Part 4
Reconnaissant qu’en principe le reproche était mérité, ou trop ahuri encore pour avoir grande envie de récriminer, je me mis en devoir de donner satisfaction à mon compagnon. Je dois dire qu’il n’était pas besoin, pour préparer nos repas, d’avoir de grandes connaissances culinaires. Nos approvisionnements consistaient surtout en aliments d’épargne,--cacao, thé, café, tablettes de viande comprimées,--en biscuit, et en diverses conserves toutes prêtes qu’il suffisait de faire chauffer un instant au bain-marie, sur notre fourneau électrique. Ceintras qui entendait ne pas se priver même du superflu avait adjoint à tout cela des confitures, des gâteaux secs, des liqueurs, de vieux vins, du champagne!
Peu après, je disposai sur la couchette, qui était à deux fins et qui devait également nous servir de table, du biscuit, deux bouteilles de bordeaux, du jambon et un civet de lièvre dont le fumet chatouilla mes narines de la plus délicieuse manière.
--Voilà, dis-je triomphalement, un repas que Nansen eût payé bien cher à certains moments de son voyage.
Bien entendu Ceintras ne fut pas de mon avis: le civet n’était pas assez chaud, le bordeaux ne devait pas se boire si froid, le biscuit lui occasionnerait certainement une maladie d’estomac... Avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas cependant aller lui chercher des petits pains! Du reste, tout en grommelant, il fit disparaître une bonne moitié des mets; je n’eus pas grand’peine à me charger du reste, et, ce repas pourtant copieux ne nous suffisant pas, nous y adjoignîmes des fruits en conserve et une bonne lampée de rhum. Il faut noter ici,--chose assez curieuse étant donné le peu de forces que nous dépensions,--que nous éprouvâmes durant tout le voyage un formidable appétit.
Nous jouissions dans l’une et l’autre partie de la cabine d’une température très douce et, quand notre festin fut terminé, nous eûmes la sensation d’un absolu bien-être. De temps à autre nous essuyions du revers de nos manches la buée épaisse et les fleurs de glace qui s’amoncelaient sur les hublots, et, au dehors, c’était toujours le monotone paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu familier. Pourtant, sous l’influence d’une exaltation fiévreuse ou d’un étrange pressentiment, je ne renonçais pas à mon espoir de contempler avant peu des prodiges et, bien que prévoyant de la part de Ceintras des mots ironiques et des haussements d’épaules, je ne me lassais pas d’exprimer cet espoir à tout moment.
--Ceintras, qui sait ce que nous allons trouver au terme de notre voyage?
--L’axe de la Terre, parbleu! me répondit-il à la fin en ricanant.
Je répétai sur un ton interrogatif et assez niais:
--L’axe de la Terre?
--Eh! oui, tu sais bien que c’est là-bas qu’il s’emmanche. C’est donc autour de lui que nous prendrons le virage... Par exemple, il faudra faire attention à la manœuvre et ne pas le disloquer en le heurtant! Hein? vois-tu d’ici le cataclysme?
Il ajouta, bien résolu à ne pas abandonner tout de suite une aussi bonne plaisanterie:
--Dis donc, nous pourrons écrire nos noms sur lui, comme font les touristes dans les donjons des châteaux historiques... Et nous pourrons encore en emporter de petits morceaux pour les offrir à nos amis et connaissances...
Cependant, l’énorme machine poursuivait sa route avec une si parfaite docilité que j’en éprouvais comme un obscur sentiment d’irritation; en vérité, c’était trop facile, trop simple: il me semblait que quelques menus obstacles auraient contribué à donner plus de prix à notre victoire...
Exactement trente-trois heures après notre départ, nous dépassâmes le point extrême atteint par Nansen, et nous entrâmes enfin dans le mystère des régions vierges.
--Ceintras, m’écriai-je, Ceintras, cette fois, nous y sommes!
--Où donc sommes-nous, s’il te plaît?
--Mais en pleine aventure, dans l’inconnu... Rien, depuis d’immémoriales séries de siècles, n’avait dérangé le silence accumulé sur ces solitudes, et c’est la première fois que cette nature est troublée par le passage orgueilleux de l’homme...
