Le peuple du Pôle

Part 8

Chapter 83,718 wordsPublic domain

Il riait; mais ce rire sonnait un peu faux.

--Je suis guéri, reprit-il, et je constate avec plaisir qu’il te tardait de le reconnaître. Seulement, je t’en prie, évite bien de me faire sentir, en prêtant à mes paroles et à mes gestes une attention spéciale, que tu crains encore une rechute... Ceci, je ne te le pardonnerais pas.

--Mais qu’est-ce qui te fait croire?...

--Tu tiens à me faire parler au delà de mon intention? Qu’à cela ne tienne! Eh bien, si par hasard tu l’ignores, la maladie que j’ai eu s’appelle folie, et chacun sait que quelqu’un qui a été fou peut le redevenir un jour ou l’autre... Je ne veux pas que tu m’y fasses penser à chaque instant. J’ai été fou, je ne suis plus fou; oublie que je l’ai été.

Il répéta plusieurs fois encore d’un air de menace et de défi: «Je ne suis plus fou!» Et moi, devant cette exaltation de mauvais augure, je craignais qu’au moment même l’affreuse démence ne posât de nouveau ses griffes sur lui!

Dix minutes plus tard nous étions embusqués derrière un buisson, aux environs de la trappe la plus proche. Ceintras, qui avait emporté dans sa poche une bouteille de cognac, buvait de temps à autre une gorgée, avec délice... Notre attente ne fut pas de longue durée. Avant même que la lumière violette eût tout à fait disparu, les monstres sortirent en assez grand nombre. Sur le seuil, ils échangèrent des susurrements en se dandinant et en balançant la tête; puis ils se tournèrent presque tous à la fois vers le ballon et agitèrent avec animation leurs bras trop courts.

--Vois-tu, dis-je à Ceintras en abaissant autant que possible le ton de ma voix, je suis persuadé qu’un jour nous pourrons parvenir à nous faire comprendre... Fais abstraction de leur aspect odieux et inouï: est-ce que le sens de ce qu’ils pensent ou disent ne t’apparaît pas clairement? La traduction se fait tout naturellement en mon esprit: «Que deviennent les êtres qui nous sont arrivés par les chemins du ciel? Irons-nous voir ce qui se passe?--Sont-ils dangereux?--Non!--Si!--En tout cas, ils ne sont pas pareils aux poissons du fleuve ou aux oiseaux des bosquets: ils construisent comme nous des machines et leur voix semble exprimer des pensées...»

--C’est entendu, interrompit Ceintras en haussant les épaules, je te confie le rôle d’interprète... Mais pour le moment, essayons de nous approcher d’eux.

Nous sortîmes lentement de notre cachette. Un monstre nous aperçut presque aussitôt et poussa un cri d’alarme. Une vive émotion parut régner au milieu de leur troupe; Ceintras et moi, décidés à en finir, continuâmes à nous avancer en évitant tout mouvement trop brusque. Nous ressemblions aux enfants qui guettent les papillons et se dirigent vers eux sur la pointe des pieds, en retenant leur souffle. Nous redoutions à chaque instant que l’un des monstres ne donnât le signal d’une débandade éperdue. En vérité, c’eût été pour nous un grand désappointement... Mais, grâce à la prudence avec laquelle nous effectuâmes nos travaux d’approche, tout se passa comme nous le désirions et, un instant plus tard, les habitants du Pôle s’étant contentés de poursuivre leur conversation en nous regardant avec une attention extraordinaire, nous nous trouvâmes au milieu d’eux.

Alors Ceintras,--qui devait avoir préparé de longue date cette plaisanterie d’un goût contestable,--s’inclina de l’air le plus aimable du monde et dit:

--Messieurs nos hôtes, bien que vous soyez absolument répugnants et que nous ne nous plaisions guère en votre compagnie, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Leurs chuchotements redoublèrent. A présent ils ne paraissaient pas autrement effrayés; seuls, les gestes trop vifs qu’il nous arrivait de faire sans y prendre garde provoquaient de temps à autre un brusque frisson dans la petite troupe à peu près alignée devant nous.

