Le petit vieux des Batignolles

Part 8

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Mais cet accablement dura peu; elle se leva bientôt, la résolution brillait dans ses yeux.

--Oui! s’écria-t-elle, le comte a raison; pour Max, si jamais j’étais sa femme, je serais un malheur, je le vois bien par cette lettre que le comte m’a adressée sans penser qu’il me jetait à la face une horrible injure; voilà donc ce que penseraient de moi les gens auxquels Max voudrait présenter sa femme...

Non, ce mariage est impossible. C’est un beau rêve que j’ai caressé trop longtemps, une douce illusion qu’il faut voir s’envoler.--J’étais trop heureuse aussi, un tel bonheur n’était pas fait pour durer longtemps.--Ah! que Max, au lieu d’être riche et noble, n’est-il un pauvre ouvrier, sage et travailleur!

Elle donna quelques minutes à cette douce idée, son cœur s’épanouissait à ce rêve de bonheur.

Mais le souvenir poignant de sa situation lui revint bien vite.

--Allons, se dit-elle, il me faut du courage, que mon amour soit assez grand, assez généreux, pour accomplir sans murmure un grand sacrifice.

Elle prit son chapeau, un châle et sortit.

Le soir même, elle avait vendu à vil prix son petit mobilier qu’elle aimait tant, et s’installait dans un de ces infimes hôtels qui cachent leur entrée repoussante au fond des ruelles populeuses qui aboutissent à la rue Saint-Denis.

Elle songea alors à écrire à Max.

--Mais non, non! se dit-elle, que le sacrifice soit complet, qu’il ignore toujours et mon amour et mon dévouement.

Et lui! puisse-t-il être heureux! Puisse cette femme riche, noble, belle sans doute, l’entourer de tout l’amour dont j’aurais, moi, entouré sa vie.

Et Louise resta de longues heures accoudée à sa petite table, elle pleurait.

XX

Lorsque, le lendemain, Max retourna chez Louise, il fut stupéfait en apprenant qu’elle était partie; le concierge ne put donner aucun éclaircissement.

--Un valet est venu, dit-il au vicomte, un bel homme, avec une livrée superbe, il apportait une lettre, il est resté là-haut assez longtemps; quand il a été parti, mademoiselle Louise est descendue, elle a amené un marchand de meubles, a vendu toutes ses affaires, puis a mis le reste dans un fiacre et est partie sans dire où elle allait.

--Niais! cent fois niais j’étais! s’écria Max, et je croyais à son amour! quelle leçon! Un autre, je le vois, aura été moins respectueux et plus adroit que moi. N’importe, je veux la retrouver.

Et le vicomte, pendant huit jours, se livra à toutes les investigations possibles.

Peines perdues, Louise était introuvable.

Deux ou trois agents qu’il avait mis en campagne furent obligés d’avouer leur impuissance.

Alors le découragement le prit.

Il se fit toute sorte de raisonnements plus spécieux les uns que les autres, pour se prouver qu’il n’aimait pas Louise. Il n’y put parvenir.

Il finit par se laisser entraîner par son père chez la marquise de Chevonceux.

Henriette, qui un moment avait tremblé, était au comble de la félicité. L’orgueilleuse héritière, dont l’esprit lunatique et railleur, le superbe dédain et le mâle aplomb effrayaient les plus braves, fut charmante pour Max.

Elle l’aimait, le regard du vicomte la dominait. Elle eût trouvé du bonheur à lui obéir, elle qui avait toujours dominé. Pour lui, elle eut cette timide gaucherie d’une pensionnaire, cette fraîche candeur d’une jeune fille.

Max s’en revint tout surpris et dans un état d’esprit tout différent.

--M’aimerait-elle? pensait-il. Pourrai-je être heureux avec elle? Et puis, deux cent mille livres de rente!...

Pourtant cette idée de n’épouser que de l’argent lui fit honte, il ne se sentait aucun amour pour Henriette.

Le comte jouissait avec délices de l’embarras de Max, qui se lisait sur sa figure; il se félicitait de son adresse.

XXI

--Il faut avouer que mon aventure est singulière, se dit Max, je consulterai deux de mes amis.

Il était encore parfaitement indécis; il prenait conseil afin de pouvoir faire tout l’opposé.

Max choisit en conséquence deux amis, parmi les soixante ou quatre-vingts qu’il décorait de ce titre.