--Tu es tout à fait lyrique, interrompit Ceintras sans détourner la tête. Au fond, tu restes persuadé qu’il va t’être donné, dans quelques heures, de contempler des merveilles. Crois-moi, si tu ne veux pas éprouver une déception trop grande, n’espère pas trouver autre chose que ce que tu vois ici. Dans quelques heures, nos appareils indiqueront que nous avons atteint notre but, et puis...
--Et puis, selon toi, ce sera tout, et il ne nous restera plus qu’à revenir?...
--Tu l’as dit. Cependant, en manière de divertissement, ou, si tu préfères, pour n’avoir pas fait en vain le voyage, nous pourrons atterrir un instant et planter le drapeau national au point même du Pôle. Le Pôle Nord colonie française! Ah! Ah! voilà vraiment un joli cadeau à faire à sa patrie! On pourra faire insérer des annonces: «Terres à distribuer... grandes facilités d’émigration...» Qu’est-ce que tu en penses? Avec quelques protections, tu pourras peut-être te faire nommer gouverneur de la nouvelle colonie!
--Raille si cela t’amuse, mais nous avons encore le droit d’espérer que des choses imprévues nous attendent; de ma part, c’est mieux qu’un pressentiment, c’est presque une conviction...
--On ne demande pas mieux que de croire à la réalité de ce qu’on souhaite.
--Qui sait? un pays nouveau... une flore et une faune particulières, ajoutai-je sans prendre garde à l’interruption de Ceintras...
--Il est impossible de concevoir la vie dans ces régions de froid cruel et sans espoir... Et je serais curieux de savoir sur quoi ta conviction se fonde?
--Sur bien des choses et, notamment, sur les légendes qui courent chez les peuples voisins du Pôle. Sais-tu que les Esquimaux du Groënland parlent volontiers de pays fabuleux, situés très loin, vers le Nord, au delà des glaces? Il ne faut pas faire fi des légendes, qui ne sont pas des mensonges, mais des traductions de la vérité; il est bien rare qu’elles ne correspondent pas à quelque chose, et celles que l’on répète sur le Pôle...
--... N’ont pas évidemment été racontées par quelqu’un qui est allé y voir. Du reste, si les événements semblent vraiment vouloir confirmer ces légendes, il ne me restera plus qu’à te présenter mes condoléances, car, évidemment, tu seras volé, tu ne seras pas le premier touriste qui aura visité le pays et l’on t’aura coupé l’herbe sous les pieds de la façon la plus vexante du monde... Il faudra donc te réjouir, en fin de compte, si, comme il y a tout lieu de le croire, les alentours immédiats du Pôle ne se distinguent en rien des pays au-dessus desquels nous naviguons.
--Cependant, hasardai-je à bout d’arguments, la mer libre...
--Ah baste! la mer libre!... D’ailleurs la verrions-nous, on nous en a tellement rabattu les oreilles que ce ne serait plus rien de bien neuf...
Il s’interrompit soudain et prêta l’oreille: les explosions du moteur étaient devenues irrégulières tout à coup. Il s’emmitoufla de fourrures et sortit sur la galerie; la cause du mal fut vite découverte: un fil électrique s’étant affaissé contre un cylindre avait été endommagé par la chaleur. Pour mieux effectuer la réparation, Ceintras arrêta le moteur un instant. Alors nous constatâmes que, les hélices restant immobiles, le sol fuyait tout de même à une assez grande vitesse au-dessous de nous.
--Bigre, s’écria Ceintras, les courants aériens sur lesquels j’avais compté deviennent de plus en plus forts; nous allons avoir une rude avance sur notre horaire!
--Mais au retour? demandai-je avec quelque inquiétude.
--Eh bien, répondit tranquillement mon compagnon, si la lutte contre le vent est trop pénible, au lieu de rebrousser chemin nous irons tout droit devant nous.
Il remit le moteur en marche, embraya les hélices et donna toute la vitesse.
