cette lenteur, cet ajournement constant d'un intérêt si cher (notre espoir de demain!), s'expliquent-ils assez par nos distractions extérieures, les guerres atroces au début de ce siècle, et depuis, la vie soucieuse, affairée, inquiète, du grand mouvement industriel? Une autre explication doit se chercher aussi, il faut le dire, dans ces grands livres même qui ont ouvert la voie au dernier siècle. Leur action n'a pas été assez simple pour être forte. Ce qui fait une chose organique, puissante, féconde, c'est principalement la simplicité de son germe, l'unité de son principe.
Ils n'eurent pas un seul germe, un principe. Ils en avaient deux.
Esprits indépendants, encore faibles de coeur, par certaine fibre de famille, ils restent plus ou moins engagés au passé. Le _Robinson_ est tout biblique. L'_Émile_, en disant tant de mots forts, hardis, les énerve et recule. On verra dans ce livre la légende d'un saint, le martyre de Pestalozzi, hélas! si discordant et divisé contre lui-même.
Quand on bâtit le Capitole, pour base fondamentale, centrale, où tout se rallierait, on ne mit pas deux pierres, deux pièces différentes. On n'en mit qu'une: une tête d'homme vivante. Vivante fut la construction.
Aux fondements de l'éducation que mettrons-nous pour base? Une seule base, la Nature humaine.
Ces grands éducateurs, n'ayant pu nettement se détacher du vieux principe, flottent encore entre deux esprits. Double est leur édifice. Du point de départ incertain vient l'incertain de tout le reste. Ils bâtissent sans avoir fondé. Leur jeune monde, ils le placent sur ce sol hésitant. On demeure inquiet en voyant la faiblesse de ce qui est dessous. Le berceau porte en l'air, que deviendra l'enfant?
Faibles pour le principe et la base de l'éducation, ils ne le furent pas moins pour ce qu'on peut nommer le corps et la substance, la matière de l'enseignement.
Ils étaient à l'excès occupés de méthodes. Mais la meilleure méthode n'est qu'un procédé, une forme. Qu'apprendra-t-on dans cette forme, par ce procédé? C'est ce qu'il faut savoir. Il faut que la jeune âme ait un substantiel aliment. Il y faut une chose vivante. Quelle chose? La Patrie, son âme, son histoire, la tradition nationale. Quelle chose? La Nature, l'universelle patrie. Voilà une nourriture, ce qui réjouira, remplira le coeur de l'enfant.
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Si nous n'avons la force et le génie, nous avons la lucidité d'une méthode supérieure. Notre étude, plus compliquée, est cependant plus claire. Par la persévérance et par des efforts gradués, nous préparons légitimement les questions. Je ne suis arrivé à celle de l'Éducation que par des travaux successifs.
Sa substance, je l'ai dit, c'est la _tradition nationale_. Ce que l'enfant doit apprendre d'abord, c'est la Patrie, sa mère. «Ta mère, c'est toi, et tu en es le fruit. Que fit-elle? comment vécut-elle? C'est là ce qu'il te faut savoir. Tu y liras ton âme, te connaîtras toi-même.»
Cela est long, était peu préparé, quand je m'en occupai. Je trouvai la Patrie déplorablement effacée par nos tragiques événements, par la cruelle légende de l'idolâtrie militaire, la superstition monarchique, le culte de la Force, l'oubli du Droit. Combien d'années je mis à refaire tout de fond en comble, c'est ce qui importe peu. Mais il faut dire l'effort persévérant dont j'eus besoin pour arracher, extirper sur ma route cette forêt d'erreurs qui nous tue de son ombre. Je fus récompensé. Je vis distinctement ce qui simplifie tout: la parfaite unité des deux idolâtries, et l'injuste arbitraire du système de la faveur et de la Grâce;--d'autre part, la Justice, le Dieu nouveau, que de son nom de guerre nous nommons la Révolution.
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_Une éducation de justice_, fondée en liberté, égalité, fraternité: voilà l'idéal même, nettement dégagé de ce travail immense qui le premier donna et la substance, et le principe pur, l'âme vivante de l'éducation.
