Part 11
Mais, quand ils allaient du côté de Noirmoutier, ils découvraient, par-dessus le marais, le large, aux souffles plus âpres, et quand ils se tournaient vers l’Herbaudière, la mer barrait encore la route à leurs regards. Elle sertit la pointe étroitement; on la voit de partout; on l’entend sans cesse. Elle est verte, avec des transparences et des éclats qui se déplacent. On n’en aperçoit la fin que dans les nuages. Elle est immense et l’on sent qu’elle asservit au loin la terre qu’elle baigne, jusqu’au tuf, et jusqu’au cœur des hommes qui l’habitent.
P’tit Pierre ne pouvait point lui dérober ses yeux qui couraient l’aventure après les barques, tandis qu’il questionnait le père:
--V’là un thonier, dis, p’pa?
--Et çui-là? où c’est qu’il va?
--C’est-il loin qu’on pêche d’la sardine?
Bernard répondait, par habitude, par goût sans doute aussi, et s’enfonçait dans les champs. Mais là, si P’tit Pierre sautait les étiers, bousculait une barrière, écrasait des fèves qui pètent sous le pied, ou escaladait un tas de sel, son père l’admonestait en prêchant le respect de la propriété. Il fallait marcher sagement le long des chemins, sans gambader, crier, ni rien briser; et P’tit Pierre s’ennuyait ferme parce que, comme tous les enfants des hommes qui sont bien vivants, il aimait à s’agiter et à détruire.
Il attendait le retour et l’arrosage du jardin, dans quoi s’absorbait le brigadier, pour s’évader et courir se battre avec Olichon par manière de dédommagement.
C’était son rival à tous les exercices et il tirait de la fierté de ce que son père l’emmenait à bord du _Secours de ma vie_ en qualité de mousse. Aussi bien traita-t-il P’tit Pierre de capon le jour qu’on lui interdit la mer; et la vengeance fut entre eux. Leurs batailles devinrent terribles. Ils se mirent en loques et en sang. Plusieurs fois le brigadier dut intervenir et rentrer chez eux les combattants.
--Tâche donc de garder ton gars, dit-il à Olichon, ils vont s’tuer!
Mais l’autre rétorqua sans trouble:
--Ils n’en t’ront pas davantage.
Alors Bernard consigna son fils près de lui, au jardin.
P’tit Pierre fit naviguer des sabots dans le baquet, sous les rocailles, et le vida aux trois quarts en simulant la tempête. Bernard jura, la mère s’interposa et P’tit Pierre réclama les jouets que son père avait promis.
--J’vais pus en canot et tu m’les a pas donnés!
--C’est ben vrai qu’il a rien pour s’amuser, dit la bonne femme.
--J’ vas t’en faire, j’ vas t’en faire! cria Bernard.
--Quoi? dis quoi?
--Ah! tu verras!
Le soir, quand Pierre fut couché, la mère dit:
--Lui fait pas un bateau toujours!
--Sois tranquille, répliqua Bernard d’un air entendu.
Mais le lendemain, il alla consulter les vieux sur la cale, parce qu’il ne savait que faire; et tous ensemble, le pilote, Hourtin, Tonnerre, n’eurent qu’une seule et même idée.
--On va lui tailler un bateau!
Ils ne pensaient, comme tous les marins, qu’à la barque, qu’à façonner en petit cette chose téméraire et belle qui a contenu tant de leur existence. Le bateau est le jouet de leur instinct au même titre que, pour la fillette, la poupée qui représente le fruit futur de sa chair féconde. Seulement, chacun, raidi dans sa routine, ne voyait que le bateau de ses navigations: Hourtin préconisa le trois-mâts, Clémotte le côtre, Tonnerre le canot.
Ils comprirent avec peine qu’il fallait chercher ailleurs et Tonnerre, qui a sauvé cent-trente vies humaines, proposa un lance-pierre en disant:
--C’est rigolo, ça tue bien!
P’tit Pierre eut l’engin confectionné avec une fourche en bois choisie dans des fagots. Il s’exerçait du matin au soir à mitrailler des carapaces de cancres qui volaient en éclats sous le caillou. Bernard le conseillait, rectifiait son tir, et confiait, par exclamations, sa fierté à la mère:
--Qu’il est adroit le mâtin! Ça s’ra un lapin!
