Part 2
A quoi bon partir, à quoi bon visiter les pays dont j’avais tant rêvé jadis, puisque j’étais condamné à y marcher éternellement sur la piste des autres?...--J’étais arrivé trop tard sur notre planète, le mystère était banni de partout. En pensant au destin d’un Christophe Colomb ou d’un Vasco de Gama, j’éprouvais dans le secret de mon cœur le plus atroce et le plus désespérant des sentiments d’envie. Et cette étrange maladie mentale s’aggravait tous les jours. Mon rêve, que je croyais alors irréalisable, avait pris en mon esprit une forme précise et d’autant plus cruelle; il s’était, pour ainsi dire, cristallisé en quelques mots que je me répétais constamment: «Voir ce que les yeux humains n’ont jamais vu!» Cela devenait l’idée fixe et la torture de tous mes instants. Dans ma maison, dans les rues, dans la campagne, j’avais perpétuellement cette atroce illusion que les regards posés sur les objets par les générations des hommes y étaient demeurés attachés comme des souillures, des souillures que je devinais, que je voyais presque; rien ne me semblait frais, neuf et digne d’être considéré sans une sorte de dégoût, pas même le cœur de la fleur épanouie à l’aube, pas même la pointe du bourgeon qui vient de crever l’écorce, pas même le sourire d’un enfant...
Des jours passèrent. Je n’avais ni parents ni amis et je vivais replié sur moi-même face à face avec ma hantise. Craignant de passer pour fou en révélant à quelqu’un les causes de ma tristesse, je ne m’étais jamais laissé aller à une confidence et, pendant dix ans, je fus seul à supporter le poids de mes pensées. Enfin, un jour, dans le café où me conduisaient quotidiennement le désœuvrement et l’ennui, je rencontrai par hasard Jacques Ceintras. Il avait été mon camarade, presque mon ami au collège, mais nous nous étions depuis longtemps perdus de vue. Nous causâmes. Après avoir banalement évoqué pendant une heure des souvenirs communs, nous nous abandonnâmes à de plus amicales confidences touchant nos existences présentes. Ceintras me raconta sa vie. En sortant de l’École Centrale, il s’était vu obligé, faute de fortune personnelle, d’accepter une place d’ingénieur, dans une aciérie des Vosges; sa situation était bonne, son avenir assuré; pourtant, il n’était pas heureux, il avait de tout temps rêvé autre chose...
Je le regardais et, pendant qu’il répétait mélancoliquement: «J’avais de tout temps rêvé autre chose...» je me sentais entraîné vers lui par une brusque sympathie: lui aussi était un rêveur qui poursuivait vainement la réalisation de son rêve!
--Oui, continuait-il, il est une question qui m’a toujours préoccupé: celle de la conquête de l’air... Dès le lycée, j’esquissais sur mes cahiers des plans d’aéroplanes et de ballons dirigeables. J’espérais alors ne vivre plus tard que pour mener mes recherches à bonne fin. Et, tu vois, j’ai accepté provisoirement une existence qui m’accapare, qui ne me laisse pas une minute de liberté, et les jours succèdent aux jours, rien de nouveau n’arrive et, déjà, plein d’angoisse, je sens venir l’heure de la résignation, du renoncement définitif à des projets trop nobles et trop beaux!
Il se recueillit un moment, puis, plus calme:
--D’ailleurs je me plains peut-être à tort; il y a pour les inventions qui marquent un nouveau triomphe des hommes sur les lois de la Nature et de leur propre nature, des époques pour ainsi dire prédestinées; plusieurs inventeurs, sans se connaître, aux divers coins d’un pays ou du monde, travaillent au même moment, dans le même but, en silence, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été donné; et, sur le nombre des chercheurs, il en est toujours au moins un assez favorisé pour pouvoir atteindre le but que tous se proposent. Les résultats auxquels les Santos-Dumont et les Juchmès sont arrivés devraient suffire à me consoler de n’avoir pas étudié et résolu personnellement la question... Mais il est dit que l’on ne peut être jamais satisfait! A présent qu’il existe des ballons dirigeables, que les hommes savent naviguer à leur gré dans les airs, accrochés à de frêles bulles de gaz, j’ai entrevu une application possible de cette découverte et, jusqu’à ce qu’un autre la pressente et la réalise à défaut de moi, ce sera un nouveau regret, un nouveau tourment dans ma vie...
