Part 7
Ils montèrent sur leurs chaussons, elle devant. Il la suivait, le nez dans son cotillon qui ballait aux mouvements de ses hanches. Il haussait la main rapidement sur la rampe pour attraper la sienne le plus souvent possible. Elle s’arrêtait aux fenêtres et regardait l’îlot qui diminuait sous elle. Alors il se penchait sur son épaule et ne trouvait rien à répondre à ses questions.
Ils arrivèrent à un palier. C’était une petite pièce lambrissée de placards vernis, avec, au milieu, le pied de bronze de la lanterne. Une échelle de cuivre y conduisait. La Gaude monta. Mais brusquement Jean-Baptiste lui chatouilla les mollets par derrière.
--Ah! le petit bougre! vas-tu finir!
Elle rua dans l’air en rigolant. Le gars rit aussi, du sang aux yeux et cessa parce qu’il craignait de casser quelque chose. Ils débouchèrent dans la cage de verre toute vibrante sous le vent qui modulait des sifflements aigres le long des arêtes. Piron tira les rideaux qui couvrent le fanal et des lentilles de deux mètres apparurent avec leurs échelons et leurs disques de cristal; puis il poussa l’appareil qui tourna sans bruit sur sa cuve de mercure, en emportant une lumière d’argent dans ses glaces. La Gaude était impressionnée. Jean-Baptiste triomphait dans ses explications. Il lui fit pousser l’appareil à son tour, en lui tenant la main. Et elle s’amusa «parce que c’était très lourd et que ça marchait tout seul».
L’horizon, élargi pour leurs yeux élevés, découvrait Noirmoutier dans le sud-est. Mais sous eux l’îlot n’était plus qu’un caillou oblong au milieu des eaux solitaires et agitées tumultueusement à perte de vue.
La Gaude resta un moment silencieuse, saisie par la solitude. Autour d’elle régnait la mer, jusqu’aux limites de son regard, jusqu’au ciel, si vaste et si colèreuse que le Pilier semblait un dérisoire refuge qu’elle pouvait anéantir d’une seule charge de ses houles.
--On est quasiment abandonné... dit-elle d’une voix triste.
Mais le gars de riposter gaîment:
--Je suis-t’il point là pour te tenir compagnie!
Alors ils redescendirent à la chambre des placards.
Sur le palier Jean-Baptiste prit la Gaude à la taille en se penchant vers elle par-dessus l’escalier, et sa main rampa jusqu’aux seins. Elle laissait faire. Alors, brusquement, il l’empoigna à bras le corps, la collant à lui, ses lèvres écrasées sur la nuque fraîche. Elle chercha à se dégager, mais il la tenait serrée, une cuisse entre les siennes, épuisant de sa bouche goulue tous les coins de chair découverts. Enfin d’un effort elle le repoussa. Le béret du gars tomba en tournoyant dans le puits du phare. Le vent sifflait autour de la lanterne.
Ils demeuraient face à face, écarlates.
--T’es une grosse brute, dit la femme, j’ t’avais déjà giflé chez la mère Cônard, quand t’ étais au service...
Un souvenir qu’on porte à deux, même mauvais, rapproche toujours. La Gaude s’amollit en songeant au soir où le jeune gars, avantageux sous le col bleu de la Flotte, l’avait si hardiment pressée, dans une auberge de Noirmoutier, tandis que la même imagination excitait Jean-Baptiste en lui rappelant la longue attente de son désir; et son sang surchauffé d’homme cria désespérément:
--Marie! Marie!
A ce moment, comme un écho, le même appel monta d’en bas en résonnant et les saisit.
L’obscurité s’était amassée au fond de la tour et ils devinèrent Gaud qui hélait, la face en l’air, plutôt qu’ils ne l’aperçurent...
--Espère un brin, je visite! On va y aller! jeta la femme.
Fâchée d’être dérangée, elle se tourna vers Piron, lui sourit et descendit vite sur la fonte sonore.
Jean-Baptiste ouvrit une porte et sortit sur la galerie extérieure, en plein vent, en plein froid, parce que les tempes lui battaient et que son front ruisselait. La lourde nuit d’hiver pesait déjà sur l’est. Sémelin passait dans l’escalier, silencieusement, une lampe dans les mains.
* * * * *
La veille était longue dans cette nuit de février ténébreuse et calme.
