Part 6
Engourdie de froid jusqu’au cœur, la Marie-Jeanne se demandait quelle force d’amour possédait cette grande fille qui s’acharnait au rappel de l’amant, lorsqu’elle entendit rire, se sentit soulevée et vit le phare du Pilier éclater devant elle. Alors elle rit aussi en s’essuyant les yeux, parce que les rires d’espoirs font en même temps pleurer, puis de toutes leurs lèvres gercées les deux femmes s’embrassèrent et s’attardèrent là, toutes béates. Enfin elles regagnèrent le village en tâtonnant tout le long du garde-fou et Louise quitta seulement la Marie-Jeanne à sa porte.
Les enfants dormaient à poings fermés dans leur berceau. La Marie-Jeanne songea longtemps dans son lit aux draps rudes, car lorsqu’on a de l’âge, l’être sentimental résiste davantage aux besoins de la chair; mais à la fin, et bien qu’elle luttât en priant Dieu, harassée d’émotions, elle culbuta dans le sommeil, avec le bourdonnement de la cloche aux oreilles.
Il passe maintenant du grand vent sur les maisons, et l’océan revit en grondant autour de l’île.
Elle dort depuis elle ne sait combien de temps, quand des coups à sa porte la réveillent en sursaut. Elle court en chemise ouvrir le volet qui claque le mur. Il fait jour et la mère Izacar est en bas.
--De quoi que n’y a?
--C’est rapport à votre homme... il est de retour....
--Urbain! Urbain! mais où qu’il est donc?
Et comme le visage blond d’un petit se hisse à la fenêtre et que l’enfant crie: «papa! papa!» la vieille face de la mère Izacar se crispe si brusquement que la Marie-Jeanne a peur.
--Y aurait-il du malheur, dites?
--Un petit... _le Dépit des Envieux_ est à la côte... à la Corbière...
Marie-Jeanne s’habille lentement, parce qu’elle veut aller très vite et que ses mains tremblent. Elle prie la bonne femme de garder ses petiots et s’en va malgré la vieille qui veut la retenir. Elle n’a pas eu le temps de nouer un mouchoir sur sa tête et n’a pas pris de sabots pour mieux courir. Le gars de Viel, qui la voit passer, rigole parce qu’un bout de chemise sort de son cotillon par derrière.
La Marie-Jeanne se hâte et s’affole davantage de ne rencontrer personne sur son chemin. Elle dépasse l’usine Rochefortaise et, brusquement, le vent du large la heurte comme pour l’empêcher d’avancer. Ils sont tous en bas, dans les roches, les gens du village; elle les aperçoit. Ah! comme son cœur tape!... Et ce vent qui la prend à la gorge! le sable qui fuit sous son pied!... et cette mer méchante qui crie autour d’elle comme une meute de gamins moqueurs!...
D’ailleurs les jambes lui manquent!... Qu’est ce qu’ils font donc là-bas penchés sur l’eau?... Il faut qu’elle se dépêche, qu’elle arrive vite, vite...
Mais elle s’arrête net en découvrant la masse claire d’une barque jetée sur le flanc parmi les roches. Oh! leur bateau! leur si beau bateau!...
Il gît lourdement sur le côté, dans la position déséquilibrée des choses mortes. Ses fonds apparaissent labourés de blessures blanches et crevés à jour. Il se vide lentement de l’eau embarquée, ainsi qu’une énorme bête abattue qui saignerait. Oh! leur bateau! la barque rêvée! la barque conquise, la barque qui portait un souvenir d’amour dans son flanc, comme une âme, éventrée là, sur les roches mauvaises!...
La Marie-Jeanne va tout doucement maintenant qu’elle sait, chancelant comme une femme ivre. Et soudain toutes les faces dans le groupe se tournent de son côté. Le brigadier Bernard monte précipitamment vers elle et s’efforce de la renvoyer.
--J’veux vouère mon homme!
--Mais il ira chez vous... tout à l’heure...
--J’veux l’vouère tout d’suite!
--Allons, allons, Marie-Jeanne, vous frappez point... venez avec moi...
--J’veux vouère mon homme que j’vous dis!
Bernard l’a saisie au bras et cherche à l’entraîner. Elle se débat avec force, entêtée par la résistance.
--Pourquoi qu’il vient pas à cte heure?
--Il est occupé... il travaille à sa barque...
