Le Peuple de la mer

Part 13

Chapter 133,980 wordsPublic domain

M. Bourdin replace méthodiquement la lettre sous le troisième galet. On entend un gamin jouer dans la rue avec un cercle de fer. M. Bourdin regarde Bernard et voit ses yeux pleins d’eau.

--Allons, allons, mon ami, du courage... oui, oui, c’est dur, très dur... Mais enfin pas d’épave, voilà de l’espoir, hein!... Oui, oui, la mer vous savez bien!... Mais quoi, on est des hommes!...

Il secoue bonassement les mains de Bernard qui se lève avec effort et dit tristement:

--C’est le troisième gars que j’ perds, Monsieur.

--Fichtre!

M. Bourdin ne trouve pas autre chose, car il est ému à son tour. Bernard ne songe plus qu’à s’en aller ailleurs, parce qu’ici le cœur lui fait trop mal. M. Bourdin propose «de l’accompagner un bout»; mais il l’arrête au seuil à cause du soleil et qu’il n’a pas de chapeau.

Bernard s’éloigne par la petite rue en rangeant les maisons, comme s’il avait honte de se montrer. Le gamin au cerceau le frôle en courant, débraillé, soufflant de vie. Bernard s’essuie les yeux avec le dos de la main et marche plus fort. Les gens qui le voient passer de ce train fou, le béret de travers, la face bouleversée, disent avec étonnement:

--V’la Bernard qui s’a dérangé.

Mais quand il rentre chez lui, sa bonne femme comprend et se met à trembler sur sa chaise. Puis, son visage se crispe comme celui d’un petit enfant et elle pleure à chaudes larmes, en répétant:

--Ça y est! Ça y est!

La douleur de sa femme distrait le brigadier de la sienne. Ranimé, il encourage la mère, lui dit qu’on est seulement sans nouvelles, qu’on n’a pas trouvé d’épave, qu’on ne sait rien, qu’il faut espérer, et un tas de choses auxquelles il ne croit pas lui-même, mais qui lui viennent aux lèvres naturellement, par pitié. Elle pleure, se lamente, grossièrement remuée, mais profondément, car elle souffre dans son instinct. Elle ressasse le nom de son petit gars, Eugène, Eugène, l’enfant de ses entrailles, perdu à l’autre bout du monde et dont elle ne verra même pas le cadavre.

Dans un coin de la chambre, P’tit Pierre, qui triait des pommes de terre, a relevé la tête vers ses parents. Ils ne font point attention à lui maintenant, ils ont leur douleur. P’tit Pierre n’a pas entendu parler de mort; mais il sent bien qu’il y a une catastrophe parce qu’ils appellent le grand frère et qu’ils pleurent. Les larmes surtout le touchent, sans en savoir la cause, car c’est de l’eau qui coule quand on a mal. Sa mère a mal, très mal sans doute, puisqu’elle se plaint tout haut, comme les enfants, ce qui n’est pas l’habitude des grandes personnes.

P’tit Pierre approche derrière le père. Il voudrait qu’on le remarquât, mais il n’ose parler et ne sait que dire. Le brigadier a tiré son mouchoir à carreaux et se mouche bruyamment. Alors P’tit Pierre va s’abattre sur les genoux de sa mère, dans le tablier humide.

--Toi! toi! tu resteras, toi! supplie la bonne femme.

Elle écrase le front de l’enfant sur sa poitrine et le tient à belles mains, de toute sa force. Son tricot a roulé par terre où les aiguilles brillent. P’tit Pierre a le cœur si gros qu’il éclate en larmes.

--Ah! le bon, le bon petit gars! dit le brigadier.

La mère le hisse sur ses genoux, le berce un peu, par souvenir, et lui parle à l’oreille:

--Mon petit, mon tout petit, tu quitteras point ta mé, dis... C’est Ugène, maintenant que l’ bon Dieu nous a pris... Il ’tait si fort, il ’tait si beau pourtant!... Mon petit, mon petit, y a pus qu’ toi, toi et Florent... pus qu’ deux gars à moi, pus qu’deux....

P’tit Pierre sanglote, et tout hoquetant, la voix mouillée, il promet à sa mère en la prenant par le cou:

--J’irai chez Zacharie, va... j’veux rester... j’veux être menuisier...

Bernard sourit de joie et empoigne son fils pour l’embrasser.

