Part 12
P’tit Pierre est immobile et muet près du frère. Ses yeux ne suffisent pas pour tout saisir, parce que, en enfant, il va de détail en détail. Soudain les canots de la Flotte s’enlèvent à un signal, et Florent crie de joie.
--V’là l’ tour aux frangins!
On voit les avirons ployer et se détendre comme des ressorts. D’un seul rythme bref la longue arête des dos se courbe et se redresse. Toute la barque est un grand corps qui rampe. A l’arrière le patron excite les hommes de la voix et se jette en avant à chaque coup de rame. L’effort est un, mécanique; le bois gémit, les muscles craquent.
Ils remontent le courant vers un ridicule croiseur à l’éperon en sabot. C’est un de ces navires, démodés avant d’être vieux, tout bossués de tourelles, chargés de superstructures à ce point qu’on se demande par quel miracle ils tiennent sur l’eau, et dont on favorise la visite à toutes les fêtes pour bien persuader le peuple de «la grandeur de notre marine».
Les canots remontent toujours de front, par série. Deux commencent à prendre la tête et au virage se classent nettement premiers. On les voit redescendre à toute vitesse, emportés par le courant et la furie des hommes, s’enlevant à chaque coup de nage et marquant leur sillage comme un vapeur. Les rames décochent des reflets; les avants luisent comme des haches; le bois et l’eau retentissent.
--Le _République_! le _République_! acclame soudain Florent, l’équipe à Jean-Marie!
Le canot lâche par secousses son concurrent. On entend le patron qui jette en cadence, pour entraîner ses hommes:
--Har-di! Har-di!
Au coup de canon, une clameur de victoire monte des poitrines; d’un seul mouvement les avirons sont mâtés et sur son aire la barque court jusqu’aux cales.
Déjà le second coupe la ligne; puis les autres. C’est une mêlée d’embarcations, de voix, de rires, toute une agitation violente; une grosse joie puérile, particulière aux soldats et aux matelots qui sont de jeunes hommes vigoureux, sans souci du pain quotidien.
--Hé! Jean-Marie!
--Tiens, Florent! On est des bons, mon vieux!
--C’est-il des poilus les gars du _République_?
--Envoie l’kilog, Goule-en-pente!
--La rincette à l’équipe, quoi!
Les torses fument au travers des maillots et les cous et les bras sont brillants de sueur. Quelques-uns s’essuient et mettent une vareuse. La plupart rigolent et boivent, insouciants de leur corps robuste et jeune. Des amis livrent des litres à pleins paniers. Il s’élève un rude fumet de mâle et de vinasse jusqu’au quai où les femmes regardent. On échange de lourde galanterie, on se siffle, on s’appelle. Sans savoir comment P’tit Pierre se trouve soudain dans un canot à trinquer avec les marins.
Il boit avec orgueil à la bouteille qu’on lui passe comme à un égal. Il touche les grands avirons, les jolies gaffes en cuivre. On l’appelle encore «mousse» et il répond «patron», ce qui fait rire autour de lui. Et puis il débarque avec son frère et toute une bande.
Depuis lors il voit un tas de choses merveilleuses. Une vedette astiquée comme le chaudron de la mère Bernard, avec des tapis et un drapeau qui traîne à l’eau, et où on lui dit que se tient l’amiral. Un navire monumental qui sort par les grandes portes pour emporter dans des Amériques imaginaires ces gens qui agitent des mouchoirs sur le pont. Des canots automobiles qui volent à la crête d’une vague dans un ronflement. Des yachts furtifs, des torpilleurs, des nageurs.... Et puis, sans cesse de la foule, du mouvement; des auberges où l’on braille, des marins qui le remorquent à leurs bras; encore des auberges et du feu partout dans la nuit, de la pétarade, du feu qui monte dans les étoiles, qui embrase l’eau; de la musique, des cris, des cris...
Plus rien pendant longtemps. Un trou dans l’existence. P’tit Pierre dormait pesamment sur un tas de voiles, à bord du _Laissez-les dire_. Un mouvement très doux berçait le sloop. Le flot clapotait le long de la coque. P’tit Pierre rêvait.