Alors Marie-Jeanne fixe ses regards sur le visage ambigu du douanier; ses yeux se dilatent; elle crie:
--J’veux vouère mon homme! J’veux vouère mon homme! et dévalle au galop vers la plage.
Personne ne se met en travers. Elle passe entre les cous tendus. Des hommes à genoux se redressent. Elle heurte un corps par terre, s’immobilise, les yeux fous, la bouche grande ouverte sans proférer un son, oscille un moment et s’abat raide.
On la relève évanouie, le front fendu sur une pierre et tout sanglant. Des femmes s’essuient les paupières et se détournent par émotion. On est parti chercher des civières pour ramener les cadavres d’Urbain Coët et d’un matelot. On n’a pas retrouvé les corps de l’autre et de Léon.
Les pêcheurs ne s’expliquent pas le naufrage. Le sloop porte à l’étrave une bosse rompue. Perchais seul fait des hypothèses, dit que, sans doute, le câble de mouillage ayant manqué pendant le sommeil des hommes, la barque a dérivé vers la côte, mais voyant le père Olichon qui le regarde obstinément de toute sa face d’honnête homme, il conclut:
--Et puis Coët était trop fier, c’est l’bon Dieu qui l’a puni.
Dans le groupe quelqu’un murmure:
--Et qu’tu l’as p’tête ben aidé...
Tout le monde se retourne vers la voix. Comme s’il n’avait point entendu, Perchais s’éloigne, la tête haute, le dos carré.
Ce fut Louchon, le facteur, qui porta la nouvelle aux Goustan à Noirmoutier et au vieux Couillaud.
Le bonhomme se redressa sur son carré de pommes de terre pour écouter la chose, un bras appuyé à la houe luisante. Les plis de son visage se creusaient durement à mesure du récit, et quand Louchon acheva, en tournant la mâchoire par manière d’apitoiement:
--... Ça fait que maintenant, vot’fille... eh ben, la v’la veuve... il répondit tout net en étendant la main:
--J’l’avions prévenue. Quand on connaît c’ qu’on prend, on n’est pas volé. Qu’a s’débrouille!
Le facteur hocha la tête en approbation; le vieux grimaçait, et tout soudain:
--Vois-tu, Louchon, la terre c’est la terre! a boude mais a manque point, et puis quand on y tombe, ma foi, a vous tient chaud!
La houe bascula dans sa main, son dos plia, et une motte grasse, soulevée du sol, découvrit les pommes blondes.
--L’pourri s’y met, dit-il, a chôme à rentrer...
Et de nouveau l’outil frappa la glèbe.
Aux chantiers de Noirmoutier la nouvelle porta plus dur et François lâcha l’erminette en s’exclamant:
--Une barque qu’est seulement point finie d’ payer!
Il enfourcha sa bicyclette et fila vers l’Herbaudière pour estimer le sauvetage. Il ne s’arrêta qu’à l’entrée du village, devant la cabane des Piron, d’où sortait la Louise à la première sonnerie de l’usine.
--Où ce qu’est l’épave? interrogea-t-il.
Mais elle ne comprit pas. Alors il lui conta que le _Dépit des Envieux_ s’était mis au plein dans le brouillard de la nuit et que tout l’équipage était noyé. Elle semblait ne pas comprendre davantage et répétait:
--Noyé?... Léon... noyé?...
--Il ce paraît!
--Léon noyé! Ah! ah! ah!
Et hurlant de douleur elle sauta chez elle, s’enfonça dans un coin et sanglota éperdûment:
--Je suis enceinte! je suis enceinte!...
François regardait à la porte. Le vieux Piron avait grogné sur son tas de varech. A demi levé, il jura, écouta, et saisissant soudain, tomba sur sa fille à coups de pieds qui lui firent se tenir le ventre à deux mains pour le garer, tandis qu’elle se coulait sous la table en gémissant. Le vieux cogna jusqu’à ce qu’elle ne remuât plus, ne soufflât plus, morte semblait-il; puis il sortit, congestionné, en grondant:
--La garce! la garce! et descendit au port avec François Goustan.
Devant l’auberge à Zacharie ils croisèrent des hommes qui portaient le corps de Coët et celui de la Marie-Jeanne, toujours évanouie. Déjà des barques s’éloignaient en tanguant sur la mer vert bouteille, lamée d’argent. Le père Piron hocha la tête et entra au _XXe Siècle_, boire la goutte pour se remettre.
