Part 15
Et ce n'est pas seulement le physique qui fait défaut, mais le moral baisse. Qu'attendre pour les travaux suivis, pour les affaires sérieuses, pour la grande invention, d'un homme qui, s'étant vendu à un mariage d'argent, est serf d'une femme, d'une famille, obligé de se disperser, de jeter aux quatre vents son temps et sa vie? Imaginez ce qui doit advenir d'une nation où les classes dirigeantes se consument dans les vaines paroles, dans l'agitation à vide... Pour que la vie soit féconde, il faut le recueillement de l'esprit, le repos du coeur.
Un fait remarquable de ce temps, c'est que les femmes du peuple (qui ne sont nullement grossières, comme les hommes, et qui éprouvent le besoin de délicatesse et de distinction) écoutent les hommes au-dessus d'elles avec une confiance qu'elles n'avaient nullement autrefois... Elles voyaient la noblesse comme une barrière insurmontable à l'amour; mais la richesse ne leur paraît pas une séparation de classe[87]; on la compte si peu, quand on aime! Touchante confiance du peuple, qui, dans sa partie la meilleure, la plus aimable et la plus tendre, se rapproche ainsi des rangs supérieurs, et vient y rapporter la sève, la beauté, la grâce morale!... Ah! malheur à ceux qui la trompent! S'ils sont inaccessibles aux remords, ils auront du moins des regrets, en songeant qu'ils ont perdu ce qui vaut les trésors du monde, le ciel et la terre: Être aimé!
[Note 87: Observation de Pierre Leroux, aussi judicieux ici qu'il est ailleurs ingénieux et profond. Que de choses il faudrait ajouter! Quel côté triste de nos moeurs! Je m'afflige surtout de voir la famille, la mère! pousser le jeune homme a la trahison. Et n'est-ce pas de cette mère que la jeune fille trompée devrait espérer quelque protection? Une femme pieuse ne devrait-elle pas avoir des entrailles, un coeur infini pour cette pauvre enfant qui, après tout (qu'importe devant Dieu que l'orgueil du monde en murmure), est devenue la sienne? Quels égards les femmes attendront-elles de nous, si elles ne se protègent pas entre elles? Elles ont en commun un mystère qui devrait les lier bien plus que les hommes ne peuvent l'être, le mystère de l'enfantement, de la maternité, qui est celui de la vie et de la mort, celui qui leur fait atteindre l'extrême limite dans la souffrance et dans la jouissance. La participation à ce mystère terrible, que l'homme ne connaît pas, les rend toutes égales, toutes soeurs; il n'y a d'inégalité qu'entre les hommes. C'est à la mère, c'est à la soeur à réclamer du fils ou du frère pour la fille trompée, et, si le mariage est impossible, à la couvrir de leur protection. À leur défaut, celle même qu'il épouse, la jeune femme vertueuse doit expier les torts, couvrir tout de sa bonté, ouvrir ses bras et son coeur aux enfants du premier amour. Qu'elle se rappelle la tendresse de Valentine de Milan pour Dunois, et cet embrassement pathétique: «Ah! tu m'as été dérobé!...» (Voir dans mon _Histoire_ la mort de Louis d'Orléans.)]
CHAPITRE III
De l'association.
Je me suis longtemps occupé des anciennes associations de la France. De toutes, la plus belle, à mon sens, est celle des filets pour la pêche, sur les côtes d'Harfleur et de Barfleur. Chacun de ces vastes filets (de cent vingt brasses ou six cents pieds) se divise en plusieurs parts qui passent par héritage aux filles aussi bien qu'aux garçons. Les filles, héritant de ce droit, mais n'allant pas à la pêche, y concourent néanmoins en tissant leurs lots de filets, qu'elles confient aux pêcheurs. La belle et sage Normande file ainsi sa dot; ce lot de filet, c'est son fief qu'elle administre avec la prudence de la femme de Guillaume-le-Conquérant. De son droit et de son travail, doublement propriétaire, il faut bien, comme telle, qu'elle sache le détail de l'expédition; elle en apprécie les chances, s'intéresse au choix de l'équipage, s'associe aux inquiétudes de cette vie aventureuse. Elle risque souvent sur la barque plus que son filet. Souvent, celui qu'au départ elle a choisi pour pêcheur la choisit pour femme au retour.
Vrai _pays de sapience_! Cette Normandie, qui, en tant de choses, a servi de modèle à la France et à l'Angleterre, me semble avoir trouvé là un type d'association plus digne qu'aucun autre d'être recommandé à l'attention de l'avenir.
Celle-ci est bien autre chose que les associations fromagères du Jura[88], où l'on n'associe après tout que la mise et le profit. Chacun apporte son lait au fromage commun et partage proportionnellement dans la vente. Cette économie collective n'exige aucun rapprochement moral; elle met l'égoïsme à l'aise et peut se concilier avec toute là sécheresse de l'individualisme. Elle ne me semble pas mériter le beau nom d'association.
[Note 88: Souvent citées par Fourier. Je suis l'homme de l'histoire et de la tradition; donc je n'ai rien à dire à celui qui se vante de procéder par voie d'_écart absolu_. Ce livre du _Peuple_, particulièrement fondé sur l'idée de la patrie, c'est-à-dire du dévouement, du sacrifice, n'a rien à voir avec la doctrine de l'_attraction passionnelle_. Je saisis néanmoins cette occasion pour exprimer mon admiration pour tant de vues de détail ingénieuses, profondes, quelquefois très applicables, ma tendre admiration pour un génie méconnu, pour une vie occupée tout entière du bonheur du genre humain. J'en parlerai un jour, selon mon coeur.--Singulier contraste d'une telle ostentation de matérialisme et d'une vie spiritualiste, abstinente, désintéressée! Ce contraste s'est reproduit tout récemment, à la gloire de ses disciples. Tandis que les amis de la vertu et de la religion, leurs défenseurs obligés, les conservateurs nés de la morale publique s'enrôlaient sous main dans la bande de ceux qui jouent à coup sûr, les disciples de Fourier, qui ne parlent que d'intérêt, d'argent et de jouissances, ont mis l'intérêt sous leurs pieds et frappé courageusement le Baal de la Bourse... le Baal! non, le Moloch, l'idole qui dévorait des hommes.]
Celle des pêcheurs de Normandie le mérite éminemment; elle est morale et sociale tout autant qu'économique. Qu'est-ce au fond? une jeune fille sérieuse, honnête, qui, de son travail, de ses veilles, de sa petite épargne, commandite les jeunes gens, met sur leur barque sa fortune avant d'y mettre son coeur; elle a droit de connaître, de choisir, d'aimer le pêcheur habile, heureux. Voilà une association vraiment digne de ce nom; loin d'éloigner de l'association naturelle de la famille, elle en prépare le lien,--et par là, elle profite à la grande association, à celle de la patrie.
Ici, mon coeur m'échappe et ma plume s'arrête... Je dois avouer que la patrie, la famille y profiteront peu maintenant. Les associations du filet n'existeront bientôt plus que dans l'histoire; elles sont déjà remplacées, sur plusieurs points de la côte, par ce qui remplace tout... par la banque et par l'usure.
Grande race des marins normands, qui la première trouva l'Amérique, fonda les comptoirs d'Afrique, conquit les deux Siciles, l'Angleterre! ne vous retrouverai-je donc plus que dans la tapisserie de Bayeux?... Qui n'a le coeur percé, en passant des falaises aux dunes, de nos côtes si languissantes à celles d'en face qui sont si vivantes, de l'inertie de Cherbourg[89] à la brûlante et terrible activité de Portsmouth?... Que m'importe que le Havre s'emplisse de vaisseaux américains, d'un commerce de transit, qui se fait par la France, sans la France, parfois contre elle?
[Note 89: Inertie maritime; mais les maçons ne manquent point, pas plus qu'ailleurs. Un ingénieur met une louable activité à terminer la digue.]
Pesante malédiction! punition vraiment sévère de notre insociabilité! Nos économistes déclarent qu'il n'y a rien à faire pour la libre association. Nos académies en effacent le nom de leurs concours. Ce nom est celui d'un délit, prévu par nos lois pénales... Une seule association reste permise, l'intimité croissante entre Saint-Cloud et Windsor.
Le commerce a formé quelques sociétés, mais de guerre, pour absorber le petit commerce, détruire les petits marchands. Il a nui beaucoup, gagné peu. Les grosses maisons de commandite qui s'étaient créées dans cet espoir ont peu réussi. Elles ne sont pas en progrès; dès qu'il s'en forme une nouvelle, les autres souffrent et languissent. Plusieurs sont déjà tombées, et celles qui subsistent ne tendent point à s'accroître.
Dans les campagnes, je vois nos très anciennes communautés agricoles du Morvan, du Berri, de Picardie, qui, peu à peu, se dissolvent et demandent séparation aux tribunaux. Elles avaient duré des siècles; plusieurs avaient prospéré. Ces couvents de laboureurs mariés qui réunissaient ensemble une vingtaine de familles, parentes entre elles, sous un même toit, sous la direction d'un chef qu'elles élisaient, avaient pourtant sans aucun doute de grands avantages économiques[90].
[Note 90: Mais vraisemblablement elles gênaient trop les deux sentiments qui caractérisent notre époque, l'amour de la propriété personnelle et celui de la famille. Lire une très curieuse brochure de M. Dupin aîné: _Excursion dans la Nièvre_. 1840. Voy. aussi mes _Origines du droit_, sur la _collaboratio_, les _parsonniers_, le _chanteau_, _vivre à un pain et un pot_, etc.]
Si, de ces paysans, je passe aux esprits les plus cultivés, je ne vois guère d'esprit d'association dans la littérature. Les hommes les plus naturellement rapprochés par les lumières, par l'estime et l'admiration mutuelle, n'en vivent pas moins isolés. La parenté du génie même sert peu pour rapprocher les coeurs. Je connais ici quatre ou cinq hommes qui sont certainement l'aristocratie du genre humain, qui n'ont de pairs et de juges qu'entre eux. Ces hommes, qui vivront toujours, s'ils avaient été séparés par les siècles, auraient regretté amèrement de ne point s'être connus. Ils vivent dans le même temps, dans la même ville, porte à porte, et ils ne se voient point.
Dans un de mes pèlerinages à Lyon, je visitai quelques tisseurs, et, à mon ordinaire, je m'informai des maux, des remèdes. Je leur demandai surtout s'ils ne pourraient, quelle que fût leur divergence d'opinions, s'associer dans certaines choses matérielles, économiques. L'un d'eux, homme plein de sens et d'une haute moralité, qui sentait bien tout ce que j'apportais dans ces recherches de coeur et de bonne intention, me laissa pousser mon enquête plus loin que je n'avais fait encore. «Le mal, disait-il d'abord, c'est la partialité du gouvernement pour les fabricants.--Et après?--Leur monopole, leur tyrannie, leur exigence...--Est-ce tout?» Il se tut deux minutes et dit ensuite, avec un soupir, cette grave parole: «Il y a un autre mal, monsieur, _nous sommes insociables_.»
Ce mot me retentit au coeur, me frappa comme une sentence. Que de raisons j'avais de le supposer juste et vrai! que de fois il me revint!... «Quoi! me disais-je, la France, le pays renommé entre tous pour la douceur éminemment sociable de ses moeurs et de son génie, est-elle immuablement divisée, et pour jamais!... S'il en est ainsi, nous reste-t-il chance de vivre, et n'avons-nous pas déjà péri avant de périr!... L'âme est-elle morte en nous? Sommes-nous pires que nos pères, dont on nous vante sans cesse les pieuses associations[91]? L'amour, la fraternité sont-ils donc finis en ce monde?»
[Note 91: La nécessité seule, de ses chaînes d'airain, avait lié les anciennes associations barbares (Voy., dans mes _Origines_, les formes terribles du sang bu ou versé sous la terre, etc.), la nécessité, dis-je, et la certitude de périr, si l'on restait désuni. Dans les associations monacales, l'amitié est sévèrement défendue, comme un vol qu'on fait à Dieu (Voy. _Hist. de Fr._, t. V).--La barbarie du compagnonnage et sa tentative même pour se réformer (Voy. A. Perdiguier) nous fait assez connaître ce qu'étaient les associations industrielles du Moyen-âge. La confrérie, née du danger et de la prière (si naturelle à l'homme en danger), haïssait certainement l'étranger plus qu'elle ne s'aimait elle-même. La bannière du saint patron la ralliait, et de la procession elle la menait au combat. C'était bien moins fraternité que ligue et force défensive, souvent offensive aussi, dans les haines et jalousies de métiers.]
Dans cette pensée si sombre, résolu, comme un mourant, à bien tâter si je mourais, je regardai sérieusement non les plus hauts, non les derniers, mais un homme ni bon ni mauvais, un homme en qui sont plusieurs classes, qui a vu, souffert, qui, certainement d'esprit et de coeur, porte en lui la pensée du peuple... Cet homme, qui n'est autre que moi, pour vivre seul et volontairement solitaire, il n'en est pas moins resté sociable et sympathique.
Il en est ainsi de bien d'autres. Un fonds immuable, inaltérable de sociabilité, dort ici dans les profondeurs. Il est tout entier en réserve; je le sens partout dans les masses, lorsque j'y descends, lorsque j'écoute et observe. Mais pourquoi s'étonnerait-on si cet instinct de sociabilité facile, tellement découragé aux derniers temps, s'est resserré, replié?... Trompé par les partis, exploité par les industriels, mis en suspicion par le gouvernement, il ne remue plus, n'agit plus. Toutes les forces de la société semblent tournées contre l'instinct sociable!... Unir les pierres, désunir les hommes, ils ne savent rien de plus.
Le patronage ne supplée nullement ici à ce qui manque à l'esprit d'association. L'apparition récente de l'idée d'égalité a tué (pour un temps) l'idée qui l'avait précédée, celle de protection bienveillante, d'adoption, de paternité. Le riche a dit durement au pauvre: «Tu réclames l'égalité et le rang de frère? eh bien, soit! mais, dès ce moment, tu ne trouveras plus d'assistance en moi; Dieu m'imposait les devoirs de père; en réclamant l'égalité, tu m'en as toi-même affranchi[92].»
[Note 92: L'effort du monde et son salut sera de recouvrer l'accord de ces deux idées. Fraternité, paternité, ces mots inconciliables dans la famille ne le sont nullement dans la société civile. Elle trouve, je l'ai déjà dit, le modèle qui les accorde dans la société morale que chaque homme porte en lui. Voir la fin de la seconde partie.]
Chez ce peuple moins qu'aucun autre, on ne peut prendre ici le change. Nulle comédie sociale, nulle déférence extérieure ne peut faire illusion sur sa sociabilité. Il n'a pas les manières humbles des Allemands. Il n'est point, comme les Anglais, toujours chapeau bas devant ce qui est riche ou noble. Si vous lui parlez, et qu'il réponde honnêtement, cordialement, vous pouvez croire qu'il accorde vraiment cela à la personne, fort peu à la position.
Le Français a passé par bien des choses, par la Révolution, par la guerre. Un tel homme à coup sûr est difficile à conduire, difficile à associer. Pourquoi? précisément parce que, comme individu, il a beaucoup de valeur.
Vous faites des hommes de fer dans votre guerre d'Afrique, une guerre très individuelle qui oblige sans cesse l'homme à ne compter que sur soi; nul doute que vous n'ayez raison de les vouloir et former tels, à la veille des crises qu'il nous faut attendre en Europe. Mais aussi ne vous étonnez pas trop si ces lions, à peine revenus, gardent, tout en se soumettant au frein des lois, quelque chose de l'indépendance sauvage.
Ces hommes, je vous en préviens, ne se prendront à l'association que par le coeur, par l'amitié. Ne croyez pas que vous les attellerez à une société _négative_ où l'âme ne sera pour rien, qu'ils vivront ensemble sans s'aimer, par économie et par douceur naturelle, comme font, par exemple, à Zurich, les ouvriers allemands. La société _coopérative_ des Anglais, qui s'unissent parfaitement pour telle affaire spéciale, tout en se haïssant, se contrecarrant dans telle autre ou leurs intérêts diffèrent, elle ne convient pas davantage à nos Français. Il faut une société d'amis à la France; c'est son désavantage industriel, mais sa supériorité sociale, de n'en pas comporter d'autres. L'union ne se fait ici ni par mollesse de caractère et communauté d'habitudes, ni par âpreté de chasseurs qui se mettent, comme les loups, en bande pour une proie. Ici, la seule union possible, c'est l'union des esprits.
Il n'est guère de forme d'association qui ne soit excellente, si cette condition existe. La question dominante, chez ce peuple sympathique, est celle des personnes et des dispositions morales. «Les associés s'aiment-ils? se conviennent-ils?» voilà ce qu'il faut toujours se demander en premier lieu[93]. Des sociétés d'ouvriers se formeront, et elles dureront, _s'ils s'aiment_; des sociétés d'ouvriers-maîtres, qui, sans chefs, vivront en frères, mais il faut _qu'ils s'aiment_ beaucoup.
[Note 93: Dans l'association, la forme est importante sans doute, mais elle ne vient qu'en seconde ligne. Rétablir les anciennes formes, les _corporations_, les tyrannies industrielles, reprendre les entraves pour mieux marcher, défaire l'oeuvre de la Révolution, détruire à la légère ce qu'on a demandé pendant tant de siècles, cela me paraît insensé.--D'autre part, imaginer que l'État, qui fait si peu ce qui est de son ressort naturel, pourrait remplir la fonction de fabricant, de marchand universel, qu'est-ce autre chose que _se remettre de toute chose au fonctionnaire_? Ce fonctionnaire est-ce un ange? Investi de cet étrange pouvoir, sera-t-il moins corrompu que le fabricant ou le marchand? Ce qui est sûr, c'est qu'il n'aura nullement leur activité.--Quant à la _communauté_, trois mots suffisent. La communauté _naturelle_ est un état très antique, très barbare, très improductif. La communauté _volontaire_ est un élan passager, un mouvement héroïque qui signale une foi nouvelle et qui retombe bientôt. La communauté _forcée_, imposée par la violence, est une chose impossible à une époque où la propriété est infiniment divisée, nulle part plus impossible qu'en France.--Pour revenir aux formes possibles d'association, je crois qu'elles doivent _différer selon les différentes professions_, qui, plus ou moins compliquées, exigent plus ou moins l'unité de direction;--et _différer aussi selon les différents pays_, selon la diversité des génies nationaux. Cette observation essentielle que je développerai un jour pourrait être appuyée sur un nombre immense de faits.]
S'aimer, ce n'est pas seulement avoir bienveillance mutuelle. L'attraction naturelle des caractères, des goûts analogues, n'y suffirait pas. Il faut y suivre sa nature, mais de coeur, c'est-à-dire toujours prêt au sacrifice, au dévouement qui immole la nature.
Que voulez-vous faire en ce monde sans le sacrifice[94]?... Il en est le soutien même; le monde, sans lui, croulerait tout à l'heure. Supposez les meilleurs instincts, les caractères les plus droits, les natures les plus parfaites (telles qu'on n'en voit pas ici-bas), tout périrait encore sans ce remède suprême.
[Note 94: Nulle époque n'en a montré de tels exemples. Dans quel siècle a-t-on vu de si grandes armées, tant de millions d'hommes, souffrir, mourir, sans révolte, avec douceur, en silence?]
«Se sacrifier à un autre!» Chose étrange, inouïe, qui scandalisera l'oreille de nos philosophes. «S'immoler à qui? à un homme, qu'on sait valoir moins que soi; perdre au profit de ce néant une valeur infinie.» C'est celle, en effet, que chacun ne manque guère de s'attribuer à lui-même.
Il y a là, nous ne le dissimulons point, une véritable difficulté. On ne se sacrifie guère qu'à ce qu'on croit infini. Il faut, pour le sacrifice, un Dieu, un autel... un Dieu, en qui les hommes se reconnaissent et s'aiment... Comment sacrifierions-nous? Nous avons perdu nos dieux!