--Il m’arrive, dit-il..........

--Parbleu! s’écria le comte Léon de Chaussey, l’idée est excellente, épouser une ouvrière, c’est par trop troubadour.

--Bon d’en faire sa maîtresse! pensa tout haut Julien de Voël.

--Encore!

--Si, du moment qu’elle est jolie.

--Et voilà qu’elle s’enfuit avec un autre.

--C’est un tort qu’elle a eu; car, enfin, jamais elle ne retrouvera la chance que lui offrait Max: être sa femme.

--De plus belles espérances, non, mais ce n’étaient que des espérances, elle aura trouvé du comptant.

--Mais, messieurs, dit Max, elle a refusé pour plus de vingt mille francs de bijoux, de cachemires, etc.

--Raison de plus, un autre aura doublé l’offre.

Cette conversation impatientait horriblement le vicomte; sans se l’avouer, il avait foi en Louise.

--Tout cela, messieurs, ne m’apprend pas ce que vous feriez à ma place.

--Moi, dit Léon de Chaussey, j’épouserais tout d’abord Henriette.

--Moi, dit le baron de Voël, je refuserais péremptoirement, sans arrière-pensée, la main de cette acariâtre héritière.

--J’épouserais, parce qu’elle a deux cent mille livres de rente, ce qui est un revenu assez honnête pour épicer convenablement les fadeurs de l’hyménée; puis, qui empêche de découvrir l’adresse de cette dentellière, aussi vertueuse que belle; ce serait le bon moment de l’enlever à son séducteur.

--Moi, je refuserais, parce que: 1º Max est assez riche pour ne pas faire un mariage d’argent; 2º parce qu’il est encore trop jeune pour se mettre la corde au cou; 3º parce qu’il doit montrer du caractère et ne pas se laisser forcer la main.

--Fort bien! dit Max, maintenant quel avis à suivre?

--Le mien, parbleu!

--Que non pas, ce sera le mien, j’espère.

--Alors, buvons! dit Max.

Et l’on se mit à boire prodigieusement, tout en raisonnant à perte de vue.

Lorsque les deux amis se retirèrent:

--Marie-toi, dit Léon, et de suite.

--Sur ta vie! refuse carrément, dit Julien.

--J’en suis juste au même point qu’avant, se disait Max, j’aurais dû inviter trois amis, il y eût eu majorité.

--Max est encore bon, disaient les deux amis en rentrant chez eux; voilà donc la cause véritable de sa disparition soudaine, Max était amoureux.

--Je trouve, moi, que Max baisse considérablement.

--C’est aussi mon avis. C’était cependant un homme très-fort, jadis, je l’ai bien connu lorsqu’il mangeait le patrimoine de sa mère.

--L’âge, mon cher, l’âge!

--Et puis son père y est bien pour quelque chose.

--Non, non, il baisse décidément; pense donc, mon cher! deux cent mille livres de rente.

Et le lendemain, tous les nombreux amis de Max riaient au possible des singulières idées de ce pauvre vicomte. Il y eut même des paris d’ouverts.

Il est vrai que Max avait recommandé le secret.

XXII

Cependant les jours se passaient et les irrésolutions de Max étaient toujours les mêmes; l’époque fixée par M. de Tressang arriva, le vicomte demanda quelques jours de répit; le comte, qui était un habile homme et qui connaissait fort bien le caractère de Max, consentit à attendre encore; il est vrai que Max allait fréquemment chez madame de Chevonceux.

--Oublions, se disait-il parfois, oublions un beau rêve, être aimé. Adieu, projets chéris, chimères longtemps caressées, douce existence que j’ai cru entrevoir! Et le souvenir de Louise envahissait son cœur et le remplissait de tristesse. Puis, sans savoir au juste le marché honteux proposé par son père, marché qui devait le faire l’époux heureux de la riche héritière, tous ses instincts se révoltaient à l’idée d’être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

--Si je savais où est Louise, disait-il, si je n’avais pas ce doute affreux, cette inquiétude incessante, eh bien! mon malheur serait moins grand, je me dirais: Tout est perdu, oublions. Mais je ne sais rien, rien!

--Je suis un niais, pensait-il à d’autres moments, je cherche à dorer ma lâcheté de prétextes fallacieux, je suis comme les autres, la fortune me tente.--Non, cependant. J’aimerais bien mieux l’amour de Louise.

