Part 16
Nous avons dit, vers la fin de la seconde partie, que si Dieu a mis quelque part le type de la Cité politique, c'était, selon toute apparence, dans la Cité morale, je veux dire dans une âme d'homme. Eh bien! que fait d'abord cette âme? Elle se fixe en un lieu, s'y recueille, elle s'organise un corps, une demeure, un ordre d'idées. Et alors, elle peut agir.--Tout de même, une âme de peuple doit se faire un point central d'organisme; il faut qu'elle s'assoie en un lieu, s'y ramasse et s'y recueille, qu'elle s'harmonise à une telle nature, comme vous diriez les sept collines pour cette petite Rome, ou pour notre France la mer et le Rhin, les Alpes et les Pyrénées; ce sont là nos sept collines.
C'est une force, pour toute vie, de se circonscrire, de couper quelque chose à soi dans l'espace et dans le temps, de mordre une pièce qui soit sienne, au sein de l'indifférente et dissolvante nature qui voudrait toujours confondre. Cela, c'est exister, c'est vivre.
Un esprit fixé sur un point ira s'approfondissant. Un esprit flottant dans l'espace se disperse et s'évanouit. Voyez, l'homme qui va donnant son amour à toutes, il passe sans avoir su l'amour; qu'il aime une fois et longtemps, il trouve en une passion l'infini de la nature et tout le progrès du monde[95].
[Note 95: La patrie (la _matrie_, comme disaient si bien les Doriens) est l'amour des amours. Elle nous apparaît dans nos songes comme une jeune mère adorée ou comme une puissante nourrice qui nous allaite par millions... Faible image! non seulement elle nous allaite, mais nous contient en soi: _In ea movemur et sumus._]
La Patrie, la Cité, loin d'être opposées à la nature, sont pour cette âme de peuple qui y réside l'unique et tout-puissant moyen de réaliser sa nature. Elle lui donne à la fois et le point de départ vital et la liberté de développement. Supposez le génie athénien, moins Athènes: il flotte, il divague, se perd, il meurt inconnu. Enfermé dans ce cadre étroit, mais heureux, d'une telle Cité, fixé sur cette terre exquise où l'abeille cueillait le miel de Sophocle et de Platon, le génie puissant d'Athènes, d'une imperceptible ville, a fait en deux ou trois siècles autant que douze peuples du Moyen-âge en mille ans.
Le plus puissant moyen de Dieu pour créer et augmenter l'originalité distinctive, c'est de maintenir le monde harmoniquement divisé en ces grands et beaux systèmes qu'on appelle des nations, dont chacun, ouvrant à l'homme un champ divers d'activité, est une éducation vivante[96]. Plus l'homme avance, plus il entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde. La patrie est l'initiation nécessaire à l'universelle patrie.
[Note 96: Tout concourt à cette éducation. Nul objet d'art, nulle industrie, même de luxe, nulle forme de culture élevée n'est sans action sur la masse, sans influence sur les derniers, sur les plus pauvres. Dans ce grand corps d'une nation, la circulation spirituelle se fait, insensible, descend, monte, va au plus haut, au plus bas. Telle idée entre par les yeux (modes, boutiques, musées, etc.), telle autre par la conversation, par la langue, qui est le grand dépôt du progrès commun. Tous reçoivent la pensée de tous, sans l'analyser peut-être, mais enfin ils la reçoivent.]
L'union avance ainsi toujours sans péril d'atteindre jamais l'unité, puisque toute nation, à chaque pas qu'elle fait vers la concorde[97], est plus originale en soi. Si, par impossible, les diversités cessaient, si l'unité était venue, toute nation chantant même note, le concert serait fini; l'harmonie confondue ne serait plus qu'un vain bruit. Le monde, monotone et barbare, pourrait alors mourir, sans laisser même un regret.