--Par où commencer? demandai-je à Ceintras en me tournant vers lui.

--Dame! je crois que le mieux est de s’en remettre au hasard... Tiens! si nous tentions de nous faire suivre par eux jusqu’à la cabine?

--Je ne vois pas très bien à quoi cela nous avancera.

--Moi non plus. Seulement, je me rappelle que notre habitation d’aventure avait l’air, ces jours-ci, d’exciter leur curiosité. Peut-être se montreront-ils enchantés de notre invitation... Mais comment la leur transmettre?

Nous cherchâmes les gestes les plus naturellement intelligibles, nous fîmes les signes qui en pareil cas se seraient imposés entre hommes ne parlant pas la même langue: les monstres ne parurent pas comprendre; ils nous regardaient, se regardaient les uns les autres et ne bougeaient pas. A la fin, risquant le tout pour le tout, Ceintras, sans manifester du reste la moindre répulsion, en prit un par le bras, aussi doucement que possible, et se mit en devoir de l’entraîner.

Je regardais cette scène affolante, le cœur battant à rompre... Qu’allait-il se passer? Avec une joyeuse satisfaction, je vis que le monstre cédait d’assez bonne grâce au désir de Ceintras. Il poussa plusieurs cris, dans lesquels je vis, assez puérilement sans doute, une prière qu’il adressait à ses semblables de ne point l’abandonner; ceux-ci de nouveau se dandinèrent et secouèrent la tête pendant quelques secondes, puis s’ébranlèrent et nous suivirent sans hésitation apparente.

Quand nous fûmes arrivés au ballon, Ceintras conduisit immédiatement son compagnon devant l’emplacement du moteur et le lui désigna du doigt à plusieurs reprises. Le monstre reproduisit ces gestes de son mieux en se tournant vers les autres qui crurent bon de l’imiter. Évidemment, ils s’étaient mépris sur le sens du geste. Mais comment les détromper?

--Ils sont totalement idiots, déclara Ceintras qui manquait de patience... En voilà assez pour ce soir! Toutes ces émotions m’ont affamé; si nous mangions?... Oh! une idée!... Nous pourrions les inviter; qu’en penses-tu?

--Je pense, répondis-je, que nous ferons bien de prendre cette plaisanterie au sérieux. La faim est un besoin primordial de toute créature vivante et il y a peut-être quelque chose à tenter de ce côté-là.

Laissant Ceintras devant la cabine, j’allai découper quelques tranches de jambon. J’en présentai une à celui des monstres que Ceintras ne cessait d’appeler depuis quelques minutes son nouvel ami; il s’en saisit avec appréhension, la considéra, puis la tendit à son voisin; elle passa ainsi de mains en mains. Le dernier des monstres, après l’avoir examinée et palpée comme le reste de la bande, la flaira minutieusement et la mit... dans sa poitrine. Et je m’aperçus alors que le peuple du Pôle connaissait l’usage des vêtements: ce que j’avais pris tout d’abord pour la peau de ces êtres n’était en réalité qu’un manteau de cuir blanchâtre qui les enveloppait presque entièrement et formait sur la tête de certains d’entre eux une sorte de capuchon. Notre cadeau avait été précieusement enfoui dans une poche!

--Ils ne peuvent évidemment pas savoir que c’est comestible, dit Ceintras en riant.

--Qui sait, ajoutai-je, s’ils ne croient pas que nous voulons les empoisonner?

--Mangeons, en tout cas; ils comprendront alors que nos intentions ne sont pas criminelles.

Tandis que nous mangions, ils resserrèrent leur cercle autour de nous. Puis, après une discussion animée avec ses compagnons, un d’entre eux,--l’ami de Ceintras, je crois,--s’approcha et nous offrit deux poissons curieusement desséchés qu’il tira de son manteau de cuir.

--Diable! s’écria Ceintras, mais il me semble que nos affaires marchent très bien: ils ne veulent pas être en reste de politesse avec nous!

--Qu’allons-nous faire de ces poissons? Les mangeons-nous? Ils ne m’ont pas l’air très alléchants.

--Fais comme tu voudras. Moi, je mange le mien. Je crois que c’est préférable: ils n’auraient qu’à être vexés!...

