Part 11
Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalité. Si la fortune change, tant mieux; mais que la nature reste. L'homme du peuple doit y regarder, avant d'étouffer son instinct, pour se mettre à la suite des beaux esprits bourgeois. S'il reste fidèle à son métier et qu'il le change, comme Jacquart; si d'un métier il fait un art, comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il en ce monde?
CHAPITRE IV
Des simples.--L'enfant, interprète du peuple.
Celui qui veut connaître les dons les plus hauts de l'instinct du peuple, doit faire peu d'attention aux esprits mixtes, bâtards, demi-cultivés, qui participent aux qualités et aux défauts des classes bourgeoises. Ce qu'il doit chercher et étudier, ce sont spécialement les simples.
Les simples sont en général ceux qui divisent peu la pensée, qui, n'étant pas armés des machines d'analyse et d'abstraction, voient chaque chose une, entière, concrète, comme la vie la présente.
Les simples font un grand peuple. Il y a les simples de nature, et les simples de culture, les pauvres d'esprit qui ne distingueront jamais, les enfants qui ne distinguent pas encore, les paysans, les gens du peuple qui n'en ont pas l'habitude.
Le scolastique, le critique, l'homme d'analyse, de _nisi_, de _distinguo_, regarde de haut les simples. Ils ont cependant l'avantage, ne divisant pas, de voir ordinairement les choses à leur état naturel, organisées et vivantes. Donnant peu à la réflexion, ils sont souvent riches d'instinct. L'inspiration n'est pas rare dans ces classes d'hommes, quelquefois même une sorte de divination. On trouve parmi eux des personnes tout à fait à part, qui conservent, dans une vie prosaïque, ce qui est la plus haute poésie morale, la simplicité du coeur. Rien de plus rare que de garder ces dons divins de l'enfance; cela suppose ordinairement une grâce particulière et une sorte de sainteté.
Il faudrait l'avoir, cette grâce, pour en parler seulement. La science n'exclut nullement la simplicité, il est vrai; mais elle ne la donne pas. La volonté y fait peu.
Le grand légiste de Toulouse, au point le plus difficile de son oeuvre, s'arrête et prie son auditoire de demander pour lui une lumière spéciale en matière si subtile. Combien plus en avons-nous besoin! et moi, et vous, amis, qui me lisez! Combien il nous faudrait obtenir, non un don de subtilité, mais de simplicité au contraire et d'enfance de coeur!
* * * * *
Il ne faut plus que les sages se contentent de dire: «Laissez venir les petits.» Il faut qu'ils aillent à eux. Ils ont beaucoup à apprendre au milieu de ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est d'ajourner leur étude, de bien serrer leurs livres qui leur ont servi de peu, et de s'en aller bonnement, parmi les mères et les nourrices, désapprendre et oublier.
Oublier? non, mais plutôt encore réformer leur sagesse, la contrôler par l'instinct de ceux qui sont plus près de Dieu, la rectifier en la mettant à cette petite mesure, et se dire que la science des trois mondes ne contient pas plus qu'il n'y a dans un berceau.
Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, nul n'y pénétrera profondément s'il n'a bien observé l'enfant. L'enfant est l'interprète du peuple. Que dis-je? il est le peuple même, dans sa vérité native, avant qu'il ne soit déformé, le peuple sans vulgarité, sans rudesse, sans envie, n'inspirant ni défiance ni répulsion. Non seulement il l'interprète, mais il le justifie et l'innocente en bien des choses; telle parole que vous trouvez rude et grossière dans la bouche d'un homme rude, dans celle de votre enfant vous la trouvez (ce qu'elle est véritablement) naïve; vous apprenez ainsi à vous défendre d'injustes préventions. L'enfant étant, comme le peuple, dans une heureuse ignorance du langage convenu, des formules et des phrases faites qui dispensent d'invention, vous montre, par son exemple, comment le peuple est obligé de chercher son langage et de le trouver sans cesse; l'un et l'autre trouvent souvent avec une heureuse énergie.