Il est embarqué sur un grand navire qui le roule à la mer depuis des mois, et dans le sillage jouent des monstres marins qui ont la tête barbue de Tonnerre, le baigneur. Il double le cap Horn, emmitouflé dans les maillots tricotés par sa mère; l’eau gèle sur les vergues en lames claires. Puis il aborde une terre chaude où l’on vit, le torse nu, avec des sauvages, des singes et des perroquets sous des arbres qui donnent de la farine et du lait. Bientôt un vaisseau de guerre arrive, tire le canon et organise des fêtes pour distraire les équipages. Il joute à l’aviron avec les marins de la Flotte; il est vainqueur et l’amiral l’emmène dans son canot, à bord du cuirassé, pour le festoyer. Toute la nuit on boit et on chante; il écoute la chanson et reprend le refrain:
Et riquiqui Nous voilà partis; Si les vents sont bons, Demain nous partons!
Mais brusquement il reçoit une taloche. C’est son père qui l’empoigne et le rentre à la maison...
P’tit Pierre s’éveillait en sursaut, avec une sensation douloureuse dans le dos.
--Eh p’tit saligaud, t’en avais une cuite hier soir! Si j’ t’avais point ramené pourtant!...
Il essaya de se redresser, mais la tête lui fendait et il retomba sur les voiles en clignant des paupières. Au-dessus de lui, il y avait un carré de lumière pâle, la face ronde du père Clémotte et quelqu’un d’invisible qui marchait sur son crâne. Où était-il?... Pourquoi la fenêtre habituellement devant ses yeux, paraissait-elle au plafond? Et qui chantait à cette heure-ci, dans le village?
Il écouta avec effort. Des voix écorchées mâchaient sa chanson:
Et riquiqui Nous voilà partis; Si les vents sont bons, Demain nous partons!
Du coup il se hissa hors du panneau, et vit de l’eau terne dans l’aurore grise autour de lui, des barques muettes et, sur le quai, une ligne de matelots ivres qui s’égosillaient en s’étayant pour avancer.
--Ben quoi, mousse! La gueule de bois!
Julien Perchais grimaçait amicalement en passant sa main paralysée dans sa toison rousse. Ici et là des hommes sortaient des barques, observaient le ciel et marchaient sur les ponts. Le jour filtrait sous des nuages bas, ourlés, à l’est, de mauve très fin. Les choses avaient de la couleur dans la lumière sans éclat; l’air était neuf.
La ville dormait. Les pavillons tombaient le long des drisses; des fonds de lanternes brûlées pendaient aux guirlandes; une tribune était ridicule dans la sérénité du matin. Au delà des écluses, un fouillis de mâture vernis brillait doucement. Un vapeur siffla et son cri traîna longtemps comme une écharpe. Puis une sonnerie vibra, métallique, impressionnante dans le calme, et le drapeau français parut en haut d’un mât.
P’tit Pierre songea soudain à Florent qu’il avait perdu dans la nuit et se mit à rire, sans savoir pourquoi; puis il cassa la croûte avec les hommes et avala deux verres de vin.
--On va mettre à la voile, les enfants!
Le _Laissez-les dire_ appareilla et sortit lentement de l’avant-port jusqu’au moment où il tomba dans le courant vaseux de l’estuaire qui l’entraîna. Sur les cuirassés, mouillés en grande rade, des matelots défilaient au son du tambour et du clairon, comme dans une caserne. P’tit Pierre regardait la ville merveilleuse qui s’éloignait rapidement de lui, avec ses cheminées, ses mâtures, sa grue gigantesque. Le _Laissez-les dire_ trouvait du vent dehors et fuyait plus vite.
Ce fut par le travers de Saint-Gildas que le flèche engagea dans un changement d’amure. L’équipage regardait en l’air, quand P’tit Pierre empoigna le mât et grimpa lestement jusqu’à la pomme. Là-haut l’amplitude des oscillations menaçait de l’arracher. Au-dessous de lui, la barque n’était plus qu’une planche étroite. Il descendit dans les acclamations.
--Bravo l’mousse! bravo!
--J’te garde à bord si tu veux, dit Perchais.
Rouge de joie, P’tit Pierre accepta follement:
--Oh oui! oui!
A l’Herbaudière, comme il aidait à carguer la voilure, il fut surpris de retrouver son père qui l’appelait sur la cale. La mère Bernard était là aussi, toute bouffie de satisfaction.
--T’as fait bon voyage? As-tu dormi au moins?... Et Florent?... Il est bien, Florent?...
Mais de la chaloupe, P’tit Pierre leur criait obstinément:
--C’était beau! c’était beau! il n’y avait que des marins, que des bateaux, et des grands, grands, qu’auraient pas tenu dans le port!...
* * * * *
Bernard relâcha sa surveillance autour de P’tit Pierre quand il lui vint sérieusement de l’inquiétude au sujet de son fils Eugène dont il était sans nouvelles. Il n’en laissa toutefois rien paraître, dans la crainte d’affoler sa bonne femme qu’un sentiment analogue empêchait de se plaindre comme elle l’aurait voulu.
Le soir pourtant, après le coucher de P’tit Pierre, lorsqu’elle se retrouvait seule avec celui qu’elle nomme «son patron», d’une appellation campagnarde qui contient ensemble la soumission de la femme et la protection de l’homme, elle osait parfois le questionner d’un air indifférent.
Bernard faisait du filet à petites secousses régulières; elle tricotait. Leurs mains s’agitaient machinalement, tirant le fil, croisant l’aiguille; mais leurs yeux étaient en songe sous les paupières. Ils sentaient confusément une même pensée remplir la chambre autour d’eux. Ils évitaient de se regarder et la mère Bernard cherchait un détour pour engager la conversation.
Elle se lève, décroche l’almanach qui jaunit au mur et l’approche de la bougie en assurant ses lunettes.
--Voyons... nous v’la au 20; non au 21... la sainte Jeanne...
Elle attend vainement un mot de Bernard et reprend:
--Oui, c’est le 21... ça f’ra quatre mois le vingt-cinq...
Bernard ne bouge pas et poursuit son ouvrage. Alors elle se redresse et lui dit doucement:
--T’entends, mon bonhomme, n’y a quatre mois qu’Ugène a point écrit...
Le brigadier s’arrête et feint l’étonnement:
--Bah! t’es sûre?
Simplement elle va vers l’armoire et tire des lettres, dont l’écriture apparaît torte et maladroite sur un papier quadrillé, taché de pâtés, tandis qu’elle y cherche une date.
--Y a d’la buée sur mes lunettes, dit-elle.
Elle les essuie au coin de son tablier, en se détournant, pour que Bernard ne voie pas ses yeux humides et, quand elle les a rajustées dans l’encoche de son nez, elle reprend:
--Oui, 25 avril la dernière... N’y aura quatre mois dans quatre jours!
Le brigadier hoche la tête en ricanant:
--C’est ben ren que ça! Mon défunt père est resté deux ans perdu; puis un jour qu’on l’attendait point, il est revenu pas pu failli que s’il avait quitté la maison la veille.
La bonne femme l’écoute, la lettre à la main; puis, sans rien dire, elle la range, et soupire en se rasseyant:
--Tout de même, on n’est point tranquille!
--Te fais donc pas de mauvais sang! plaisante Bernard. Point de nouvelles, bonnes nouvelles! On le sait, va, quand il y a des accidents!
Mais les jours suivants il monte seul au devant de Louchon le facteur, à l’heure où celui-ci revient de Noirmoutier. Il le rejoint en deçà du village, sur la route où Louchon marche à grands pas, en piquant le sol de son bâton ferré, avec son chien sur les talons.
--En promenade, père Bernard!
--En promenade, mon gars... Quoi de neuf en ville?
--Ren... La fille à Malchaussé qu’est enceinte, on dit qu’ c’est du syndic.
--Ah!
Ils vont un moment silencieux, côte à côte. A une croisée de chemin, Bernard dit:
--J’vas descendre à la Blanche... Y a rien pour moi?
--Dame non, y a ren... C’est rapport au fils?
--Oh! ça presse point, mais vous savez, un mot fait toujours plaisir.
--Tiens! le gars, c’est le gars, quoi! Salut, Bernard!
--Salut, Louchon!
Chaque fois c’est la même réponse. Le brigadier s’efforce d’en prendre gaillardement son parti, bien qu’il sente, au fond, croître son inquiétude; et quand la mère Bernard lui demande le soir:
--As-tu vu le facteur?
Il ment avec fanfaronnade pour dissimuler et se donner du cœur:
--Non, mais il connaît le chemin, pas vrai! il viendra ben quand y aura quéque chose!
Cependant il éprouvait le besoin d’échapper au bourdonnement des pensées qui tournaient en rond sous son crâne. N’ayant plus rien à faire à la maison ni au jardin, il bricola, construisit des moulins, des gendarmes qui battaient des bras au vent, ou de petits bateaux se poursuivant autour d’un axe. Intéressé par ses inutilités, il les parachevait avec conscience et les distribuait autour de lui.
En même temps, il s’adonna furieusement à la pêche et on le vit des heures entières somnoler au bord de la jetée, les jambes pendantes, encadré par Clémotte et Hourtin qui fumaient dans un silence contemplatif.
Leurs ombres s’allongeaient sur l’eau devant eux. Fasciné par la ligne, Bernard ne songeait pas à rentrer. Déjà les sardiniers accouraient, les voiles hautes, du côté où le Pilier met une bosse sur l’horizon, et les femmes descendaient du village en jabotant leur patois clair.
P’tit Pierre avait repris sa vie libre en cachette. Il endormait sa mère avec des mensonges, et s’efforçait d’éviter le brigadier sur le port. La complicité des vieux, qui blâmaient Bernard, lui avait ménagé quelques sorties à la mer. Il suivait Perchais par goût et par émulation, car s’il aimait naviguer, il ne lui plaisait pas moins de défier Olichon qui était mousse.
Le soir, quand les barques reposaient à la chaîne, côte à côte dans le port et que la marmaille grouillait dans les canots empestés par la rogue, Perchais réunissait les deux rivaux.
--On va voir çui qu’a des biceps, les enfants!
Olichon était plus grand, plus maigre que P’tit Pierre, avec des bras qui n’en finissaient plus et que les manches de sa vareuse couvraient à peine jusqu’au poignet. Les pieds en dedans, il adhérait au pont de sa chaloupe, sa petite figure chafouine toute tendue d’énergie.
--Le premier rendu en tête du mât, annonçait Perchais, un, deux, trois!
D’un bond l’un et l’autre sautaient sur les drisses et grimpaient vite, tirant des bras, poussant des reins et des genoux. Ils ne se distançaient point d’abord. Olichon montait par grandes secousses à la faveur de ses longs membres; P’tit Pierre progressait par soubresauts rapides, comme s’il rampait.
Des sloops voisins les gars regardaient, Perchais présidait gravement, la tignasse en arrière, le poitrail développé. Au capelage, Olichon s’engageait un instant dans les poulies; P’tit Pierre s’enlevait par les haubans, embrassait la fusée du mât. En une seconde, il gagnait le sommet et criait sa victoire. D’en bas Perchais répondait d’enthousiasme. Olichon s’affalait sur le pont, rouge de dépit.
--Viens-y donc à la nage, criait-il, viens-y donc! tu verras si je ne t’ai pas!
Perchais jubilait, faisait chorus, brandissait sa main paralysée et commandait:
--A la nage! d’ici la jetée!
En un tour de main les chemises s’abattaient. Bien que tout haletant, P’tit Pierre arrivait à plonger en même temps qu’Olichon. Sous l’eau claire on voyait verdir leurs corps nus et s’enfler leurs muscles des omoplates aux jarrets. Ils s’efforçaient à grandes brasses au travers des barques qui les masquaient par intervalle et d’où les hommes les excitaient au passage:
--Hardi là! Souque p’tit gars!
Mais P’tit Pierre battait l’eau nerveusement et s’épuisait, tandis que les cheveux noirs d’Olichon s’éloignaient régulièrement. Déjà son remous ne l’atteignait plus. C’était la défaite. Alors tournant la tête et nageant de biais, comme s’il ne voyait pas sa route, P’tit Pierre se jetait résolument contre un corps-mort.
Quelqu’un criait:
--Attention!
P’tit Pierre poussait une plainte et s’accrochait à un canot. Perchais le rejoignait à la godille, l’embarquait. P’tit Pierre avait une grosse mâchure au coude, mais ne pleurait pas et regardait seulement Olichon qui abordait la jetée.
Perchais se grattait la tête d’un air bonhomme, tapotait le bras du gamin et jetait vers le triomphateur:
--Ça compte pas! Bernard s’a fait mal!
On entendait Olichon ricaner:
--Oh là là! poule mouillée!
Et il replongeait, par fanfaronnade, pour regagner son bord à la nage, tandis que Perchais emmenait son mousse boire la goutte chez Zacharie.
Les premières fois, P’tit Pierre fit la grimace sur le «taco» que les pêcheurs avalent d’une lampée, sans goûter, parce que la satisfaction n’est pas pour eux dans la saveur de l’alcool, mais dans l’ivresse qu’il détermine. Les hommes riaient en se moquant; Double Nerf affirmait:
--C’est ça qui fait un homme, p’tit gars!