J’entendis le poisson craquer sous les dents de Ceintras comme une croûte de pain dur.

--Est-ce bon? demandai-je.

--C’est ignoble.

Et il l’avala stoïquement.

Le jour commençait à poindre. Le fleuve, devant nous, apparaissait comme une immense écharpe lumineuse négligemment jetée sur la plaine encore obscure. Des vols de ptérodactyles sillonnaient l’air par intervalles et passaient, petites taches éperdues et mouvantes, entre les astres et nos yeux. Je constatai bientôt que des querelles s’élevaient dans la troupe des monstres; sans doute, leurs occupations devaient, à cette heure, les ramener sous la terre, et plusieurs étaient d’avis de demeurer malgré tout en notre compagnie. Mais ce fut un bien plus beau tumulte lorsqu’une autre bande vint s’adjoindre à ceux qui avaient passé la nuit avec nous. Ceux-ci renseignèrent les nouveaux venus, encore très timides et méfiants, à grand renfort de cris, de sifflements et de gestes. Puis les querelles recommencèrent; même quelques horions furent échangés.

--Bon! m’écriai-je, ils ne diffèrent pas tant des hommes qu’on aurait pu le supposer d’abord.

--C’est vrai, dit Ceintras. Mais, puisqu’ils sont gentils au point de ne se séparer de nous qu’à regret, si nous les accompagnions un bout de chemin? Ça couperait court à leurs disputes.

--Accompagnons-les. Suivons-les même sous terre s’ils veulent bien... Le moteur est lourd, ils n’ont pas dû l’emporter très loin, et, d’autre part, quand nous l’aurons retrouvé, je ne pense pas qu’ils osent nous contester le droit de le reprendre...

Ceintras, décidément de joyeuse humeur, approuva ma résolution. Après nous être munis de quelques provisions et, par prudence, de nos revolvers, nous nous dirigeâmes vers une des trappes. Les monstres nous suivirent sans difficulté. Mais, comme s’ils avaient deviné et redouté nos intentions, à quelques mètres de la trappe ils se concertèrent durant quelques instants, puis se précipitèrent dans le souterrain avec une agilité extraordinaire. La plaque de métal se referma sur eux avant que nous fussions revenus de notre ahurissement. Et, dans son désappointement, Ceintras n’eut d’autre consolation que celle de déverser sur le peuple du Pôle le stock d’épithètes injurieuses ou simplement malveillantes qu’il put trouver en sa mémoire...

Durant les deux nuits qui suivirent, il n’y eut aucun progrès dans nos relations avec les monstres. Nous remarquâmes même qu’après leurs sorties ils ne manquaient plus de fermer les portes par lesquelles nous avions résolu d’entrer subrepticement. Cependant, le temps nous pressait; dans l’enveloppe du ballon il ne devait plus guère rester d’hydrogène et celui que nous possédions en réserve dans les obus suffirait tout juste à notre retour. Pénétrer dans ce mystérieux monde souterrain devint alors notre idée fixe. Nous reparlâmes sérieusement de faire sauter une des portes, mais nous renonçâmes à ce moyen qui était trop violent pour ne pas risquer d’irriter nos hôtes. L’occasion se chargea de nous fournir un ingénieux stratagème.

Sur la fin de la troisième nuit, une troupe de quarante monstres environ apparut au bord du fleuve et, sans trop se soucier de nous, certains d’entre eux se mirent à dérouler un grand filet composé de minces lanières de cuir blanc. Bientôt la troupe se sépara en deux équipes qui s’affairèrent chacune à un bout du filet, puis, celle qui se trouvait la plus rapprochée du fleuve y entra sans hésitation et le traversa à la nage avec une souplesse merveilleuse. Quand le filet, tendu et maintenu sous l’eau par des poids, eut barré le fleuve dans toute sa largeur, les deux équipes le halèrent d’amont en aval sur un parcours de cinquante mètres environ; après quoi, ceux des monstres qui avaient déjà traversé l’eau revinrent à la nage vers leurs compagnons, et enfin le filet chargé de poisson fut ramené sur la rive.