Elle relevait la tête, sans s’arrêter de tricoter, pour sourire avec satisfaction.
Mais P’tit Pierre se lassa de tuer des choses parce que: «ça ne remuait pas» et il entreprit la chasse aux félins.
A propos, la chatte de la mère Aquenette avait mis bas dans les tamarix de sa cour. Il se tapit derrière la murette et chaque fois qu’un museau pointait, un caillou sifflait. Le troisième jour, il toucha le petit gris qui tomba en secouant la tête et vagissant lamentablement. Mais quand il avança pour le ramasser, avec des cris de victoire, la chatte lui sauta au corps et lui déchira les mollets.
P’tit Pierre s’ennuya de nouveau. Il n’osait plus tirer les chats, et les chiens qui fuient avant le coup, la queue entre les jambes, n’étaient pas intéressants. Il y avait bien les carreaux de l’usine Préval qui le tentaient aux embrasements du soleil. Sans doute qu’ils éclateraient en étincelles, comme du feu, s’il tapait dedans...
Pan!... Un fracas de vitres brisées, puis un trou noir. P’tit Pierre avait tué le soleil et jubilait, quand le gérant, arrivant à pas de loup par derrière, le saisit et lui appliqua des calottes. Il fut traîné à son père et se défendit:
--Ben pourquoi qu’ tu m’ laisses pas aller en canot!
--Parce que ta mère ne veut pas.
--On lui dira pas!
--P’tit malheureux! tu veux tromper tes parents!
P’tit Pierre réfléchit, bouda, impénétrable. Bernard put le croire soumis les jours suivants. Mais quand il pouvait, au sortir de l’école, il courait à Luzéronde pour patouiller avec les mousses des sardiniers ancrés dans l’anse, ou bien il allait voir Tonnerre, les jours où la folie de la mer possédait le vieux baigneur.
* * * * *
Tonnerre habitait derrière chez les Bernard, une cabane en planches dont on apercevait le faîte par-dessus le mur du jardin. Il y logeait avec un grabat, les restes boiteux d’un buffet et son chien, un griffon à poil dur qu’il avait nommé Tempête. Près de la cheminée par où tombaient, la nuit, des ronds de lune, brillait son maillot cuirassé de médailles.
L’homme et le chien couchaient ensemble, mangeaient ensemble, allaient à la mer ensemble. Egalement taciturnes, ils ne pensaient sans doute pas plus l’un que l’autre. Mais Tonnerre avait conscience de sa supériorité et savait bien que l’autre était une bête puisqu’il ne buvait pas d’alcool.
P’tit Pierre avait rôdé longtemps autour de la cabane, intrigué par les allures étranges et fermées du baigneur. Puis, le jour qu’il lui offrit une pipe ramassée sur la route, ils devinrent bons amis.
P’tit Pierre regardait Tonnerre comme une sorte de dieu marin héroïque et grotesque à la fois. Il s’amusait de lui quand Tonnerre «jouait la comédie» sur la plage ou dans la rue; mais à la mer, P’tit Pierre l’admirait.
Le baigneur n’allait plus vers elle qu’à ses mauvais jours. C’était son point d’honneur. Il se couchait dans les temps calmes, s’enivrait ou fumait des pipes interminablement.
On l’entendait dire: «Elle dort» ou bien: «Elle crie» ou encore: «Elle m’appelle». Rarement il disait «la mer». Pour lui c’était _Elle_, simplement comme il eut dit de sa maîtresse.
P’tit Pierre le comprenait et répondait de même. Elle était toujours dans leur conversation. Et quand le vieux se dressait et marchait vers la côte en répétant: «J’vas lui causer», P’tit Pierre le suivait avec respect, connaissant qu’il y avait de belles choses à entendre.
Le soir parfois, après la chute du jour, une voix retentit sur le rivage et les hommes, qui mangent la soupe, disent pour rigoler:
--Vla l’Tonnerre qui gronde.
Le vieux est entré dans l’eau tout habillé, et il parle. Ses grands bras s’agitent et menacent. Un peu de phosphorescence met des cercles bleutés autour de ses vieilles jambes. Il parle:
--O ma câline! ô ma belle douce! t’es-t-il enjôleuse quand tu veux! T’as seulement point d’rides sur la peau, t’es plus nette qu’une jeunesse de vingt ans, et t’as des malices qu’on n’attend point sous ton mirouère... O ma belle, ma belle douce... ma belle...!