Ensuite il parla de déboucher du champagne. J’y consentis volontiers. Tout marchait à merveille et la manœuvre ne consistait plus guère qu’à maintenir le ballon dans la bonne direction. Quand nous eûmes chacun vidé notre bouteille, la conversation se continua très animée, encore que chacun de nous ne prît guère garde au sens des paroles de l’autre. Nous étions entraînés par nos idées fixes aussi irrésistiblement que l’était le ballon par sa force propre et celle du vent.
--... La gloire, disait Ceintras, l’immortalité... Christophe Colomb en mieux...
--... Des choses, répliquai-je, que nul homme n’aurait été capable d’imaginer...
--... Réception enthousiaste, réputation universelle...
--... Des points de vue nouveaux, une révolution scientifique...
Seulement mes rêves semblaient décidément plus utopiques que les siens, et je commençais à me rendre compte que je ne les exprimais si fort que pour m’halluciner et garder en eux, jusqu’au dernier moment, une confiance désespérée.
Afin de nous débarrasser des bouteilles que nous venions de boire, je soulevai le couvercle d’une ouverture ménagée dans la partie inférieure de la cabine et je demeurai stupéfait: notre vitesse s’était accrue encore et le sol n’apparaissait plus, dans ce cadre étroit, que comme une surface grise et plane sur laquelle couraient de minces raies sombres.
--Viens voir, dis-je, le vent a pris le mors aux dents. Qu’est-ce que cela signifie?
Ceintras, pour se rendre compte, avait interrompu l’hymne de louange en son honneur et s’était penché à son tour au-dessus de la baie. Il se releva stupéfait et même, à ce qu’il me parut immédiatement, désappointé.
--Courons-nous quelque danger? lui demandai-je.
--Un danger? non, mais en vérité...
--Parle! parle donc!
--Eh bien, voilà: il se peut... il se peut, en définitive, que ce soient tes prévisions qui se justifient, du moins en partie... Car ce vent violent et soudainement survenu ne peut avoir pour cause qu’une brusque différence de température entre les lieux où nous sommes... et ceux où nous allons.
Mais, cette fois, je ne devais pas profiter longtemps de l’autorisation inopinée que me donnait Ceintras de poursuivre encore mes rêves. Mon compagnon qui m’avait quitté pour aller dans la chambre de chauffe reparut presque aussitôt et me dit, très pâle:
--Regarde!
Je m’avançai et je regardai. Il avait ouvert les deux larges hublots de l’avant, une immense lumière violette venait d’apparaître à l’horizon et nous allions vers cette lumière.
CHAPITRE V
LE JOUR VIOLET
La mort n’est que la plus inintelligible des énigmes et ce qui nous terrifie surtout en elle c’est l’inconnu. Il semble que la peur de mourir et l’horreur de ne pas savoir, de ne pas comprendre soient deux sentiments très voisins et que l’on ait eu raison de nommer l’angoisse qui nous étreint devant un fait inconnaissable «le frisson de la petite mort». Je ne pense pas avoir jamais mieux éprouvé ce sentiment que dans les premières minutes qui suivirent l’apparition de la lueur. Ainsi, après avoir ardemment souhaité des prodiges, je tremblais à leur approche.
Les mains crispées sur la balustrade de la galerie extérieure, je sentais la sueur perler à mes tempes, malgré l’affreux froid cinglant contre lequel dans mon émotion et ma hâte je m’étais peu soucié de me prémunir. Cependant, à mesure que nous avancions vers elle, la lueur envahissait de plus en plus l’horizon. Dès ce moment nous pouvions nous rendre compte de ce qu’il y avait en elle d’étrange et, pour mieux dire, de «jamais vu». Aux yeux humains la flamme du soleil apparaît comme un calme et serein rayonnement de clarté uniforme; au contraire, cette lumière-là n’était pas immobile; on eût dit le reflet contre le ciel d’une immense torche invisible qui, par instants, eût vacillé; d’autres fois de larges ondulations la parcouraient d’un bout à l’autre parallèlement au sol et elle ressemblait alors à un grand drapeau immatériel et étincelant dont le vent eût fait frémir l’étoffe.
--Qu’est-ce donc? murmurai-je enfin d’une voix à peine distincte.