Des femmes passent silencieusement sur la route et plongent un regard chez les Bernard. De porte en porte la nouvelle lancée par Louchon, circule.

--C’est leur grand gars qu’a naufragé.

--Les pauv’gens!... Est-il mort?

--Il se paraît!

Les femmes sont tristes et pensent aux hommes partis en mer. Et quand, vers le soir, la Bernard monte à l’église, toutes viennent au pas des portes, contempler la face d’une mère qui a perdu son gars, et quelques-unes, celles qui ont déjà des morts, la suivent discrètement pour prier Dieu près d’elle.

* * * * *

P’tit Pierre travaillait chez Zacharie où il se montrait docile et fort exact. Situé derrière l’auberge, dans le jardin, l’atelier ouvrait sur la route que P’tit Pierre n’avait qu’à traverser pour rentrer chez lui.

Le père Zacharie paraissait rarement à l’atelier. Il faisait la partie dans sa buvette, fumait des pipes, ou lisait «la feuille». Deux ouvriers suffisaient à la fabrication des caisses pour les usines. Mais si un client le venait chercher d’urgence, il criait qu’il était débordé de travail et se rendait une heure plus tard, en traînant ses savates, le dos courbé sous une grande boîte dans quoi se perdaient un marteau et trois pointes.

Maintenant c’était P’tit Pierre qui portait la boîte, de même qu’il allait chercher le tabac des ouvriers, par cornets à deux sous, et cassait le bois de la patronne pour le feu. Cependant il apprit à scier et à polir des planches.

Les Bernard avaient vieilli tout d’un coup. Alourdie, la femme était devenue plus lente, avare de ses gestes, et la douleur avait effacé son rire d’enfant sur son visage. L’homme se voûtait; et au mépris de l’aspect militaire de sa face, toujours nette et bien rasée, il laissait croître sa barbe, au hasard. Un moment on pensa même qu’il allait boire. Mais il se terra dans sa maison pour ne plus sortir.

Ils demeuraient tous les deux assis des journées entières, l’un en face de l’autre, sans courage et sans goût à vivre. Ils ne parlaient pas et regardaient par la fenêtre le ciel tumultueux d’automne où fuyaient les nuages en déroute. Dans le foyer deux triques fumaient sur la cendre. Le grand vent d’ouest ronflait dans la toiture et le bruit mauvais de la mer, qui ne décessera jusqu’au printemps, leur résonnait tristement dans le cœur.

Ils ne se réveillaient, pour ainsi dire, que le soir, à la rentrée de P’tit Pierre. La mère s’affairait un peu, soufflait le feu, mettait la soupe, et disposait trois assiettes et une miche sur la table, autour de la bougie. Le père s’enquièrait du travail, des nouvelles. Mais à l’atelier on montait toujours des caisses et il n’y avait pas de nouvelles.

Les jours se suivaient indéfiniment semblables. La vie coulait monotone et inquiète en raison de l’humeur de la mer. La pêche s’épuisait; les usines chômaient à demi. On prenait le pain à la coche chez le boulanger et Dieu sait quand on paierait! Les bouchers de la ville avaient cessé de venir.

Parfois un événement traversait, comme un éclair, cette uniformité grise: un naufrage, un suicide, un meurtre. Puis le triste cours reprenait et les hommes, distraits un moment, recommençaient à traîner le boulet de leur misère.

Bernard avait ajusté un petit cadre en bois, pour placer le portrait d’Eugène sur la cheminée, en compagnie des aînés morts. Chaque matin la mère l’essuyait, en faisant le ménage et, quelquefois, il lui arrivait de murmurer:

--Si on le revoyait, tout de même, il s’rait ben changé...

Bernard haussait les épaules, mais ne la contredisait pas. Une braise d’espoir, qu’ils auraient honte de révéler, couvait au fond d’eux-mêmes. Les gens de la mer savent bien qu’après de longues années, des naufragés sortent parfois de la mort, avec un visage inconnu.

P’tit Pierre, lui, n’avait pas d’espoir, étant trop jeune pour fixer sa pensée sur un autre objet que lui-même, comme font les gens d’âge, qui se contentent à voir vivre ceux qu’ils aiment. Mais touché par le chagrin tenace des vieux, il s’était soumis de bon cœur en se détournant des barques pour apprendre la menuiserie. Le village n’en revenait pas encore. Chacun savait ses exploits à bord du _Laissez-les dire_ et les victoires sur Olichon. On disait déjà de lui:

--Ça fera un rude marin!