[Note 97: À mesure qu'une nation entre en possession de son génie propre, qu'elle le révèle et le constate par des oeuvres, elle a de moins en moins besoin de l'opposer par la guerre à celui des autres peuples. Son originalité, chaque jour mieux assurée, éclate dans la production plus que dans l'opposition. La diversité des nations qui se manifestait violemment par la guerre, elle se marque mieux encore lorsque chacune d'elles fait entendre distinctement sa grande voix; toutes criaient sur la même note, chacune fait maintenant sa partie; il y a peu à peu concert, harmonie, le monde devient une lyre. Mais cette harmonie, à quel prix? au prix de la diversité.]
Rien ne périra, j'en suis sûr, ni âme d'homme, ni âme de peuple; nous sommes en trop bonnes mains. Nous irons, tout au contraire, vivant toujours davantage, c'est-à-dire fortifiant notre individualité, acquérant des originalités plus puissantes et plus fécondes. Dieu nous garde de nous perdre en lui!... Et si nulle âme ne périt, comment ces grandes âmes de nations, avec leur génie vivace, leur histoire riche en martyrs, comble de sacrifices héroïques, toute pleine d'immortalité, comment pourraient-elles s'éteindre? Lorsqu'une d'elles s'éclipse un instant, le monde entier est malade en toutes ses nations, et le monde du coeur en ses fibres qui répondent aux nations... Lecteur, cette fibre souffrante que je vois dans votre coeur, c'est la Pologne et l'Italie[98].
[Note 98: Souffrante, et maintenant muette au Collège de France, dans la voix qui lui restait, notre cher et grand Mickiewicz!]
La nationalité, la patrie, c'est toujours la vie du monde. Elle morte, tout serait mort. Demandez plutôt au peuple, il le sent, il vous le dira. Demandez à la science, à l'histoire, à l'expérience du genre humain. Ces deux grandes voix sont d'accord. Deux voix? non, deux réalités, ce qui est et ce qui fut, contre la vaine abstraction.
J'avais là-dessus mon coeur et l'histoire; j'étais ferme sur ce rocher; je n'avais besoin de personne pour me confirmer ma foi. Mais j'ai été dans les foules, j'ai interrogé le peuple, jeunes et vieux, petits et grands. Je les ai entendus tous témoigner pour la patrie. C'est là la fibre vibrante qui chez eux meurt la dernière. Je l'ai trouvée dans des morts... J'ai été dans les cimetières qu'on appelle des prisons, des bagnes, et là, j'ai ouvert des hommes; eh bien! dans ces hommes morts, où la poitrine était vide, devinez ce que je trouvais... la France encore, dernière étincelle par laquelle peut-être on les aurait fait revivre.
Ne dites pas, je vous prie, que ce ne soit rien du tout que d'être né dans le pays qu'entourent les Pyrénées, les Alpes, le Rhin, l'Océan. Prenez le pauvre homme, mal vêtu et affamé, celui que vous croyez uniquement occupé des besoins matériels. Il vous dira que c'est un patrimoine que de participer à cette gloire immense, à cette légende unique qui fait l'entretien du monde. Il sait bien que s'il allait au dernier désert du globe, sous l'équateur, sous les pôles, il trouverait là Napoléon, nos armées, notre grande histoire, pour le couvrir et le protéger, que les enfants viendraient à lui, que les vieillards se tairaient et le prieraient de parler, qu'à l'entendre seulement nommer ces noms, ils baiseraient ses vêtements.
Pour nous, quoi qu'il advienne de nous, pauvre ou riche, heureux, malheureux, vivant, et par delà la mort, nous remercierons toujours Dieu de nous avoir donné cette grande patrie, la France. Et cela, non pas seulement à cause de tant de choses glorieuses qu'elle a faites, mais surtout parce qu'en elle nous trouvons à la fois le représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l'initiation à l'amour universel. Ce dernier trait est si fort en la France, que souvent elle s'en est oubliée. Il nous faut aujourd'hui la rappeler à elle-même, la prier d'aimer toutes les nations moins que soi.
Sans doute, tout grand peuple représente une idée importante au genre humain. Mais que cela, grand Dieu, est bien plus vrai de la France! Supposez un moment qu'elle s'éclipse, qu'elle finisse, le lien sympathique du monde est relâché, dissous, et probablement détruit. L'amour qui fait la vie du globe, en serait atteint en ce qu'il a de plus vivant. La terre entrerait dans l'âge glacé où déjà tout près de nous sont arrivés d'autres globes.