Le Dieu-Verbe, sous la forme où le vit le Moyen-âge, fut-il ce lien nécessaire? L'histoire tout entière est là pour répondre: Non. Le Moyen-âge promit l'union, et ne donna que la guerre. Il fallut que ce Dieu eût sa seconde époque, qu'il apparût sur la terre, en son incarnation de 89. Alors, il donna à l'association sa forme à la fois la plus vaste et la plus vraie, celle qui, seule encore, peut nous réunir, et par nous, sauver le monde.
France, glorieuse mère, qui n'êtes pas seulement la nôtre, mais qui devez enfanter toute nation à la liberté, faites que nous nous aimions en vous!
CHAPITRE IV
La Patrie.--Les nationalités vont-elles disparaître?
Les antipathies nationales ont diminué, le droit des gens s'est adouci, nous sommes entrés dans une ère de bienveillance et de fraternité, si l'on veut comparer ce temps aux temps haineux du Moyen-âge. Les nations se sont déjà quelque peu mêlées d'intérêts, ont copié mutuellement leurs modes, leurs littératures. Est-ce à dire pour cela que les nationalités s'affaiblissent? Examinons bien.
Ce qui s'est affaibli bien certainement, c'est, dans chaque nation, la dissidence intérieure. Nos provincialités françaises s'effacent rapidement. L'Écosse et le Pays de Galles se sont rattachées à l'unité Britannique. L'Allemagne cherche la sienne, et se croit prête à lui sacrifier une foule d'intérêts divergents qui la divisaient jusqu'ici.
Ce sacrifice des diverses nationalités intérieures à la grande nationalité qui les contient, fortifie celle-ci, sans nul doute. Elle efface peut-être le détail saillant, pittoresque, qui caractérisait un peuple aux yeux de l'observateur superficiel; mais elle fortifie son génie, et lui permet de le manifester. C'est au moment où la France a supprimé dans son sein toutes les Frances divergentes, qu'elle a donné sa haute et originale révélation. Elle s'est trouvée elle-même, et, tout en proclamant le futur droit commun du monde, elle s'est distinguée du monde plus qu'elle n'avait fait jamais.
On peut en dire autant de l'Angleterre; avec ses machines, ses vaisseaux, ses quinze millions d'ouvriers, elle diffère aujourd'hui de toutes les nations bien plus qu'au temps d'Élisabeth. L'Allemagne qui se cherchait à tâtons aux dix-septième et dix-huitième siècles, s'est enfin découverte en Goethe, Schelling et Beethoven; c'est depuis lors seulement qu'elle a pu sérieusement aspirer à l'unité.
Loin que les nationalités s'effacent, je les vois chaque jour se caractériser moralement, et, de collections d'hommes qu'elles étaient, devenir des personnes. C'est le progrès naturel de la vie. Chaque homme, en commençant, sent confusément son génie; il semble dans le premier âge que ce soit un homme quelconque; en avançant, il s'approfondit lui-même, et va se caractérisant au dehors par ses actes, par ses oeuvres; il devient peu à peu tel homme, sort de classe, et mérite un nom.
Pour croire que les nationalités vont disparaître bientôt, je ne connais que deux moyens: 1º ignorer l'histoire, la savoir par formules creuses, comme les philosophes qui ne l'étudient jamais, ou encore par lieux communs littéraires, pour en causer, comme les femmes. Ceux qui la savent ainsi, la voient dans le passé comme un petit point obscur, qu'on peut biffer, si l'on veut.--2º Ce n'est pas tout; il faut encore ignorer la nature autant que l'histoire, oublier que les caractères nationaux ne dérivent nullement de nos caprices, mais sont profondément fondés dans l'influence du climat, de l'alimentation, des productions naturelles d'un pays, qu'ils se modifient quelque peu, mais ne s'effacent jamais.--Ceux qui ne sont ainsi liés ni par la physiologie ni par l'histoire, ceux qui constituent l'humanité, sans s'informer de l'homme ni de la nature, il leur est loisible d'effacer toute frontière, de combler les fleuves, d'aplanir les montagnes. Cependant, je les en préviens, les nations dureront encore, s'ils n'ont l'attention de supprimer les villes, les grands centres de civilisation, où les nationalités ont résumé leur génie.