Le doux bruit grésillant de la mer environnait le phare, traversé parfois du cri en mineur d’un oiseau perdu. Piron astiquait des cuivres pour s’occuper. A une table, Sémelin reproduisait, sur un carton, une Sainte Vierge avec des coquillages.
La lampe de Jean-Baptiste, qui marchait sur ses chaussons, errait sans bruit par les chambres en réveillant les objets au passage. Sémelin brassait par moment des coquilles pour en choisir une bleue. Et puis se refermait le silence énorme où la mer grignotait les rochers au dehors.
Tout à coup une sonnerie éclata, stridente à faire frissonner. Sémelin gagna la tour où Piron montait déjà. Toutes les trois heures, l’appareil appelle ainsi quand le contre-poids qui entraîne la lanterne est à bout de course.
Dans la petite chambre des placards, sous le feu qui tournait au-dessus de leur tête, Sémelin visita le mouvement tandis que Piron relevait le poids. Ils faisaient tout avec la lenteur minutieuse des marins, sans parler, parce que la nuit rend les hommes taciturnes.
Un moment encore le vieux surveilla la rotation tranquille de la lanterne, tandis que Jean-Baptiste se penchait aux fenêtres où son regard se heurta aux ténèbres drues. Il ne devina même pas la terre au-dessous de lui, ni le sémaphore où dormait la Gaude. Il semblait que la mer battît directement les murailles de la tour, comme si, depuis hier soir, elle avait dévoré l’île.
Pas d’étoiles, non plus, pour faire un ciel à la nuit.
Seulement l’océan, immense et formidable, parce qu’on le sentait, qu’on l’entendait sans le voir, avec des feux rouges de phares vacillant bas et très loin. Et le mystère et la peur dégagés par cette invisible présence, troublaient vaguement l’esprit des hommes.
Sémelin écouta quelque temps le silence, avec ses sens subtils, comme ceux des bêtes, d’homme qui vit en pleine nature. Le phare tournait avec une régularité magnifique,--éternelle,--en fauchant les ténèbres. Par intervalle, les coups de bec d’un oiseau frappaient aux vitres, là-haut, comme un doigt. Satisfait, Sémelin s’assit sur une marche de l’escalier de bronze, roula une chique et dit:
--P’tit gars, je vas te conter une histoire, pasqu’il est point bon de rester comme ça à entendre la tête vous sonner dans la nuit... C’est un vendredi, 26 février, comme aujourd’hui, que mon aïeux a vu _Le Voltigeur_. Le 26, c’est un mauvais jour, pasque c’est deux fois treize, et le vendredi, tout le monde sait qu’il est maudit, à cause de la mort de Notre Seigneur; aussi y a à craindre quand les treize et le 26 se rencontrent avec le vendredi. Donc, mon aïeux, du temps qu’il était gabier sur _la Couronne_ a vu _Le Voltigeur_ ce jour-là. C’était par le travers du Cap de Bonne-Espérance, sous le grand Napoléon, pendant un coup de suroît à démâter un trois-ponts. _La Couronne_ fatiguait à tenir la cape sous ses basses voiles; alle était quasiment à la merci de Dieu que le capitaine n’invoquait point pasque c’était un mécréant. Même qu’il jura à cause d’un mousse qu’une vague emporta, et au même moment mon aïeux, qui était près de lui, vit une grande lueur par tribord devant et il lui cria:
--Capitaine! Capitaine! v’la un feu!
Mais c’était le feu du diable, car il leur courait dessus sous la forme d’une grande corvette qui naviguait tout haut par un temps pareil, aussi tranquille qu’un pétrel, avec de la lumière dans sa voilure comme si elle emportait tout le soleil du matin. Alors, pour éviter le choc, le capitaine voulut arriver, il commanda: tout le monde à son poste! fit mettre la barre au vent et filer de l’écoute. _La Couronne_ ne gouvernait pas plus qu’une barrique et roulait à embarquer toute la mer, dret devant la corvette qui allait la couper en deux, plein vent arrière. Mon aïeux faisait sa prière; le capitaine était très pâle et au moment où la corvette l’abordait, il jura de se faire moine si son navire était sauvé, et aussi vrai que j’ te l’ dis, p’tit gars, le vaisseau de feu abattit sur tribord aussitôt et rangea seulement _la Couronne_, si près que leurs vergues se heurtèrent. Il y avait sur le gaillard d’arrière un vieux habillé d’une mode qu’on ne connaissait plus; il rigolait dans la bourrasque et fumait sa pipe, et tous les hommes de l’équipage étaient très vieux aussi et hurlaient comme des damnés, pasque _le Voltigeur_ c’est l’enfer des matelots. Mon aïeux disait qu’il avait passé comme un boulet en calmant les vagues autour de lui et on ne le vit pas cinq minutes...