II
LA FEMME
Ayant reconnu le côtre des douanes à la jumelle, Jean-Baptiste Piron rentra au phare et dit à Sémelin:
--Voilà l’_Martroger_!
Sur le lit où il reposait, tout vêtu, Sémelin grogna, indifférent.
--Il vient r’lever l’garde-sémaphore, reprit Jean-Baptiste.
Mais importuné, l’homme se tourna brutalement vers le mur en écrasant le sommier, et l’on n’entendit plus que le cri-cri heureux du coquemar qui se cuisait le derrière, sur le fourneau rouge. Jean-Baptiste passa dans la chambre voisine où des cuivres luisaient sous une vitrine. Il regarda l’heure, consulta le baromètre, endossa une capote et sortit.
Dehors des congres séchaient sur des cordes. Il ne faisait pas froid parce qu’il ventait peu. C’était un temps gris de février, tout encotonné de brume, avec un océan de mercure qui ressaquait lourdement dans les roches. On ne voyait point de terre à l’horizon restreint. L’îlot du Pilier, qu’on embrassait d’un coup d’œil, était seul, perdu en mer; et une petite voile se hâtait vers lui, inclinée par son élan.
Jean-Baptiste longea l’enclos du phare et descendit vers la mer. Devant lui des lapins déboulaient par petits sauts comiques. Il gagna une pointe rocheuse, parallèle à la jetée et s’y tint debout pour voir le départ des Charrier.
Il y a sur ce roc d’un kilomètre, un phare et un sémaphore, abritant quatre êtres humains sous leurs toits bas, accroupis ras la terre, dans la crainte des vents ravageurs. Ils sont séparés des autres hommes qu’ils aperçoivent au loin dans des barques; ils n’ont même pas un solide canot pour gagner la côte la plus proche; et durant les mois d’hiver, cernés par la tempête, ils ne volent plus rien de vivant que les mouettes aux abois sauvages qui fuient dans les bourrasques.
Mais pour rendre l’exil plus pénible, la discorde régnait entre le phare et le sémaphore. Là où il y a seulement deux hommes, il y a de la haine. Les gardiens étaient si bien fâchés à propos de gibiers et de poissons, qu’ils ne se parlaient plus, même pour les besoins du service.
Quand le phare s’allumait, Charrier rentrait sa longue-vue et cessait de regarder la mer.
--C’est à eux autres de veiller, disait-il.
Et plus rien au monde ne lui aurait fait aider les garde-phare. Au contraire il se réjouissait de les prendre en faute. Sa femme rôdait sans cesse de leur côté, aux écoutes, aux aguets; et lorsque passait l’ingénieur, ils l’assommaient de bas racontars. Charrier prétendait que Piron levait ses lignes et tuait ses lapins, d’où la mésentente. Les premiers temps, Jean-Baptiste avait riposté pour se défendre; maintenant il ne soufflait plus mot, à l’exemple de Sémelin le taciturne.
L’administration avait décidé de déplacer ces geigneurs. Et Jean-Baptiste, un peu pour narguer les partants, curieux aussi de leurs successeurs, s’était venu camper en face de la jetée.
Les mouettes tournoyaient sur la mer déserte; pas une voile, sauf celle de _Martroger_ qui s’engageait maintenant sous l’îlot. Jean-Baptiste distinguait, à bord, une grande coiffe ailée et la tache rouge d’un caraco qui le firent s’exclamer d’étonnement. Penché en avant, il fronça les paupières, et tout à coup remontant la falaise, il se dirigea résolument vers la cale.
La Gaude! C’était bien la Gaude, assise sur la lice, le menton dans les paumes et toisant obstinément l’île dont la haute muraille, plaquée de lichens fauves, dominait le sloop. Il avançait à peine, abrité du vent; il glissait imperceptiblement, sans friser l’eau si limpide qu’on voyait les dessous de la coque, aplatis par la réfraction. Un matelot lança une amarre que Charrier goba au vol et le _Martroger_ accosta.
Piron ne se tenait pas de joie et gambadait comme un jeune chien.
--Ah ben! c’en est d’une surprise!
--Donne-nous donc la main à débarquer au lieu de japper! cria la jeune femme en montrant ses dents saines dans un rire satisfait.