--De quoi s’agit-il? demandai-je.
--D’atteindre l’un des Pôles en ballon dirigeable, répondit-il. Oui, c’est une entreprise que l’on pouvait considérer justement comme téméraire et chimérique du temps d’Andrée, lorsque les nefs aériennes étaient les esclaves du vent; mais je suis persuadé que dès à présent celui qui se mettrait en route avec un ballon dirigeable, soigneusement construit et de sérieuses connaissances scientifiques aurait toutes les chances de réussir...
Je crois bon de faire remarquer que ma rencontre avec Ceintras eut lieu exactement en février 1905 et qu’il n’avait pas encore été question, à cette époque, de l’expédition Wellmann... Ce fut donc véritablement pour moi une révélation; l’horizon d’une possibilité merveilleuse se découvrit brusquement devant ma destinée et l’espoir qui m’avait fui depuis tant d’années revint me sourire.
--Mon ami, m’écriai-je en serrant chaleureusement la main de Ceintras, je suis riche... Si tu veux, j’avance les fonds nécessaires aux expériences, à la construction de l’appareil, et nous partons ensemble vers le Pôle!
Il dut évidemment, pendant une minute, croire qu’il rêvait ou que j’étais fou ou qu’il était fou... Mais déjà je lui racontais ma vie, je lui dévoilais le mal dont je souffrais, et, bientôt je sentis la confiance naître en son esprit et je vis ses yeux étinceler de joie.
--A combien, demandai-je, penses-tu que doivent se monter les frais de cette expédition?
Il dit un chiffre énorme, plus de la moitié de ma fortune. Mais que m’importait? Imaginez un malade qui se croit perdu et à qui un médecin vient offrir une chance de guérison... Emporté par l’exaltation qui suit les bonheurs inattendus, je ne crois pas avoir pensé un seul instant aux difficultés matérielles de l’entreprise; j’étais aussi sûr du résultat que si le ballon avait été construit, prêt à partir... Et j’étais sûr aussi qu’après avoir satisfait mon orgueilleux désir, après avoir contemplé la dernière des contrées vierges de la Terre, je ne souhaiterais rien de plus, que je pourrais guérir, vivre sans me faire l’esclave d’un nouveau rêve insensé, vivre comme le commun des hommes, vivre, enfin!...
Et bénissant le hasard qui avait sauvé deux hommes en les mettant en présence, nous nous embrassâmes soudain, Ceintras et moi, sans souci du lieu où nous nous trouvions, sans penser à ce que cela pouvait avoir de grotesque dans l’esprit des spectateurs à qui nos grands gestes et nos éclats de voix n’avaient pas échappé et qui, sans aucun doute, nous croyaient ivres. Ivres, nous l’étions en effet, de joie et d’espoir, et c’est en titubant un peu que nous sortîmes du café, au milieu des rires, en nous donnant le bras...
De toute la nuit nous ne nous quittâmes pas: nous fîmes des kilomètres le long des rues endormies sans éprouver de fatigue, la bouche et le cœur pleins de projets: dès le lendemain, nous devions nous mettre au travail!... Et nous parlions, et nous poursuivions au hasard notre marche hallucinée. Aux premières lueurs de l’aube, nous nous trouvâmes au sommet de Montmartre; nous sortîmes de la nuit comme du plus beau des songes, d’un songe dont la réalité allait être le prolongement...
Accoudés à la balustrade, devant le Sacré-Cœur, nous regardions les clochers, les dômes et les toits surgir de l’ombre peu à peu; les derniers becs de gaz s’éteignaient, mais déjà leurs vacillantes clartés étaient remplacées par les reflets éclatants que les rayons du soleil allumaient çà et là sur les vitres; enfin, la ville apparut toute entière, tandis que les dernières ombres s’évanouissaient en vapeurs roses et dorées, elle apparut, merveilleusement belle, aussi nouvelle à mes yeux que si quelque magicien l’avait de fond en comble rebâtie dans la nuit... Et ainsi, pour la première fois depuis des ans et des ans, ce fut d’un cœur radieux que je vis se lever l’aurore.