Il y a des calmes solennels où cette voix doit porter jusqu’au ciel. L’eau est sonore comme une table d’harmonie, et la terre gonfle le verbe de ses échos. Vautré dans le sable de la plage, P’tit Pierre écoute, et il ne sait pas pourquoi il a envie de pleurer.
Brusquement l’exaltation de Tonnerre s’abat. Sombre et muet il sort de l’eau et tout trempé, va droit au _XXe Siècle_ où il commande:
--La goutte!
Et en rentrant chez lui, il danse sur la route.
Les jours de gros temps, Tonnerre est excité comme un cheval d’arme par la bataille. Il descend au port en grommelant des choses à peu près inintelligibles:
--Oui, oui, j’ t’entends... gare à toi, t’as réveillé l’Tonnerre... Vieille garce! vieille garce!... Oui, oui, avec mes bras... Ah! ah! la coquine!... Avec mes bras...!
Les gamins l’escortent en riant, en criant, à distance tout de même, car ils ont peur. Il les ignore. Il ne voit plus, devant lui, que la mer blanchie d’écume qui s’écrase en tonnant sur la jetée. Elle tremble sous les coups, ruisselle avec un bruit de cascade et pas un homme ne s’y aventurerait.
Tonnerre s’y engage avec assurance, une main au garde-fou, son chien Tempête sur les talons.
Tapis derrière l’abri de sauvetage, les enfants se tendent d’épouvante et de contentement à la fois. P’tit Pierre est là, le premier, qui regarde. Des pêcheurs les rejoignent, pour voir aussi.
La mer est d’un vert noir sous la nue basse. Les grandes houles creuses se précipitent du large en déferlant l’une sur l’autre. Autour de la digue et des roches, tout est blanc avec des éclats qui dansent et de l’écume qui vole, emportée par le vent jusqu’au village. Dans le port, l’eau roule à grosses ondulations sous les barques, monte et baisse le long des cales en flaquant.
Le tumulte étouffe la voix de Tonnerre qui crie dans la bourrasque. Il avance toujours en gesticulant. On voit sa barbe passer par-dessus son épaule dans les coups de vent et son paletot battre derrière lui. L’homme et le chien chancellent à chaque pas. Il y a des embruns qui les couvrent en entier. Ils avancent toujours.
A terre, la foule les tient des yeux sans parler. Les mêmes émotions serrent toutes les poitrines: la crainte de voir le vieux fauché, s’assommer contre le granit, et l’enthousiasme pour sa folie héroïque.
Tonnerre est au bout de la jetée, près du bâti de la cloche. Brusquement il paraît en caleçon de bain, les membres nus. On l’aperçoit tendre les bras comme pour invoquer, et d’un coup, avec son chien, il plonge dans la mer.
La côte a crié de saisissement et tout le monde a couru en avant. P’tit Pierre rit nerveusement et il en veut à son père qui dit:
--Faudra l’empêcher de faire le fou, il y restera.
Est-ce que Tonnerre n’est pas le dompteur des vagues! Est-ce qu’il peut y rester! Allons donc! il va battre la mer encore une fois, la vaincre et reparaître tout glorieux d’un nouvel exploit! Ah! que c’est beau! que c’est beau!
On ne voit rien dans les lames. Tous les yeux fouillent l’écume autour du brisant de la jetée. La mer s’étend toujours tumultueuse et vide, et il y a un moment d’angoisse.
Mais quelqu’un a jeté:
--Le voilà!
Du côté de la balise est deux points ballottent. Tonnerre a plongé dans le remous et s’est laissé porté par le courant qui entre au port le long des roches. D’instinct il utilise les forces de la mer pour économiser les siennes. Déjà il gagne les eaux calmes. Tempête nage à ses côtés.
Les gens bavardent maintenant, déchargés d’un grand poids.
Là-bas, les deux têtes roulent aux sillons des vagues en tirant vers la plage. Des chaloupes les masquent par intervalle. Ils approchent et soudain Tonnerre prend pied et hurle.
--La mer a peur! la mer a peur!
Le chien s’ébroue sur le sable. Tonnerre monte à terre, la barbe et les cheveux ruisselants, la prunelle fixe dans les yeux sanglants. Des boules de muscles jouent sur ses bras noueux et son poitrail velu est formidable. Comme une lourde bête victorieuse, il monte en grondant chez Zacharie où il s’assoit tout dégouttant et commande:
--La goutte!