Soudain le sifflet d’un vapeur retentit. Sémelin s’interrompit court, poussa précipitamment une porte et sortit avec Piron sur la galerie extérieure en même temps que le bruit de la mer entrait d’un coup dans leurs oreilles.
A quarante mètres au-dessous d’eux, elle grouillait, animant les ténèbres d’une vie terrible. Ils se penchèrent par-dessus le parapet, le regard forcé vers le large, éblouis, puis aveuglés chaque fois que jaillissait le rayon du phare.
Pour la seconde fois la sirène meugla dans la nuit, plus près et plus longtemps. Sémelin désigna du bras le point d’où partait cet appel et murmura:
--Deux fois treize, un vendredi...
Le vent apportait les coups rythmiques d’une machine par-dessus le gargouillis des flots dans les roches. Jean-Baptiste jeta brusquement:
--Là! un feu rouge!
La sirène le coupa d’un hurlement désespéré, long jusqu’à l’essoufflement et sinistre dans cette obscurité sans étoile et sans lune, qui décuplait le danger. Cramponnés au parapet, les gardiens tendaient leurs sens vers le gouffre où des hommes criaient. Le foyer du phare fit un tour méthodiquement, et une gerbe de flamme apparut sur la mer où roula, un instant après, une explosion sourde. Puis de nouveau la nuit profonde, ensevelissante.
--Il coule! il coule! aux fanaux, p’tit gars!
Jean-Baptiste et le vieux dégringolèrent l’escalier de fonte et, quelques instants plus tard, ils couraient sur l’îlot avec une lanterne qui éclairait un rond de terrain autour de leurs sabots.
--Va chercher Gaud, dit Sémelin, il s’ra pas d’trop. Moi je vas vers Les Chevaux.
Jean-Baptiste partit au pas gymnastique en butant sur le sol inégal. A la porte du sémaphore, il heurta violemment. On ouvrit presqu’aussitôt en demandant:
--De quoi que n’y a?
Il vit deux jambes nues au haut des trois marches de l’entrée et leva son fanal. C’était la Gaude dans une grosse chemise de toile plissée au cou, et derrière elle la chambre soudain ouverte sentait le chaud et la bête.
Jean-Baptiste sourit niaisement et expliqua:
--C’est un navire qui a coulé dans l’ chenal du sud; va y a voir du sauvetage...
Une voix grogna au fond de la pièce:
--Je l’avais ben dit en entendant la sirène.
Et comme Jean-Baptiste demeurait au seuil, le fanal haut, la voix reprit:
--C’est bon! on y va!
Il s’en retourna à regrets. A la pointe de l’îlot, Sémelin rôdait dans les roches, tendant sa petite lumière au-dessus de l’eau où elle se mirait en dansant et poussait par intervalle un long cri:
--Ohé! oh!
Le froid était vif et l’embrun que le ressac lançait au visage cuisait comme une brûlure. La mer poursuivait paisiblement son grand ramage par-dessus lequel on entendait siffler des oiseaux dans la lueur du phare qui balayait régulièrement l’horizon. La nuit n’avait pas cessé d’être calme.
Un autre petit feu, voltigeant sur la falaise, annonça Gaud qui marchait dans les frottements de sa capote cirée.
--Il est quatre heures, dit-il, y a flot.
Et comme il interrogeait sur le naufrage, en émettant des hypothèses, Sémelin le musela d’une réponse.
--Sauve ton homme, il t’ racontera l’affaire!
Le vieux se déployait activement. Des goémons craquaient, des cailloux roulaient sous ses galoches, et de ses yeux, faits à la nuit, il guettait les vagues du plus loin possible. Piron fouilla quelque temps de son côté, puis il escalada la falaise en disant:
--Je vas au phare, rapport au poids...
Rapidement il remonta le mouvement et ressortit après avoir éteint et rangé son fanal. Cinq minutes plus tard, il franchissait à tâtons le pont-levis du sémaphore, enjambait les trois marches de la maisonnette et poussait la porte.