CHAPITRE II
LES CAVALIERS...
Durant quelques jours je considérai Ceintras comme mon sauveur et Ceintras me le rendit bien; mais, hélas! il faut avouer que cette lune de miel de l’enthousiasme et de la reconnaissance dura peu.
Je n’ai ni le désir ni le loisir de faire ici le procès de mon infortuné collaborateur. Je ne puis cependant pas oublier tous les tiraillements, toutes les disputes dont il fut cause et qui troublèrent ma vie durant la période des essais. Les déceptions qu’il avait éprouvées depuis quelques années avaient aigri son caractère, exalté son orgueil qui prenait perpétuellement toutes les apparences de la susceptibilité la plus ridicule. Ma vertu dominante n’a jamais été la patience et, à l’heure actuelle, un de mes plus grands sujets d’étonnement est que je n’aie pas renoncé à tout, même à l’espoir de guérir, plutôt que de supporter comme je l’ai fait durant des jours et des jours la compagnie forcée d’un être aussi parfaitement haïssable. Mais lorsque le destin nous entraîne à notre perte, nous franchissons avec une facilité surprenante et presque sans nous en apercevoir les obstacles que notre nature paraît dresser entre nos desseins et leur réalisation.
Dès le début de mes relations avec Ceintras, en lui remettant les fonds, j’avais exigé de lui la promesse d’une discrétion absolue. Je tenais à ce que tous les préparatifs fussent accomplis en silence. Cette résolution était la conséquence de mes raisonnements à la fois biscornus et méticuleusement stricts de maniaque; il me semblait que si les autres hommes avaient vent de notre tentative, le désir leur viendrait aussitôt de nous devancer. Nombreux me paraissaient devoir être, de par le monde, ceux qui souffraient du même mal que moi, et comme le remède n’existait pas en quantité suffisante, les contrées polaires restant les seules inexplorées de la terre, j’entendais bien me le réserver à moi tout seul.
Naturellement, au début, Ceintras accepta cette condition; il eût aveuglément accepté toutes les conditions que la raison ou la fantaisie auraient pu me pousser à lui dicter; la reconnaissance gonflait son cœur dans la même mesure que les billets de banque gonflaient ses poches. Mais il ne tarda pas à se repentir de sa promesse et à faire des pieds et des mains pour en être délié. Quoi qu’il en eût dit le jour de notre rencontre, sa passion pour les découvertes scientifiques n’était pas inspirée par le seul souci des intérêts de l’humanité; le désir de la gloire s’y mêlait pour une bonne part. Ceintras rêvait de reporters assiégeant sa porte, de son nom s’étalant en grosses lettres à la première page des journaux, de sa photographie reproduite par tous les magazines. Il finit par m’avouer naïvement cette ambition, et lorsqu’il comprit que j’étais bien décidé à ne pas lui permettre de la satisfaire, son désir se transforma en une hantise probablement aussi douloureuse que la mienne l’avait été. Il ne dormait plus, ne mangeait plus; il parut même pendant quelque temps se désintéresser de ses travaux. Parfois, quand j’entrais à l’improviste dans son cabinet, je le voyais dissimuler certains papiers à la hâte; par la suite j’en retrouvai plusieurs dans la corbeille: le malheureux, ne pouvant voir des articles élogieux imprimés sur son compte, en rédigeait lui-même où il parlait en termes enthousiastes de M. Ceintras, le jeune et brillant ingénieur qui se disposait à partir à la conquête du Pôle... J’imagine qu’il les apprenait par cœur et se les récitait ensuite les yeux fermés pour essayer de se faire illusion!...
J’étais, comme de juste, effrayé par le retard que ce découragement et ces puérilités apportaient à l’exécution de nos projets. Je disais parfois à Ceintras aussi doucement et amicalement que possible:
--Plus tôt nous serons partis, plus tôt nous reviendrons et plus tôt tu posséderas cette gloire à laquelle tu tiens tant! Je n’ai pas l’intention de t’obliger à garder le secret quand nous serons de retour!