Gaud paraissait plus maigre qu’autrefois encore. Le maxillaire, les pommettes, les arcades sourcilières tendaient sa peau et on le sentait blêmi sous le hâle. A l’Herbaudière, la mère Izacar prétendait que le sang lui tournait en eau, mais les hommes disaient qu’il était vidé comme une outre, en désignant la Gaude du coin de l’œil.
A la vérité, Gaud crachait le sang depuis que Double Nerf lui avait défoncé les côtes. Ça le brûlait dans le coffre quand il toussait, et il n’avait plus de goût qu’à se croiser les bras et dormir. Il avait dû débarquer du _Secours de ma vie_, et sa femme, à force de démarches,--on chuchotait: à force de complaisances,--avait obtenu la garde du sémaphore, au Pilier.
Elle était toujours magnifique dans la force de ses trente ans, épanouie au grand vent comme une algue en pleine eau. Ses jupes et son caraco se gonflaient par-dessus les fruits mûrs de ses hanches et de ses seins proportionnés, qui semblaient s’offrir sans cesse aux mouvements de son corps souple. Elle avait les jambes à l’air sous le cotillon court des Sables, les manches troussées, le cou nu; elle ne sentait pas le froid tant chauffait le sang qui roulait dans ses artères. De belle humeur, de royale santé, rude au labeur, rude au plaisir, la Gaude était une splendide femelle, qui mâtait les hommes, qui mâtait la vie, redoutable comme une force inconsciente de la nature.
Elle avait embauché Piron qui coltinait joyeusement pour elle des sacs de hardes. Beaulieu, le patron du _Martroger_, hâtait le débarquement pour rentrer à Noirmoutier avant basse mer. Il y avait trois fûts de pétrole à mettre à terre et du charbon pour le phare. Beaulieu pria Charrier de leur donner la main, mais sa femme répondit aigrement.
--Laisse donc s’débrouiller ceuss qu’arrivent, on fiche le camp nous autres.
--Et Sémelin? réclama Beaulieu.
--Il dort à c’te heure! Je vas parer l’treuil...
Piron gagna la petite grue qui tend le col à la pointe de la jetée et sert à hisser la norvégienne couchée là, les fonds en l’air. La poulie cria comme un oiseau perdu. Piron virait gaillardement la manivelle en paradant devant la Gaude.
Ses omoplates et ses biceps moutonnaient sous le maillot.
Gaud montait au sémaphore, plié en deux sous un panier; sa femme le suivit portant les derniers ballots sur ses hanches.
Le _Martroger_ s’approchait et s’éloignait tour à tour du quai, très doucement, sans osciller. On distinguait le fond sablonneux auquel descend une échelle de fonte, où veillaient deux crabes accroupis. Des bancs de minuscules poissons passaient par moment, comme des taches d’ombre.
A bord, les hommes buvaient le coup du départ à même le goulot d’une bouteille, qui circulait à la ronde, quand, pensant aux siens, Piron demanda:
--Et l’père?
--Il liche toujours et cogne sur sa bonne femme.
--Y a du bon, rigola le gars, c’est qu’il s’ porte bien s’il s’embreuve et rosse la mère.
Le matelot hissa les focs, puis déborda à la gaffe le sloop pesant qui fit cinq brasses et s’immobilisa. Il fallut parer les avirons de quinze pieds pour gagner le vent, que l’on voyait friser la mer hors de l’abri de l’île.
Toute à ses emménagements, la Gaude ne songea pas que cette barque, qui s’éloignait, l’abandonnait sur un rocher solitaire cerné par l’océan sournois. Piron montait à terre en donnant à Gaud des explications sur son poste, puis il rentra au phare.
Dans la cuisine, Sémelin préparait un courtbouillon pour les congres allongés sur la table blanche. Le chat le guettait de son œil fendu de haut au bas. Il flottait une odeur d’oignon, de persil et de vin blanc chauffés. Jean-Baptiste poussa gaiement la porte.
--Sais-tu qui nous arrive?... La Gaude! La Sablaise de l’Herbaudière! une sacrée belle fille!
Il claqua sa langue contre ses dents et attendit l’étonnement de Sémelin. Mais celui-ci ne bronchant pas, Piron reprit:
--Tu l’as bien connue! son homme naviguait avec Olichon...