Quelque chose tomba dans l’obscurité avec un bruit mat. Il poursuivit dans le coin droit de la pièce, jusqu’à ce qu’il se heurtât au lit où ses deux bras s’abattirent et rampèrent sur les couvertures.
--C’est toi, Jules? fit la Gaude.
Il ne répondit pas. Mais avertie par le souffle haletant de l’homme et ces mains fouilleuses, elle dit tranquillement:
--Allons, c’est ce fou d’ Jean-Baptiste! Va falloir encore que j’ te mette à la porte.
Elle ne s’émut pas’ davantage, sûre de sa force, de son pouvoir et de le rendre à merci d’un mot, s’il lui plaisait. Déjà sautée du lit, elle lui échappait tandis qu’il battait l’air dans les ténèbres. Il l’entendit buter dans les meubles et se plaindre; une chaise cria sur le carreau; une allumette craqua. Et, tenté par les draps chauds, qui sentaient fort près de lui, il y plongea tête première et s’y vautra.
La Gaude reparut au seuil de la chambre voisine, protégeant de la main une bougie dont la lueur rouge bronzait son col et sa face basanés. Elle avait le bras rond, charnu, de la femme accomplie, les épaules pleines. Elle sourit sans crainte et dit:
--Ferme donc ta porte au moins, on gèle...
Il prit ces mots pour une invite, obéit et revint aussitôt, les mains en avant, tandis qu’elle passait une camisole. Mais elle se déroba:
--A bas les pattes donc!
Et le gars soupira lamentablement:
--Marie! Marie! moi qui t’aime tant que j’ suis tout révolutionné de toi, comme si j’avais un sort...
Alors il dévida sa passion en phrases incertaines et pressées, la bouche pâteuse d’émotion, le cerveau troublé de désirs. Quand il l’avait vue, tout à l’heure, à moitié nue, le sang ne lui avait fait qu’un tour, et il avait fallu qu’il la retrouvât coûte que coûte, même s’il avait dû passer sur le corps de quelqu’un pour la revoir.
Elle s’habillait tranquillement devant lui, insoucieuse de montrer sa chair, peut-être heureuse, car son visage, quand la bougie l’éclairait, paraissait ouvert de satisfaction.
Sans doute l’hommage violent de ce mâle était bon à recevoir, et elle s’attardait dangereusement à le savourer. Mais elle tenait Jean-Baptiste à distance, esquivant toujours ses bras qu’il lançait parfois vers elle, comme un homme à la mer, aussi bien que la promesse de se donner qu’il voulait obtenir.
Par la fenêtre, on vit bientôt le ciel s’engrisailler d’une aube sous nuages. Un coq claironna et le froid du matin, qui pince les endormis, se glissa aux joints des portes.
--T’as pas peur de rencontrer Gaud, fit la jeune femme, s’il rentrait?
Jean-Baptiste rit en bombant le thorax avec défi. Elle admira ce gars puissant dont les mains lui mâchaient les poignets qu’il avait saisis, d’une manière douloureuse et bonne à la fois.
--Faut t’en aller, reprit-elle, v’ la l’ jour...
--Pas avant qu’ tu m’ayes embrassé.
--Tiens donc, grosse bête!
Elle lui tendit son cou où pesait la torsade noire des cheveux, mais il chercha ses lèvres qu’elle détourna en riant, puis abandonna enfin, avec de la joie dans ses yeux hardis.
Il quitta le sémaphore et tourna à gauche de l’enceinte au moment où Gaud rentrait à droite. Gaud regarda cette belle carrure de mâle qui s’éloignait vers le phare tandis que le coq chantait orgueilleusement pour la troisième fois.
La mer avait reparu à l’infini autour de l’îlot, la mer mouvante, d’un vert dur et toujours calme. L’œil du phare se fermait insensiblement à mesure que le jour gagnait. Piron songea au naufrage et marcha vers la falaise.
Des caisses, des barils, des planches dérivaient avec le flot. Sémelin harponnait à la gaffe tout ce qui passait à portée. Une casquette, des oignons et une brosse ballaient dans le clapotis aux entours des roches, tandis qu’une passerelle entière heurtait le granit à chaque vague. Les deux hommes la hissèrent et un nom apparut en lettres de cuivre: _Ville de Royan_--_Bordeaux_.