Mon compagnon me répondit par un geste très vague, puis:
--Peut-être une aurore boréale, dit-il, une prodigieuse aurore boréale... ou un autre phénomène météorologique que l’on n’avait pas eu l’occasion d’observer avant nous...
Du reste, il ne paraissait pas trouver lui-même cette explication très satisfaisante; sa physionomie exprimait à la fois l’inquiétude et l’irritation. Il ajouta, sans doute pour permettre à sa perspicacité de triompher au moins sur un point:
--En tout cas mes prévisions en ce qui concerne une température plus clémente se réalisent. Regarde le thermomètre...
Mais cela ne m’intéressait pas. Je me faisais l’effet d’être au bord d’un gouffre et de chanceler pris de vertige; il aurait fallu pour m’empêcher de sombrer que Ceintras me fournît,--pareille à une branche où m’accrocher,--une explication rationnelle de l’étrange phénomène. Je l’interrompis et sur le ton suppliant d’un condamné à qui l’on a déjà refusé sa grâce et qui n’a plus qu’une ombre d’espoir:
--Mais cette lumière, dis-je, cette lumière?...
--Attends un peu, me répondit-il avec quelque impatience; nous arrivons, nous allons nous rendre compte.
Nous avions gagné, sans nous en apercevoir, une altitude assez élevée, la tiédeur relative de l’atmosphère qui nous entourait ayant été cause d’une dilatation progressive de l’hydrogène. Et nous pouvions voir au-devant de nous la neige blanche et grise sur une distance d’environ cinq cents mètres se colorer ensuite d’un reflet violet; la ligne de démarcation entre la clarté pâle du pôle où nous naviguions encore et la surprenante zone lumineuse semblait d’une netteté parfaite, comme celle qui, dans une rue, lorsque le soleil est oblique, sépare le côté que ses rayons atteignent directement de celui où tombe l’ombre des maisons.
Une minute plus tard nous étions au seuil même du mystère.
Comment rendre la première impression que je reçus de ce paysage? Avez-vous quelquefois placé devant vos yeux un verre de couleur foncée? Même lorsque le soleil luit de tout son éclat, on dirait que l’horizon se rétrécit, que le ciel s’alourdit ou se rapproche de la terre; les parties claires prennent un aspect livide et le moindre coin d’ombre devient le repaire de la peur. Tout enfant, lorsque je jouais dans le vestibule du château, je m’amusais parfois à regarder le jardin par une porte où étaient enchâssées des vitres de colorations différentes et à m’imaginer que j’étais entré dans un autre monde, ou que le ciel avait pris cette teinte pour toujours; quand j’arrivais à m’en persuader, c’était une sensation horrible d’accablement et de tristesse; l’atmosphère me paraissait soudain irrespirable; je n’osais pas bouger, car il me semblait que l’air en devenant moins clair était aussi devenu moins fluide et que le moindre mouvement serait pénible comme le transport d’un pesant fardeau. Ainsi, le plus longtemps et le mieux que je pouvais, je consolidais l’illusion pour accroître mon angoisse, jusqu’au moment où les nerfs tendus, la gorge serrée, prêt à fondre en larmes, j’ouvrais la porte tout à coup. Alors je remplissais éperdument mes yeux de l’azur limpide et familier, je courais, je respirais à pleins poumons, c’était la fin d’un cauchemar, une libération merveilleuse... A présent je me trouvais à peu près dans le même état d’esprit que lorsque j’avais, aux jours de mon enfance, longtemps regardé le parc à travers la vitre violette, mais cette fois il m’était impossible d’ouvrir la porte.
Tant que nous eûmes encore la neige au-dessous de nous, son reflet clair atténua quelque peu sur nos visages et sur les objets environnants le caractère fantastique que leur donnait cette lumière à la fois éblouissante et sombre. Mais la température continuait à s’élever, et, çà et là, le sol se laissait entrevoir. Quelques minutes s’écoulèrent encore et, bientôt les derniers vestiges de neige s’évanouirent à nos yeux complètement. Le thermomètre marquait +6° centigrades; surpris par cette tiédeur brusque, nous ruisselions de sueur; nous étions en outre accablés par la fatigue, l’émotion, et l’attente anxieuse de ce qui allait arriver.
