Part 8
Le capitaine seul de la _Ville de Royan_ avait été pêché sous Belle-Ile par un caboteur. Il venait de mourir sans doute, après trente heures d’épouvantable espoir, durant lesquelles la mer avait roulé cette souffrance humaine avant de l’achever. Son corps, enfilé dans une bouée, était à demi scié par le frottement du liège; il avait à chaque pied une boule de crabes qui ne lâchèrent point prise quand on le tira de l’eau.
Le brigadier Bernard avait tenté de contenir les pirates, mollement aidé par le garde-champêtre, qui fermait plutôt les yeux, et même prenait sa part en ricanant:
--Que voulez-vous, c’est l’ bon Dieu qui nous l’envoie!
Et pendant plus d’une semaine, une folie alcoolique secoua le village. A peine si quatre ou cinq barques sortaient tous les jours pour aller en pêche. Les mareyeurs n’avaient plus de poissons, les usines manquaient de sardines et les gérants étaient incapables de rassembler leur personnel.
La nuit on alluma plusieurs fois de grands feux sur la grève, autour desquels les gars et les filles nouaient des rondes fantastiques, tandis que des reflets d’incendie fulguraient sur l’eau du port. Et le matin au petit jour, au lieu de la belle agitation des vareuses claires, des sabots sonores, des embarquements bruyants et des appareillages, le soleil éclairait des corps affalés, comme des cadavres, sur le sable ravagé et des tas de cendres qui parfois fumaient encore.
Le syndic de la marine et le maire de Noirmoutier durent intervenir parce qu’il y eut des soulées tragiques. Le désir d’être le premier, ardent chez ces hommes, qui vivent dans la lutte et l’émulation, s’exaspérait avec l’ivresse. Aux souvenirs interminables des tempêtes affrontées, des pêches mémorables et des régates épiques, des champions se défièrent et l’on vit l’acier luire au bout des poings. Aquenette le Nain, qui n’a pas la force, fut prompt à dégaîner. Il fallut les gendarmes pour mettre fin au pillage et faire rentrer les couteaux. On arrêta Double Nerf, Bourrache et Charrier.
Le père Piron, qui n’avait pas désoûlé depuis huit jours, retrouvait chaque matin des forces pour gagner la maison des ribottes. On l’y accueillait joyeusement; on le faisait danser et chanter, et plus il était ivre, plus les assistants s’amusaient. Le soir, lorsqu’il ne pouvait pas rentrer chez lui, des camarades le hissaient à sa cabane. Sa femme et sa fille préféraient ne pas le voir revenir sur ses jambes parce qu’il les rossait tant qu’il tenait debout. Il reprochait à sa femme sa fainéantise et à Louise le gros poupon dont elle accoucha un beau matin, avec l’aide de la mère Olichon. Le déshonneur quoi! Et il distribuait de vigoureux coups de bottes «pour dresser les femelles».
Elles accueillirent Jean-Baptiste comme un défenseur contre le père «qui s’était jamais tant boissonné», et comme une providence parce qu’il avait des sous. Ainsi que beaucoup de gens des côtes et des campagnes, entretenus par leurs enfants, les Piron vivaient des secours de leurs trois filles en service à la ville et des sept gars qui naviguaient sur toutes les mers.
Jean-Baptiste se laissa dépouiller sans trop rechigner. A terre, comme tous les marins en congé, il faisait le libéral et payait volontiers la tournée aux camarades chez Zacharie. On l’y avait taquiné, en trinquant, au sujet de la Gaude qui devait le désennuyer un brin au phare.
--C’est seul’ment Gaud que je plains, avec un gars comme toi! avait dit Perchais.
Et Double Nerf, au milieu d’une tempête de rires, émit cette plaisanterie séculaire qui fera éternellement la joie des simples:
--Gaud! il est ben à l’habitude! C’est pus des cornes qu’il porte à ct’ heure, c’est une mâture!
Jean-Baptiste n’avait pas trouvé ces propos à son goût, et s’absorbant dans la confection d’une cigarette, il avait répondu simplement:
--On n’a point l’ temps de se voir là-bas, y a le service qui commande.
Les hommes n’avaient pas compris à ce silence qu’il était amoureux. Ils savent lire dans le ciel et sur la mer, mais point au cœur de leurs semblables. Désirée Zacharie seule s’en était douté, parce qu’elle est une femme, bien plus, une jeune fille qui cherche l’amour et le flaire dès qu’il passe auprès d’elle.