Et Julien Perchais, un garçon de conduite pourtant, buvait gaillardement ses trois gouttes, pour lui donner l’exemple. P’tit Pierre apprit vite à «siffler» son verre comme les autres, non qu’il trouvât bon l’âpre eau-de-vie, mais parce que ce geste le haussait dans son estime au niveau des héros comme Perchais et Tonnerre le baigneur.
Or, ce fut en leur compagnie, qu’entrant un soir au _XXe Siècle_, Bernard surprit son fils, accoudé à la grande table cirée, devant un verre. P’tit Pierre n’eut pas le temps de s’effacer qu’une gifle lui cingla la figure. Perchais s’interposa, mais tout gonflé de colère, Bernard riposta:
--Si c’est pas honteux d’ faire boire un gamin comme ça!
Et il empoigna son gars qui s’accrochait à la table désespérément. Des verres chavirèrent et se brisèrent sur le carreau. Tonnerre, les yeux sinistrement rapprochés par l’ivresse, grognait d’une voix râpeuse:
--Y a qu’ la goutte! y a qu’ la goutte pour donner des forces! J’ suis-t-il un crevé moi! Hein! Plus d’hommes que dix femmes n’en f’raient qu’ j’ai sauvés! T’entends hein! Il boira la goutte!...
Il frappait alternativement la table et sa poitrine à grands coups de poing. Mais sans s’inquiéter, Bernard chassa son fils devant lui, tandis que la mère Zacharie, accourue au tumulte, criait d’un ton aigre:
--Enfin il a ben l’ droit! c’est son gars après tout! Et vous aut’es, tas d’ saligauds, vous cassez ma vaisselle!...
La remontrance se fit à la maison, en présence de la mère, qui lâcha d’émotion le chou qu’elle nettoyait pour la soupe, en entendant son patron traiter le gars d’ivrogne et de débauché.
--Allons, concilia-t-elle, il ne le fera plus, une fois n’est pas coutume...
--Ah! pas d’excuses! coupa sèchement Bernard, pour un gaillard qui traîne du matin au soir en compagnie de Tonnerre et du grand Perchais! Ça va finir, et pas plus tard que demain! Je te le mets en apprentissage!
Pour la première fois, P’tit Pierre releva son front têtu et affirma résolument:
--J’ m’en irai avec Ugène quand il s’ra revenu!
--Laisse donc Ugène tranquille! t’iras en apprentissage!
--J’ m’en irai avec Ugène, sur son bateau!
--Ugène! Ugène! tu sais seulement pas quand tu le verras!
--Tu vas nous porter malheur, mon Bernard, fit doucement la bonne femme.
--Aussi il me fait sortir de mes gonds, ce gosse-là!
L’affaire en resta là. Ils demeurèrent silencieux toute la soirée en évitant leurs regards. Mais les jours suivants, Bernard tint parole et engagea son gars chez Zacharie qui a boutique de menuiserie derrière sa buvette. La mère demanda grâce pour une semaine encore. Le brigadier protesta énergiquement contre la mollesse des femmes et céda, avec de la joie dans le cœur.
--On n’en a-t-il pas assez qui sont loin, disait la vieille, gardons celui-là, jusqu’au mois prochain...
L’automne ramenait les soirs humides, plus avancés de jour en jour. Déshabitué des chutes rayonnantes sur la mer calme des étés, le soleil s’enlizait de bonne heure dans la brume lourde qui ceignait comme un bandeau l’horizon des océans. Les couchants n’étaient plus dorés mais écarlates; la nue devenait plus sombre, la mer plus dure et le ciel encombré de nuages qui retenaient longtemps le mirage du crépuscule. Les merlans, précurseurs du froid, apparaissaient sur la côte; le gibier se rassemblait pour la migration; il n’y avait plus d’hirondelles.
Devant la maison des Bernard, les touffes d’hortensia s’étaient décolorées du rose au gris, puis un coup de vent avait emporté les pétales. Les tamarix résistaient et portaient encore des fleurs. Viel vendangeait ses treilles et les femmes préparaient pour leurs hommes des vêtements cirés et salaient des maquereaux en prévision de l’hiver.