Un peu plus tard, tandis que les monstres recommençaient ailleurs leurs opérations, nous rencontrâmes, devant une trappe plus grande que les autres, une sorte de chariot à demi rempli de poissons. La porte restait inexorablement close, mais il était sûr que dans quelques instants elle s’ouvrirait pour laisser entrer le chariot; il était de dimensions assez considérables... Je crois que l’idée de nous y dissimuler surgit en même temps dans l’esprit de Ceintras et le mien.

--Ceintras, murmurai-je, un peu pâle, sans quitter le chariot des yeux...

--Oui, oui, je devine ce que tu vas me dire...

--Eh bien?

Il me montra du doigt le grouillement argenté des poissons dont beaucoup étaient vivants encore:

--Ça ne te dégoûte pas un peu de t’ensevelir là-dessous?

--Il est sûr que je préférerais une litière de velours et de soie, mais nos hôtes ont oublié de mettre rien de semblable à notre disposition.

--Piteux appareil pour la réception des premiers ambassadeurs de l’humanité auprès du peuple du Pôle!

--Évidemment, mais le temps nous presse, voici l’aube... Et c’est peut-être une occasion unique.

--Oh! une occasion unique!...

--Enfin, agis à ta guise. Tu es libre. Moi, je tente l’aventure...

Ceintras, comme c’était à prévoir, céda. Nous nous enfouîmes, surmontant notre répulsion, entre deux couches de petits corps froids, humides et visqueux dont les vertèbres, au-dessous de nous, craquèrent écrasées, et qui, sur nos mains et nos visages, s’agitaient dans les dernières convulsions de l’asphyxie. Déjà plus qu’à moitié suffoqués par leur odeur écœurante, nous nous crûmes définitivement étouffés lorsque les monstres, au moment de regagner leurs demeures souterraines, empilèrent au-dessus de nous d’autres poissons pour remplir complètement le chariot. Nous ménageâmes tant bien que mal un passage pour que l’air pût arriver jusqu’à nos bouches; puis nous sentîmes le véhicule s’ébranler. Un instant après, le retentissement à l’infini du bruit qu’il faisait en roulant nous apprit que le libre firmament n’arrondissait plus sur nous sa voûte illimitée et que nous étions dans les entrailles de la terre, en route vers l’inconnu.

CHAPITRE XI

EXCURSIONS SOUTERRAINES

--Attention, dit Ceintras à mon oreille, le moment critique est arrivé.

Le chariot s’était arrêté soudain, et je ne sais trop pourquoi, j’eus la certitude que nous venions de quitter à ce moment un étroit corridor pour entrer dans une vaste salle. A voix basse, nous nous concertâmes. Devions-nous attendre, ou surgir immédiatement de notre cachette? Ceintras émit une idée qui me terrifia: le poisson que lui avait offert un des monstres était très sec, presque carbonisé... Si on se contentait, sans préparation préalable, de pousser dans les fours après la pêche les chariots, qui étaient de métal?

--Bigre! m’écriai-je, voilà un risque qu’il ne faut pas courir!

Alors, je m’aperçus que, dans mon émotion, j’avais parlé très haut: de toutes façons, il devenait donc inutile d’hésiter sur la décision à prendre... Nous sortîmes de notre cachette souillés, visqueux, puants. Un premier coup d’œil suffit à nous convaincre que, pour le moment, nous étions seuls dans la cuisine ou l’une des cuisines de la communauté polaire.

C’était une salle circulaire d’un diamètre de trente mètres environ, dont le plafond, étayé par quatre piliers de granit, formait une sorte de coupole. L’endroit ne manquait pas d’une certaine majesté. Sur de longues tables de pierre gisaient des poissons éventrés; au milieu de la salle, entre les quatre piliers, nous trouvâmes une sorte d’immense gril fait de minces tiges de fer parallèles qu’un courant électrique portait à une température élevée: je m’aperçus de ce détail à mes dépens après avoir sans méfiance posé une main sur l’appareil.