En général, il me répondait hargneusement:
--C’est cela! Ne laisse passer aucune occasion de me rappeler que je suis à tes ordres et à ta solde!... Avoue donc que tu es pressé d’en finir et que tu trouves que je te coûte cher... Et puis, tu sais, mon vieux, je suis pour les explications nettes: si tu te repens de ta générosité, tu n’as qu’à le dire, j’aimerai mieux ça!
Et il s’en allait, haussant les épaules et faisant claquer les portes.
De mon côté, également obsédé par une idée fixe, j’exerçais perpétuellement sur ses allées et venues une minutieuse surveillance. Je craignais, si je le perdais de vue un seul instant, qu’il n’allât porter des notes aux journaux et remplir du bruit de nos exploits prochains toutes les trompettes de la renommée. J’habitais avec lui, je l’accompagnais en tout lieu, chez les fournisseurs, chez les constructeurs. Jamais amant jaloux ne resta plus obstinément dans le sillage de sa maîtresse! Naturellement, cette suspicion dont il s’était vite rendu compte l’exaspérait, et il se vengeait comme il pouvait, par exemple en cherchant, pour me les envoyer en pleine figure, les mots les plus cruels et les plus insultants:
--Tu as donc peur, me disait-il parfois, que je ne fasse danser l’anse du panier? Mon pauvre ami, je plains tes cuisinières!
Pourtant le ballon fut terminé. Je revois Ceintras étalant des croquis devant mes yeux, couvrant le tableau noir de formules et de chiffres: «Ça doit marcher», disait-il. A vrai dire, toute ma science se bornant aux souvenirs qui me restaient de mes années de lycée et aux menus profits que j’avais retirés, par la suite, de quelques conversations à bâtons rompus avec Ceintras, j’étais absolument incapable de faire subir par devers moi-même un examen critique sérieux aux données sur lesquelles il avait établi son appareil. Il fallait attendre les expériences; je ne les attendais pas sans appréhension. Non que j’eusse jamais mis en doute la valeur de Ceintras, mais l’état de surexcitation et de dépit dans lequel il se trouvait depuis le début de l’entreprise ne lui avait évidemment pas permis d’exercer ses facultés de chercheur et d’ingénieur dans de très bonnes conditions.
Mes inquiétudes se justifièrent. Nous avions établi notre aérodrome dans un petit village de la Beauce, à deux heures de Paris. Nous étions, dans l’esprit des paysans du lieu, gens grossiers, alourdis de bien-être, à la fois insolents et sournois, «les deux Parisiens toqués qui fabriquaient une machine volante». Nous subissions de la part de ces brutes une hostilité railleuse et stupide que parvenait à peine à masquer dans leur attitude le respect qu’ils étaient bien obligés de témoigner tout de même à des gens «qui payaient bien». Le 15 avril eut lieu la première ascension. Il fut aussitôt évident que, si notre appareil, comme ballon dirigeable, en valait bien d’autres, il nous était impossible de compter sur lui pour un voyage qui devait, au bas mot, durer huit jours. C’était surtout la question du lestage qui avait été insuffisamment étudiée. Nous nous étions délimité, à l’aide de trois clochers comme points de repaire, un circuit aérien de 50 kilomètres environ. Ce circuit fut parcouru dix-huit fois de suite à une moyenne de 30 kilomètres à l’heure; après quoi, notre provision de lest étant épuisée, le ballon, d’ailleurs alourdi par l’humidité de la nuit prochaine, se rapprocha peu à peu de la terre; nous parvînmes à nous maintenir quelque temps encore à une altitude suffisante en jetant plusieurs bidons d’essence et divers objets qui représentaient le poids des accessoires indispensables,--des appareils d’observation, des vêtements, des aliments,--mais cela n’était évidemment pas une solution satisfaisante et nous nous résignâmes à atterrir.