Jean-Baptiste lui-même pénétrait mal ses sentiments. Il mettait son inquiétude au compte de l’inaction et cherchait à s’occuper. Il retourna le carré de pommes de terre qui est derrière leur cabane et planta des salades.
Mais à la maison, s’il jouait avec le petit que sa sœur a eu de ce Léon Coët noyé dans le naufrage du _Dépit des Envieux_, sa pensée s’attardait sur la Louise qui est une belle fille, car les poupons sont encore si près de la femme qu’ils y ramènent toujours l’esprit des hommes. Et de la Louise, une comparaison le menait à la Gaude plus magnifique encore.
Elles ont la même façon de porter orgueilleusement la poitrine en avant, le rein creux, les hanches larges. Elles marchent avec la même inconscience de leur splendeur, semble-t-il, le regard clair, le front tranquille. Seulement la Louise est plus petite et n’a pas cet élancement, à la fois ample et souple, d’arbuste, qui fait dire de l’autre «qu’elle a de la branche».
Jean-Baptiste regrettait chaque jour plus violemment son absence, et il guettait ce moment du crépuscule où le feu du Pilier paraît soudain au loin, pas plus gros qu’une étincelle. Il savait que la Gaude était au bas de la tour qui lui faisait signe et il tentait d’imaginer ses occupations.
Cependant, avec la nuit, une fièvre malsaine l’envahissait, lui donnant ensemble le dégoût du travail et le besoin de se dépenser. Sur la route qui mène à Noirmoutier, au travers des marais plats, il marchait alors, avec frénésie, à grands pas exténuants, puis il se lançait au travers des bossis pour sauter les étiers. Mais toujours, de plus en plus éclatant, l’œil du grand phare clignait au loin, comme un appel.
Jean-Baptiste connaissait des filles faciles dans le village. Plusieurs fois déjà, il était descendu au port, à la sortie des usines, pour tomber dans le remous des cotillons. Ses paletots de molleton, sa casquette à ancre d’or et sa bonne mine avaient du succès; il était entouré de petites faces vives, un peu sournoises, qui l’épiaient. Plus hardies, la fille à Charrier, qui a le vice dans les yeux, et la grande Bourrache se moquaient de lui à tue-tête parce qu’il ne leur avait point cédé.
Un beau soir, il se décida et rejoignit la Bourrache dans les paillers d’Izacar, qui sont accotés au mur du cimetière. Il l’a choisie parce qu’elle ne porte point le petit bonnet Vendéen, ni ces corsages étriqués qui brident la poitrine. Elle a les cheveux libres, sans résille, et les seins à l’aise sous un caraco de couleur. Vigoureuse et chaude, sentant la brume et le poisson, elle garde le cou nu, bien que les nuits soient fraîches, et le gars retrouvait la Gaude dans l’insolence de ces allures et de cette santé.
Devant eux, de l’autre côté du jardin, le pignon blanc de la maison du mareyeur s’éclairait dans la nuit à chaque tour du phare. Niché au creux d’une meule, les yeux bien en face de ces éclats rapides qui passaient de vingt secondes en vingt secondes et venaient du Pilier, Jean-Baptiste s’abandonnait à la ronde des souvenirs. Les branches tortes d’un pommier grimaçaient parfois des ombres dans un coup de vent sur le mur clair; de la paille courait sur l’aire avec un frottement soyeux; et la mer bruissait doucement aux oreilles comme dans un coquillage.
Jean-Baptiste revenait quotidiennement à ces rendez-vous, chercher dans ces possessions de hasard la seule femme qu’il désirait. On ne le voyait plus chez Zacharie autour des cartes, et les vieux le plaisantaient. D’ailleurs la grande Bourrache descendait avec lui tous les soirs sur la jetée, à l’heure où les gars et les filles causent par couple, le long des filets bleus qui sèchent en grésillant.
Généreuse de sa chair, contente d’être satisfaite et d’appartenir à un beau garçon, elle triomphait naïvement dans la faute. La moue de ses compagnes et la joie de son corps lui suffisaient. Elle n’avait jamais rien réclamé à Jean-Baptiste et il n’avait point songé à donner parce qu’il n’était pas amoureux d’elle. Mais, vers la fin de son congé, elle lui demanda brusquement un cadeau en témoignage de leurs amours.