Et voilà que, tout soudain, sans prévenir, il lâchait la marine pour la varlope et ne regardait plus les frères! Froissé comme d’une injure, Perchais traita P’tit Pierre de «renégat» en regrettant:

--Un gars qu’était si capable et si fort déjà!

P’tit Pierre se dérobait à ces propos qui lui donnaient de la tristesse et de la honte. Mais quand on lui reprochait trop directement l’abandon des barques, qu’il faut du courage et de la force pour mener, il s’excusait.

--Pour la mère, vous savez...

Les autres hochaient la tête, sans approuver, ou bien ajoutaient, presque méprisants;

--Ça c’est ton affaire!

Et on riait autour de lui, parce qu’il n’y avait que les femmes à le défendre.

L’hiver fut rude, à la satisfaction de Clémotte qui en avait prédit la rigueur dès la mi-septembre, en voyant les abeilles s’enfermer précocement dans les ruches. Au village on se coucha tôt pour ménager la chandelle et le feu, avec seulement une soupe chaude dans l’estomac. Le bois devint rare et cher; on brûla des bouses de vache séchées pendant l’été, en se serrant plus près sous le manteau de la cheminée où tremblaient les vieux recroquevillés.

Aux embellies, ils descendaient sur le quai consulter le baromètre. Tonnerre seul ne paraissait plus et hivernait au fond de sa case, comme une marmotte. P’tit Pierre l’allait voir quand il restait trop longtemps sans sortir et lui portait une écuellée de panade bouillante qu’il avalait gloutonnement en arrosant sa barbe.

Malgré le chômage, P’tit Pierre fut assidu à l’atelier jusqu’au printemps dont l’éveil ne le détourna même pas. Il semblait vraiment avoir oublié la mer qui reverdissait doucement, comme une prairie, au soleil d’avril. Il venait quotidiennement ne rien faire auprès des établis, avec les deux compagnons, Clovis et Firmin. Petit et brun, chevelu, crêpu, Clovis remplissait le hangar sonore de romances savonneuses que des filles admiratives écoutaient à la porte. Epanoui du ventre au front, Firmin exhibait une bedaine roulée dans quatre mètres de flanelle rouge, à cause des coliques.

Tout de même, un menu fait émut P’tit Pierre: le retour au village d’un gars à ce vieil alcoolique de Piron, qui s’était pendu voilà deux ans, dans une crise.

On l’appelle Cul-Cassé parce qu’il boite; on ne lui sait pas d’autre prénom. Il avait traîné dans les barques autrefois et fait tous les métiers, jusqu’à mendier pour ne pas mourir de faim. Des personnes charitables lui ayant enseigné la cordonnerie, qui est la profession des cagneux par excellence, il s’était placé en ville. On n’entendit plus parler de lui; on l’oublia.

Et soudain il reparaissait, loqueteux et pâli, s’arrêtait à la porte de la masure familiale où vivaient encore sa mère et sa sœur, la Louise, avec l’enfant que lui fit le défunt Coët. Elles le reconnurent à sa claudication et l’accueillirent sans enthousiasme en considérant sa misère.

Mais Cul-Cassé les rassura en montrant trois pièces d’or dans le coin d’un mouchoir, puis il déposa son ballot et descendit chez Zacharie conter ses aventures.

C’est là que P’tit Pierre l’entendit le soir, quand, échauffé par les libations, il jurait et frappait la table en répétant:

--Un gars à Piron! un pêcheur! faire un gniaf! Non mais quoi! y a donc pus d’mer!

Il était revenu pour naviguer, malgré sa patte folle, parce que son grand-père, son père avaient été marins, parce que ses frères étaient marins et que son métier de cordonnier lui faisait honte, comme une désertion. Il était revenu par instinct, parce que son sang roule dans ses artères du même rythme que les océans, qu’il a besoin de la mer pour vivre comme d’air pour respirer, et qu’il aime mieux crever de faim et risquer sa peau sur une barque, que d’engraisser dans la sécurité monotone des villes.