J'eus, à ce sujet, un songe affreux en plein jour, que je suis forcé de conter. J'étais à Dublin, près d'un pont, je suivais un quai; je regarde la rivière, et je la vois traîner faible et étroite entre de larges grèves sablonneuses, à peu près comme on voit la nôtre du quai des Orfèvres; je crois reconnaître la Seine. Les quais même ressemblaient, moins les riches boutiques, moins les monuments, les Tuileries, le Louvre, c'était presque Paris, moins Paris. De ce pont descendaient quelques personnes mal vêtues, non, comme chez nous, en blouse, mais en vieux habits tachés. Ils disputaient violemment, d'une voix âcre, gutturale, toute barbare, avec un affreux bossu en haillons que je vois encore; d'autres gens passaient à côté, misérables et contrefaits... Une chose, en regardant, me saisit, me terrifia, toutes ces figures étaient françaises... C'était Paris, c'était la France, une France enlaidie, abrutie, sauvage. J'éprouvai à ce moment combien la terreur est crédule; je ne fis nulle objection. Je me dis qu'apparemment il était venu un autre 1815, mais depuis longtemps, bien longtemps, que des siècles de misère s'étaient appesantis sur mon pays condamné sans retour, et moi, je revenais là pour prendre ma part de cette immense douleur. Ils pesaient sur moi, ces siècles, en une masse de plomb; tant de siècles en deux minutes!... Je restai cloué à cette place et ne marchai plus... Mon compagnon de voyage me secoua, et alors je revins un peu... Mais je ne retirai pas tout à fait de mon esprit le terrible songe, je ne pouvais me consoler; tant que je fus en Irlande, j'en gardai une tristesse profonde, qui me revient tout entière pendant que j'écris ceci.
CHAPITRE V
La France.
Le chef d'une de nos écoles socialistes disait, il y a quelques années: «Qu'est-ce que c'est que la Patrie?»
Leurs utopies cosmopolites de jouissances matérielles me paraissent, je l'avoue, un commentaire prosaïque de la poésie d'Horace: «Rome s'écroule, fuyons aux îles Fortunées», ce triste chant d'abandon et de découragement.
Les chrétiens qui arrivent après, avec la patrie céleste, et l'universelle fraternité ici-bas, n'en donnent pas moins, par cette belle et touchante doctrine, le coup mortel à l'Empire. Leurs frères du Nord viennent bientôt leur mettre la corde au col.
Nous ne sommes point des fils d'esclave, sans patrie, sans dieux, comme était le grand poète que nous venons de citer; nous ne sommes pas des Romains de Tarse, comme l'Apôtre des Gentils; nous sommes les Romains de Rome, et les Français de la France. Nous sommes les fils de ceux qui, par l'effort d'une nationalité héroïque, ont fait l'ouvrage du monde, et fondé, pour toute nation, l'évangile de l'égalité. Nos pères n'ont pas compris la fraternité comme cette vague sympathie qui fait accepter, aimer tout, qui mêle, abâtardit, confond. Ils crurent que la fraternité n'était pas l'aveugle mélange des existences et des caractères, mais bien l'union des coeurs. Ils gardèrent pour eux, pour la France, l'originalité du dévouement, du sacrifice, que personne ne lui disputa; seule, elle arrosa de son sang cet arbre qu'elle plantait. L'occasion était belle pour les autres nations de ne pas la laisser seule. Elles n'imitèrent pas la France dans son dévouement; veut-on aujourd'hui que la France les imite dans leur égoïsme, leur immorale indifférence, que n'ayant pu les élever, elle descende à leur niveau?
Qui pourrait voir sans étonnement le peuple qui naguère a levé le phare de l'avenir vers lequel regarde le monde, voir ce peuple aujourd'hui traîner la tête basse dans la voie de l'imitation... Cette voie quelle est-elle? Nous ne la connaissons que trop, bien des peuples l'ont suivie: c'est tout simplement la voie du suicide et de la mort.
Pauvres imitateurs, vous croyez donc qu'on imite?.. On prend à un peuple voisin telle chose qui chez lui est vivante; on se l'approprie tant bien que mal, malgré les répugnances d'un organisme qui n'était pas fait pour elle; mais c'est un corps étranger que vous vous mettez dans la chair; c'est une chose inerte et morte, c'est la mort que vous adoptez.
Que dire, si cette chose n'est pas étrangère seulement et différente, mais ennemie! si vous l'allez chercher justement chez ceux que la nature vous a donnés pour adversaires, qu'elle vous a symétriquement opposés? si vous demandez un renouvellement de vie à ce qui est la négation de votre vie propre? si la France, par exemple, se mettant à marcher au rebours de son histoire, de sa nature, s'en va copier ce qu'on peut appeler l'anti-France, l'Angleterre?
Il ne s'agit point ici de haine nationale, ni de malveillance aveugle. Nous avons l'estime que nous devons avoir pour cette grande nation Britannique; nous l'avons prouvé en l'étudiant aussi sérieusement qu'aucun homme de ce temps. Le résultat de cette étude et de cette estime même, c'est la conviction que le progrès du monde tient à ce que les deux peuples ne perdent point leurs qualités dans un mélange indistinct, que ces deux aimants opposés agissent en sens inverse, que ces deux électricités, positive et négative, ne soient jamais confondues.
L'élément qui, entre tous, était pour nous le plus hétérogène, l'élément anglais, est celui précisément que nous avons préféré. Nous l'avons adopté politiquement dans notre constitution, sur la foi des doctrinaires qui copiaient sans comprendre;--adopté littérairement, sans voir que le premier génie que l'Angleterre ait eu de nos jours, est celui qui l'a le plus violemment démentie.--Enfin, nous l'avons adopté, ce même élément anglais, chose incroyable et risible, dans l'art, dans la mode. Cette raideur, cette gaucherie, qui n'est point extérieure ni accidentelle, mais qui tient à un profond mystère physiologique, c'est là ce que nous copions.
J'ai sous les yeux deux romans, écrits avec un grand talent. Eh bien! dans ces romans français, quel est l'homme ridicule? le Français, toujours le Français. L'Anglais est l'homme admirable, la Providence invisible, mais présente, qui sauve tout. Il arrive juste à point pour réparer toutes les sottises de l'autre. Et comment?... c'est qu'il est riche. Le Français est pauvre, et pauvre d'esprit.
Riche! est-ce donc là la cause de cet engouement singulier? Le riche (le plus souvent l'Anglais), c'est le bien-aimé de Dieu. Les plus libres, les plus fermes esprits ont peine à se défendre d'une prévention en sa faveur... Les femmes le trouvent beau, les hommes veulent bien le croire noble. Son cheval étique est pris pour modèle par les artistes.
Riche! avouez-le donc, c'est le secret motif de l'admiration universelle. L'Angleterre est le peuple riche; peu importent ses millions de mendiants! Pour qui ne s'informe point des hommes, elle présente au monde un spectacle unique, celui du plus énorme entassement de richesses qui ait été fait jamais. Triomphante agriculture, tant de machines, tant de vaisseaux, tant de magasins pleins et combles, cette bourse maîtresse du monde... l'or coule là comme de l'eau.
Ah! la France n'a rien de semblable; c'est un pays de pauvreté. L'énumération comparée de tout ce que possède l'une, de tout ce que l'autre n'a pas, nous mènerait vraiment trop loin. L'Angleterre a bonne grâce de demander en souriant à la France quels sont donc après tout les résultats matériels de son activité, ce qui reste de son travail, de tant de mouvements, d'efforts[99]?