«Justice? qu'est-ce que c'est? dit la femme. On ne m'a rien appris que la Grâce incertaine, qui aime ou hait, sauve ou perd _qui lui plaît_.»
Si nous n'en venons pas à lui faire accepter la justice, à réconcilier la justice et l'amour, la patrie périclite et le foyer chancelle. Mariage est divorce. Or (songez-y bien, mères), si le foyer n'est ferme, l'enfant ne vivra pas.
Un enfant à deux têtes, à deux corps, ne vit guère. Pas davantage celui qui a deux âmes. C'est en vertu de cette loi, dans cette prévoyance que la nature a fait la profonde unité physique du mariage. L'enfant naît un fatalement, et quand il prend deux âmes par le désaccord des parents, il meurt, ou il reste _fruit sec_. Ne parlons plus d'éducation.
Dans ce temps singulier, deux courants existaient: celui de la Science dont les découvertes établissent la force du mariage, celui de la Littérature qui fort tranquillement à l'envers allait son chemin. Lorsque mes livres avertirent, celle-ci s'indigna presque autant que le prêtre. Je répondais: «Il faut que l'enfant vive. Or, il ne vivra pas, si nous ne replaçons le foyer sur un terrain ferme.»
Les trois livres attaqués (_l'Amour_, _la Femme_, _le Prêtre et la Famille_), qui soutenaient ce paradoxe énorme, la fixité du mariage, restent et resteront, ayant deux fortes bases, la base scientifique, la nature elle-même, et la base morale, le coeur d'un citoyen. Car, sans moeurs, point de vie publique. Je disais dans L'_Amour_ à tant d'hommes légers qui parlent de Patrie: «Pouvez-vous être libres avec des moeurs d'esclaves?»
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Ainsi gravitaient tous mes livres vers celui d'aujourd'hui. Ceux d'Histoire naturelle, qu'on croyait diverger de mes voies morales, historiques, étaient exactement dans ma ligne et dans mon sillon. Au début de _la Femme_, j'ai dit combien l'éducation, de nos filles surtout, se fera doucement dans cette aimable communion de la Nature. Et vers la fin de _la Montagne_, rentrant dans ce sujet, surtout pour le jeune homme, je le menais moi-même aux Alpes, aux Pyrénées, l'affermissant, lui grandissant le coeur par ces courses viriles, ces nobles gymnastiques, la fière aspiration qui dit toujours: Plus haut!
Ces petits livres (au reste sortis du foyer même) ont été adoptés et en France et ailleurs, comme _livres du Dimanche_, _livres du soir_ et des après-soupers, donc (au plus haut degré) comme des livres d'éducation.
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En résumé, j'arrive au but, au grand problème, par les voies légitimes, patientes, dont mes prédécesseurs crurent devoir se passer.
Longue fut mon expérience, mes trente années d'enseignement. Plus longue mon étude, qui a rempli toute ma vie.
De notre grande histoire nationale, du travail progressif qui a fait l'âme de la France, j'ai tiré notre foi, ce credo social qui sera l'aliment et la vie de nos fils.
Au Foyer raffermi dans ce credo commun, dans la gravité forte des moeurs républicaines, l'exemple des parents, j'ai donné la base solide où l'enfant s'harmonise, prend l'unité morale, qui seule permet l'éducation.
Mais dans ces longs travaux d'exigence infinie, qui chaque jour prenaient le meilleur de moi-même et le sang de mon coeur, comment ai-je duré, produit, fourni toujours? Par quel ravivement toujours je renaissais? Demandez à la mère, la grande nourrice, la Nature, à l'âme maternelle qui ne se lasse pas d'allaiter, raviver, de consoler le monde. Ce qu'elle a fait pour moi, j'aurais voulu le faire pour nos fils et pour tous, asseoir l'enfant et l'homme à ce riche banquet de jeunesse éternelle.
Ce livre, préparé tant d'années, vient à point, et dans le grand moment que j'aurais demandé, au jour grave de la transformation sociale. Plus tôt, c'était un livre. Aujourd'hui, c'est un acte. Il intervient dans l'action.