Bientôt apparurent vaguement des végétations. Autant que nous pûmes en juger tout d’abord,--car nos yeux avaient peine à faire leur besogne dans cette clarté à laquelle ils n’étaient pas accoutumés,--ces plantes devaient appartenir à différentes espèces de fougères et de cactus et ne pas s’élever à plus d’un mètre au-dessus du sol. Celui-ci s’était couvert d’un gazon court et dru, et à perte de vue s’étalait sans nul accident au devant de nous. Le paysage n’avait véritablement plus rien de terrestre. Ce fut bien pire lorsque, soudain, le manteau de brume qui couvrait l’horizon se déchira et que le soleil du Pôle apparut au bout de la plaine, immense et pareil à un bouclier de métal dépoli: le pouvoir du maître de la Terre semblait ici annihilé par celui de la singulière force lumineuse qui avait envahi le ciel; nul rayon n’émanait de lui, et il était dans la clarté violette comme un ver luisant sous l’éclat d’une lampe à arc.
Alors pour la première fois nous entendîmes auprès de nous le bruit de l’air fouetté par une aile invisible; puis une petite ombre passa tout près de nous avec un cri strident et se heurta contre la toiture de la cabine; nos regards essayèrent de la poursuivre, mais en une seconde la chose avait déjà disparu.
--C’est affreux! sanglota Ceintras.
Il se tourna vers moi. De ses paupières gonflées, les larmes commençaient à rouler, avec des reflets bleus et jaunes, pareilles à des gouttes de pourriture. Sur son visage ravagé par la terreur, la lumière du Pôle brouillait les traits, exagérait les rides, tuméfiait les lèvres. Il donnait l’idée épouvantable d’un cadavre qui eût remué et parlé. Mais, aux larmes près, mon aspect ne devait guère différer du sien.
--Mon Dieu, murmura le pauvre garçon en reculant jusqu’à la galerie, il me semble que nous sommes morts!...
Notre hostilité prenait toutes les formes, des plus basses jusqu’aux plus nobles, depuis la haine furieuse qui crispe les poings et nous fait ressembler à des bêtes jusqu’à l’émulation qui nous pousse parfois à prendre des attitudes de héros. Voyant Ceintras si abattu et si misérable, je sentis mon courage renaître subitement.
--En somme, lui dis-je, si tu étais en ce moment le maître de tes nerfs, tu te rendrais compte que rien ne nous menace. Il n’est que de nous avancer prudemment dans ce monde inconnu et, au besoin, un coup de gouvernail nous aura vite tirés d’affaire.
--Certainement, certainement, balbutia-t-il...
Et, des pieds à la tête, il fut secoué par un brusque frisson. De nouveau à nos oreilles venait de retentir un cri que d’autres suivirent aussitôt. Cette fois nous eûmes le temps de voir une de ces bêtes se profiler en noir sur le fond violet du ciel. Elle nous parut être une sorte de chauve-souris, volant verticalement et munie d’une sorte de bec très allongé et très épais.
--Eh bien, Ceintras, mes pressentiments m’avaient-ils trompé? Ne nous trouvons-nous pas en face d’une flore et d’une faune nouvelles? Allons, ne prends pas cet air lamentable!... Il vaut mieux pour toi-même que les choses tournent ainsi: cela ne pourra que profiter à ta gloire! Nos récits intéresseront bien plus le public que si nous n’avions rien trouvé d’inattendu au terme de notre voyage. Pense aux nuées de journalistes qui s’abattront sur ton logis à ton retour... Mais que cela ne t’empêche pas de surveiller tes manettes.
Mes paroles le rassurèrent quelque peu. Il revint dans la chambre de chauffe et, comme nous nous étions rapprochés du sol, il manifesta l’intention d’ouvrir le robinet d’air chaud; je l’arrêtai:
--Il faut atterrir ici, lui dis-je.
--Tu es fou, tu n’y penses pas!... s’écria-t-il en me regardant avec des yeux dilatés par l’effroi.