--Tu vas t’ n’aller, dit-elle, j’ai seulement ren de toi; et quand c’est-il que j’ te reverrai!
Il ne répondit point, mais il pensa tout soudain que ce serait gentil de rentrer au Pilier avec un bijou qu’il offrirait à la Gaude, quelque chose qui plairait à une femme, qui la ferait belle... Et il interrogea la fille:
--Qu’est qu’ t’aimerais pour toi?
Elle regarda vaguement devant elle, voyant, dans son désir, trop de choses ou peut-être bien aucune, et dit:
--Ah! c’ que tu voudras, faut qu’ce soit une surprise!
Et elle l’embrassa à pleines joues, comme une enfant, puis s’éloigna insoucieuse, avec son cotillon plat sur le derrière et son caraco lâché d’où sortait partout sa peau dorée de soleil.
Rentré chez lui, Jean-Baptiste alla droit à sa sœur.
--Et toi, qu’est qu’ t’aimerais qu’on te donne pour te parer?
--Moi!
--Oui toi... une broche?
Alors elle réfléchit gravement à son tour, car le choix d’une parure est un problème, puis affirma:
--Moi! un collier comme çui à la fille à Zacharie, en perles de toutes les couleurs qui brillent.
--On trouve ça à la ville?
--Je pense ben...
Ils entendirent soudain le vieux Piron qui vociférait et jurait derrière la maison parmi des cris de femme. La mère appela:
--Jean-Baptiste! Jean-Baptiste!
Mais las des scènes, il haussa les épaules et se déroba sans que sa sœur, qui espérait un cadeau, le retînt. Elle gémit seulement:
--Encore saoul! Je vas toujours sauver mon gosse...
Les voix de la dispute, des bruits de coups sauvages le poursuivirent un moment sur la route. Jean-Baptiste se hâtait en palpant le gros porte-monnaie à fermoir de cuivre qui bossuait son pantalon sur la cuisse. Au bout du marais, la ville surgissait dans un éclat blanc, chaque fois qu’un nuage démasquait le soleil, puis l’ombre à nouveau rasait la plaine grise. Jean-Baptiste marchait fièrement, la casquette en arrière, les bras lancés: il allait acheter un collier pour la Gaude! Et il avait envie de le crier aux champs, comme on proclame une victoire.
A Noirmoutier il visita les amis, et parce que les hommes ne peuvent se voit, ni causer, sans boire, il trinqua chez Beaulieu, chez Malchaussé le charpentier de la place d’Armes et chez les Goustan. Puis, tous ensemble, ils prirent «la dernière» au cabaret de la mère Cônard où Jean-Baptiste s’enferma dans une joie intérieure en songeant à cette gifle qu’il reçut de la Gaude, ici même, au temps où il avait le béret de l’Etat au nom glorieux de _Marseillaise_.
Il rentra tard par les bossis, le sang chaud, la tête légère; et quand, à la croix de la Ménissière, il rencontra sa mère, chargée de hardes, et la Louise qui portait son petit dans un tablier, il demeura pantois de surprise.
--Ben quoi! où donc qu’ vous allez!
--A Lépine, chez ma sœur, répondit la bonne femme; y a pus à tenir chez nous, c’ te brute nous tuera!
--Le père?
--Il est fou d’alcool à ct’ heure, c’est pis que l’ diable!
Jean-Baptiste réfléchit, puis, avec une sympathie d’ivrogne, il excusa le vieux, raisonna sa mère et s’efforça de l’emmener.
--Pour un p’tit qu’il a liché! ç’arrive-t-il pas à tout l’ monde! faut d’ la miséricorde...
Mais la bonne femme continua son chemin en jurant.
Le bon Dieu m’y f’rait point r’venir! Vas-y vouère si tu veux!
Alors la Louise, attardée en arrière, lui demanda soudain à l’oreille:
--T’as-t-il l’collier?
La face contractée de Jean-Baptiste se détendit.
--Oui, là! dit-il en claquant sa poche.
--Et tandis que sa sœur relevait, d’un coup de rein, le fardeau qui lui pesait au ventre, et attendait, de la convoitise plein les yeux, il se tourna vers l’Herbaudière en criant:
--Eh ben! à vous r’voir!