Sémelin souleva tranquillement le couvercle de sa casserole dans une bouffée de vapeur. Un peu dépité, Jean-Baptiste se lança dans une longue tirade où passèrent les cancans de l’Herbaudière, la splendeur de la Gaude, la file de ses amants, la fainéantise de Gaud et les coups de poings d’Aquenette. Il aurait voulu rompre le mutisme tenace de son compagnon, engager une conversation où la belle fille aurait été présente à chacune de leurs paroles, parce que son sang de jeune homme, longtemps sevré d’amour, se pressait tumultueusement dans ses artères. Mais Sémelin lui dit simplement quand il s’arrêta, à bout de souffle:
--On avait bien besoin de c’te femelle!
Et comme il insistait pour que les Gaud vinssent casser la croûte avec eux, Sémelin s’interposa carrément:
--Ah! non, jeune homme, chacun chez soi!
Sémelin est la loi de l’île. Il porte à la fois la tradition et le devoir dans sa conscience, derrière ce visage strictement rasé, d’où se détache un carré net de barbe blanche. Sémelin a la physionomie classique du loup de mer, qui évoque la vieille marine en bois et les frégates aventureuses, joufflues comme des amours. Dans sa vareuse et sous le béret à rubans, il méprise les jeunes matelots qui font la raie, frisent leur moustache, chaussent la bottine et relèvent la casquette à la russe, à la manière du premier souteneur des ports où les a traînés le service.
Il y a bientôt un siècle, son grand-père était garde du fort au Pilier, et il avait construit, au nord de l’îlot, une chapelle emportée depuis par la mer. Son père lui succéda et fut gardien du premier phare quand on déclassa la forteresse. Et lui, le dernier des Sémelin, sans femme et sans enfants, s’est installé dans la nouvelle tour en 1881, sur ce rocher qui est presque un bien de famille, où il vit tranquillement dans le service, la méditation et la peur de la retraite qui le renverra bientôt sur le continent avec les hommes.
Sémelin ne desserre parfois pas les dents pendant toute une semaine, bien que son second, desséché d’ennui, le harcèle. Mais s’il parle certain soir de veille, il conte interminablement les anciennes légendes de la marine à peu près oubliées, et l’histoire des côtes avoisinantes. Il porte sous son crâne toute la mémoire des ancêtres, et il évoque les vaisseaux fantômes, _le Grand Chasse Foudre_ ou le _Voltigeur Hollandais_, comme s’il avait vu, au moins une fois dans sa jeunesse, apparaître leur silhouette diabolique. Il sait qu’au nord-ouest de Noirmoutier un follet garde un trésor, dans l’anse du Lutin, qu’à la pointe de la Corbière des oiseaux jadis révélaient l’avenir, que le nom de Pilier signifie _l’île des filles_--_Insula Puellarum_--à cause des druidesses qui l’habitaient avant que les bons moines y eussent installé Dieu. Car le Pilier eut son abbaye, dont Sémelin connaît l’emplacement, à l’époque où une chaussée de pierre joignait l’îlot à la grande île.
Avec Piron qu’il nommait «mon p’tit gars» aux heures de confidences, et «jeune homme» dans les périodes de mutisme, il vivait en bonne intelligence, en somme, sous condition qu’il respectât le devoir. Le visage du vieux se plissait gravement chaque soir, à la tombée de la nuit, et il semblait que sa conscience s’allumât en même temps que le grand feu de la lanterne. Il avait coutume de dire à Jean-Baptiste avec une majesté grandiloquente:
--Les hommes comptent sur nous, jeune homme!
Et quand il gravissait l’escalier de son pas ferme, pour gagner la chambre de veille, dominé dans sa volonté, Piron le suivait docilement.
L’après-midi, ils astiquaient avec manie, de la cave à la girouette, et, au temps perdu, Jean-Baptiste pêchait autour de l’île, parce qu’étant jeune, il avait besoin de lutter et de vaincre. Sémelin demeurait paisiblement au phare, à lire ses prières ou à coller des coquillages en forme de bonshommes; il rapetassait, en outre, les vieilles salopettes, salait du poisson pour l’hiver et préparait les repas.
Il venait de servir les congres bouillis qui fumaient dans un plat de terre. Un peu penaud, Jean-Baptiste prit sa part et la dépeça avec le pouce et la pointe de son couteau.