Il m’était facile, après cet insuccès, de prendre ma revanche et de représenter triomphalement à Ceintras combien il eût été ennuyeux pour lui de mettre trop tôt le public au courant... Son attitude ne me le permit pas. Ce n’était pas, au fond, un mauvais diable. Il me demanda pardon, versa toutes les larmes de son corps et parla de mourir. Oui, il ne voulait pas survivre à son déshonneur, il n’avait pas été digne de ma confiance et, ce qui me restait de mieux à faire, c’était de m’adresser à un autre. Je le gourmandai vivement, lui rendis courage et, en somme, cet échec fut bon à quelque chose, puisque Ceintras renonça pour un temps à son arrogance, à son insolence, à sa vanité et se remit furieusement au travail.
Je n’étais cependant pas au bout de mes peines. Nous avions décidé que les essais du second ballon auraient lieu dans un pays voisin des régions arctiques, afin que les conditions climatériques durant les expériences et durant le voyage fussent les mêmes à peu de choses près. Nous choisîmes Kabarova, village samoyède situé au sud du détroit de Yougor, aux portes de la mer de Kara: c’était dans ce village même que, douze ans plus tôt, Nansen, avant de s’enfoncer au cœur des solitudes polaires, avait pris une dernière fois contact avec l’humanité.
Dès le début du mois de juillet, la mise au point du second ballon fut achevée. Toutes nos dispositions étaient prises, nos dix ouvriers et notre interprète attendaient nos ordres, les appareils à hydrogène, les obus de gaz comprimé et les caisses d’approvisionnements étaient amoncelées à la consigne de la gare du Nord, il ne nous restait plus qu’à démonter et à emballer le ballon, lorsque Ceintras, un beau matin, vint m’annoncer froidement qu’il aimait une jeune fille et que son intention bien arrêtée était de se marier sur-le-champ!
Je me rappelle avoir cherché un revolver dans ma poche avec l’idée de menacer Ceintras de lui brûler la cervelle s’il ne me donnait pas immédiatement sa parole d’honneur de remettre à son retour du Pôle l’exécution de ce projet insensé. Mais je n’avais pas de revolver... Ce furent, durant deux jours, des scènes terribles, puis Ceintras, m’ayant promis de partir une semaine après la noce, je compris que le plus court serait de céder et d’expédier l’affaire au plus tôt. Fort heureusement, les parents de la jeune fille et la jeune fille elle-même ne voulurent plus entendre parler de mariage lorsqu’ils surent que Ceintras entreprendrait huit jours plus tard une expédition polaire. Tout fut définitivement rompu lorsqu’il leur eut avoué, sous le sceau du secret, avec l’espoir de se poser en héros à leurs yeux, dans quelles conditions cette expédition serait accomplie.
On peut penser que mon pauvre ami, vexé et navré comme il l’était, ne fut précisément pas un très agréable compagnon de voyage. Mais je n’y prenais guère garde; je pensais être enfin au terme de mes peines, et avoir réduit à l’impuissance le mauvais vouloir ou plutôt le fâcheux caractère de Ceintras; je me disais qu’une fois installé à Kabarova il devrait évidemment se contenter de préparer avec soin le succès de notre entreprise; et en effet, il était assez difficile d’imaginer d’où pourrait venir dans les solitudes de la _toundra_ le vent qui lui soufflerait une nouvelle lubie.
Les premiers événements semblèrent justifier ces prévisions optimistes. Dès le lendemain de notre arrivée, nous commençâmes à dresser le hangar portatif où nous devions abriter notre aéronef, et à remonter celle-ci pièce par pièce,--tout cela malgré les fatigues d’un long voyage qu’il avait fallu, à la fin, accomplir à l’aide d’inénarrables véhicules, dont les meilleurs étaient réservés à nos matériaux et à nos appareils...--Nos ouvriers, que nous avions mis au courant de nos intentions, nous aidèrent avec un dévouement et un enthousiasme admirables: la lutte raisonnée de l’homme contre la Nature a pris aujourd’hui toutes les apparences d’une religion, et ce fut d’un cœur analogue à celui des vieux maçons constructeurs de cathédrales qu’ils s’employèrent à établir la machine qui devait dérober à la Terre un de ses derniers secrets.