Les hommes l’admirent silencieusement et sentent leur cœur battre, leur sang s’échauffer, parce qu’un homme a fait un prodige de force et de courage. Peu leur importe qu’il soit vain ou insensé. Bernard lui-même incline à l’indulgence et regrette:
--C’est-il malheureux qu’ ça boive!
Les femmes ont moins d’enthousiasme et pensent à elles:
--Heureusement qu’ c’est point marié! ç’aurait fait mourir s’n’ épouse de peur ou d’ misère!
Deux ou trois fois à la suite, Tonnerre renouvelle son exploit. Il reste mouillé des heures entières à l’auberge de Zacharie où les gars tiennent à honneur de lui payer la goutte. Il boit son litre d’alcool et rit fièrement parce que le maillot fume à la chaleur de son corps.
--Le poêle est bon! jure-t-il en se claquant le thorax.
Mais ces jours-là, quand il voulait rentrer chez lui, brûlé par l’effort et l’eau-de-vie, il s’écroulait au bord de la route en bafouillant:
--Ma belle douce... ma câline... avec mes bras!... oh la garce! la garce!...
P’tit Pierre demeurait consterné devant l’idole abattue. Un homme à terre, l’ivrogne surtout, cela crie la déchéance. P’tit Pierre le sentait vaguement en présence de Tonnerre, bien qu’il aimât à suivre les autres soulards en riant et se moquant avec ses camarades.
Il rentrait à la maison pour ne pas voir. Seulement de temps à autre, il escaladait les rochers, au fond du jardin, et regardait par-dessus le mur, si son ami, le fou de la mer, avait regagné sa cabane.
Malgré cela, chaque fois que la mer s’enflait de colère, P’tit Pierre allait trouver le vieux s’il ne descendait pas de lui-même à la côte.
--Tu l’entends, disait-il.
Et Tonnerre comprenait, se levait et marchait vers _Elle_, accompagné par le gamin dont le cœur bondissait de joie héroïque dans la poitrine.
* * * * *
A l’été P’tit Pierre éprouva un bonheur qui éclipsa ses joies précédentes, quand on l’envoya jusqu’à Saint-Nazaire durant la Grande Semaine Maritime. Florent avait écrit que son navire, le contre-torpilleur _Lansquenet_, serait de la fête et les Bernard avaient consenti à dépêcher P’tit Pierre chargé d’un pâté de bernache, d’une bouteille et d’un tricot neuf.
Il partit sur le _Laissez-les dire_, avec Julien Perchais qui allait courir aux régates. Ils étaient sept à bord: Théodore et François Goustan, les constructeurs de Noirmoutier, le père Clémotte, les deux matelots, le patron et P’tit Pierre.
Il ne se sentait pas de joie et gambadait sur le pont pendant l’appareillage. Le sloop vira la jetée, d’où la mère Bernard cria de toutes ses forces:
--Et tu l’embrasseras ben pour nous!
Mais P’tit Pierre ne voyait déjà plus que la barque qui l’emportait, inclinée sous la brise d’ouest, en charruant vigoureusement la mer transparente.
L’atmosphère pesait. Depuis un mois, le soleil des grands étés cuisait la terre comme une poterie. Dans le marais le sol craquelé s’envolait en poussière, et le sel croûtait largement sur les salines. Bonne année pour l’île dont le sel et la pomme de terre font la richesse.
Peu à peu la chaleur cependant s’amassait en orages. L’horizon s’alourdissait d’une brume pesante où stagnaient, du côté du sud, des nuages d’un noir bleu, qui changeaient de forme sans bouger de place. Il ventait petite brise, mais la mer fortement houleuse sentait du mauvais temps.
Au grand largue, le _Laissez-les dire_ roulait jusqu’à tremper à l’eau sa bôme qui remontait d’un coup dans le ciel. P’tit Pierre regardait le flèche osciller, si haut, qu’il lui fallait se renverser pour le voir; il écoutait le gémissement des palans et le tumulte des vagues à l’étrave; il contemplait le torse énorme de Perchais accoté à la barre; et la force de cette machine, aux mouvements accordés avec ceux de la mer, l’émouvait sans qu’il comprît pourquoi.