Ils étaient assis face à face, assez loin de la table, à la manière des paysans; un bol de vinaigrette les séparait où ils trempaient alternativement leur bouchée avant de la manger.
Bientôt, grâce à la nourriture et aux rasades, Jean-Baptiste se rassura et recommença de taquiner le vieux avec la Gaude. Mais le visage de Sémelin était clos comme une muraille et, pour mieux ignorer Piron, il s’occupa du chat qui frôlait ses jambes, la queue haute.
Après déjeuner, du vent s’éleva, un lourd vent d’hiver qui sifflait sur le biseau des murs et poussait les houles contre les falaises. La mer verdit et s’empanacha au large en reculant son horizon. Jean-Baptiste alluma une pipe et se dirigea vers la porte.
--Y a les lampes à faire, dit Sémelin.
--Je r’ viens tot d’suite!
Le mât à signaux vibrait dans la brise et ses haubans geignaient en raidissant. Jean-Baptiste contourna le fossé circulaire et franchit le pont-levis de l’ancien fortin transformé en sémaphore. La chambre de veille braquait ses gros yeux de verre sur l’océan et, au sommet de son toit rose, le télégraphe aérien avait replié ses bras, comme un épouvantail dont le vent aurait abattu les membres.
Dans l’enceinte, la Gaude jetait du blé noir aux poules pressées autour de ses sabots. Gaud fouillait à la longue-vue, du côté de la terre qu’il venait de quitter et vers laquelle s’en vont toujours les regards des hommes, si loin qu’ils aillent dans le large, parce qu’elle est la mère et qu’ils sont pétris de sa poussière.
--Te v’la r’venu tourner dans mes jupes, fit la jeune femme.
--Oh! c’est quasiment pour vous donner la main...
--Ben rentre donc ces deux sacs-là.
Jean-Baptiste se mit docilement à l’œuvre, Gaud le regarda, en toussotant, enlever d’un coup de biceps une lourde poche. Il s’approcha soudain de l’autre, l’empoigna et la hissa nerveusement à la maison. La femme cria:
--Lâche donc ça! tu vas t’faire du mal!
Mais en ressortant il bougonna:
--Tu crois déjà que j’suis foutu!
A cette remarque Piron se sentit honteux de sa force, et fit le gros dos pour dissimuler sa carrure. La femme les observait tous les deux, Gaud le malingre et lui, avec des yeux clairs, pleins de sourires. La comparaison le gêna et il proposa en manière d’excuses:
--Venez-vous voir le phare?
La femme accepta joyeusement. Elle n’en avait jamais visité. Gaud grommela en ramassant sa lunette:
--J’ons point l’temps.
Et il rentra dans la maison.
La Gaude ne s’en inquiéta pas et partit avec Jean-Baptiste. Dehors le vent ballonna son cotillon court en menaçant de la trousser. Elle rit largement, plaisanta et continua d’avancer en écrasant les salicornes brûlées sous son sabot gaillard. Ils franchirent la crête de l’îlot que le vent rase jusqu’à la pierre. La mer brisait à blanc à leur gauche, du côté de l’ouest, et ressaquait doucement à leur droite sous la falaise. Les deux tours se dressaient devant eux. L’ancienne découronnée de sa lanterne, colonne granitique évasée en campane au sommet, à quatorze mètres en avant de la nouvelle, plus haute, plus forte, surmontée d’une cage en verre casquée de bronze. Des toits roses, très bas, se serraient à son pied sur des murs immaculés.
Quand ils entrèrent, un bouchon de vent s’engouffra avec eux et le phare ronfla comme une cheminée. Sémelin qui fourbissait des instruments ne se retourna point en entendant deux pas. Piron entraîna la Gaude loin du vieux.
Elle s’émerveillait de la propreté. Il n’y avait que cuivre et chêne ciré. La chambre de l’ingénieur était comme une glace où l’on se mirait en raccourci dans les planchers. Jean-Baptiste s’attarda à montrer sa chambre: un lit de fer, une table, deux chaises. Des images pieuses et une grande croix de coquillages décoraient celle de Sémelin. Mais la Gaude voulait monter à la tour.
D’en bas elle leva la tête pour admirer la hauteur de ce tuyau, sur le mur blanc duquel se développe, en hélice, un escalier de fonte. Jean-Baptiste contemplait sa gorge musclée.