Quant à nos hôtes, c’étaient de braves gens, merveilleusement pieux, ivrognes et simples d’esprit. Durant les après-midi des dimanches que nous passâmes à Kabarova, nous les vîmes sous la direction de trois moines sordides qui desservaient dans ce pays sauvage le culte orthodoxe, exécuter d’interminables processions, durant lesquelles leurs gosiers bien humectés entonnaient d’ineffables cantiques d’action de grâce en l’honneur des icones que des bras mal assurés véhiculaient sous des dais de peau de renne. Les autres jours, la population du village passait de longues heures à nous contempler; assis par terre, hommes, femmes et enfants nous adressaient sans répit de bons sourires huilés par les tartines de graisse de phoque qu’ils engloutissaient sans discontinuer, d’un appétit tranquille et insatiable. L’interprète leur ayant annoncé que notre intention était de nous envoler dans les airs plus haut que les oiseaux, leur sympathie se transforma en une adoration respectueuse et craintive; et ils commencèrent alors à murmurer autour de nous de monotones mélopées qu’ils accompagnaient en frappant des mains et que nous sûmes bientôt être des chants à la louange de nos mérites. Tout cela ne nous empêchait pas de les tenir à l’œil ou de monter la garde autour de nos bidons d’essence dont ils auraient bu, à l’occasion, faute de mieux, quittes à redoubler par la suite de dévotion à notre endroit.
Le hangar établi, une semaine de travail modéré devait nous suffire pour remonter définitivement le ballon. Mais, tandis que mon enthousiasme croissait à mesure qu’avançaient les préparatifs, Ceintras, lui, se laissait aller de plus en plus à une mélancolie morne; non qu’il ne fît tous ses efforts pour mener l’entreprise à bonne fin, mais il semblait bien plutôt accomplir avec conscience et résignation un devoir imposé qu’agir sous l’impulsion de la folie entreprenante et pleine d’ivresse d’un explorateur ou d’un inventeur qui se voit arrivé tout près du but. Il était loin, le Ceintras illuminé et fervent du soir de notre rencontre! Des heures durant, il restait avec les ouvriers, donnant des ordres, examinant avec une minutie qui me rassurait,--car elle manifestait son évidente envie de réussir,--les moindres parties de l’appareil. Puis, aux moments de repos, il se disait rompu de fatigue et dormait aussitôt, ou feignait de dormir, évitant ainsi toute conversation avec moi. Parfois, pris d’une légère inquiétude devant son air découragé, je lui demandais en lui montrant le ballon:
--Ça marchera?
Il répondait invariablement, d’une voix blanche et sans expression:
--Ça doit marcher.
Mais vers le cinquième jour, brusquement, il parut prendre à tâche de retarder le travail des ouvriers. Il augmentait les heures de repos, se disant à bout de forces; puis, comme je le harcelais, le suppliant de reprendre son travail et lui rappelant que la saison s’avançait, il revenait au chantier, faisait démonter sous un prétexte futile, quelque pièce de l’appareil qu’il fallait ensuite remonter, si bien que notre ballon menaçait fort de ressembler à la toile de Pénélope.
Le septième jour, comme je me demandais avec anxiété ce qui allait advenir, Ceintras, incapable de contenir plus longtemps la pensée qui le rongeait, leva la tête de la tâche sur laquelle il était penché et me dit brusquement:
--Si nous remettions l’expédition à l’an prochain?
Je le regardai avec stupeur, mais, à l’expression craintive de sa physionomie, je compris aussitôt qu’il serait sans défense devant une volonté ferme, et, avec une voix dont le calme résolu me surprit moi-même:
--C’est impossible, lui dis-je; d’ailleurs, il est maintenant trop tard. Le navire qui doit venir nous chercher est en route.
Le matin même, en effet, décidé à brusquer les événements, j’avais fait partir un de nos hommes pour la première station télégraphique, avec une dépêche destinée à avertir le capitaine du bâtiment qui, tout équipé, attendait nos ordres au fjord d’Hammerfest, en Norvège.