XXIII

C’était une chambre obscure et malsaine située au quatrième étage de la rue Sainte-Foy; la fenêtre ouverte sur un puits fétide, qu’on désignait sous le nom de cour, ne laissait pénétrer qu’une lumière pâle et des miasmes pestilentiels. Misérable était le mobilier de cette chambre: le lit de bois, plaqué jadis, ne laissant plus voir que la colle, supportait deux minces matelas de varech; une commode éraillée, dont l’un des pieds était remplacé par une brique de champ; deux chaises dépaillées; une table dont le marbre avait été enlevé, et un fauteuil diapré de toutes les couleurs, si crasseux et si sale que plusieurs générations devaient s’y être assises; sur la cheminée, une petite glace malpropre dont le tain était à moitié enlevé, complétait l’ameublement.

Là, demeurait Louise; couchée sur le triste grabat de cette chambre, elle pleurait et souffrait depuis un peu plus d’un mois, depuis le jour où elle avait quitté sa petite chambre.

La fièvre avait gonflé ses traits si beaux, si réguliers jadis, marbré cette peau si blanche; ses yeux demesurément ouverts, mais fixes et mornes, exprimaient le plus horrible désespoir.

Bientôt entra une grosse femme à la voix rauque, aux traits épais, à la démarche crapuleuse; à sa vue, Louise eut un tressaillement.

--Eh bien, ma fille, dit cette femme, êtes-vous décidée?

--Oh! madame, répondit la malheureuse enfant, je souffre tant!

--Raison de plus, petite, on est bien mieux soigné à l’hôpital que dans un garni, et puis un malade, c’est gênant; d’ailleurs ça abîme mes draps et mes matelas, d’avoir toujours quelqu’un dessus. Comme cela enfin, votre quinzaine finit demain, avez-vous de l’argent? Il n’y en a plus dans la petite boîte.

--Comment, plus rien?

--Dame! presque; trois ou quatre francs, je crois, à peine.

--Mais pourtant, madame, il me semble qu’il n’y a pas huit jours encore il y avait quarante francs.

--Il y a huit jours, je ne dis pas, mais, dame! v’là ce que c’est les maladies, ça coûte cher.

--Mais qu’ai-je donc pris?

--Comment! ce que vous avez pris?

--Oui, il me semble que cette tisane et le peu de bouillon que je bois ne doivent pas coûter si cher.

--Alors, je te vole, n’est-ce pas, espèce de petite mijaurée, bonne à rien! hurla la grosse femme; je te vole, n’est-ce pas? soyez donc bonne! eh bien, puisque je te vole, tu n’as qu’à t’habiller et tu vas filer, et plus vite que ça. Allons, debout, ou de l’argent!

--Madame, de grâce! murmura Louise.

--Non, de l’argent, après je verrai; d’abord, c’est neuf francs pour la quinzaine et de suite.

--Mais, madame, je vous payerai.

--Quand?

--Demain, quand je pourrai sortir, j’ai quelques économies.

--Où?

--A la caisse d’épargne.

--Vrai! et les yeux de la mégère exprimèrent une si féroce cupidité que Louise eut vraiment peur.--Alors, où est le livret?

--Pas ici, madame.

--Allons, bon! dit la mégère furieuse, des blagues! Ça ne prend pas, faut filer, et elle porta la main sur Louise pour l’arracher de dessus le lit.

Louise eut une inspiration.--Madame, j’ai un parent riche, portez-lui un mot de moi, il viendra.

Et Louise, d’une main mal assurée, écrivit deux lignes à Clodomir.

Une demi-heure après le jeune homme était agenouillé et pleurait près du lit de Louise.

--Et Max, dit-il, se remettant un peu, il vous a donc abandonnée? Oh! s’il en est ainsi....

--Non, il ne m’a pas abandonnée; il m’a bien cherchée sans doute, j’ai fui sans rien dire.

--Mais pourquoi, pourquoi?

--Je l’aimais bien pourtant... Et Louise lui raconta son histoire, sa maladie; depuis un mois, elle souffrait, seule, sans amis, sans secours, sans une goutte d’eau souvent pour étancher sa soif; avec une femme qui lui faisait peur et qui la volait.