La nuit tombait uniformément sur le marais où il n’y a pas de point pour accrocher l’ombre. La route blanchissait dans le crépuscule; le phare s’allumait à l’horizon et le gars marchait vers lui, à grands pas cadencés, la main sur son beau collier de quatre francs. Des formes se retiraient des champs. Le piétinement d’un âne le précédait obstinément sur le chemin, et le vent, qui ployait l’herbe, semblait faire ramper les talus autour de lui.
Quand il arrive à sa cabane, il est nuit close. Il pousse la porte et heurte une masse inerte qui brimballe dans le noir. Il recule, craque une allumette et voit d’abord une ombre longue osciller sur le mur, puis un corps qui pend du plafond... L’allumette brûle les doigts de Jean-Baptiste qui la lâche et ressort peureusement.
Il court au cabaret qui est un peu plus bas sur la route, et crie aux hommes qui boivent:
--L’ père qui s’a pendu! l’ père qui s’a pendu!
On se précipite avec des chandelles dans le creux des mains; quelqu’un balance un falot au ras du sol et des voix s’appellent dans la nuit.
A la porte de la cabane il y a un arrêt. On tend les petites lumières et on regarde. Un corps qui n’en finit plus descend du toit jusqu’à toucher deux galoches, qui luisent à terre. Louchon, le facteur, tire son couteau et, du haut d’une chaise, tranche la corde. Le vieux s’affale lourdement dans les bras du garde-champêtre qui le tâte et dit d’un air entendu:
--Ça y est! y a pu qu’ le curé pour lui faire du bien!
On se tait. Le cadavre gît, froid, violâtre, rendant sa langue, Louchon détord méthodiquement la corde, torons à torons, et la coupe par petits bouts qu’il distribue aux assistants en manière de porte-bonheur. Jean-Baptiste, hébété, répète sans discontinuer:
--Si j’aurais cru! si j’aurais cru!
Il ne voit pas la grande Bourrache qui vient d’entrer, attirée par le bruit, après l’avoir vainement attendu dans les paillers d’Izacar. La mère Olichon s’aperçoit la première que la Piron et sa fille sont absentes et les réclame. Alors Jean-Baptiste explique qu’elles sont parties à Lépine, à bout de patience et lasses de recevoir des gifles.
--Ça lui a fait un coup à c’ te pauvre homme! et voilà!... soupire la bonne femme.
Elle dispose le mort sur son grabat, entre quatre bougies, la tête appuyée sur un sac. Elle s’affaire dans cette besogne macabre où tout le monde lui obéit. La mère Olichon est respectée et crainte à la fois parce qu’elle connaît les herbes, délivre les filles, accouche et ensevelit. Elle vient d’instinct aux douleurs humaines, hante le lit des parturientes, des moribonds, et va vers l’amour aussi, parce qu’il est souvent tragique. Maintenant elle se cale sur une chaise, près du cadavre, pour la veillée mortuaire.
Les femmes entrent, s’agenouillent par terre et prient, tandis que les hommes défilent, le béret aux doigts, avec cette gravité rigide de la face, spéciale aux marins. Et Jean-Baptiste reprend la route, dans la nuit, pour aller chercher sa mère.
Deux jours après tout était fini. On avait enterré le vieux dans le petit cimetière de la falaise où toutes les croix, pourtant basses, penchent sous le vent de mer qui leur souffle au dos, à longueur d’année et les abat par-dessus les tombes. Zacharie avait fait la bière, avec des planches sauvées de la _Ville de Royan_, et on l’avait porté à bras jusqu’à son trou, dès six heures du matin, parce que le curé voulait avoir son monde avant la pêche.
Les hommes vinrent au complet avec une vareuse propre et un visage solennel. L’aube était douce, cotonneuse, la mer lourde sous le cimetière. Des femmes agitaient des chapelets avec des airs absents, en remuant les lèvres. Et le sacristain n’eut pas plutôt jeté la terre sur le cercueil retentissant que le curé apostropha l’assistance:
--Voilà où mène la boisson! à mourir comme un chien, sans le pardon de la Sainte Eglise! Il y a plus de quatre païens parmi vous qui avaient besoin d’un exemple; que ceux-là réfléchissent!
Les hommes furent émus, chacun pensa à son voisin; et pour se remettre d’aplomb avant d’embarquer, ils allèrent tous prendre une goutte.
La mère Piron avait pleuré, d’abord à cause de la secousse, et puis parce qu’elle avait découvert que son homme n’était pas méchant au fond, quand elle l’avait vu bien mort. Qui aurait dit que ça l’aurait retourné ce vieux, de ne plus avoir ses femmes pour taper dessus!... Enfin c’était tout de même une grâce du bon Dieu qu’il fût parti, car vers la fin il devenait brutal et mangeait tout.
Jean-Baptiste écrivit la nouvelle à ses frères et sœurs:
«C’est notre pauvre père qu’a défunté en se pendant tout net au plafond, à cause de la mère qui l’avait quitté. Il était noir comme un charbon quand on l’a décroché et il a point revenu; alors le curé l’a béni, et il faudra bien prier pour lui...»
Et cela s’en fut jusqu’à Paris et jusque dans les mers de Chine.
Puis Jean-Baptiste fit son sac. On lui avait offert de prolonger son congé, mais ayant retrouvé le collier dans une poche, il refusa net et se disposa. Sa mère ne chercha pas à le retenir; elle lui avait tiré son dernier sou.
--Faut t’ n’aller gagner ta vie, dit-elle, on a si tellement besoin d’argent!
Mais la Louise rôdait autour du grand frère, inquiète de son départ et gonflée de questions qui finirent par échapper:
--Pour qui c’est donc l’ collier qu’ t’as achté?
Flatté par la convoitise de sa sœur, Jean-Baptiste sourit, mais ne répondit pas. Elle insista:
--Montre-le moi?
Alors il tira de sa vareuse un bouchon de papier crasseux qu’il défroissa.
--Tiens! il est tout rouge!... J’aime mieux çui à la Zacharie!
--Y en avait pus comme ça...
Jean-Baptiste fut troublé.--S’il n’allait pas plaire à la Gaude? Il regarda sa sœur qui avait saisi le collier et l’appliquait à sa gorge devant un éclat de miroir qui faisait dans la muraille une cassure lumineuse. Alors il ne put s’empêcher de l’admirer, tant les grains rouges avaient d’éclat sur la chair brune. Mais quand il voulut le reprendre, la Louise se déroba en minaudant:
--Pour qui qu’il est?
--Ça te regarde-t-il! et puis t’as pas honte de t’parer quand c’est qu’ton père est mort!
Alors elle le donna vivement à son enfant qui jouait sur le sol avec des pattes de cancres.
--Dis à tonton qu’il est beau son collier!
Le petit agrippa les perles en riant, les agita, les porta à sa bouche et comme Jean-Baptiste se penchait pour les lui enlever, la Louise s’interposa:
--Ah! laisse-le donc, tu vas l’faire pleurer!
Tout de même le gars les empoigna, les serra dans leur papier et sortit en rigolant parce que la Louise criait de jalousie:
--On sait ben qu’c’est pour la Bourrache, grand galvaudeux!
Celle-là, Jean-Baptiste l’avait évitée depuis deux jours dans la crainte qu’elle ne réclamât son cadeau. Mais le soir, comme il la rencontra sur la jetée où il allait une dernière fois voir la pêche, il la prévint:
--Tu sais, avec la mort du vieux, j’ai oublié ta surprise.
--J’ t’en veux pas, mon pauvre gars, dit-elle doucement.
Puis elle ajouta en souriant du coin des yeux:
--J’ons d’aut’es souvenirs, pas vrai!
Le phare était vague là-bas sur l’horizon, et l’îlot qui lui sert de socle s’abaissait dans une vapeur dorée au ras des flots. Jean-Baptiste lui envoya un regard comme une flèche et demeura longtemps à le contempler, en sifflotant, une main dans la poche où il cachait, ainsi qu’un secret, son collier de perles ardentes.
Le coucher du soleil avait, ce soir-là, un lustre automnal comme il arrive parfois que d’une saison à l’autre, des jours semblables jusqu’en leur atmosphère, se répètent en mystérieux écho. Le grand ciel ouaté, qui se mouvait tout d’une pièce, s’était arrêté, ouvert, et du soleil avait coulé à flot sur la mer calme. Et maintenant, la lumière rejaillissait sur l’océan frappé, des brumes cernaient les barques et les roches, tandis que l’horizon s’exhaussait vers l’astre rouge, comme un peuple entier soulevé vers son dieu.