Prenant l'homme au premier, pur et profond miroir de la nature, l'enfance, le suivant dans la voie si puissamment féconde de notre humanité moderne, il l'initie jeune homme aux débuts difficiles, même ne le quitte pas à l'entrée de la rude gymnastique de la vie publique. Telle est l'éducation, identique à la vie, l'obligeant de savoir et de développer son principe.
L'objet ici c'est l'homme,--non pas seulement l'homme qui dort dans ce berceau, qui s'essaye aux écoles,--mais l'homme au grand combat, mais vous, moi, et nous tous, qui tombons aujourd'hui dans un monde imprévu.
Paris, 19 octobre 1869.
LIVRE PREMIER
DE L'ÉDUCATION AVANT LA NAISSANCE.
CHAPITRE PREMIER
L'homme naît-il innocent ou coupable?--Deux éducations opposées.
Dans l'histoire de la Renaissance, j'ai décrit une oeuvre sublime, les Prophètes et Sibylles que peignit Michel-Ange aux voûtes de la chapelle Sixtine. Je n'ai pas dit assez avec quelle vigueur il y pose les deux esprits contraires qui se disputent le monde.
Tous ont vu ces figures, au moins gravées. Chacun a remarqué la plus violente, celle d'Ézéchiel, qui, le bonnet au vent, soutient une dispute acharnée contre quelqu'un qu'on ne voit pas, un rabbin, un docteur sans doute. Ézéchiel et Jérémie sont les prophètes de la Captivité. Les captifs se croyaient punis des péchés de leurs pères. Jérémie et Ézéchiel le nient dans les versets célèbres: «Ne dites plus: _Nos pères mangèrent du raisin vert; c'est ce qui nous fait mal aux dents_. Non, cela n'est pas vrai. Chacun répond pour soi. Chacun sera sauvé ou perdu par ses propres oeuvres.»
Plus de péché originel. Point de fils puni pour le père. L'enfant naît innocent, et non marqué d'avance par le péché d'Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. À sa place solidement se fondent la Justice et l'Humanité.
Ceux qui ont, comme nous, la gravure sous les yeux, voient qu'aux pieds des prophètes de petites figures occupent les compartiments inférieurs de la voûte, et traduisent, expliquent les grandes figures d'en haut. Aux pieds d'Ézéchiel et sous la violente dispute, est l'objet du combat, une jeune femme enceinte, d'un visage ingénu. Elle ne se doute guère de la bataille qui se fait pour elle là-haut. Quel serait son effroi si elle entendait ces docteurs qui jurent qu'on naît damné, qui vouent l'enfant et elle aux flammes éternelles! Par bonheur, elle dort. Elle en mourrait de peur.
Michel-Ange, qui agrandit tout, n'a pas suivi la Bible de trop près. Il n'a pas fait la créature avilie dont parle le texte. Il a fait une femme, une vraie femme, un être doux, fragile, touchant, quelque jeune Italienne, je pense, qu'il a vue au repos de midi. En elle est tout le genre humain. Oui, voilà bien la femme et l'enfant et le monde. On est ému, on fait des voeux pour elle. Le ciel et la terre prient...
La figure est plus fine qu'il ne les fait communément. Ses formes sveltes et peu nourries seraient plutôt d'une fille. Elle est à son premier enfant, et peut-être au cinquième mois. Si c'est pécher que de continuer cette race coupable et condamnée d'Adam, elle ne peut nier; on le voit trop. Mais a-t-elle voulu pécher? qui le saura? Elle n'a guère d'assiette solide. Du corps elle est assise, elle pose sur un siège très haut, mais ses jambes sont flottantes. L'enfant déjà l'opprime, et pour mieux respirer, sans détourner le corps, elle incline vers nous sur l'épaule sa tête et ses yeux clos, son visage très doux.