Aucune dépêche n’avait encore signalé le _Bourbaki_ sur lequel naviguait Eugène, et l’inquiétude fêlait, à petits coups, l’espoir au cœur des Bernard. Le brigadier enquêtait près des vieux coureurs de mer; mais chacun ne savait qu’exalter le temps de sa jeunesse au mépris de celui dont il n’est déjà plus.
--Ton gars s’rait sur un navire en bois, oui! proclamait Hourtin, je répondrais de lui! Mais sur de la ferraille, non! Fallait voir notre _Sainte-Anne_ en cœur de chêne, si ça patouillait proprement! Le fer c’est le fer quoi! ça navigue point, ça coule! Ah! la marine en bois!
Et un beau jour, Louchon poussa la porte des Bernard pendant qu’ils étaient à table.
--Bonjour à vous la compagnie!
La bonne femme mit la main sur sa forte poitrine pour retenir son cœur qui sautait. Bernard affermit son maintien et tendit la main pour recevoir la lettre.
--Dame y en a point encore, mais on vous demande à la Marine, c’est m’sieu Bourdin, l’préposé; des nouvelles pour le sûr...
--C’est bon, on va y aller tantôt, dit Bernard.
Mais sitôt Louchon parti, il écarta l’assiette, saisit son béret et dit:
--J’y vais.
Sa femme l’embrassa derrière la porte. Ils avaient peur tous les deux. P’tit Pierre criait:
--C’est-il Ugène qui vient? c’est-il Ugène?...
Bernard s’en va très vite par les raccourcis, les yeux sur Noirmoutier dont la verdure et les toits bombent à l’horizon.
Autour de lui on bêche déjà les champs où du goémon, distribué par petits tas, se corrompt en puant âcrement. Des mouches traversent le chemin en ronflant et le vent de mer souffle au dos des herbes qui roulent comme une onde tout le long des banquettes.
Bernard marche à grands pas résolus, comme on va vers un danger inévitable, pour l’éprouver au plus tôt. Pourquoi l’appeler à la Marine en effet? Eugène aurait écrit simplement, si tout allait bien!... Il renifle dans le vent les senteurs goémonées et se souvient qu’on fumait également la terre, il y a six ans, lorsqu’il se rendait à la ville, comme aujourd’hui, pour y apprendre la mort de son pauvre Dominique. Misère! ils n’ont tout de même pas de chance! Est-ce que tous les gars vont s’en aller comme ça, les uns après les autres!...
Sans s’en apercevoir, Bernard arrive si vite au bureau qu’il reste un moment interdit devant la porte. Il l’ouvre enfin, mais comme elle grince sur ses gonds, tout son courage s’effondre, avec un grand fracas, dans sa poitrine.
M. Bourdin qui lit _l’Echo de Paimbœuf_ en fumant sa pipe, lève la tête.
--Ah! Bernard! mon ami, mon brave ami, je vous attendais...
Il plie le journal qu’il met à gauche sur la table et dépose sa pipe à droite, dans une soucoupe.
--Eh bien, comment ça va?... Je vous ai fait venir pour des nouvelles... oui, oui, au sujet de votre fils Ernest, n’est-ce pas, Ernest...
--Pardon, Eugène, Monsieur.
--Oui, oui, Eugène, ce pauvre garçon... Votre cadet...
--Non pas, l’aîné maintenant, Monsieur.
--Justement, eh bien... oui, oui, voilà... une lettre des armateurs...
M. Bourdin ajuste son lorgnon, déplace successivement trois galets et découvre la lettre. Bernard a pâli au bord de sa chaise, les mains crispées sur son béret. Un rayon de soleil éclaire sur le mur des amiraux à belles barbes et des présidents satisfaits, barrés du grand cordon.
--Voilà... J’aurais pu vous envoyer ça; j’ai préféré vous voir. Vous comprenez, une lettre c’est brutal; moi je pouvais pallier... adoucir... Oh! il n’y a rien de perdu vous savez... Voilà: «Monsieur nous avons le triste devoir de vous faire connaître que notre navire le _Bourbaki_»... Ah! ah! un nom glorieux!... «le _Bourbaki_, parti d’Auckland le 12 avril, a été signalé le 25 du même mois pour la dernière fois...» etc... etc... Oui, enfin on est sans nouvelles... Vous savez, il n’y a rien de perdu... on est inquiet... on suppose... Vous comprenez, voilà six mois bientôt... Seulement on n’a trouvé aucune épave, rien...