--Surtout, ajouta-t-elle en terminant, j’ai eu confiance en vous, je me suis souvenue de vous à l’heure du danger; pas un mot à Max, jurez-le moi.

Clodomir promit tout...

--Vous ne pouvez rester ici, ajouta-t-il, je vais parler à la maîtresse de l’hôtel et je ne serai pas longtemps absent.

Louise, le soir même, était couchée dans une petite chambre bien propre, près des boulevards extérieurs, une garde-malade était à son chevet.

--Maintenant, dit Clodomir, à demain, Louise, je viendrai de bonne heure. Il se fit immédiatement conduire à l’hôtel de Tressang.

--Le vicomte Max?

--Monsieur le vicomte est sorti et ne rentrera sans doute que fort tard. Il était neuf heures du soir.

--J’attendrai alors, il faut absolument que je lui parle.

Le domestique, qui avait reconnu un ami de son maître, le conduisit à la chambre de Max.

XXIV

Ce jour-là, précisément, il y avait un grand dîner suivi d’un bal chez la marquise de Chevonceux.

Les intimes de la maison qui avaient flairé le mariage de Max, étaient ravis de leur pénétration, et, quoique cela ne fût pas officiel, ils allaient de groupe en groupe annonçant que c’était un dîner de fiançailles, en grand secret, toujours.

Deux heures du matin venaient de sonner.

Le silence se rétablissait dans les vastes salons tout à l’heure encore si tumultueux, on n’entendait plus que par moments les voix de quelques joueurs retardataires.

Le vicomte de Tressang et son père vinrent prendre congé de madame et mademoiselle de Chevonceux.

Henriette était radieuse.

Elle tendit sa main à Max en lui jetant un tendre regard. Mais au moment où le vicomte s’inclinait pour baiser la main qu’on lui présentait, le souvenir de Louise l’envahit si fort, que laissant tomber la main d’Henriette, il s’inclina froidement et sortit, indigné contre lui-même, contre ses irrésolutions et sa lâcheté.

Le comte ne s’était aperçu de rien.

--Quoi! se disait Max, tandis que la voiture roulait rapidement vers l’hôtel; quoi! j’épouserais, parce qu’elle est riche et que je n’ai rien, cette grande fille qui me déplaît, qui achète en moi un esclave, tandis que j’aime une autre, une pauvre jeune fille que mon amour a perdue peut-être, pour laquelle j’ai été comme un mauvais génie!

Non, je le sens, ce mariage ne se peut; j’ignore ce qui a pu éloigner Louise, mais le motif doit être honorable; elle m’aimait. Je la chercherai mieux que je n’ai fait jusqu’à ce jour, je la retrouverai, elle sera ma femme.

Et cependant je me suis laissé malgré moi engager si avant qu’une rupture désormais est un éclat, un ridicule.

Qu’importe, l’existence que je mène est affreuse, et demain, oui, demain elle aura un terme, à tous risques.

Il était dans cette disposition d’esprit en descendant de voiture. Un domestique le prévint qu’un de ses amis l’attendait depuis neuf heures du soir.

Max franchit rapidement les degrés. En apercevant Clodomir, il devina.

--Où est Louise? s’écria-t-il.

--Elle est bien malade, dit Clodomir.

--Mais où, où?

Clodomir raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait.

--Oh! tu es un noble cœur, toi, dit Max en lui serrant énergiquement la main; moi, je ne suis qu’un lâche; mais je vais tout réparer.

--Que veux-tu faire?

--Tu le sauras après; attends-moi ici, ce ne sera pas long.

Et Max courut vers l’appartement de son père.

Le comte de Tressang, avant de se coucher, était en train de combiner pour Max une affaire avantageuse qui devait lui rapporter au moins quinze ou vingt pour cent.

--Mon père, dit Max d’une voix ferme malgré son émotion, mon père, je vous ai trompé.--Je ne puis être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

--Monsieur, monsieur, dit le comte en se levant livide de colère, il est trop tard maintenant pour réfléchir, vous êtes engagé maintenant, il faut marcher en avant.

--Mon père, c’est impossible.

--Prenez garde, dit le comte, prenez garde! je puis, monsieur, vous briser comme un verre si vous refusez de m’obéir.

--Croyez bien, mon père, ce n’est pas sans un profond chagrin que je brise tous vos projets d’avenir; mais, je dois à l’honneur, je me dois à moi-même d’épouser la femme que j’aime, et quoi qu’il arrive je l’épouserai.

--Et quelle est cette femme?

--Une jeune fille belle et vertueuse.

--Son nom, son nom?

--Elle vous est inconnue, mon père, c’est une ouvrière.

--Louise Blain?

--Ah! dit Max indigné, vous la connaissiez?

--Oui, je la connaissais.

--C’est vous alors, mon père, c’est vous?...

--C’est votre maîtresse, alors, que vous voulez épouser.

--Je vous jure, mon père...

--C’est bien, dit le comte dont la colère croissante ne se contenait plus, vous êtes décidé à ne pas m’obéir!

--Croyez, mon père....

--Alors, monsieur, sortez, sortez de mon hôtel; je vous chasse, je vous renie, vous n’êtes plus mon fils; vous êtes ruiné, vous n’avez rien, entendez-vous, plus rien. N’attendez rien de moi, vivez comme bon vous semble; mais, avant tout, oubliez que vous avez pour père le comte de Tressang.--Avez-vous réfléchi? est-ce un parti bien pris?

--Je suis décidé, mon père.

--Alors, quittez l’hôtel à l’instant, vociféra le comte menaçant.

Max s’inclina et sortit.

Une heure après, il quittait l’hôtel avec tout ce qui lui appartenait; Clodomir l’accompagna.

XXV

Les domestiques de l’hôtel de Tressang ignoraient complétement ce qui s’était passé entre le père et le fils; le lendemain matin le comte, en apprenant le départ de son fils, feignit une profonde surprise, mais néanmoins laissa entendre à son valet de chambre que Max était parti pour ses terres de Bourgogne.

Tout fut donc pour le mieux durant quelques jours.

Mais la livrée est indiscrète, la livrée veut savoir ce que cache le maître, la livrée ne prend pas toujours pour vrai ce qu’on veut bien lui dire et devine souvent.

Des circonstances furent rapprochées; l’arrivée de Clodomir, son insistance, un nom de femme prononcé très-haut, entendu par le groom du vicomte, quelques paroles recueillies auparavant par les valets qui servaient à table, le bruit d’une discussion violente qui était arrivée aux oreilles de la lingère.

La vérité fut à peu près connue, le reste deviné; de maison en maison, le bruit du départ de Max arriva aux oreilles d’Henriette, qui commençait à trouver au moins singulière l’absence prolongée de Max.

Mademoiselle de Chevonceux entra d’abord dans une horrible colère dont la pauvre marquise eut à supporter tout le poids; puis elle se livra au désespoir, désespoir si violent qu’elle ne songea même pas au ridicule, qu’elle oublia que ce désespoir faisait la joie de tous ses ennemis, et Dieu sait si elle en avait!

Pour la première fois de sa vie, la riche héritière connut un véritable malheur; la mort lui paraissait le seul refuge digne d’elle et de sa douleur, d’autres fois elle songeait à aller finir ses jours dans un couvent.

Quant à la marquise, elle avait consigné sa porte à tout le monde.

XXVI

--Que va faire mon fils? pensait le comte, épouser cette fille? non, cette idée chez lui ne peut être sérieuse; d’ailleurs, que peut-il espérer? La misère me le ramènera bientôt; je lui donne, voyons... deux mois pour être dégoûté de sa maîtresse, deux autres mois pour épuiser toutes ses ressources, un mois en combats d’amour-propre, total cinq mois.

Mademoiselle Henriette est fille de sens, certainement elle saura prendre patience, Max n’est pas perdu pour elle, les difficultés vaincues seront un charme de plus.

Cette dernière idée décida le comte de Tressang.

--Je ne dois point perdre la tête, dit-il, c’est sur moi que repose toute cette affaire. Max s’enfuit, mademoiselle de Chevonceux est au désespoir, la vieille marquise a la tête perdue.

C’est bien de la besogne pour moi.

Et il se transporta, la figure toute soucieuse, chez la marquise de Chevonceux.

Henriette l’accueillit avec bonheur, elle allait donc enfin savoir la vérité.

Le comte ne cacha rien.

Mais, en même temps, il releva toutes les espérances d’Henriette.--Plaignez-le, disait le comte à la jeune fille, mais ne lui retirez pas votre affection, il vous reviendra repentant.

Et Henriette espérait encore.

XXVII

Louise revenait à la vie, avec le bonheur. Après de si cruelles épreuves renaissait la santé.

Max avait utilisé les ressources dont il pouvait disposer encore et avait acheté le mobilier nécessaire à un jeune ménage; aidé de Clodomir dont le cœur s’intéressait à une femme jadis aimée, dont un instant il avait voulu faire la sienne, le vicomte ne tomba point dans des dépenses inutiles.

En peu de jours tout fut prêt et Louise put s’installer dans le nouvel appartement, près de la rue de Fleurus. Max, en attendant son mariage, avait loué un petit cabinet à deux pas.

--Je vais, dit-il à Clodomir, me trouver un emploi qui nous permette de vivre, et aussitôt je me marie.

--Que cela ne t’arrête pas, avait dit Clodomir, tout en faisant les démarches nécessaires pour ton mariage, rien ne t’empêche de chercher ce que tu désires; puis, remarque bien ceci, à la certitude de ton mariage, la colère de ton père cédera, hâte-toi donc.

Max suivit ce conseil.

Trois jours après, le comte de Tressang, qui avait déclaré formellement refuser tout consentement à ce mariage, recevait de son fils une première sommation respectueuse.

Au premier mot de cet acte que prononça le notaire, le comte entra dans une fureur insensée.

--Jamais, s’écria-t-il, jamais, je l’empêcherai.

Et comme le notaire lui expliquait que rien au monde ne pouvait empêcher Max, Français et majeur, d’user de son droit, le comte, en grand seigneur qu’il était, menaça l’officier ministériel de le faire jeter dehors.

Mais le notaire expliqua si bien et en si peu de mots, à son noble client, tout le désagrément qui pouvait résulter de cet acte de violence, que le comte, réduit à dévorer sa colère, s’en prit à tous les objets de son cabinet, et réduisit en moins de rien, en morceaux, pour plus de trois mille francs de coûteuses fantaisies, amassées jadis avec amour.

--Et dire, s’écriait-il, après le départ du notaire, qu’il n’y a plus de Bastille, de lettres de cachet ni de For-l’Évêque! Avec quelle facilité j’eusse fait enfermer monsieur mon fils, et fait périr cette fille de rien dans un cul de basse-fosse!

Oh! la révolution! la révolution! qui nous a tout enlevé, tout, tout!

Et le comte, épuisé, se laissa tomber dans son fauteuil.

Une deuxième sommation suivit la première.

Le comte protestait toujours.

Enfin une troisième...

Enfin Max envoya à toutes ses connaissances une lettre de faire part ainsi conçue:

«Monsieur le vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang a l’honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle Louise Blain.»

Max s’était marié à Saint-Étienne-du-Mont, à six heures du matin.

Deux de ses amis d’autrefois lui avaient servi de témoins; pour ce jour-là Clodomir avait disparu.

Ce jour-là le comte faillit mourir d’une attaque d’apoplexie.

La hardiesse de Max, son mépris du qu’en-dira-t’on, le sauvèrent; son mariage fut un éclat, un scandale, mais le ridicule ne l’atteignait pas.

XXVIII

--Ma mère, dit Henriette, le comte est un homme infâme, il nous a jouées toutes deux, je veux me venger.

Heureusement la marquise parvint à prouver à sa fille qu’un éclat de plus la perdrait à tout jamais.

--Je n’en veux pas à Max, ma mère; tout ceci ne fût point arrivé, si le comte nous eût dit ce qu’il en était; je sentais que Max ne pouvait m’aimer. Qu’y faire maintenant? Rien, et cependant, ma mère, si j’eusse été sa femme, il eût été heureux, je le crois, il me dominait.

Madame de Chevonceux et sa fille partirent pour l’Allemagne, où la marquise avait une branche de sa famille.

Henriette avait préféré ce voyage au cloître, dont l’idée lui était venue tout d’abord.

XXIX

Cependant, malgré toute l’économie de Louise, les ressources du jeune ménage s’épuisaient peu à peu.

Max n’avait pas trouvé l’emploi qu’il espérait. Telle est en effet, à notre époque, l’éducation des gens du monde, qu’on leur apprend juste ce qu’il faut pour ne rien savoir qui leur puisse être utile à un moment donné.