Comme c’était à prévoir, les monstres ne tardèrent pas à paraître. Au grand dépit de Ceintras, qui se réjouissait à l’avance de «la tête qu’ils allaient faire et du bon tour que nous leur avions joué», ils ne manifestèrent pas outre mesure leur stupéfaction. En réalité, sur leurs visages, il nous était bien difficile de lire les sentiments qu’ils éprouvaient. Nous ne pouvions même jamais être sûrs qu’ils parlaient de nous; les attitudes usitées dans telle ou telle circonstance d’une vie sociale sont si souvent à l’opposé de celles que la nature et la logique sembleraient indiquer! N’est-il pas inconvenant, dans nos pays civilisés, de montrer du doigt la personne dont on parle?

En tout cas ils se mirent vite au travail, sans paraître nous prêter grande attention. Certains nettoyaient les poissons, d’autres les disposaient sur le gril; d’autres vidaient les chariots; ceux-ci se contentèrent de nous regarder avec insistance, quand ils arrivèrent au chariot dans lequel nous nous étions cachés et dont nous avions à coup sûr endommagé le chargement.

Des halètements énormes de machines parvenaient jusqu’à nous par les quatre galeries qui aboutissaient à la cuisine polaire. Nous résolûmes de suivre au hasard l’une d’elles. Si, comme tout nous portait à le croire, le peuple du Pôle nous avait subtilisé notre moteur pour en étudier le fonctionnement, il devait se trouver en ce moment dans le domaine des mécaniciens et des savants, non dans celui des cuisiniers. Du reste, il faut bien avouer,--si insensé que cela puisse paraître,--que la raison primitive de notre expédition souterraine ne s’imposait déjà plus très nettement à notre esprit, et que, durant bien longtemps, une curiosité émerveillée allait seule nous inspirer nos recherches et nos démarches.

Nous nous engageâmes donc dans une des galeries, sans que cela provoquât la moindre résistance de la part des monstres. Ils étaient si affairés ou, pour mieux dire, si intimement liés à leur tâche, qu’il nous semblait dès lors presque inconcevable qu’aucun d’eux, pour une raison ou une autre, pût s’en distraire un seul instant. D’ailleurs, cette harmonieuse intimité entre l’ouvrier et son travail ne cessa pas de nous frapper d’admiration, aussi longtemps que se prolongea notre séjour dans les régions souterraines du Pôle. Ce fut à peine si, sur notre passage, les êtres livides, porteurs d’objets mystérieux, que nous rencontrâmes, se détournèrent pour nous regarder...

Cependant les halètements des machines devenaient toujours plus formidables: on eût dit que nous arrivions au cœur même de ce monde actif, frénétique, prodigieusement vivant, et que nous étions aspirés dans l’une de ses artères par le propre mouvement de sa vie. Nous débouchâmes enfin dans une nouvelle salle plus grande encore que la première où, de seconde en seconde, une énorme bielle d’un métal éblouissant surgissait jusqu’au plafond puis disparaissait presque tout entière, engloutie par un puits rectangulaire aménagé dans le sol. Commandées par cette bielle, une quantité de machines remplissaient mes oreilles de leur multiple bourdonnement.--Nul monstre, à première vue, dans la salle. Cependant, après en avoir fait le tour, nous en découvrîmes deux au sommet d’une tourelle élevée contre la paroi et qui atteignait presque la voûte. Une sorte d’échelle conduisait jusqu’à la plate-forme où ils venaient de nous apparaître. Nous nous enhardissions peu à peu, et, sans même avoir eu besoin de nous concerter, nous allâmes les observer à leur poste.

Quand nous passons dans un village humain, l’image de chaque individu se reflète en nous accompagnée de diverses impressions que traduisent des mots consacrés comme vieux, jeune, laid, joli... Jusqu’ici, en face des habitants du Pôle, nous n’avions pu éprouver rien de semblable. Ils étaient tous également horribles, pareillement vêtus de cuir blanc et à peu près aussi difficiles à distinguer au premier coup d’œil les uns des autres que des chiens de même race dans un chenil. Une fois parvenus au faîte de la tourelle et face à face avec les monstres qui s’y trouvaient, nous eûmes pour la première fois, en considérant l’un d’eux, l’idée très nette de ce qu’était une extrême vieillesse chez les êtres de cette race.