De la jetée, Jean-Baptiste assistait au prodige sans l’admirer. Les gens de mer ne s’émerveillent point des aspects du temps; ils les jugent. Sans doute, ils sentent confusément leur nature, puisqu’ils l’ont mise dans des airs et des couplets. Mais le sentiment de leurs chansons est surtout la résignation des vaincus, et quand ils regardent l’Ennemie, c’est pour la pénétrer au travers de sa face.
Et Jean-Baptiste se réjouissait parce qu’il voyait du vent dans le couchant écarlate.
* * * * *
Le lendemain il fut à bord du _Martroger_ avant le patron. Il ventait jolie brise et la barque cingla vite vers le Pilier, pareil, dans la brume matinale, avec sa silhouette allongée et ses deux tours, à quelque grand navire à l’ancre. L’air était vivant, corsé de salure, âpre de froid; à l’horizon, le ciel et la mer s’unissaient sous un voile qu’enfonçaient les barques sardinières, promesse de soleil pour l’après-midi.
Sitôt le sloop accosté, Jean-Baptiste courut vers le sémaphore. Il ne s’inquiéta pas de Gaud, perché aux enfléchures du mât à signaux et qui visait une fumée au large, à la lorgnette. Il alla droit à la Gaude debout au seuil de la maison. Frais rasé, il sentait la pommade. Elle sourit doucement et il fut très ému.
--Je sais la nouvelle, dit-elle, t’as perdu ton père, mon pauv’e gars, et on t’attendait point.
Ce brusque souvenir le gêna; il avait d’autres pensées en tête.
--Je m’ennuyais d’ toi, fit-il, et puis r’garde c’que j’t’apporte...
Il avait hâte de montrer son cadeau, le beau collier de porcelaine rouge. Elle lui prit des mains, le tourna dans les siennes où il roulait avec un petit bruit de billes, et, remarquant sa monture élastique, elle l’étira et se le mit au cou. Elle rit de toutes ses dents et se mira dans une petite glace où les images ondulaient. Sous la chevelure noire, le collier rutilait d’un rouge cru que soutenait le bronze de la peau. Jean-Baptiste riait par derrière.
--Il est beau comme du sang! dit-elle.
En vérité, la matière sèche des perles s’attendrissait sur la nuque chaude qui les animait comme des gouttes vives.
Jean-Baptiste avait une grosse joie d’enfant, une joie qui se serait manifestée par des cris et des gambades s’il ne s’était tenu à quatre, parce que ses artères battaient, que ses muscles sautaient ainsi que des ressorts. Mais quand la Gaude se jeta à lui et l’embrassa violemment pour le remercier, il l’empoigna aux aisselles, et la souleva de ce geste puissant et possesseur du mâle auquel les femmes s’abandonnent heureusement, comme des vaincues.
Une minute, l’émoi sacré qui livre l’un à l’autre deux êtres, avant qu’ils ne se prennent, les troubla jusqu’au sexe. Le gars plia la femme sous son étreinte, lorsqu’elle se dégagea brusquement, d’un coup d’échine, toute rieuse et toute ardente, et le poussant dehors lui souffla demi-bas:
--Sauve-toi! sauve-toi! mon ménage traîne à ct’heure!
Il obéit sans trop rechigner, parce qu’il était joyeux. Il feignit d’ignorer Gaud en passant près du mât sur lequel il se tenait perché, mais une voix goguenarda au-dessus de sa tête:
--Eh! bonjour Piron!
Il leva le nez, comme surpris, répondit «bonjour!» et rentra au phare. Sémelin l’accueillit avec sympathie.
--T’as bien fait de r’venir, p’tit gars, tu prieras à l’aise pour ton vieux ici...
Ah ça! cette mort allait-elle le poursuivre longtemps? Il croyait se heurter au pendu chaque fois qu’on en parlait.
Il avait repris son poste pour la Gaude, bien sûr, mais aussi pour se distraire des faces contrites et des propos apitoyés de l’Herbaudière; et voilà qu’il retrouvait l’obsession du village sur ce caillou, en plein océan!--Eh bien oui, le père était mort! N’était-on pas tous mortels! Mais bon Dieu qu’on vous fichât donc la paix tandis qu’on était là!
Furieux, Jean-Baptiste s’enferma dans un mutisme que le vieux prit pour du recueillement--lui qui avait tant de fête dans la poitrine! Et ses affaires rangées, il se livra, avec acharnement, à cette besogne d’astiquage qui est la vie des gardiens de phare.