[Note 99: Les produits matériels de la France, les résultats durables de son travail, ne sont rien en comparaison de ses produits invisibles. Ceux-ci furent le plus souvent des actes, des mouvements, des paroles et des pensées. Sa littérature écrite (la première pourtant, selon moi) est loin, bien loin au-dessous de sa parole, de sa conversation brillante et féconde. Sa fabrication en tout genre n'est rien près de son action. Pour machines, elle eut des hommes héroïques; pour systèmes, des hommes inspirés. «Cette parole, cette action, ne sont-ce pas choses improductives?» Et c'est là précisément ce qui place la France très haut. Elle a excellé dans les choses du mouvement et de la grâce, dans celles qui ne servent à rien. Au-dessus de tout ce qui est matériel, tangible, commencent les impondérables, les insaisissables, les invisibles. Ne la classez donc jamais par les choses de la matière, par ce qu'on touche et qu'on voit. Ne la jugez pas, comme une autre, sur ce que vous remarquez de la misère extérieure. C'est le pays de l'esprit et celui par conséquent qui donne le moins de prise à l'action matérielle du monde.]
La voilà, cette France, assise par terre, comme Job, entre ses amies les nations, qui viennent la consoler, l'interroger, l'améliorer, si elles peuvent, travailler à son salut.
«Où sont tes vaisseaux, tes machines? dit l'Angleterre.--Et l'Allemagne: «Où sont tes systèmes? N'auras-tu donc pas au moins, comme l'Italie, des oeuvres d'art à montrer?»
Bonnes soeurs qui venez consoler ainsi la France, permettez que je vous réponde. Elle est malade, voyez-vous; je lui vois la tête basse, elle ne veut pas parler.
Si l'on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang et d'or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu'au ciel... Et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes ici, ah! la vôtre, l'entassement de vos sacrifices, irait au genou d'un enfant.
Ne venez donc pas me dire: «Comme elle est pâle, cette France!...» Elle a versé son sang pour vous...--«Qu'elle est pauvre!» Pour votre cause, elle a donné sans compter[100]... Et n'ayant plus rien, elle a dit: «Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne...» Alors elle a donné son âme, et c'est de quoi vous vivez[101].
[Note 100: J'écris ici, en l'affaiblissant, une pensée qui m'assaillit les premières fois que je passai la frontière. Une fois notamment que j'entrais en Suisse, j'en fus blessé au coeur.--Voir nos pauvres paysans de la Franche-Comté si misérables, et tout à coup, en passant un ruisseau, les gens de Neufchâtel, si aisés, si bien vêtus, visiblement heureux!--Les deux charges principales qui écrasent la France, la dette et l'armée, qu'est-ce au fond? deux sacrifices qu'elle fait au monde autant qu'à elle-même. La dette, c'est l'argent qu'elle lui paye pour lui avoir donné son principe de salut, la loi de liberté qu'il copie en la calomniant. Et l'armée de la France? c'est la défense du monde, la réserve qu'il lui garde le jour où les Barbares arriveront, où l'Allemagne, cherchant toujours son unité qu'elle cherche depuis Charlemagne, sera bien obligée ou de nous mettre devant elle, ou de se faire contre la liberté l'avant-garde de la Russie.]
[Note 101: Non, ce n'est pas le machinisme industriel de l'Angleterre, ce n'est pas le machinisme scolastique de l'Allemagne qui fait la vie du monde; c'est le souffle de la France, dans quelque état qu'elle soit, la chaleur latente de sa Révolution que l'Europe porte toujours en elle.]
«Ce qui lui reste, c'est ce qu'elle a donné...» Mais, écoutez bien, nations, apprenez ce que, sans nous, vous n'auriez appris jamais: «Plus on donne, et plus on garde!» Son esprit peut dormir en elle, mais il est toujours entier, toujours près d'un puissant réveil.
Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour par jour avec elle depuis deux milliers d'années. Nous avons vu ensemble les plus mauvais jours, et j'ai acquis cette foi que ce pays, est celui de l'invincible espérance. Il faut bien que Dieu l'éclaire plus qu'une autre nation, puisqu'en pleine nuit elle voit quand nulle autre ne voit plus; dans ces affreuses ténèbres qui se faisaient souvent au Moyen-âge et depuis, personne, ne distinguait le ciel; la France seule le voyait.
Voilà ce que c'est que la France. Avec elle, rien n'est fini; toujours à recommencer.
Quand nos paysans gaulois chassèrent un moment les Romains, et firent un Empire des Gaules, ils mirent sur leur monnaie le premier mot de ce pays (et le dernier): _Espérance._
CHAPITRE VI
La France supérieure, comme dogme et comme légende. La France est une religion.
L'étranger croit avoir tout dit, quand il dit en souriant: «La France est l'enfant de l'Europe.»
Si vous lui donnez ce titre, qui devant Dieu n'est pas le moindre, il faudra que vous conveniez que c'est l'enfant Salomon qui siège et qui fait justice. Qui donc a conservé, sinon la France, la tradition du droit?
Du droit religieux, politique et civil; la chaise de Papinien, et la chaire de Grégoire VII.
Rome n'est nulle autre part qu'ici. Dès saint Louis, à qui l'Europe vient-elle demander justice, le pape, l'empereur, les rois?... La papauté théologique en Gerson et Bossuet, la papauté philosophique en Descartes et en Voltaire, la papauté politique, civile, en Cujas et Dumoulin, en Rousseau et Montesquieu, qui pourrait la méconnaître? Ses lois qui ne sont autres que celles de la raison, s'imposent à ses ennemis même. L'Angleterre vient de donner le Code civil à l'île de Ceylan.
Rome eut le pontificat du temps obscur, la royauté de l'équivoque. Et la France a été le pontife du temps de lumière.
Ceci n'est pas un accident des derniers siècles, un hasard révolutionnaire. C'est le résultat légitime d'une tradition liée à toute la tradition depuis deux mille ans. Nul peuple n'en a une semblable. En celui-ci se continue le grand mouvement humain (si nettement marqué par les langues) de l'Inde à la Grèce, à Rome, et de Rome à nous.
Toute autre histoire est mutilée, la nôtre seule est complète; prenez l'histoire de l'Italie, il y manque les derniers siècles; prenez l'histoire de l'Allemagne, de l'Angleterre, il y manque les premiers. Prenez celle de la France: avec elle, vous savez le monde.
Et dans cette grande tradition il n'y a pas seulement suite, mais progrès. La France a continué l'oeuvre romaine et chrétienne. Le christianisme avait promis, et elle a tenu. L'égalité fraternelle, ajournée à l'autre vie, elle l'a enseignée au monde comme la loi d'ici-bas.
Cette nation a deux choses très fortes que je ne vois chez nulle autre. Elle a à la fois le principe et la légende, l'idée plus large et plus humaine, et en même temps la tradition plus suivie.
Ce principe, cette idée, enfouis dans le Moyen-âge sous le dogme de la grâce, ils s'appellent en langue d'homme la fraternité.
Cette tradition, c'est celle qui de César à Charlemagne, à saint Louis, de Louis XIV à Napoléon, fait de l'histoire de France celle de l'humanité. En elle se perpétue, sous forme diverse, l'idéal moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d'Arc à nos jeunes généraux de la Révolution; le saint de la France, quel qu'il soit, est celui de toutes les nations, il est adopté, béni et pleuré du genre humain.
«Pour tout homme, disait impartialement un philosophe américain, le premier pays c'est sa patrie, et le second c'est la France.»--Mais combien d'hommes aiment mieux vivre ici qu'en leur pays! Dès qu'ils peuvent un moment briser le fil qui les tient, ils viennent, pauvres oiseaux de passage, s'y abattre, s'y réfugier, y prendre au moins un moment de chaleur vitale. Ils avouent tacitement que c'est ici la patrie universelle.
Cette nation, considérée ainsi comme l'asile du monde, est bien plus qu'une nation: c'est la fraternité vivante. En quelque défaillance qu'elle tombe, elle contient au fond de sa nature ce principe vivace, qui lui conserve, quoi qu'il arrive, des chances particulières de restauration.
Le jour où, se souvenant qu'elle fut et doit être le salut du genre humain, la France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante et solide comme le globe.