Les hommes l’appelaient «le mousse» en rigolant, et pour ne pas lâcher les lignes à maquereaux, lancées à la traîne, l’envoyaient de temps à autre chercher «le litre».
--Hé mousse! passe-nous l’ kilog!
P’tit Pierre l’apportait avec fierté, et, chacun à son tour «prenait la hauteur du soleil», en buvant à même le goulot, le cul de la bouteille braqué en l’air comme une lorgnette.
Le maquereau donnait. De minute en minute on sentait aux lignes les secousses du poisson qui s’enferre; et quand on levait, les beaux scombres apparaissaient au bout des fils comme des flèches nacrées fendant l’eau claire. Des roses, des verts et des bleus très fins se déplaçaient, se succédaient et chatoyaient sur leur dos; ils avaient des yeux d’émeraude cerclé d’or et leur ventre était tout en argent. Sur le pont ils ouvraient trois ou quatre fois leur gueule vorace, tressautaient et agonisaient vite en éteignant leurs yeux et la vie lumineuse de leurs écailles, redevenus des poissons vulgaires, d’un bleu lourd, zébré de noir.
Bientôt dans la vapeur estivale, Saint-Nazaire se révéla, hérissée, métallique, conquérante, avec ses phares, ses cheminées, ses mâtures, ses chantiers et sa grue gigantesque en forme de T, comme une place forte en arme, face aux océans.
En opposition, de l’autre côté de l’estuaire limoneux, brillait des plages, des bois arrondis, la nature paisible, sans blindage de granit, sans bassins creusés à bras d’hommes pour emprisonner de la mer.
En rade, deux cuirassés pesaient, sombres et informes; des trois-mâts lançaient au ciel leurs silhouettes téméraires; des vedettes astiquées circulaient en clignotant de leurs cuivres; des barques croisaient; et dans le courant, les grosses bouées coniques, empanachées de feux verts ou rouges, accomplissaient avec lenteur des demi-tours en se balançant ainsi que des matrones à la baignade.
P’tit Pierre s’émerveillait. Jamais il n’avait vu de port aussi vaste, ni tant de bateaux de toutes les formes et de toutes les tailles. Des bâtiments charbonneux, larges comme des cathédrales, la mâture écourtée et des ancres de deux tonnes pendues à l’écubier; des paquebots à étages, sommés de cheminées comme des tours; des longs-courriers galeux qui sentent les épices; des bijoux de yachts, voilés de soie crême; des barques multicolores, des remorqueurs pansus, et des torpilleurs de l’Etat, grisâtres, menus, dont les flammes traînent de la pomme du mât jusqu’au pont.
La variété des pavillons surtout l’étonna. Il avait bien appris, à l’école, le nom des peuples partagés sur le globe, mais il n’imaginait rien au delà de l’Herbaudière. Cette fois il crut voir les nations, dans l’étamine superbe aux tons violents, et il sentit autour de lui la terre immense et merveilleuse.
Des accords de musique soufflaient, par bouffées, de la ville, parmi des poussières de charbon et des âcreurs de houille. De chaleur, le coaltar coulait sur les coques. On accosta. P’tit Pierre saisit la bourriche, qui contenait le pâté de bernache, la bouteille et le tricot neuf, destinés à son frère, et débarqua derrière le père Clémotte.
Le vieux l’entraîna par les quais où le soleil tombait d’aplomb. Une gaieté turbulente pétillait dans les auberges. Des lanternes vénitiennes et des drapeaux décoraient les rues où déboulait la foule, par bandes, bras dessus, bras dessous. Ils découvrirent le _Lansquenet_ au quai des Pêcheries.
Fin de lignes, ras l’eau, les cheminées trapues, les mâts grêles, il exprimait la force et la légèreté. Une odeur d’huile chaude et de saumure l’enveloppait. Sous les pas des hommes, les tôles sonnaient.
Pensive et muette, la foule était massée devant ce fuseau d’acier dans quoi on enferme des hommes pour en massacrer d’autres, et dont les nations s’enorgueillissent plus il va vite et tue loin. Elle admirait et craignait à la fois. La puissance et la précision de l’engin l’enthousiasmaient, mais au fond de sa chair, une fibre se crispait, parce qu’elle sentait la guerre qui est de la souffrance, de la mort; et elle regardait avec des yeux de condamné.