--Il me paraît cependant indispensable, insistai-je, de recueillir quelques échantillons de minéraux, de plantes, et même, si c’est possible, d’animaux... Laisse-moi passer; je vais préparer ma carabine.
Mais il ne voulut rien entendre. Il parla de faire sauter le ballon plutôt que de se rendre à mon désir insensé! Puis il se calma, me représenta que nous avions du temps devant nous, qu’il valait mieux remettre cette excursion à plus tard... Comme ceci était en somme assez juste, je cédai et nous poursuivîmes notre route à une altitude de quatre cents pieds environ.
Le paysage n’avait pas changé, à cela près que les végétations paraissaient maintenant plus larges et plus hautes; ce qui me frappait dans leur aspect, c’était qu’au contraire de la plupart des plantes terrestres elles croissaient plutôt en largeur qu’en hauteur; on aurait dit qu’un invisible obstacle les empêchait de s’élever au-dessus d’une certaine limite ou que le sol au lieu du ciel attirait leurs branches. Un peu plus tard, à des amoncellements de vapeurs blanchâtres, nous reconnûmes la présence de l’eau; puis, au-dessous de ces vapeurs, durant quelques minutes, un fleuve se laissa entrevoir, pareil à un glaive d’argent bruni qu’un géant eût oublié au milieu de la plaine.
--Regarde, me dit soudain Ceintras, la température, en bas, doit s’être abaissée de nouveau, car j’aperçois çà et là, sur le sol, des lambeaux de neige...
Je me penchai à la balustrade et tins mes yeux fixés dans la direction que m’indiquait Ceintras.
--Ceintras!
--Quoi donc?
--Viens voir: on dirait que cette neige remue...
Chaque monceau de blancheurs neigeuses semblait en effet s’agiter et varier dans la forme de ses contours comme aurait pu le faire un troupeau de moutons qui, en paissant, se seraient tantôt rapprochés, tantôt éloignés les uns des autres.
--C’est effrayant! murmura mon compagnon prêt à défaillir.
--Non, répondis-je, c’est tout au plus singulier. Nous nous trouvons apparemment en présence d’un phénomène d’optique dû à un milieu visuel nouveau pour nous... Ou bien nous sommes les jouets d’une hallucination...
--Oui, oui, répéta-t-il machinalement, une hallucination... Et cependant...
Il se frotta les yeux et se pencha désespérément vers le sol:
--... Une hallucination, ce n’est pas possible! Cela bouge... Regarde, regarde!... Et nous ne sommes pas fous!
--Alors il nous faut descendre et nous rendre compte.
Nous en étions à ce point où, quoi qu’il puisse advenir, on aime mieux tout risquer plutôt que de rester davantage dans les affres de l’indécision, et Ceintras, sans doute, se serait facilement cette fois rallié à mon désir. Mais, au même moment, l’intensité de la lumière violette diminua et ce fut bientôt une sorte de crépuscule sillonné de radiations et de fluorescences. Nous retombions peu à peu dans la pénombre où nous avions navigué depuis la Terre de François-Joseph. Alors je me rendis compte que la clarté sombre du Pôle nous était déjà devenue nécessaire et que, brusquement privés d’elle, nous allions perdre pour un bon moment l’usage de nos yeux.
L’atmosphère crépitait autour de nous et par instants se pointillait d’étincelles électriques à peu près pareilles à celles que notre magnéto produisait dans les cylindres du moteur pour enflammer les gaz; au delà, des étoiles apparurent immobiles et lointaines. La neige, au-dessous de nous, paraissait toujours s’agiter vaguement. Les cris des grandes chauves-souris ne résonnaient plus à nos oreilles et, cependant, l’air n’était pas absolument silencieux: avec un peu d’attention nous pouvions percevoir des susurrements et des sifflements très doux qui avaient l’air de nous arriver de la surface même du sol.
--Ceci dépasse notre compréhension, dit Ceintras à qui l’excès d’épouvante donnait pour quelques minutes un semblant d’énergie. Il faut fuir, il faut nous tirer de là au plus vite!