Gaud télégraphia le sinistre au sémaphore de Saint-Gildas. Vers dix heures, ils apprirent que la _Ville de Royan_ avait été abordée par un anglais, rentré depuis à Saint-Nazaire, avec sept hommes de l’équipage recueillis. Les sept autres et le capitaine, surpris dans leur sommeil, avaient dû couler avec le navire.
Sémelin regarda la mer tranquille sous un soleil de printemps qui avait refoulé les nuages. Elle frissonnait joyeusement de l’échine dans la bonne lumière des premiers beaux jours, et la transparence de son eau, le long des falaises, découvrait l’épanouissement moelleux des chevelures qui font croire aux légendes. Il ne semblait pas possible qu’elle eût tué des hommes cette nuit et recélât des cadavres.
Sémelin fit mettre à l’eau la yole du sémaphore où il embarqua, muni d’une bougie et d’un sabot. Gaud prit les avirons et ils tournèrent l’îlot par le sud pour gagner la côte des épaves. Des sloops de l’Herbaudière louvoyaient dans la Grise, chassant les fûts de vin, les caisses de biscuits, les balles de coton, les débris de gréement, tout ce qui flottait, tout ce qu’on pouvait ravir à l’océan.
--Bonne aubaine pour les frères, dit Gaud.
--Le bien d’autrui tu ne prendras, grommela le vieux.
Et comme Gaud tentait de lever des casiers au passage, Sémelin le gourmanda d’une voix grave:
--Les morts nous attendent.
Ils rencontrèrent une pipe, un seau à bosse et une paillasse. A demi submergés et ballottés, les objets prenaient au loin des formes étranges et changeantes. Un simple remous révélait la barrique pleine dont une douelle, parfois soulevée, luisait comme un dos de bar. Beaucoup d’oignons rouges boulaient dans le clapotis.
De terre, Piron continuait à crocheter. Autour de lui le soleil blanchissait les éboulis granitiques, qu’atteignent seules les marées d’équinoxe, et allumait le mica qui les paillette. De l’eau, croupie dans des mares goémonneuses, tournait au purin, croûtait sur les bords et dégageait une violente odeur stercorale et saumâtre, tandis qu’une multitude de crabes noirs, plats et carrés, se chauffaient sur les pierres sous lesquelles ils disparaissaient avec un menu fracas de coquilles lorsque approchaient les sabots de Jean-Baptiste.
La yole explorait la mer, sur les hauts fonds, près de l’île, où Sémelin mit à l’eau le sabot et la bougie fichée tout allumée, droit au milieu. A peine si un papillotement roux se voyait par intervalle. Sémelin récitait le Pater et l’Ave. Le sabot dérivait lentement sur la mer calme où il devait, Dieu aidant, marquer la place des morts.
Fatigué de regarder le large où croisaient les voiles multicolores des écumeurs, Gaud s’intéressa au miracle. Le sabot s’engageait entre les roches, pénétrait dans un cirque de brisants et gagnait insensiblement la côte. Un cristal de quatre ou cinq mètres d’épaisseur couvrait des sablières blondes et des pelouses où l’on distinguait la marche oblique du crabe, l’éclair des mulets en fuite, et les rochers perfides tapis sous des lianes. Gaud poussait la yole le cul en avant, en sciant des avirons, de sorte qu’il avait toujours le sabot sous ses yeux.
La bougie fondait de travers parce qu’un souffle couchait la flamme. Gaud faisait le gros dos sous le soleil de cette fin de février qui commençait à chauffer. Sémelin redisait un Pater.
--Nom de Dieu!
Gaud avait enlevé la yole en cinq coups d’aviron, la jetait à terre où elle monta sur une vague tandis qu’il sautait au rivage. Il escalada les éboulis, s’élança dans une coupure qui fend l’îlot en travers jusqu’à la côte ouest où il arriva tout à bout de souffle.
Piron y chargeait tranquillement une caisse sur son épaule et la Gaude s’éloignait sur la sente, là-bas, le cotillon ballant. Il aurait juré avoir vu la coiffe embrasser le béret, en dépassant le gros rocher tout à l’heure. Des yeux il chercha les traces, mais le granit n’est pas dénonciateur. Alors il guetta Jean-Baptiste qui grimpait la falaise.
--Tu t’assommerais si tu tombais en arrière avec cette caisse, lui dit-il sournoisement.