Florent parut, les souliers luisants, le col raide, la vareuse nette. Il rit, embrassa P’tit Pierre largement, sans respect humain, au milieu des curieux, parce que c’est bon de retrouver le pays, la mère, le papa, tout ce qui tient si dur au cœur des hommes, dans un gros baiser qui claque sur la joue de son frère. Et puis on s’en fut prendre le coup de l’arrivée, une bonne bouteille, au _Café de la Marine_.
P’tit Pierre était fier parce qu’on les regardait. Depuis le matin il vivait une existence éblouissante et il ne parla que de lui, de sa traversée:
--Tu sais j’ suis v’nu à bord du _Laissez-les dire_...
Florent dut lui arracher des nouvelles du pays et empoigner la bourriche où il fouilla lui-même.
Ils déjeunèrent sur un coin de table, à l’auberge, parmi les cris des consommateurs. Près d’eux quatre jeunes gens pariaient de vider un litre d’un trait; plus loin, des pêcheurs, engagés aux régates, braillaient en se défiant. Une fillette parut sur le seuil, basanée, pieds et tête nus, et joua sur un accordéon _Va petit mousse_, que la foule reprit en chœur, avec un mouvement de houle auquel s’abandonnaient les femmes.
Chaque fois que passait la servante, rougeaude, suante et mamelue, les hommes fourrageaient son cotillon en rigolant. Des obscénités fulguraient en éclairs, suivies du tonnerre des rires. La fumée dense masquait le plafond. On marchait dans le vin qui empestait l’atmosphère.
Volontiers Florent s’attarderait avec Clémotte, à boire, à jaser. Le vieux avait déboutonné son gilet, pour bedonner à l’aise, et dénoué la cordelière framboise de son col. Mais impatient de voir la fête, P’tit Pierre réclamait obstinément:
--On va-t-il pas bientôt s’ n’aller...
Une fanfare défila au rythme de _Sambre-et-Meuse_. Le café se vida, et les Bernard emboîtèrent le pas avec la compagnie. Du côté de la mer le canon retentissait. Des coups de vent chaud apportaient de la poussière; les drapeaux clapotaient au long des mâts; une sirène mugit et cent voix lui répondirent dans la foule.
C’était la liesse populaire, la joie physique de brailler, de gesticuler, d’avoir le cerveau trouble et le sang chaud. Il y avait bien, ici et là, des parades officielles, faites par des messieurs noirs sur des estrades tricolores, où l’on proclamait au son des _Marseillaise_, «la force de notre marine», «la prospérité du Commerce» et «la gloire de la France!» Mais on savait bien que tout cela n’était pas sérieux. Il en fallait, parbleu, de ces histoires, pour les journaux, pour les avancements, pour les vanités et parce qu’il y en a qui aiment jouer à embêter les autres. Seulement, la vraie fête était ailleurs, là où il y avait du vin et des filles, des goulées de baisers à prendre, des litres à lamper, là où les instincts trouvaient leur compte large de plaisir.
Les jetées grouillaient de monde. Déjà les régates couvraient de voiles l’estuaire trouble. La Loire immense roulait vers la mer ses eaux vaseuses avec des remous et du clapotis. Le courant fuyait en emportant les barques et bouillonnait le long des cales. Le bas des quais, enduit de végétation grasse, sentait fortement la marée. Le père Clémotte abandonné aux amitiés d’un vieux pilote, Florent entraîna P’tit Pierre du côté des estacades où il y avait des joutes pour les marins de la Flotte.
Une quinzaine d’embarcations de service s’alignent sur deux rangs. Il y en a de petites à huit rameurs et de grandes à seize. De loin elles ressemblent à des bêtes, blanches et bleues, fournies de pattes à cause des avirons que les hommes tiennent bordés au ras de l’eau, prêts à partir. A l’arrière le patron est debout, une main sur la barre.
A terre, des gens enflés de supériorité expliquent les choses mystérieuses de la mer. Des vieilles barbes parlent un langage semé de mots inconnus: tribord amure, flèche bômé, lof pour lof... La foule regarde d’un seul œil les barques, souquées de toile, qui se croisent, se coupent manœuvrent à toutes les allures et, sans rien comprendre à la régate, elle est soulevée d’enthousiasme pour l’audace et la force des hommes.