Le Peuple de la mer

Part 4

Chapter 43,781 wordsPublic domain

Ce fut une mêlée de vareuses, de salopettes bleues, où vibrait le retroussis rouge des caleçons. Des poings s’enlevaient au-dessus des faces briques qui roulaient sur les fortes épaules. Des sabots lancés rasaient les groupes et les paniers volaient sans répit, lâchant une pluie d’argent et jonchant le sol de sardines blanches. Le sel écrasé crépitait sur la digue maculée de sang. Un mousse jeté à l’eau regagnait son bord à la nage. On vit Perchais culbuter une civière chargée de poissons par-dessus le garde-fou, Double Nerf brandir un aviron brisé, et, derrière leurs hommes, les femmes aboyer après les Sablais, sans songer aux épouses qui vivaient à crédit dans l’attente.

--A l’eau! buveurs de sang! fils de putains! voleurs! A l’eau! à l’eau!...

Les malheureux n’eurent que le temps de courir aux canots, et de rallier leurs sloops à toute godille, traqués par ces hommes qui étaient des pêcheurs comme eux, misérables comme eux, et sauvages comme ils le deviendraient eux-mêmes pour défendre leur pain quotidien.

Tout l’Herbaudière était sur la jetée en rumeur. Le brigadier Bernard prononçait des paroles de paix, après la bagarre, indulgent encore pour ses pays:

--Qu’est-ce que vous voulez! on est chez nous pas vrai!... Faut pas qu’ils y viennent, voilà tout!...

--Y a donc pus d’ poissons chez eux qu’ils arrivent fouiller not’mer! grognait le patron du _Brin d’amour_.

Et, à la pointe de la jetée, près de la cloche de brume, Perchais, la casquette en arrière, les poings tendus, déchargeait des menaces:

--Et d’la route, nom de Dieu! Foutez-moi l’ camp!

Les sloops, mouillés dans le chenal, dérapaient leur ancres, reprenaient la mer lentement, comme à regrets, et s’éloignaient en silence du côté du soleil qui se couchait rouge au large incendié. Ils s’en allaient sur l’océan calme, plus clément que les hommes, où ils attendraient d’être encore une fois chassés de terre le lendemain.

Coët ne s’était point mêlé de l’affaire. Tranquillement, son canot échoué sur la plage, il avait porté sa pêche chez Préval, pendant la lutte. Mais la Gaude qui descendait au port, attirée par le vacarme, l’avait vu rentrer à l’usine, et maintenant, sur la digue, elle s’agitait parmi les coiffes et les bérets, en bousculant les hommes:

--Vous êtes là comme des sots à feignanter! y a longtemps que Coët a vendu sa pêche!

Les gars avaient oublié le poisson et poursuivaient d’un œil dur les grandes barques qui s’évadaient sur la mer ardente. Le souvenir de Coët les exaspéra. La colère s’enfla vers _Le Dépit des Envieux_, immobile sur son corps-mort, la voilure amenée, alors que les autres sloops avaient encore leurs voiles hautes, et le Nain proféra:

--Coët est un traître! mais son tour viendra!

Dans la foule, Zacharie l’aubergiste semait des conseils, proposant une démarche collective aux usines, pour exiger qu’il ne soit jamais rien acheté aux Sablais, sous peine de grève. Perchais et les Aquenette décidèrent le mouvement. La cohue se retourna et remonta au village où descendaient les filles curieuses en sabotant.

Le soir tombait lentement, et, en même temps que le jour, la mer se retirait, échouant les barques encore voilées, les canots pleins de sardines, tandis que le jusant emportait au large des paniers dont l’anse émergeait parmi les menus reflets d’argent qui dérivaient par milliers.

Le tumulte roula par les rues, jusqu’au noir qui entassa les pêcheurs au _XXe Siècle_, où Zacharie débita de l’alcool par litre. Les tablées étaient comme des grappes qui remuaient d’une seule pièce en grondant. Les jurons occupaient les bouches, et les verres au cul massif gonflaient les poings. En vain des femmes tentèrent de rentrer leurs hommes. Très avant dans la nuit calme, la lampe rougit le cabaret, et les gueuleries passèrent sur le village.