Elle a si peu d'aplomb! c'est un vaisseau en mer. Puisse Dieu te sauver, pauvre petite!... et ta fragile barque où l'humanité flotte, chancelante en ton jeune sein! Quelle horrible tempête je vois autour de toi! Mais je me fie à lui, ton pilote, ton fort défenseur. Contre le dogme absurde il a le Droit, la Piété et Dieu même. Contre l'armée des prêtres, rabbins, docteurs, évêques, et leurs textes barbares, il a la Loi plus haute, écrite au fond des coeurs. Il couvre la faiblesse, il absout la nature. Il jure qu'ici est l'innocence, qu'elle est en cet enfant, que, si, la terre, le ciel, le monde la perdaient, on la retrouverait entière en ce berceau.
Toute l'Église est contre Ézéchiel. Tous les tribunaux sont pour lui.
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L'Église tout entière enseigne l'_hérédité du crime_, tous coupables d'avance par le péché d'Adam.
Si le juge y croyait, il descendrait du siège, fermerait le prétoire. Mais la loi, mais le droit, mais la jurisprudence repoussent l'_hérédité du crime_. Nul ne paye pour son père ou ses parents, chacun pour ses faits personnels.
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Tous étant nés coupables, Dieu de sa pleine grâce arbitraire gracie qui lui plaît.
Qui dit cela? saint Paul? Non, d'abord l'Évangile[111]. Dans cinq ou six textes fort clairs est formulé l'exclusif privilège des élus, de ceux qui plaisent à Dieu. Et quels? L'ouvrier du matin qui travailla dès l'aube, plaît-il plus que l'oisif qui ne vint que le soir? Le juste a-t-il l'espoir d'être reçu au ciel mieux que l'injuste? Non. C'est le pécheur qui plaît, n'ayant aucun mérite, devant tout à la Grâce.
[Note 111: «À vous il fut donné de savoir les mystères du royaume des cieux. À eux cela n'est pas donné.» (Matth., XXII. Voir aussi Jean, XII, 40.)--Pourquoi parler en paraboles? «Pour qu'ils voient sans voir, entendent sans entendre.» (Marc, IV, 11; Luc, VIII, 10.) Et Marc ajoute: «De peur qu'ils ne se convertissent, et que leurs péchés ne leur soient remis.» (Marc, IV, 12.)]
Cet arbitraire terrible, qui a autorisé tous les arbitraires de ce monde, n'a osé se produire dans cette audace solennelle qu'à la faveur du vieux dogme barbare _que l'homme naît damné, qu'à ce damné l'on ne doit rien_. «Nous naissons enfants de colère», dit saint Paul. Et Augustin: «Tous naissent pour la damnation.»
Terrible arrêt!... épouvantable aux mères!... «Quoi! mon enfant aussi? Cet ange en ce berceau?...» Plusieurs mollissaient, voulaient faire pour les petits un lieu intermédiaire, où, privés de la vue de Dieu, mais exempts de supplices, ils resteraient gémissants, vagissants, et rêvant de leur mère encore. Augustin ne le permet pas. Il dit: «Ne promettez ce lieu entre le Ciel et la damnation.» Et ailleurs: «Gardez d'imaginer un soulagement à ces petits. L'Enfer seul les attend. C'est la ferme foi de l'Église.» _Robustissima ac fundatissima Ecclesiæ fides._ (Voir tous ces textes dans Bossuet, t. XI, p. 191, éd. 1836.)
Saint Augustin a raison de le dire. Il a tous les conciles pour lui. Conciles de Lyon et de Florence, concile de Trente, tous damnent les enfants. «C'est la ferme foi de l'Église.»
Pas un mot de pitié, mais la froide logique quelquefois réclamait. Le grand _distingueur_, saint Thomas, osa un heureux _distinguo_. Le mot _Enfer_ ne dit pas toujours _flammes_: l'enfant damné peut n'être pas brûlé. Noris, au dix-septième siècle, y cherche un moyen terme: «Brûlés? non. _Chauffés_ seulement.»
À quel degré _chauffés_? Humanité atroce. Voulez-vous dire _roussis_? voulez-vous dire _grillés_?... Quoi qu'il en soit, ce mot maladroit ne fit pas fortune. Il parut trop humain. Les Dominicains mirent Noris à l'index de l'Inquisition.