Il se tenait accroupi devant un appareil qui rappelait assez bien par son aspect une machine à écrire et posait de temps à autre un de ses longs doigts sur les touches qui devaient actionner électriquement les machines dont le ronflement retentissait à mes pieds. Il observait aussi avec une attention soutenue une aiguille horizontale qui oscillait près de lui au-dessus d’un plateau gradué; lorsque la pointe de cette aiguille tendait à se rapprocher d’une raie située au milieu du plateau, le vieux monstre poussait un levier situé à sa gauche et l’aiguille peu à peu reculait. Ceintras, avec quelque apparence de raison, conclut que nous devions nous trouver en présence d’un manomètre. Mais plus que ces détails mécaniques, la physionomie du mécanicien m’intéressait.

Effroyablement ridé, les yeux ternis et suintants, le corps, immédiatement au-dessous de la lèvre inférieure, tout boursouflé par de multiples replis de peau jaunâtre et parcheminée, plus hideux encore, s’il est possible, que la plupart de ses congénères, ce personnage ne m’en inspirait pas moins un étrange respect, tant je le devinais chargé d’ans et de sagesse. A notre arrivée, sans même se tourner vers le monstre d’aspect ordinaire qui se tenait immobile à ses côtés, il émit deux ou trois brefs susurrements auxquels l’autre répondit plus brièvement encore. Le sens de cet entretien me parut évident: «Voilà donc les êtres singuliers dont vous parlez sans cesse?--Ce sont bien eux.» Après quoi, sans prendre un quart de minute pour nous envisager, il se remit à faire aller méthodiquement ses mains sur le levier et les touches de l’appareil.

Nous partîmes de nouveau à la découverte par la première galerie qui s’offrit à nous, sans trop savoir dans quel sens nous allions, sans peur de ne plus retrouver par la suite notre chemin vers le ballon et le libre ciel. La curiosité nous enivrait véritablement; nous avions à peine pris le temps de nous étonner devant un spectacle inattendu ou un objet de destination mystérieuse, de nous extasier devant une machine que, déjà, nous brûlions de contempler autre chose de plus inattendu, de plus mystérieux, de plus admirable encore.

Je ne saurais m’attarder davantage à raconter dans l’ordre notre exploration et à décrire les sentiments successifs qui en résultèrent pour nous. Je ne peux en toute raison attacher à ce que j’écris qu’une importance documentaire et le mieux est, dès à présent, de donner un résumé d’ensemble de ce que nous vîmes, et d’exposer les conclusions,--nécessairement hâtives et sans doute erronées bien souvent,--que nous crûmes pouvoir en tirer.

Ce qui frappe à première vue dans le monde polaire, c’est sa relative exiguïté. La lumière violette et la chaleur, la vie et la civilisation qui en sont les conséquences, s’étendent sur un domaine circulaire dont le diamètre ne doit pas excéder de beaucoup douze lieues. Les galeries souterraines rayonnent dans un espace encore moindre. On se trouve évidemment en présence d’une parcelle de la Terre, qui, lors de la formation des banquises éternelles du Pôle, fut épargnée pour des raisons dont une au moins, même aujourd’hui, n’est pas indiscernable et que j’exposerai un peu plus loin. En tout cas notre exploration apportera un argument décisif en faveur de la thèse selon laquelle les glaces des Pôles, sur la Terre et dans les planètes voisines, se sont formées brusquement, à la suite de grands cataclysmes naturels. Donc, séparés à tout jamais du reste du monde par les murailles infranchissables du froid, quelques individus d’une race alors existante,--race d’iguanodons ou d’êtres analogues,--ont pu continuer à vivre aux environs immédiats du Pôle Nord. Ceci admis, on conçoit que la nécessité immédiate d’une lutte à outrance pour la vie dans des conditions aussi défavorables ait aussitôt donné une énorme impulsion au progrès général de l’espèce et que celle-ci ait conquis l’intelligence dès une époque où les ancêtres eux-mêmes de l’homme étaient destinés à rester longtemps encore dans les limbes du possible.