C'est encore par l'enfant que vous pouvez apprécier ce que le peuple, tout changé qu'il est, garde encore de jeune et de primitif. Votre fils, comme le paysan de Bretagne et des Pyrénées, parle à chaque instant la langue de la Bible ou de l'_Iliade_. La critique la plus hardie des Vico, des Wolf, des Niebuhr, n'est rien en comparaison des lumineux et profonds éclairs que certains mots de l'enfant vous ouvriront tout à coup dans la nuit de l'Antiquité. Que de fois en observant la forme historique et _narrative_ qu'il donne aux idées même abstraites, vous sentirez comment les peuples enfants ont dû _narrer_ leurs dogmes en légendes, et faire une _histoire_ de chaque vérité morale!... C'est là, ô sages, qu'il nous faut bien nous taire... Entourons, écoutons ce jeune maître des vieux temps; il n'a nullement besoin pour nous instruire de pénétrer ce qu'il dit; mais c'est comme un témoin vivant; «il y était, il en sait mieux le conte».
En lui, comme chez les peuples jeunes, tout est encore concentré, à l'état _concret_ et vivant. Il nous suffit de le regarder, pour sentir l'état singulièrement _abstrait_ où nous sommes arrivés aujourd'hui. Beaucoup d'abstractions creuses ne tiennent pas à cet examen. Nos enfants de France surtout, qui sont si vifs et si parleurs, avec un bon sens très précoce, nous ramènent sans cesse aux réalités. Ces innocents critiques ne laissent pas d'être embarrassants pour le sage. Leurs naïves questions lui présentent trop souvent l'insoluble noeud des choses. Ils n'ont pas appris, comme nous, à tourner les difficultés, à éviter tels problèmes, qu'il semble convenu, entre sages, de n'approfondir jamais. Leur hardie petite logique va toujours droit devant elle. Nulle absurdité sacrée n'aurait tenu en ce monde, si l'homme n'avait fait taire les objections de l'enfant. De quatre à douze ans surtout, c'est l'époque raisonneuse; entre la lactation et l'apparition du sexe, ils semblent plus légers, moins matériels, plus vifs d'esprit qu'ils ne sont après. Un éminent grammairien, qui n'a jamais voulu vivre qu'avec les enfants, me disait qu'à cet âge il leur trouvait la capacité des plus subtiles abstractions.
Ils perdent infiniment à se dégrossir si vite, à passer rapidement de la vie instinctive à la vie de réflexion. Jusque-là, ils vivaient sur le large fonds de l'instinct, ils nageaient dans la mer de lait. Lorsque de cette mer obscure et féconde, la logique commence à dégager quelques filets lumineux, il y a progrès sans doute, progrès nécessaire qui est une condition de la vie; mais ce progrès en un sens n'en est pas moins une chute. L'enfant se fait homme alors, et c'était un petit dieu.
La première enfance et la mort, ce sont les moments où l'infini rayonne en l'homme, la grâce: prenez ce mot au sens de l'art ou de la théologie. Grâce mobile du petit enfant qui joue et s'essaye à la vie, grâce austère et solennelle du mourant où la vie s'achève, toujours la grâce divine. Rien qui fasse mieux sentir la grande parole biblique: «Vous êtes des Dieux, vous serez des Dieux.»
Apelle et Corrège étudiaient sans cesse ces moments divins. Corrège passait les jours à voir jouer les petits enfants. Apelle, dit un ancien, n'aimait à peindre que des personnes mourantes.
En ces jours d'arrivée, de départ, de passage entre deux mondes, l'homme semble les contenir tous ensemble[63]. La vie instinctive où il est alors plongé, est comme l'aube et le crépuscule de la pensée, plus vague que la pensée sans doute, mais combien plus vaste! Tout le travail intermédiaire de la vie raisonneuse et réfléchie est comme une ligne étroite qui part de l'immensité obscure et qui y retourne. Si vous voulez le bien sentir, étudiez de près l'enfant, le mourant. Placez-vous à leur chevet, observez, faites silence.