Jean-Baptiste s’arrêta, prit son aplomb, et la face cramoisie riposta:
--Crois-tu?
Gaud ricana, inquiet et gêné à la fois. Piron montait au phare; Gaud vit le vieux Sémelin qui ramenait la yole le long de l’île; alors il rejoignit sa femme en courant.
Elle se détourna au bruit des galoches, parut honnêtement surprise et demanda:
--Eh ben, avez-vous trouvé un corps?
Gaud ne répondit pas et fixa ses regards sur le visage clair de Marie. Il avait envie de la battre et de l’étreindre tout à la fois. Il aurait voulu calmer sa jalousie par des gestes de châtiment et de possession, être le maître dont la mâle puissance plie la femelle victorieusement. Elle marchait près de lui, tranquille, les mains sur ses hanches, la poitrine en avant. Et comme il fut pris, aux portes du sémaphore, d’une quinte de toux, qui secoua son maillot trop large en lui arrachant le sang des poumons, elle s’apitoya de manière blessante:
--Mon pauvre homme, tu t’es esquinté au sauvetage, va donc te r’poser!
Mais Gaud ne devait plus se reposer maintenant que l’inquiétude habitait son cœur.
Il retourna sur la jetée où Sémelin hissait la norvégienne à l’aide de la grue. Pour renouer, il s’excusa un peu longuement et s’offrit à virer le treuil. Plein de ressentiment, le bonhomme l’écarta:
--Va veiller ta femme et laisse la mer tranquille!
En vain plaisanta-t-il; Sémelin ne prononça plus une parole et retira ses yeux si loin dans ses creuses orbites que plus rien ne vécut sur cette face stigmatisée par la mer.
Les jours suivants, Gaud rôda par les falaises, marchant sans galoches sur des chaussons de cuir. Il tendait ses lignes sous le phare, ou, par temps calme, passait des heures dans les enfléchures de son mât, la jumelle à la main, dominant l’îlot entier de son regard. Le soir il clava la porte de leur maison, qu’il n’avait point encore l’habitude de fermer, et, lorsque sa femme s’en fut pêcher des patelles du côté des Chevaux, il l’accompagna désormais.
Les garde-phare l’ignorèrent.
Sémelin n’existait plus hors le service depuis la journée du miracle interrompu. Durant les veilles, il lisait interminablement dans le Paroissien Romain, ou assemblait des coquillages en figures simples. Piron affectait de ne pas approcher du sémaphore, mais l’après-midi, il montait à une fenêtre haute d’où il pouvait voir la Gaude vaquer autour de chez elle.
Un matin le _Martroger_ accosta la jetée du Pilier. Les hommes débarquèrent les approvisionnements, le charbon, le pétrole. Il ventait sec par-dessus l’île et des nuages tassés roulaient bas, crevant parfois en giboulées. Jean-Baptiste descendit du phare un sac sur le dos.
C’était son tour de congé. Il allait passer dix jours à terre. Le petit sloop l’emmena sur la mer cahoteuse. Dans l’enceinte du sémaphore, la Gaude lavait son linge, les bras nus dans la mousse; elle ne s’était pas dérangée. Gaud suivit la barque à perte de vue, rentra chez lui, tira du buffet un flacon d’alcool et en avala deux grandes lampées en signe de joie.
* * * * *
Quand Jean-Baptiste débarqua dans l’Herbaudière, le village agonisait de liesse. On achevait de boire le chargement de la _Ville de Royan_ recueilli après le naufrage. A l’enseigne du _XXe Siècle_ Zacharie se lamentait parce qu’on délaissait son auberge; mais c’était là feinte d’honnête commerçant qui loge les gendarmes, car il avait enterré dans sa cave deux barils de rhum et trois caisses de bougies crochetés à la côte.
La plupart des pêcheurs se réjouissaient naïvement. Ils s’invitaient les uns les autres, tant que pissait le fût installé sur la table. Des femmes qui voulurent d’abord s’interposer avaient fini par trinquer, en parlant très haut de leur misère pour s’excuser.
Le soir du naufrage, Aquenette avait résumé l’opinion générale:
--C’est d’ la chance, tot de même, ren qu’ du bon!
De fait il n’y avait que des alcools de marque et des apéritifs. Ils se les étaient disputés sur la grève, à coups de poing. Double Nerf et Perchais avaient fait des rafles. Et personne n’avait songé aux morts.