Chez elle, Marie-Jeanne tremblait à la veillée, dans la grande chambre où luisaient les meubles propres. Urbain l’exhorta:

--Crains rien, va, ils font plus d’ bruit que d’ besogne!

--Il nous arrivera malheur tout de même, on nous déteste trop...

--Tant mieux, c’est ça qui donne du courage!

Urbain parlait rageusement dans l’exaspération de sa volonté butée. Il citait son père qui risqua sa vie pour sauver l’équipage norvégien: un Coët n’avait jamais reculé! Et blâmant ces braillards qui gâchaient leur temps et leur argent, il ajouta:

--C’est jaloux! ça travaille seulement point!

Il travaillait tant, lui, pour satisfaire son ambition, pour arriver à posséder plusieurs barques et du bien en terre comme Viel le riche, et s’assurer, avec sa retraite, une vieillesse paisible. Et près de la lampe basse où il fabriquait du filet sans relâche, ses mains s’activaient, faisant craquer le fil, tandis que la crispation de ses sourcils fermait définitivement son front têtu.

Marie-Jeanne l’admirait et reprenait confiance devant la puissance sûre de ses muscles et l’obstination formidable de ce vouloir. A côté d’elle, dans la pièce voisine, les enfants dormaient en ronflant doucement; elle savait que Léon veillait à bord du sloop; et cette régularité coutumière de la vie quotidienne lui rassura le cœur.

Le lendemain de la bagarre, six gendarmes et un brigadier arrivèrent à bicyclette. On les logea par trois dans chaque usine, et le brigadier s’installa chez Zacharie. Les marins les virent sur la jetée en rentrant; deux pêchaient le mulet à la turlutte sur les conseils des douaniers; les autres fumaient des pipes, assis les jambes pendantes, ou appuyés au garde-fou.

La soirée fut calme, bien qu’un grand sloop des Sables, malavisé, vînt accoster la cale au coude de la jetée.

Cinquante gaillards armés de triques l’accueillirent.

A cause des vociférations, il fallut du temps pour comprendre que les Sablais imploraient seulement du pain. Le patron, un haut gars aux traits coupants, élevait à bout de bras une pièce blanche. Un gendarme apporta une miche, puis, d’un seul effort, à la pointe des gaffes, les hommes repoussèrent la barque. Elle évita dans un geste arrondi de sa grand’voile, et sur ses fargues on lut comme une dérision, le nom formidable de _Danton_.

Avec le temps, les esprits s’apaisèrent. Les Sablais demeuraient sur les bancs et gagnaient, au soir, la côte bretonne ou cédaient leur poisson aux vapeurs qui font le marché sur les lieux de pêche.

Le mois d’août continuait juillet sans transition. Chaque matin, le même soleil d’or montait de l’est, jusqu’au zénith, pour retomber sans hâte, rouge, puis écarlate, dans l’océan que l’on s’étonnait de ne pas voir bouillonner en l’éteignant.

Les barques envolées à l’aube sur la mer smaragdine rentraient tard sur un flot vermeil, marié au ciel à l’horizon.

C’était le va-et-vient quotidien du large à l’île, la pêche, la vente, le séchage des filets bleus qui flottent au long des mâts, comme des mousselines, autour du lourd chapelet des lièges. C’était la vie, redevenue monotone au village qu’anime, deux fois le jour, la cloche des usines à la sortie des filles aux yeux hardis. Et les rivalités ressaisissaient les hommes lâchés par les haines étrangères.

On avait sans doute oublié de rappeler les gendarmes qui restaient là, faisaient la partie chez Zacharie, discouraient et fumaient avec les vieux derrière l’abri du canot de sauvetage, pêchaient à la ligne, enseignaient la bicyclette aux gamins après l’école, et, à la nuit close, allaient causer un brin avec les jeunesses dans les dunes de la Corbière.

Cependant une activité singulière remuait les équipages. Le temps des régates approchait comme une Pâque et les grands sloops lavaient leurs robes et revêtaient des grand’voiles neuves, blanches comme du lin. Les ponts rajeunissaient sous la brique et les coques, lissées à la gratte, luisaient de black frais. A l’auberge, on se sentait les coudes en des conciliabules sourds et défiants.

Ce fut l’époque où Coët teignit sa voilure en rouge avec son grand flèche carré qui éclata, comme un étendard, au sommet de la mâture. Perchais en sauta ainsi qu’un taureau, croyant au défi. Et la main sur le verre, on l’entendit jurer au _XXe Siècle_:

--Si je mange pas Coët aux régates, j’suis pas un homme!

* * * * *

Il avait venté toute la nuit, une bonne petite brise d’ouest qui passait amicalement, comme une main frissonnante, sur le dos des maisons endormies, et agitait la crécelle, installée par le brigadier Bernard, dans son potager, pour effrayer les oiseaux. Toute la nuit, cette cliquette avait battu nerveusement dans le village silencieux, au-dessus du bruit doux de la mer.

Le matin il venta plus sec quand le soleil parut. Le ciel n’avait pas cette profondeur bleue des beaux jours d’été où l’azur est dense et coloré comme un autre océan; il se développait, ainsi qu’une gaze blanchâtre et lumineuse, dont les plis pesaient en brume sur l’horizon.

C’était le grand jour des régates. A regret la mer baissait sur la plage d’or, tandis que les dos goémoneux des roches commençaient à émerger le long du chenal, luisants comme des carapaces de tortues marines qui auraient dormi à fleur d’eau.

Les sloops appareillaient sans hâte. Sur la digue ramageaient les vareuses propres, les caracos clairs, les bonnets blancs, les foulards verts tendres, roses et groseille. Les mousses embarquaient des ballots de voiles qui sentaient la cotonnade et le goudron. On criait, on s’appelait, on riait. Les vieilles barbes disaient l’avenir de la journée; les filles s’esclaffaient à toute gorge et jacassaient d’une voix pointue; les hommes plaisantaient avec défi et leurs paroles clamaient la lutte.

--Beau temps pour s’aligner les gars!

--Et de la brise au flot, que j’ pense, à souquer la toile!

_Le Secours de ma vie_ débordait avec la Gaude en sabots blancs et en jupons courts, la poitrine magnifique dans le corsage écarlate. Chargé d’hommes recrutés pour la manœuvre, le _Laissez-les dire_ sortit sous la main de Perchais. Puis, ce fut _l’Aimable Clara_ où Double Nerf exhibait ses glorieux biceps, parmi l’équipage qui chantait en vidant bouteilles:

Il faut les voir tous ces jolis garçons, Quand ils s’en vont tout habillés de blanc! Il faut les voir tous ces jolis garçons, Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!...

Sans éclat, Urbain Coët glissa dans le sillage de la chanson qui sonnait sur le cristal des eaux calmes. D’autres chœurs s’enlevaient sur d’autres barques. Les sloops prenaient la file le long de la terre blonde; et déjà la rade de la Chaise apparaissait peuplée de voiles, sous le grand bois de chênes poussé dans la falaise.

Les barques arrivent, décrivent d’un coup d’aile un demi-cercle dont la trace persiste, et, leur aire cassée, glissent encore, s’arrêtent, les voiles inertes, comme on meurt après un dernier soupir. Ce sont les chaloupes de l’Epoids, noires et rondes, aux voiles cambrées; les Pornicaises peintes et les côtres des Sables, puissants près des Noirmoutrains aux culs grêles; ce sont des Bretons, ténébreux, dressant haut leurs deux mâts sans haubans, comme des pieux; et puis des yachts, aux coques glacées, aux ponts blancs éclairés de cuivres; des régatiers fuselés, ras l’eau comme des pirogues, dominés d’effarantes voilures. Des canots, des youyous circulent. Les ancres mouillent avec fracas, les poulies chantent en plaintes rythmiques; des voix hèlent des voix; des chansons, des rires, des jurons passent. C’est tout un tumulte sans violence, dilué dans l’air immense, amorti par l’eau; un mouvement joyeux qui occupe l’adresse et la force des hommes; une cohue d’embarcations actives; ce sont des maillots bleus, des pantalons blancs, des éclats de vernis, de ripolin, et sur la mer les reflets verts, jaunes, rouges des grand’voiles éployées dans le soleil. Vision magnifique de la vie expansive, lumineuse, avec la mer qui palpite comme une poitrine, avec les gros bouquets de chênes qui poussent vers le ciel toute la fécondité d’une terre, avec les barques qui sont des êtres de lutte et de misère, avec les hommes vigoureux et souples, entraînés pour vaincre.

Le vent du large roulait à la cime du bois en la faisant vivre au-dessus de l’estacade qui se chargeait de monde au point de paraître ployer. Des toilettes claires remuaient sur le remblai avec la houle légère des ombrelles. Il y avait des équipages sous la voûte de la grande allée, près des ânes de louage qui attendaient patiemment en écrasant leur crottin.

Les trois Goustan étaient là, accotés au garde-fou. Couronné d’un feutre noir, la boutonnière adornée du ruban tricolore, grand-père exhibait des breloques d’argent sur son ventre creux. Les gars, en chapeaux de paille et en manchettes, l’encadraient, et, à chaque poignée de main, ils entonnaient d’une seule voix:

--Vous l’avez vu?...

--Quoi?...

--Not’ bateau, l’ dernier qu’on a fait?... Tenez, là-bas, près du breton, le grand sloop bleu... Oui, là... Dame! c’est d’ la belle ouvrage, et ça marche que l’ diable!... Il va rafler tous les prix!

_Le Dépit des Envieux_ oscillait doucement de son grand mât avec des airs calmes et entendus, tandis que son long bout-dehors encensait sur les houles mortes. Une femme embarquait dans le canot accosté; des enfants furent passés à bout de bras; et un homme nagea vers l’estacade où Louise Piron attendait la Marie-Jeanne.

Extasiés devant leur œuvre, les Goustan poursuivaient ingénûment leur réclame admirative, et François affirmait qu’il n’y avait jamais eu à flot meilleur bateau, qu’il courait plus vite que le train, et que, vent arrière, c’est point le vapeur qui le rattraperait!

Par instant on entendait grincer la crécelle des loteries où tournent des pyramides de vaisselle devant la convoitise des amoureux qui rêvent de ménage. Les pétards de la tête de turc éclataient coup sur coup en proclamant la force des gars. Les rires se mêlaient aux cris; la joie montait dans le soleil, avec une poussière blonde, au-dessus de la foule agitée d’une grosse rumeur sans piétinement, parce que le sable mangeait le bruit des pas.

Louchon le facteur, efflanqué sous la blouse, flânait en compagnie du ventre de Zacharie. Des gaillards déambulaient vers le bois, un litre sous chaque bras et des charcuteries dépassant la poche. Malchaussé, qui avait construit hier l’estrade du jury et planté six mâts, circulait affairé, en bras de chemise, suivi d’un compagnon, la masse à l’épaule.

Sous la tente, les autorités braquaient des jumelles. Autour du fort Saint-Pierre où l’artificier bourrait les mortiers, deux gendarmes contenaient les galopins.

Brusquement, un coup de canon fixa la foule. Le remblai mouvant se retourna d’une pièce vers la mer. Un grand drapeau tricolore descendait paisiblement d’un mât et une petite fumée s’enlevait jusqu’à la crête du bois où le vent l’emporta.

Des youyous, des plates débordent de partout, chargés de gars robustes qui montrent leur poitrine et des bras nus bleuis de tatouages. Les peaux basanées, fermes sur les muscles durs, les gueules barbues, rutilantes, les poings massifs, les reins sanglés grouillent tumultueusement sur les pilotis, les échelles et dans les canots secoués par le flot vif. On chante, on jure, on s’interpelle. Des casquettes sont brandies et des litres vidés à même le goulot. Et sur tout cela du soleil à profusion, une atmosphère lumineuse et chaude qui excite encore la vie déchaînée sur cette mer transparente, féconde et gonflée, vivante aussi.

Déjà les yachts croisent sous voiles, blancs fuseaux qui emmêlent leurs sillages autour des chaloupes. Les grands portent haut toute leur voilure, étarquée à bloc et si plate qu’elle se confond avec le mât aux virements de bord; les petits ont serré de la toile parce qu’il vente toujours sec hors de l’abri du bois. Ils évoluent sûrement, prestement, inclinés sous une rafale, puis redressés avec lenteur, courant sur leur aire les voiles battantes, ou fuyant vent arrière, la mâture ployée en avant. Couchés sur leur pont pour diminuer la résistance, les hommes immobiles ont par intervalle des gestes forts, précis, mécaniques, qui changent d’un coup l’allure du bateau. L’âme des hommes et l’âme des barques est maintenant la même. Leur sang bat au delà de leurs artères, jusqu’au fond de la quille tranchante, jusqu’au sommet du flèche tendu. Leurs muscles travaillent dans le gréement qui crie. Ils évoluent avec la barque, penchent, roulent, gémissent avec elle. Il n’y a plus qu’un être vivant, puissant, aux multiples yeux contractés d’attention, qui se meut pour la lutte parfois meurtrière, toujours sans merci.

Un coup de canon!

La fanfare en location déchaîne ses cuivres dans une _Marseillaise_ vigoureuse. Au fort Saint-Pierre le drapeau est amené. Les grands yachts coupent la ligne, en paquet, et courent au large, dans le ballonnement lumineux de leur voilure, vers l’est où paraît le point noir de la bouée. Le ciel est toujours d’une blancheur brumeuse, à peine brouillée d’azur; la mer vert émeraude, hachée de traits d’écume.

En tête on reconnaît les deux hautes silhouettes du _Mab_ et de _l’Elga_. Successivement les bateaux de plaisance partent en séries distinguées par un guidon qui bat à leur grand’voile. Des barques à moteur jouent sur rade ou suivent les petits régatiers qui fuient la côte, comme des mouches d’eau légères et imprudentes.

Maintenant les rudes chaloupes restent seules, mouillées en rang par le travers. Les Sablais sont en avant et derrière eux s’alignent les Noirmoutrains avec la coque blanche du _Laissez-les_ dire en tête de file. Depuis le matin, Perchais monte la garde à son bord pour empêcher son concurrent de lui voler sa place. Puis viennent _Le Secours de ma vie_ avec sa large ceinture d’ocre rouge, _le Bon Pasteur_ noir et blanc, _L’Aimable Clara_ vert et rouge où Double Nerf mène un chœur de forcenés; puis le _Dépit des Envieux_, calme dans sa robe bleue pâle rehaussée d’outre-mer; puis les coques grises du _Brin d’Amour_, du _Bec salé_ et d’autres, _L’Espoir en Dieu_, le _Vas-y-j’en viens_, _l’Etendard du Christ_, et d’autres encore aux couleurs vives, luisant sous l’arrosage des vagues qui les roulent en raidissant leurs amarres tirées brusquement de l’eau avec un bruit strident d’aspiration.

Les mâtures oscillent avec ensemble. Les hommes sont à leur poste, pendus aux drisses, la tête nue, immobile dans le vent. Une impatience fébrile exaspère les plus modérés. Les secousses des barques se répercutent dans leur thorax où le cœur saute. Des ordres, des jurons brefs partent comme des balles. On voit le caraco rouge de la Gaude _flamber_ sur le _Secours de ma vie_ et la stature de Perchais dominer pesamment l’arrière de son bateau. Les regards mangent la terre, dans l’attente du signal, et sur toute la chaîne des sloops, un grand souffle de force brute gonfle à éclater les poitrines et les coques.

Un coup de canon!

--Ho hisse! Ho hisse!... Hardi p’tit gars! Ho hisse!...

Par grandes pesées, les lourdes voilures s’enlèvent, flasques, loqueteuses, puis éployées brusquement, arrachent les barques du mouillage. Les palans forcés geignent de douleur. Les hommes, accrochés par grappes, étarquent à coups de reins. Et les voiles se tendent, s’aplatissent, crispant leurs empointures, tandis que les hommes se ruent sans cesse à grands cris.

--Hardi garçon!... Ho hisse! Ho hisse!...

_Le Bon Pasteur_ tombe sur _l’Aimable Clara_ et les deux Aquenette s’insultent sauvagement, bord à bord. Il n’y a plus de frères, mais des ennemis qui gesticulent comme des singes fous. Soudain le foc du _Vas-y-j’en viens_ se fend du haut en bas et s’envole en guenilles.

Au large les yachts virent la bouée de la Vendette et courent au plus près sur Pierre-Moine. Les Sablais endiablés filent sur la même route, et tout de suite après s’avancent parallèlement la voilure bleue du _Laissez-les dire_, la voilure rousse du _Dépit des Envieux_.

Les deux sloops ont appareillé aussi promptement l’un que l’autre et pris ensemble la tête de leur série. Malgré la forte brise, ils établissent chacun leurs flèches, téméraires et se défiant dans leur marche de front. A bord, les équipages à plat ventre guettent silencieusement les manœuvres réciproques. Urbain Coët est agrippé à sa barre, petit, ramassé, la face au vent, les regards sautillant de la barque à la bouée. Perchais au contraire est rejeté en arrière, la poitrine largement développée, la casquette sur les yeux et des deux mains il s’arc-boute à une barre neuve.

Sur l’estacade la Marie-Jeanne a retrouvé le père Couillaud et ses deux sœurs. Elles sont assises, avec leurs enfants entre elles, les jambes pendantes au-dessus de l’eau qui forme et déforme inlassablement des lacis d’ombre et de lumière, dans les pilotis, au-dessous d’elles. Les taches mobiles s’étendent, se rétrécissent, se pénètrent, se divisent, animées d’un mouvement amiboïde qui fait ressembler ce coin de mer à une nappe grouillante de cellules vives. Les trois femmes bavardent aigrement, poussent des cris par intervalle en désignant le large où les voilures multicolores se poursuivent avec acharnement.

--R’garde, r’garde!... à la bouée!... ils virent!

--Mais c’est Perchais qu’est d’vant!

--Ah! j’pense ben!

--Mais pisque j’ te l’ dis! Tu vois donc point qu’c’est des voiles bleues!

--Ah! dame oui!... L’fils d’vesse il s’a fait dépasser.

--C’est-il du malheur tot d’ même!...

François Goustan arrive à la course, braque une jumelle cuivreuse, jure et appelle son frère:

--Théodore! Viens donc ben vite!... C’est Perchais qu’ est l’premier!

La consternation est générale. Là-bas, le grand flèche rouge du _Dépit des Envieux_ apparaît tout ensoleillé derrière la pyramide bleue du _Laissez-les dire_. Coët est gagné de cinquante mètres; mais pour atteindre Pierre-Moine il faut naviguer au près, et déjà s’affirme la supériorité de la barque neuve qui s’élève au vent sans perdre de vitesse.

Sur l’estacade François, la lorgnette aux yeux, jette comme s’il donnait un coup de dent:

--C’te fois il l’bouffe!

Les grands yachts commencent leur second tour, filant droit, sans tanguer presque et passant au travers des vagues qu’ils ouvrent comme un soc. L’eau ruisselle sur les ponts de bout en bout, claque les hiloires et s’enlève parfois d’un bond au creux des focs qui, cernés d’humidité, s’égouttent entre les douches. L’embrun trempe les hommes cramponnés à ces coques submergées où ils manœuvrent, les bras dans l’eau. Quand la mer est grosse, les régates sont de terribles luttes.

_L’Elga_ vire le premier, vent arrière, la bouée de la rade et soudain, dans le changement brutal de la grand’voile, un homme est empoigné en plein torse, culbuté à la mer. Le cri de l’équipage roule jusqu’au Bois. Dans le sillage, des bras et une tête se débattent, mais le patron commande:

--Tout le monde à son poste! Les suivants le ramasseront!

Et c’est le Mab qui, au passage, casse son aire, cueille l’épave humaine et continue la course. _L’Elga_ fuit toujours, cent mètres en avant, implacable. La pitié acquise au cours des siècles s’est effacée du cœur des hommes; il n’y a plus que la bête de combat, meurtrière. A bord des yachts élégants et des chaloupes frustes, l’animal est le même, et la passion de vaincre son semblable, réveillée aussi formidablement chez l’un que chez l’autre, fait éclater d’un coup, à la chaleur du sang, le vernis des éducations.

Bord sur bord, au louvoyage, Coët a gagné Perchais. Mais le _Dépit des Envieux_ double trop largement la bouée de Pierre-Moine et Perchais en profite pour essayer de passer sous lui. Les deux équipages se guettent de tous leurs yeux, écoutes en main, prêts à virer à l’ordre. D’une poussée, le _Laissez-les dire_ s’engage sous le concurrent. Quelques brasses séparent les sloops, et la grande ombre du _Dépit des Envieux_ s’abat soudain sur le _Laissez-les dire_ en masquant à la fois le soleil et le vent. La voilure de Perchais faseye; sa barque se redresse, tangue, perd sa vitesse. Il porte la barre au vent et hurle:

--Envoyez!... File les focs! file!