[Note 63: L'horreur de la fatale énigme, le sceau qui ferme la bouche au moment où l'on sait le mot, tout cela a été saisi une fois dans une oeuvre sublime que j'ai découverte dans une partie fermée du Père-Lachaise, au cimetière des Juifs. C'est un buste de Préault, ou plutôt une tête, prise et serrée dans son linceul, le doigt pressé sur les lèvres. Oeuvre vraiment terrible, dont le coeur soutient à peine l'impression, et qui a l'air d'avoir été taillée du grand ciseau de la mort.]
J'ai malheureusement eu trop d'occasions de contempler les approches de la mort, et sur des personnes chères. Je me rappelle spécialement une longue journée d'hiver que je passai entre le lit d'une mourante et la lecture d'Isaïe. Ce spectacle, très pénible, était celui d'un combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'homme qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entre deux mondes. La pensée obscure et vaste roulait toute la vie écoulée, et elle s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette grande lutte qui en partageait le flux, le reflux, toutes les anxiétés, se serrait, comme en un naufrage, à cette ferme croyance, qu'une âme qui, tout en revenant à nos instincts primitifs, anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer par là à l'anéantissement.
Tout faisait supposer plutôt qu'elle allait de ce double instinct douer quelque jeune existence, qui reprendrait plus heureusement l'oeuvre de la vie, et donnerait aux rêves de cette âme, à ses pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui leur avaient manqué[64].
[Note 64: «L'aïeul reçoit l'enfant lorsqu'il sort du sang maternel... Te voilà donc renée, ô mon âme, pour dormir de nouveau dans un corps.» (Lois indiennes, citées dans mes _Origines du droit_).--Sans admettre l'hypothèse de la transmission des âmes (encore moins celle de la transmission du péché), on est bien tenté de croire que nos premiers instincts sont la pensée des ancêtres que le jeune voyageur apporte comme provision de voyage. Il y ajoute beaucoup. Si j'écarte les théories, si je ferme les livres pour regarder la nature, je vois la pensée naître en nous comme instinct obscur, poindre dans un demi-jour, s'éclairer et se diviser au jour de la réflexion; puis, formulée, et de plus en plus acceptée comme formule, passer dans nos habitudes, dans les choses qui nous sont propres, que nous n'examinons plus, et alors, obscurcie de nouveau, faire partie de nos instincts.]
Une chose frappe toujours en observant les enfants et les mourants, c'est la noblesse parfaite dont la nature les empreint. L'homme naît noble, et il meurt noble; il faut tout le travail de la vie pour devenir grossier, ignoble, pour créer l'inégalité.
Voyez cet enfant que sa mère à genoux nommait si bien _son Jésus_... La société, l'éducation l'ont changé bien vite. L'infini qui était en lui, et qui le divinisait, va disparaissant; il se caractérise, il est vrai, se précise, mais se rétrécit.... La logique, la critique, taille, sculpte impitoyablement dans ce qui lui semble un bloc; dur statuaire dont le fer mord dans la matière trop tendre, chaque coup abat des plans entiers... Ah! que le voilà déjà maigre, mutilé! La noble ampleur de sa nature, où est-elle maintenant?... Le pis, c'est que, sous l'influence d'une éducation si rude, il ne sera pas seulement faible et stérile, mais deviendra vulgaire.
Quand nous regrettons notre enfance, ce n'est pas tant la vie, les années qui alors étaient devant nous, c'est notre noblesse que nous regrettons. Nous avions alors en effet cette naïve dignité de l'être qui n'a pas ployé encore, l'égalité avec tous; tous jeunes alors, tous beaux, tous libres... Patientons, cela doit revenir; l'inégalité n'est que pour la vie; égalité, liberté, noblesse, tout nous revient par la mort.
Hélas! ce moment ne revient que trop vite pour le grand nombre des enfants. On ne veut voir dans l'enfance qu'un apprentissage de la vie, une préparation à vivre, et la plupart ne vivent point. On veut qu'ils soient heureux «plus tard», et pour assurer le bonheur de ces années incertaines, on accable d'ennui et de douleur le petit moment qu'ils ont d'assuré...[65].