La mer épouvanta les hommes, sans doute, au début des âges. Mais, l’ayant affrontée, ils trouvèrent en elle une source inépuisable de profit. Et les générations côtières s’adaptèrent de siècle en siècle à la vie maritime qui est une lutte perpétuelle. Elle est aventureuse, héroïque, et chaque voyage heureux, chaque pêche fructueuse est une victoire, et il y a dans chaque village des rivalités pour la suprématie de la mer. Existence rude et défensive, où les gains s’amassent avec du courage, qui lie les hommes à la mer ennemie. Dépaysé, le marin s’ennuie et retourne à l’océan parce que la tranquillité quotidienne ne contente ni ses forces, ni son goût du danger. Et puis, en vérité, il y a l’empreinte mystérieuse du plus prodigieux des éléments qui asservit même les brutes inconscientes.

Le lendemain, à l’atelier, P’tit Pierre se sentit las pour la première fois. Il travailla mollement sans plaisanter avec les compagnons. Un désir inquiet de savoir si Cul-Cassé trouverait embarquement le possédait, et le soir il descendit au port pour avoir des nouvelles.

Le boiteux promenait sur la jetée sa triste face d’être difforme. Des filles le frôlaient en se moquant et il riait. Aux apostrophes des hommes il répliquait grossièrement mais sans aigreur. Une odeur de salure et de rogue s’exhalait des charges de sardines emportées à grand bruit de sabots. P’tit Pierre aperçut Olichon qui lavait le pont du _Secours de ma vie_ à larges volées d’eau claire.

Puis Cul-Cassé passa en compagnie du père Crozon, un petit vieux tout rasé au milieu d’un collier de barbe drue. Ils parlaient avec animation:

--On veut point de moi à la sardine, disait Cul-Cassé en haussant les épaules, mais pour le homard c’est point pareil...

--Eh ben on va essayer, mon gars.

P’tit Pierre soupira. Et il regarda la mer douce par-dessus la jetée où séchaient les filets bleus, l’horizon fuyant des soirs de beau temps, les molles vaguettes qui chantaient sur le sable, les barques pensives, hochant à peine du mât, et le grand ciel blanc où le soleil glissait en s’élargissant.

Derrière lui, le tumulte de l’auberge croissait avec le crépuscule. Alors il se détourna brusquement et s’en fut boire aussi, à la table où Crozon trinquait avec le boiteux pour sceller l’engagement.

* * * * *

Le temps passa, P’tit Pierre prit de l’âge et devint un gars robuste et bien nourri. Chez Zacharie il avait remplacé, en qualité d’ouvrier, Firmin partit sur le trimard. Et la Bernard l’admirait avec cette joie de femme qu’ont les mères à sentir l’homme s’éveiller dans leurs enfants.

Elle le gâtait de plus en plus d’ailleurs, lui cuisinait des petits plats et l’entretenait abondamment de maillots confortables. Elle avait refait son matelas en mêlant de la plume à la laine. Et elle ne le nommait plus «P’tit Pierre» mais «le gars», parce qu’il était pour elle le fils unique en quelque sorte, le seul qui ait bien voulu rester près d’elle et dont la présence devenait l’habitude essentielle de sa vie.

Florent avait rengagé dans la flotte, après ses quatre ans de service, en dépit des représentations de ses parents.

--Je suis mieux là qu’à pêcher la sardine, disait-il. Je gagne une retraite sans me fouler. Alors? La terre?... Je sais point travailler ça!

La mère l’avait traité de: «fils ingrat» en faisant mine de le chasser; Bernard l’excusait au fond, tout en protestant pour sa bonne femme; seul P’tit Pierre l’approuvait et l’enviait au souvenir de la journée de Saint-Nazaire, toute remplie de soleil, de joutes, de régates, où la mer était couverte de navires formidables.

Sans négliger l’atelier, P’tit Pierre naviguait maintenant le soir et le dimanche avec Cul-Cassé dont il était devenu le grand ami. Pas de régates dans la baie où il n’assistât; pas de nouvelle barque au port qu’il n’accourût voir; et si l’on avait besoin d’un coup de main sur un sloop, il était toujours là, les bras offerts.

Exact à la maison, aux heures des repas, il ne s’y attardait point, malgré les prévenances. Il disait, sans humeur, par plaisanterie, «qu’il n’était plus d’âge à rester dans les jupes»; et Bernard clignait de l’œil d’un air entendu en déclarant:

--Ah dame! c’est la jeunesse!