Autre essai, plus hardi encore, plus mal reçu. Sfondrata avait dit: «L'enfant mort sans baptême ne verra pas le Ciel, mais il a mieux. Dieu lui a sauvé le péché et l'éternel supplice; cela vaut mieux que le Ciel même.» À quoi Bossuet, Noailles et nos évêques opposent avec indignation l'unanimité de l'Église.
Ils donnent tous les textes, la perpétuité de cette opinion, et l'avis du grand théologien officiel du pontificat, de Bellarmin, qui la résume ainsi: «L'enfant sera dans un lieu noir, dans un cachot d'enfer, _sub potestate diaboli_.»
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Bellarmin ajoute aigrement: «Ne suivons pas le sentiment humain (qui entraîne la plupart). Notre pitié ne servirait de rien.»--Dures paroles. Mais c'est qu'il s'agit du point essentiel, de la pierre angulaire sur laquelle repose l'Église. Elle est suspendue à ce mythe du premier, du second Adam, du Pécheur qui perd tout, du Sauveur qui rachète tout. Cela se tient d'une seule pièce. Si la chute d'Adam ne nous a pas perdus, n'a pas damné d'avance tout enfant qui naîtra, pourquoi faut-il un Rédempteur? Si l'enfant ne naît pas _plein du souffle du Diable_, pourquoi l'_exorciser_ au baptême du nom de Jésus pour expulser ce souffle (_Exsufflatur._ Bossuet, _ibidem_)? De la faute d'Adam tout procède. Grâce au péché d'Adam, nous dit encore Bossuet, nous chantons avec toute l'Église: «_Heureuse faute!_»--Et encore: «_Ô péché vraiment nécessaire!_» (T. XI, 188.)--Nécessaire pour damner l'humanité entière, moins le nombre minime, imperceptible des élus! nécessaire pour jeter l'innocence à l'Enfer! nécessaire pour créer les exorcismes du Baptême, le premier sacrement qui constitue l'Église. Sans Adam, plus d'Église, plus d'évêques, et plus de Bossuet.
Nul progrès n'est possible sur ce point, que l'on ne peut toucher sans que tout le dogme ne croule. Le temps a beau marcher, l'humanité se fait jour en toute chose. Ici un mur existe. Elle n'entrera pas, restera dehors à jamais.
Au _Petit Catéchisme_ du diocèse de Paris, aujourd'hui 1er mai 1868, je lis: «Le péché d'Adam s'est communiqué à tous ses descendants, en sorte qu'_ils naissent coupables_ du péché de leur premier père.» Au _Catéchisme de la Doctrine chrétienne_, celui des missions des deux mondes, _Catéchisme_ approuvé par la Propagande romaine, je lis: «Pourquoi les hommes naissent-ils coupables du péché originel?--Parce que _leur volonté était renfermée_ dans celle d'Adam leur chef.»
Le dogme est immuable. Aujourd'hui aussi bien qu'aux temps de Paul et d'Augustin, la volonté humaine, renfermée dans celle d'Adam, est serve du péché, _non libre_.
C'est exactement le contraire de la foi de nos juges et du principe de nos lois.--Toute leur autorité repose sur cette idée unique: Que l'homme est _libre_, responsable.--Autrement comment lui ordonner ceci, lui défendre cela?--Autrement, comment le punir?
_La liberté de l'homme_, qui, proclamée ou non, fut la foi intérieure, la base de toute société, a été formulée, promulguée souverainement par la Révolution française. C'est le premier mot qu'elle ait dit.
Donc deux principes en face: le principe chrétien, le principe de 89.
Quelle conciliation? aucune.
Jamais le pair, l'impair, ne se concilieront; jamais le juste avec l'injuste, jamais 89 avec l'hérédité du crime.
Car à quel prix le Juste pourrait-il pactiser? En quittant sa nature, devenant l'arbitraire, et se faisant l'Injuste, c'est-à-dire en n'existant plus.
À quel prix le vieux dogme qui, si longtemps lui-même s'est proclamé l'Absurde (voir _Augustin_), l'Anti-Raison,--à quel prix pourrait-il traiter pour vivre encore? En quittant sa nature et se faisant Raison, c'est-à-dire en n'existant plus.
La conséquence est donc que, du berceau, partiront pour la vie deux routes absolument contraires. _L'éducation_ sera autre et tout opposée[112], selon qu'on part du vieux ou du nouveau principe.
[Note 112: Dans un livre sur l'éducation, on ne peut dire un mot sans marquer d'abord son point de départ, sans dire _si la nature est bonne_, donc à développer,--ou _si la nature est mauvaise_, donc à corriger, réprimer, étouffer. Ceci est le principe chrétien. J'ai été bien surpris de voir dans l'_Éducation_ de M. Dupanloup (édit. 1866), a quel point il dissimule ce principe. À peine, au IIIe volume, il mentionne brièvement, honteusement, le péché originel. Au tome Ier il ne parle que de _respecter la liberté de la volonté, ne pas altérer la nature_, etc. Au livre IV, je lis: _le respect qui est dû à la dignité de la nature_, etc. Ce sont les propres paroles de Rousseau et des Pélagiens.--Ne croyez pas qu'on puisse donc nous amuser ainsi. Soyez, ou ne soyez pas chrétiens. Ne restez pas dans ce lâche éclectisme. Que dira votre Dieu: «Tu as rougi de moi. Tu m'as caché, dérobé derrière toi, pour moins scandaliser le monde.»]
Songez que les deux routes ne sont pas seulement différentes, mais bien deux lignes divergentes qui doivent, en s'écartant toujours, diverger jusqu'à l'infini.
Imaginez un centre du réseau des chemins de fer, d'où part le Nord pour Lille, le Midi pour Bordeaux. Quel est le sot qui croit que ces chemins se rejoindront? Ils se tournent le dos. Plus ils vont, plus ils sont étrangers l'un à l'autre. Regardez donc, avant que le départ sonne, choisissez bien votre wagon.
CHAPITRE II
Principe héroïque de l'éducation.
Il n'est pas difficile de savoir ce que rêve cette dormeuse de Michel-Ange. Son enfant, à coup sûr. C'est le rêve de toute mère. Elle le voit qui rayonne, tout gracieux, charmant, et de lumière et de sourire.
Il tient d'elle beaucoup, aimable miniature, et de figure plus féminine encore. Est-ce un ange? ou le doux Jacob, l'aimable Benjamin? Si pourtant il était trop doux, il lui plairait bien moins. La femme adore la force. La figure s'accentue. Le blond reluit en teintes d'or. L'or royal! que c'est beau! Ne dirait-on le roi David? Qu'il est fier, quel regard! L'or est flamme, a des teintes fauves. Tel apparemment fut David quand il tua le géant.
Voilà les fluctuations maternelles. Le double idéal marie, associe tout. L'enfant est un miracle: il aura toutes beautés, toutes grâces et toutes grandeurs. Il sera si doux, si doux que nul coeur n'échappera. Il sera si fort, si fort que rien ne résistera. Ainsi va l'Océan du rêve.
Elle s'éveille. Quel dommage! Elle tâche, quoique éveillée, de rêver encore, repasse amoureusement tout cela. La charmante image a pâli. Elle est devenue confuse. Est-ce une vraie vue de l'avenir? «Si c'est un rêve divin, peut-il être contradictoire? Est-ce qu'on peut être à la fois un héros et un saint? S'il est bon et doux, paisible, pourra-t-il être un héros? S'il a la force héroïque, sera-t-il un homme de Dieu?...
Hélas! tout cela, c'est un rêve!»
* * * * *
«Un rêve? non, la réalité.»
C'est son mari qui la rassure. Il était là, entendait tout.
Ne réduisons pas son espoir. Agrandissons-le plutôt. Laissons-la couver son Dieu. Aidons-la et guidons-la.
«Oui, oui, ce sera un saint,--non pas l'efféminé rêveur, non l'oisif du Moyen-âge,--mais le saint de l'action, du travail fort et patient, des oeuvres utiles et salutaires qui feront le bien du monde.