[Note 65: Je ne parle point de l'accablement du travail, ni des punitions innombrables, excessives, que nous infligeons à leur mobilité, voulue par la nature même, mais de l'inepte dureté qui nous fait plonger brusquement, sans précaution, dans les froides abstractions, un être jeune, sorti à peine du sang et du lait maternels, tiède encore et qui ne demande qu'à s'épanouir en fleurs.]
Non, l'enfance n'est pas seulement un âge, un degré de la vie, c'est un peuple, le peuple innocent... Cette fleur du genre humain, qui généralement n'a que peu à vivre, suit la nature, au sein de laquelle elle doit bientôt retomber... Et c'est justement la nature que l'on veut dompter en elle. L'homme qui, pour lui-même, s'éloigne de la barbarie du Moyen-âge, la maintient encore pour l'enfant, partant toujours du principe inhumain, que notre nature est mauvaise, que l'éducation n'en est pas la bonne économie, mais la réforme, que l'art et la sagesse humaine doivent amender, châtier l'instinct que Dieu nous donna.
CHAPITRE V
L'instinct naturel de l'enfant est-il pervers?[66]
[Note 66: Ce chapitre, que les esprits inattentifs croiront étranger au sujet, en est le fond même. Voy. p. 201.]
L'instinct humain est-il perverti d'avance? L'homme est-il méchant de naissance? l'enfant que je reçois dans mes bras, sortant du sein de sa mère, serait-ce un petit damné?
À cette question atroce, qui coûte rien qu'à l'écrire, le Moyen-âge, sans pitié, sans hésitation, répond: Oui.
Quoi! cette créature qui semble tellement désarmée, innocente, sur qui la nature entière s'attendrit, que la louve ou la lionne viendrait allaiter, au défaut de la mère, elle n'a que l'instinct du mal, le souffle de celui qui perdit Adam? elle appartiendrait au Diable, si l'on ne se hâtait de l'exorciser? Même après, si elle meurt dans les bras de sa nourrice, elle est jugée, elle est en péril de damnation, elle peut être jetée _aux bêtes_ noires de l'enfer! «Ne livre pas _aux bêtes_, dit l'Église, les âmes qui te portent témoignage!» Et comment celui-ci témoignerait-il? il ne peut comprendre encore, ni parler.
En visitant, au mois d'août 1843, quelques cimetières des environs de Lucerne, j'y trouvai une bien naïve et douloureuse expression des terreurs religieuses. Au pied de chaque tombe se trouvait (selon un usage antique) un bénitier, pour garder le mort jour et nuit et empêcher que _les Bêtes_ de l'enfer ne vinssent prendre ce corps, le vexer, le promener, en faire un vampire. Pour l'âme, hélas! on n'avait nul moyen de la défendre; cette peur cruelle était avouée dans plusieurs inscriptions. Je restai longtemps devant celle-ci, sans pouvoir m'en arracher: «_Je suis un enfant de deux ans... Quelle chose terrible est-ce donc pour un enfant si petit de s'en aller au Jugement et de comparaître déjà devant la face de Dieu!_» Je fondis en larmes, j'avais entrevu l'abîme du désespoir maternel!
Les quartiers indigents de nos grandes villes, ces vastes officines de mort où les femmes, misérablement fécondes, n'enfantent que pour pleurer, nous donnent quelque idée, mais trop imparfaite, du deuil perpétuel de la mère au Moyen-âge. Celle-ci, fécondée sans cesse par l'imprévoyance barbare, produisait, sans cesse ni trêve, dans les larmes et la désolation, des enfants, des morts, _des damnés_!...
Âge affreux! monde d'illusions cruelles, sur lequel semble planer une infernale ironie! L'homme, jouet de son rêve mobile, divin, diabolique! la femme, jouet de l'homme, toujours mère, toujours en deuil! L'enfant qui joue, hélas! un jour, au triste jeu de la vie, sourit, pleure et disparaît... malheureuses petites ombres qui viennent par millions, par milliards, et ne durent que dans la mémoire d'une mère... Le désespoir de celle-ci se marque surtout à une chose; elle s'abandonne aisément au péché et à la damnation: elle se venge volontiers de la brutalité de l'homme, elle le trompe, elle pleure, elle rit[67]... Elle se perd; que lui importe, si elle rejoint son enfant?
[Note 67: L'infidélité de la femme est le sujet propre au Moyen-âge. Les autres temps l'ont peu connu. Ce texte éternel de plaisanteries, ces _joyeuses_ histoires, ne peuvent qu'attrister celui qui sait et qui comprend. Elles font trop sentir le prodigieux ennui de ce temps, le vide des âmes sans aliment approprié à leur faiblesse, la prostration morale, le désespoir du bien, l'abandon de soi-même et de son salut.]
L'enfant qui survit n'en est guère plus heureux. Le Moyen-âge est pour lui un terrible pédagogue; il lui propose le symbole le plus compliqué qu'on ait enseigné jamais, le plus inaccessible aux simples. Cette leçon subtile que l'Empire romain, dans sa plus haute sagesse, avait eu peine à entendre, il faut que l'enfant des Barbares, le fils du serf rustique, perdu dans les bois, la retienne et la comprenne. Il la retient, la répète; pour la comprendre, cette épineuse formule, byzantine et scolastique, c'est ce que la férule, les coups, les fouets n'obtiendront jamais de lui.
L'Église, démocratique par son principe d'élection, fut éminemment aristocratique par la difficulté de son enseignement et le très petit nombre d'hommes qui y purent vraiment atteindre. Elle damna l'instinct naturel comme pervers et gâté d'avance et fit de la science, de la métaphysique, d'une formule très abstraite, la condition du salut[68].
[Note 68: Si l'on répond que les esprits non cultivés (_ce qui, pour ce temps-là, veut dire tout le monde_, ou à peu près) étaient dispensés de comprendre, il faudra avouer qu'une si terrible énigme imposait, sous peine de damnation, l'abdication générale de l'intelligence humaine entre les mains de quelques doctes qui croyaient en savoir le mot. Voyez aussi le résultat. L'énigme une fois posée, une fois entourée de ses commentaires, non moins obscurs, le genre humain se tait; il reste en face, muet et stérile. Dans une période immense, aussi longue que toute la période brillante de l'Antiquité, du cinquième au onzième siècle, il hasarde à peine quelques prières, quelques légendes enfantines, et encore ce mouvement est-il arrêté par la défense expresse des conciles carlovingiens.]
Tous les mystères des religions d'Asie, toutes les subtilités des écoles occidentales, en un mot tout ce que le monde contient de difficultés d'Orient et d'Occident, tout cela, pressé, entassé dans une même formule! «Eh bien! oui, nous dit l'Église, c'est le monde tout entier dans une prodigieuse coupe. Buvez-la au nom de l'amour!» Et elle apporte ici, à l'appui de la doctrine, l'histoire, la touchante légende; c'est le miel au bord du vase...
«Quoi qu'il contienne, je boirai, si vraiment l'amour est au fond.» Telle fut la réponse du genre humain. Ce fut là la vraie difficulté, l'objection, et c'est l'amour qui la fit, non la haine, la superbe humaine, comme on le répète toujours.
Le Moyen-âge avait promis l'amour et ne l'avait pas donné. Il avait dit: «Aimez, aimez![69]» mais il avait consacré un ordre civil haineux, l'inégalité dans la loi, dans l'État, dans la famille. Son enseignement trop subtil, accessible à si peu d'hommes, avait apporté dans le monde une nouvelle inégalité. Il avait mis le salut à un prix qu'on n'atteignait guère, au prix d'une science abstruse, et il avait ainsi pesé, de toute la métaphysique du monde, sur le simple et sur l'enfant. Celui-ci, qui avait été si heureux dans l'Antiquité, eut son enfer au Moyen-âge.
[Note 69: Non seulement il avait dit, mais il avait voulu sincèrement. Cette touchante aspiration à l'amour est ce qui a fait le génie du Moyen-âge et ce qui lui assure notre sympathie éternelle. Je n'efface pas un mot de ce que j'en ai dit au deuxième volume de l'_Histoire de France_. Seulement, j'ai donné là son élan, son idéal; aujourd'hui, dans un livre d'intérêt pratique, je ne puis donner que le réel, les résultats.--J'ai exprimé (à la fin du même volume, imprimé en 1833) l'impuissance de ce système et l'espoir qu'il échappera à sa ruine et parviendra à se transformer.--Combien il est déjà éloigné de nous, on l'a vu le 11 mai 1844, lorsqu'à la Chambre un magistrat, sincèrement et courageusement orthodoxe, a déduit une théorie pénale du Péché originel et de la Chute; les catholiques mêmes en ont reculé.]
Il fallut des siècles pour que la raison se fît jour, pour que l'enfant reparût ce qu'il est, _un innocent_. On eut de la peine à croire que l'homme fût un être héréditairement pervers[70]. Il devint difficile de maintenir dans sa barbarie le principe qui damnait les sages non chrétiens, les simples et ignorants, les enfants morts sans baptême. On inventa pour les enfants le palliatif des limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteraient toujours, loin de leurs mères, en pleurant.
[Note 70: L'embarras de la théologie vint surtout des progrès de la jurisprudence. Tant que la jurisprudence soutint dans leur rigueur les lois de lèse-majesté, qui, par la confiscation, etc., étendaient les peines à l'héritier, la théologie put défendre sa loi de lèse-majesté divine qui damnait les enfants pour le péché du père. Mais lorsque le droit devint plus clément, il fut de plus en plus difficile de maintenir dans la théologie, qui est le monde de l'amour et de la grâce, cette horrible doctrine de l'_hérédité du crime_, abandonnée de la justice humaine. Les scolastiques, saint Bonaventure, Innocent III, saint Thomas, ne trouvèrent d'autre adoucissement que d'exempter les enfants du feu éternel, _en les laissant du reste_ DANS LA DAMNATION. Bossuet a fort bien établi (contre Sfondrata) que cette doctrine n'est point particulière aux jansénistes, comme on faisait semblant de le croire, qu'elle était celle même de l'Église, celle des Pères (sauf Grégoire de Nazianze), celle des conciles, des papes; en effet, si l'on exempte les enfants de la damnation, on abandonne le Péché originel et l'_hérédité du crime_, qui est la base de tout le système.]
Remèdes insuffisants; le coeur ne s'en contenta pas. Avec la Renaissance éclata, contre la dureté des vieilles doctrines, la réaction de l'amour. Il vint, au nom de la justice, sauver les innocents, condamnés dans le système qui s'était dit celui de l'amour et de la grâce. Mais ce système, qui reposait tout entier sur les deux idées de la damnation de tous par un seul, du salut de tous par un seul, ne pouvait renoncer à la première sans ébranler la seconde.
Les mères se remirent à croire au salut de leurs enfants. Désormais elles disent toujours, sans s'informer si elles sont bien orthodoxes: «Ils doivent être là-haut des anges, comme ils furent en leur vivant.»
Le coeur a vaincu, la miséricorde a vaincu. L'humanité va s'éloignant de l'injustice antique. Elle cingle, au rebours du vieux monde... Où va-t-elle? Vers un monde (nous pouvons bien le prévoir) qui ne condamnera plus l'innocence, et où la sagesse pourra vraiment dire: «Laissez venir à moi les simples et les petits.»
CHAPITRE VI
Digression. Instinct des animaux. Réclamation pour eux.
Quelque pressé que je sois, dans cette revue des simples, des humbles fils de l'instinct, mon coeur m'arrête et m'oblige de dire un mot des simples par excellence, des plus innocents, des plus malheureux peut-être, je veux dire: des animaux.
Je remarquais tout à l'heure que tout enfant naissait noble. Les naturalistes ont remarqué de même que le jeune animal, plus intelligent à sa naissance, semblait alors rapproché de l'enfant. À mesure qu'il grandit, il devient brute et tombe à la bête. Il semble que sa pauvre âme succombe sous le poids du corps, qu'elle subisse la fascination de la Nature, la magie de la grande Circé. L'homme se détourne alors et n'y veut plus voir une âme. L'enfant seul, par l'instinct du coeur, sent encore une personne dans cet être dédaigné; il lui parle et l'interroge. Et lui aussi, de son côté, il écoute, il aime l'enfant.