Il savait que P’tit Pierre commençait à reluquer les jolies filles qui sortent des usines à midi et à six heures en cotillon court avec une pèlerine de laine sur les épaules. Clovis les attirait à l’atelier en roucoulant des romances ou en cornant, en voix de tête, des chansons vendéennes bien salées, qu’elles écoutaient sans gêne, avec du rire plein les yeux. Et puis l’on descendait au port en s’aguichant à force de propos raides où le geste de l’amour servait indéfiniment de plaisanterie.

P’tit Pierre, qui ne chantait point, tirait des succès de sa prestance et de ses muscles. Il avait tôt fait, en jouant, d’empoigner une fille et de l’enlever comme une plume, tandis qu’elle se roulait de joie entre les mains puissantes. C’était là son triomphe, dont il abusait un peu, surtout avec Cécile, la fille à Pelot le douanier.

Elle se dérobait simplement pour rendre la poursuite plus haletante, l’emprise plus serrée. Elle avait de l’inclination pour P’tit Pierre qui la distinguait parmi ses compagnes. Brune avec de longs cils, un peu boulotte, fraîche et ferme de chair, elle portait du sang sur les joues comme des fleurs.

Plusieurs fois P’tit Pierre voulut l’emmener en canot avec Cul-Cassé, mais le boiteux s’y opposait toujours violemment, parce qu’il détestait les filles moqueuses qui lui rendent plus obsédants ses désirs. P’tit Pierre aurait aimé réunir ses deux joies: Cécile et le bateau; car, lorsque la mer était haute, à ses moments de loisir, il ne se sentait pas toujours la force de perdre une heure de canotage pour attendre, à l’atelier, la sortie des filles.

Cécile l’en raillait avec une pointe de dépit:

--Un beau galant que j’ai là! Ça peut seulement point se tenir dès que ça voit un canot!

--Un canot! rétorquait P’tit Pierre, ça fait ben ce que je veux! ça s’défend point comme toi, dès qu’on approche!

Ils riaient tous les deux, et comme ils étaient seuls dans le chemin de Luzéronde, elle se laissa saisir à belles mains et embrasser à pleine bouche pour la première fois. Ils se détachèrent l’un de l’autre, tout penauds et rouges. P’tit Pierre s’étonnait de son geste irréfléchi. Elle était émue, délicieusement et un peu honteuse. Une timidité se dévoilait au fond de leur hardiesse. Ils avaient l’impression vague d’être, maintenant, autre chose que des camarades, et ils ne s’embrassèrent pas une autre fois ce soir-là.

Mais les jours suivants, P’tit Pierre s’en fut lui-même chercher Cécile à l’usine et, sans s’attarder aux bavardages de la sortie, ils s’éloignèrent vers les dunes de la Corbière où le jonc marin pique les mollets. Ils marchaient d’un pas égal, les bras à la taille, en écrasant sous leurs sabots des œillets de falaise roses et parfumés. Devant eux s’étendait la mer engrisaillée par le crépuscule d’été, si long après le coucher du soleil, et qui est comme le demi-sommeil du jour. Le feu du Pilier palpitait sur l’ombre de l’îlot. Et le vent, et le doux grésillement de la vague dans les roches seuls paraissaient vivre.

Ils s’asseyaient côte à côte. Cécile se laissait aller dans les bras du jeune homme, la joue tout contre sa chemise qui sentait le sapin et la sueur. Ils se câlinaient, s’embrassaient; mais P’tit Pierre lâchait parfois au milieu de leurs jeux:

--Un canot qui nage!... Un navire dans le chenal!... parce qu’il écoutait la mer retentissant d’un bruit de rame, ou apercevait un feu.

Au courant de l’aventure le père Bernard se réjouit. Le jour qu’il l’apprit, il rentra prévenir sa bonne femme.

--Tu sais, le gars fréquente la Cécile, la fille à Pelot!

--Tant qu’ils f’ront point l’mal...

--Crains rien, ça doit se garder c’te p’tite boulotte, mais a gardera aussi le gars, tu comprends!

La mère Bernard sourit, hocha la tête et songea au joli couple que devaient faire son beau gars et la Cécile déjà formée comme une vraie femme.

Ils reparlèrent de l’affaire, de temps à autre, et petit à petit, risquèrent des projets et arrangèrent un mariage. Pourquoi pas, si la petite était sérieuse?... Quant à Pelot, Bernard en répondait pour l’avoir commandé: c’était franc comme l’osier et doux comme un mouton. Et puis il possédait du bien, les deux prés derrière l’école.

La mère pensait au bonheur de garder le gars marié près d’elle. Il continuerait à habiter sa chambre, là, derrière la cloison, avec sa femme qui remplacerait un enfant perdu; et il y aurait de la quiétude et de la joie dans la maison, autour des vieux, jusqu’à leur mort.

Alors un soir, après la soupe, pendant que P’tit Pierre se brûlait avec une pomme de terre fumante, le père lui décocha en riant:

--Eh bien, ça marche les amours!

Il le prit gaiement et répondit:

--Ça marche...

Et tout de suite, Bernard parla de Cécile, des rendez-vous, des promenades à la Corbière, fier d’étonner son fils par ses renseignements.

--Hein! mon gaillard! ça voit clair un papa!

Il rit bonassement avec sa femme de la mine un peu contrainte du gars. Mais déjà elle invitait:

--Amène-la donc ici ta Cécile, faut faire connaissance.

--Bah! fit Bernard, les amoureux aiment la solitude, va donc, mon gars, va donc!

P’tit Pierre avait l’habitude de sortir après dîner mais non, comme le croyait son père, pour retrouver Cécile. Il descendait chez Zacharie où le vieil Hourtin l’attendait en compagnie d’un verre de rhum et de Clémotte qui fumait des cigarettes.

Ils ne jouaient pas aux cartes et ne buvaient guère. Clémotte se plaignait de rhumatismes qui nouaient plus étroitement ses articulations et l’obligeait à se traîner sur deux cannes, comme à quatre pattes. Hourtin, toujours solide, redisait inépuisablement ses voyages.

Alors s’évoquent les longs cours où cent jours à la suite, les grands navires, couverts de toile, charruent les océans de toute la force de leur masse; la vie de bord, parfois monotone jusqu’à la somnolence, parfois surmenée jusqu’à l’épuisement; les nuits paisibles où, dans le murmure du sillage, le bateau court vers les étoiles; les nuits de tempête qui font geindre les mâtures ainsi qu’un homme qui lutte. Et puis c’est la mer d’acier des tropiques, plate et chauffée à blanc; la mer hypocrite d’Océanie, riche du reflet de ses fonds; la mer battue des caps du monde, hantée par les pétrels; la vaste mer du large, d’un vert dru, qui roule indéfiniment ses longues houles d’un rythme égal, soumis aux vents.

Tout cela s’élève en mirage des récits du gabier, domine les incidents auxquels il s’attache: pêche aux requins, aux malamoques goulus que l’on prend à la ligne; rafle de saumons dans les estuaires d’Amérique; capture de poissons étranges, coffres, marteaux, bourses, lunes, dont il se glorifie d’avoir mangé; coup de mauvais temps, naufrages, et bordées formidables dans les ports du globe où les équipages se colletaient après boire, parce qu’ils ne parlaient pas la même langue.

Un grand souffle de vie libre, brutale, féroce, un grand souffle chargé de salure passe entre les trois hommes et les exalte sous la lampe fumeuse. Clémotte redit l’histoire de la femme qu’il échangea contre deux pots de graisse sous Bornéo, en agitant ses mains tortes. Hourtin reprend ses aventures, et P’tit Pierre les suit toujours, les yeux fixes, le menton dans les paumes.

Il rentrait tard dans la nuit. Il écoutait la mer calme bruissant parmi les roches, comme un millier de voix chuchoteuses. Il ne songeait pas aux frères partis qui n’étaient point revenus. Mais il pensait un moment à Tonnerre, parce que cette nuit douce est de celles qui font parler le baigneur. Et seulement, quand il se couchait, il se rappelait Cécile, qui dormait sans doute, chaude et appétissante.

Malgré l’invitation de ses parents, P’tit Pierre ne se pressa pas de l’amener et continua de la voir en cachette. Alors le brigadier, craignant que ça ne tournât mal, s’en fut «causer un brin» avec le père de la fille. Et un beau soir en rentrant, P’tit Pierre trouva Cécile installée entre ses vieux, dans leur maison.

Ils furent un peu gênés l’un et l’autre et se regardèrent sournoisement. Bernard jubilait en criant: