Le petit vieux des Batignolles
Part 7
Mademoiselle Henriette avait vingt-trois ans et régnait en despote à l’hôtel de sa mère, vieille femme qui cherchait encore à réparer des ans l’irréparable outrage, ruine respectable sur laquelle se lisaient les injures du temps sous une formidable couche de carmin et de blanc.
Cette respectable marquise professait pour sa fille une idolâtrie qui tenait du prodige pour tous ceux qui connaissaient, et par conséquent avaient eu à en souffrir, l’horrible caractère de mademoiselle de Chevonceux.
--L’aveuglement maternel, disait-on.
Il est vrai que cette affectueuse indulgence, cette admiration passionnée, cette inaltérable tendresse, avaient une source moins noble.
Feu le marquis de Chevonceux, joueur affréné, viveur émérite, avait laissé à sa femme une fortune plus que compromise; il ne resta presque rien à la noble veuve, quelque quinze mille livres de rentes, à peu près, la misère, pour elle.
Heureusement, un vieux parent de madame de Chevonceux, gentilhomme campagnard, avare et colossalement riche, avait disposé en faveur d’Henriette de toute sa fortune, évaluée par les plus modérés à cinq ou six millions.
Henriette, majeure et fille de tête, tenait les clefs du coffre-fort; c’était elle qui défrayait le train princier de la maison, tenant compte des recettes et des dépenses avec autant d’exactitude qu’un procureur, rognant sur les mémoires, mais jetant l’or au moindre de ses caprices, fournissant à ceux de la marquise.
Elle ne réclamait en échange de ses largesses qu’indulgence pour toutes ses fantaisies, amitié et surtout obéissance aveugle.
Faute de quoi, elle l’avait nettement expliqué à la vieille marquise, elle se mariait, se séparait d’elle, sans lui faire la plus légère pension, ne lui laissant pour vivre que les maigres restes du patrimoine des Chevonceux.
C’était là l’épouvantail de la marquise, la source où elle puisait son affection.
Un matin, Henriette se présenta chez sa mère, il était neuf heures à peine; la marquise, qui avait passé une partie de la nuit à jouer au wisth avec Mgr l’archevêque d’Araria, dormait encore d’un profond sommeil.
Sa fille l’éveilla brusquement.
--Ma mère, je voudrais vous parler de suite, s’il est possible. La marquise, terriblement contrariée, se souleva légèrement sur ses coussins.
--Est-il bien nécessaire que ce soit de suite?
--De suite, ma mère.
--Alors, je vous écoute; cependant je ne vous dissimulerai pas, Henriette, que je suis bien fatiguée ce matin.
--J’aurai fini en un instant, ma mère; je suis venue vous dire que j’ai enfin trouvé un mari de mon goût, et que je veux me marier.
La marquise se laissa retomber sur son oreiller en joignant les mains d’un air épouvanté.
--Mais, ma fille... essaya-t-elle.
--Oh! soyez sans crainte, ma mère, continua l’impassible Henriette, vous demeurerez avec nous, et comme je serai toujours la maîtresse, vous serez toujours chez vous. Ne croyez-vous donc pas à mon affection?
La marquise respira un peu:--J’ignorais, Henriette, qu’un nouveau parti se fût présenté; quel est ce jeune homme?
--Il ne s’est pas présenté du tout, il n’y a peut-être même jamais songé, ajouta Henriette pensive.
--Comment! mais alors, et les convenances?
--J’ai compté sur vous, ma bonne mère.
--Sur moi? et pour quoi faire?
--Mais pour aplanir les difficultés, l’homme que je veux pour mari est M. de Tressang.
--Oh! Henriette! un homme ruiné.
--Raison de plus, il me devra tout; puis, j’en ai assez pour deux, et, d’ailleurs, son père est riche.
--Un débauché!
--Gage de sagesse pour l’avenir.
--Un joueur, un joueur!
--C’est faux, ma mère, c’est faux.
--On le dit, ma fille.
--Oui, les envieux, les méchants, car enfin, ma mère, le vicomte est certainement l’homme le plus distingué que nous ayons reçu cet hiver.
--Il a bien des envieux alors.
--Eh bien! quand tout cela serait, je le corrigerai, et puis il me plaît.
La marquise ne répondit plus. Comme d’ordinaire, elle subissait l’influence; cependant une idée la prit, qui lui fit faire un soubresaut sur ses oreillers.
--Mais ce jeune homme, Henriette, tu le connais à peine.
--Assez pour l’aimer.
--Mais, ma fille, ce n’est pas une raison, cela.
--C’est une raison, ma mère.
--Cependant je ne puis pas aller le demander en mariage, moi, cela n’est pas reçu. Te connaît-il? t’a-t-il remarquée? t’a-t-il fait pressentir?....
--Absolument, rien.
--Eh bien, alors?
--Mais, ma bonne mère, dit Henriette avec un geste d’impatience, comprenez donc que c’est pour cela, précisément, que j’ai compté sur vous, sans cela.... Pensez donc, je vieillis, il faut me marier; le vicomte sera, j’en suis sûre, un excellent mari, si j’allais plus tard épouser un homme tyrannique qui voulût nous séparer... Oh! je serais bien malheureuse, et vous, ma mère?
Toutes les terreurs de la marquise revinrent; elle se voyait, seule, avec ses douze mille livres de rente, sans train de maison, sans fêtes, sans voiture....
--Non, mon Henriette, tu ne seras pas malheureuse, ta mère ne te fera pas défaut, ta volonté sera faite, je vais réfléchir.
--Ah! merci, ma mère, je suis rassurée maintenant; je compte sur vous, et Henriette sortit.
--Comment faire? mon Dieu, pensait la marquise, comment faire? Le monde, les convenances! Ah! cette enfant ne respecte rien. Si j’étais la maîtresse!
XIII
Max avait disparu.
C’est en vain que ses amis s’étaient présentés chez lui; la réponse avait été invariable:
--Monsieur le vicomte est sorti, répondait le domestique. On se livrait aux plus singulières conjectures.
Était-il à Paris?
Son père l’avait exilé dans une terre.
Il était aux eaux avec une de ses tantes.
Mais non, la saison était passée.
Il était en Italie alors.
Il avait été enlevé par une danseuse.
Tous ces bruits contradictoires avaient été longuement discutés, mais l’opinion publique n’avait pas décidé encore.
Qui donc eût pu se douter que Max, épris follement d’une ouvrière, passait ses journées, ses soirées, tout son temps, préoccupé sans cesse de cet amour.
Heureux seulement quand il voyait Louise, quand il pouvait rester quelques heures avec elle.
Car, maintenant, il allait souvent chez Louise; leur mariage était bien convenu, Max n’attendait qu’une occasion pour obtenir le consentement de son père.
Et Max était plus heureux qu’il ne l’avait jamais été, même dans ces jours de folie où, puisant sans compter, il jetait à pleines mains l’or et sa belle jeunesse.
Louise était heureuse aussi, l’avenir maintenant c’était l’amour de Max, le bonheur au lieu de la misère et du désespoir.
XIV
La marquise, cependant, tournait et retournait en sa tête tous les moyens possibles pour amener le mariage tant désiré par sa fille, de la façon la plus convenable et qui ne pût prêter le flanc au ridicule.
--Si encore je connaissais le comte de Tressang, pensait-elle, tout s’arrangerait, mais à peine si je lui ai parlé quatre fois en ma vie.
Grandes étaient donc les perplexités de la vieille marquise, lorsqu’un hasard des plus heureux vint la servir.
Comme elle cherchait à se rappeler toutes les circonstances qui l’avaient mise parfois en relations avec le comte de Tressang, elle se souvint qu’une de ses terres de Bourgogne était voisine d’une des propriétés du comte. De voisinage à procès le chemin était court, le procès amènerait nécessairement une transaction qui exigerait absolument des entrevues, une réconciliation. Alors, avec un peu d’adresse, il serait facile d’amener le comte à présenter son fils.
Mademoiselle Henriette, consultée, daigna donner son approbation.
Trois jours après, l’intendant de mademoiselle de Chevonceux faisait abattre, sans rien dire, quelques peupliers appartenant au comte de Tressang, indûment plantés, disait-il, sur le talus d’un fossé par ledit comte de Tressang.
Lequel, à la nouvelle de cet acte, d’arbitraire et de cette exorbitante violation, entra dans une épouvantable colère.
Ce que la marquise avait prévu arriva.
Un procès s’entama.
La marquise blâma fort son intendant.
On parla de conciliation.
Le comte, touché des regrets de la marquise, se prêta de bonne grâce à un arrangement.
Le comte, homme d’esprit, n’eut besoin que de voir trois fois la marquise pour être sur la voie.
Une conversation habile qu’il eut avec Henriette révéla au rusé vieillard ce qui devait s’être passé.
D’un coup d’œil il vit pour Max une superbe position.
Il rentra chez lui tout joyeux de cette découverte et se résolut de demander promptement la main de mademoiselle de Chevonceux pour le vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang, son fils.
XV
Louise brodait à son métier.
Max était assis près de la fenêtre et jetait à la jeune fille de doux regards; il disait:
--Nous aurons sur les bords de la Loire... entre Montcoreau et Candes, le plus délicieux pays de la terre, une ravissante maison de campagne.
Notre maison est bâtie aux flancs d’un coteau que couronne un bois de châtaigniers au feuillage sombre, les jardins sont étagés en terrasses et traversés par un ruisseau que l’on a dirigé habilement au milieu des massifs; tous les murs sont tapissés de roses ou d’arbres fruitiers, ou bien encore de jasmins et de chèvrefeuilles.
Plus bas est un petit bois avec des sentiers fleuris tout bordés de fraisiers et de violettes; les pervenches s’enroulent au tronc des jeunes arbres et leur petite fleur bleue se détache, comme une étoile dans l’azur, sur le vert sombre du feuillage.
Puis est une prairie en pente douce avec de grands peupliers et des saules qui baignent dans la Loire leurs feuilles glauques et éplorées...
--Il faudra, disait Louise, que nous ayons une laiterie et une volière, surtout mon chardonneret, que j’aime encore plus, ne restera pas tristement tout seul dans sa petite cage.
--Nous aurons des oiseaux de toute sorte.
--Et une basse-cour.
--Certainement, et des pigeons...
--Quelles bonnes promenades le matin!
--A cheval.
--Et le soir?
--Oh! le soir, nous aurons un canot bien léger, bien rapide, la Loire est si belle, l’été, quand la lumière de la lune découpe les fantastiques silhouettes des peupliers et des grands bois, des coteaux et des maisons..........
* * * * *
Le mariage de Max avec mademoiselle de Chevonceux était une affaire décidée entre le comte et la marquise, nous ne parlons pas d’Henriette.
Les conditions préalables avaient été réglées.
Mademoiselle de Chevonceux apportait deux cent mille livres de rentes en biens fonds, le surplus était laissé à la marquise; le comte donnait cinq cent mille francs à son fils, et les jeunes futurs se mariaient sous le régime de la communauté.
Chose singulière! le comte avait presque dicté les conventions, pas un mot n’avait été émis par la marquise; Henriette avait ordonné positivement d’acquiescer à tout.
Tout était donc convenu, consenti.
Il ne restait plus qu’à présenter le vicomte qui serait immédiatement admis à faire sa cour.
Le mariage aurait lieu au printemps.
--Demain, se dit le comte, j’apprendrai à Max sa bonne fortune.
En bon père, il ne doutait pas que Max ne fût transporté. Deux cent mille livres de rente!
* * * * *
--Notre position respective ne peut durer davantage, ma chère Louise.
Demain je demande le consentement de mon père; peut-être hésitera-t-il d’abord, mais je le convaincrai et, au pis aller, nous nous passerons de ce consentement.
--Non, Max, je n’entrerai pas ainsi dans votre famille, mais vous direz à votre père combien nous serons heureux ensemble, combien il sera heureux lui-même; tenez, Max, je l’aime déjà votre père, il remplacera le mien. Oh! non, il n’hésitera pas.
--Non, non, disait Max.
Le non, non, du vicomte était franc, il s’attendait bien à quelque résistance, mais il se croyait sûr de l’emporter:
--Oui, demain, je parle à mon père.
* * * * *
Le père et le fils avaient chacun leur plan bien arrêté.
Par un hasard singulier, tous deux avaient choisi, pour parler, le même jour, la même heure (l’heure du dîner).
Tous deux attendaient avec impatience.
Le comte avait eu quelques réflexions qui le faisaient douter de la réussite: Max, pensait-il, ne tient point à l’argent; et, sans sa fortune, il est certain que mademoiselle de Chevonceux ne serait point un parti fort désirable.
Enfin il faudra bien qu’il m’obéisse; je suis le maître après tout, c’est mon fils.
--Que dira mon père? pensait Max; une jeune fille sans nom, sans parents, sans fortune, une ouvrière; n’importe, je le veux. De la fermeté, il cédera, il ne peut vouloir mon malheur.
Il est mon père après tout!
XVI
RÉALITÉ
L’homme propose, Dieu dispose. -- Il y a loin de la coupe aux lèvres.
Quand arriva l’heure du dîner, Max descendit tout plein de ses résolutions.
Contre l’ordinaire, le comte était d’une charmante humeur.--Je joue de bonheur, pensa Max; de l’adresse, de l’éloquence, de la persuasion, de l’énergie, mon procès est gagné; abordons l’ennemi de front.
Il ouvrait bravement la bouche, le comte l’interrompit.
--Vous n’êtes pas, mon cher Max, sans avoir entendu parler de mademoiselle Henriette de Chevonceux.
--Certes, mon père.
--C’est une bien charmante personne, reprit le comte.
--Charmante, fit Max comme un écho et attendant le moment favorable.
--Elle est excellente musicienne.
--Excellente.
--Elle peint, dit-on, à ravir.
--A ravir.
--Vous vous êtes même, il me semble, extasié très-fort devant un album qu’elle avait rapporté d’Italie, l’an passé.
--Je voulais vous dire, mon père... essaya Max.
Le comte ne le laissa pas achever.
--Elle est fort riche, cette demoiselle de Chevonceux.
--Oui, fort riche.
--Un des beaux noms de France.
Max ne répondait même plus.
--Récapitulons: talents, position, fortune colossale; certes, celui qui l’épousera sera un homme heureux.
--Très-heureux.
--Réjouissez-vous, alors, mon cher Max.
--Moi, me réjouir, mais... pourquoi?
--Parce que, à partir de ce moment, c’est une affaire conclue.
--Hein! quoi? fit le vicomte tout surpris.
--Mais oui, et le comte se frottait joyeusement les mains; ne venez-vous pas de me dire que le mari d’Henriette serait un homme heureux?
--Mais, mon père...
--Vous venez de me le dire, n’est-ce pas?
--Cependant...
--Eh bien, c’est vous qui serez cet homme heureux; il ne manquait que votre consentement, vous le donnez; mademoiselle de Chevonceux sera votre femme.
La foudre tombant sur la table eût moins épouvanté Max.
--Mais c’est impossible, mon père.
--Et pourquoi, monsieur, s’il vous plaît?
--Pourquoi?
--Oui, pourquoi?
--Mais, d’abord, mademoiselle Henriette est bossue.
--C’est faux.
--J’en suis sûr.
--C’est un bruit que ses ennemis font circuler.
--Oh! par exemple.
--Oui, ses ennemis. Est-ce la seule impossibilité?
--Ensuite chacun connaît son déplorable caractère; nul, excepté sa mère, ne peut la supporter, sa volonté est tyrannique.
--Vous serez le maître chez vous; est-ce tout?
--Mon chez moi ne peut être un enfer; enfin, elle me déplaît.
--C’est fâcheux.
--C’est ainsi, cependant.
--Vraiment?... dit le comte d’un air goguenard.
--Oui, elle me déplaît... horriblement.
--Alors, je vous le répète, c’est fâcheux, parce que... Le comte s’arrêta.
--Parce que?... fit Max.
--Parce que j’ai donné ma parole à la marquise de Chevonceux.
Max fit un bond.
--Il me semble qu’on devait s’assurer de mon consentement.
--Aussi m’en suis-je assuré.
--Je le refuse.
--On s’en passera.
--Ce serait par trop fort! Nous verrons.
--Oui, nous verrons, dit le comte, dont la colère éclata, nous verrons si je suis le maître, et lequel de nous deux devra céder.
Le courage de Max redoubla avec la menace.
--Écoutez-moi bien, mon père: je le jure devant Dieu, jamais mademoiselle de Chevonceux ne sera ma femme.
--Ne jurez pas.
--Je le jure sur l’honneur.
--C’est bien, mon fils; néanmoins vous avez un mois de réflexion. Nous sommes au 25 octobre; le 25 novembre, vous me ferez connaître vos intentions. Songez seulement que vous me devez tout, que vous n’avez plus rien que ce que je veux bien vous donner; d’ici à l’époque fixée qu’il n’en soit plus question.
--Je n’ai pas besoin de réflexions.
--Si, si, réfléchissez.
Et le comte se leva de table.
--Je vais toujours, ajouta-t-il tout haut, achever de régler une clause du contrat avec la marquise.
Et il sortit.
--Morbleu! s’écria Max, nous verrons bien! me marier avec cette horrible fille, jamais!
Et le vicomte assura son serment d’un coup de poing sur la table, renversant une partie de ce qui était dessus.
Le domestique, que l’on avait fait sortir, accourut.
--Monsieur le vicomte a sonné?
--Oui, dit Max, pour ramasser ceci. Et il sortit.
XVII
--Eh bien? demanda la marquise de Chevonceux au comte qui venait de se jeter dans une bergère.
C’était le lendemain de la conversation entre le père et le fils.
--Eh bien, avez-vous parlé au vicomte?
--Je ne me suis pas encore nettement expliqué avec Max, il est un peu souffrant ces jours-ci et garde la chambre.
--Alors, vous n’avez rien dit?
--Peu de chose, j’ai laissé entrevoir.
--Et qu’a-t-il répondu?
--Entre nous, marquise, je le crois ravi.
--Vraiment.
--Oui, et cependant j’ai été fort circonspect à cause de l’état dans lequel il est.
La marquise jeta un coup d’œil en dessous au comte de Tressang, le bon père était impassible.
--Ma fille ne sait rien encore, dit la marquise (Henriette, en effet, était censée tout ignorer); puis-je en dire quelques mots.
--Oh! pas encore, dit le comte; dans quelques jours.
--Comte, vous me cachez quelque chose.
--Marquise...
--Soyez franc.
--Eh bien, tenez, je vais l’être.
--Il y a donc quelque chose?
--Je n’en suis pas sûr, je le crains seulement.
--Et ce serait?....
--Dois-je tout dire?
--Dites.
--Eh bien, je crois qu’il y a une amourette sous jeu. Je n’en suis pas certain cependant, mais demain je saurai au juste à quoi m’en tenir.
--Alors je ne dirai rien à Henriette.
--Non, d’ici quelques jours, ce serait plus prudent; mais soyez sans crainte, vous avez ma parole, marquise, mon fils ne m’y fera pas manquer.
--Oh! alors j’en parlerai à Henriette.
--Tu veux savoir de quoi il retourne, vieille rusée? pensait le comte, tu ne sauras rien.
--Au fait, oui, dit-il, il n’y a nul inconvénient.
--Je me suis trompée, pensa la marquise, il m’a dit la vérité, je vais tout dire à Henriette.
XVIII
Max, en quittant son père, se rendit précipitamment chez Louise qui attendait avec impatience le résultat de la démarché du vicomte.
Celui-ci rentra la figure bouleversée.
--O Louise, Louise, s’écria-t-il, je suis bien malheureux!
La jeune fille était toute tremblante.
--Qu’arrive-t-il, mon Dieu?
--Je n’ai pu parler à mon père, c’est lui qui vient de me déclarer qu’il voulait me marier.
Louise avait presque deviné dès l’entrée de Max, aussi le coup fut moins terrible,--elle semblait avoir tout son sang-froid.
--Oui, reprit Max, me marier malgré moi, avec mademoiselle Henriette de Chevonceux, une horrible bossue du plus affreux caractère.
--Votre père y voit sans doute quelque avantage pour vous.
--Mon père voit qu’elle est colossalement riche, qu’elle porte un des beaux noms de France, mais tout cela, Louise, tout cela peut-il donner un jour de bonheur?
--Vous êtes franc en parlant ainsi, Max, je le sais, mais demain vos idées peuvent changer.
--Moi, jamais! et dût mon père me déshériter, me maudire!...
--Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.
--Pourquoi? Mon père peut-il être l’arbitre de ma destinée? sa volonté doit-elle éternellement peser sur mon existence?... Que m’importent à moi les arides satisfactions des honneurs ou de la fortune! Je préfère cent fois un rayon de soleil dans mon existence, le parfum d’une fleur, le sourire de la femme que j’aime.
--Tout cela est bien, quand on est jeune, mais plus tard, plus tard...
--Plus tard, il en sera toujours de même; je suis exalté, c’est vrai, mais je ne suis plus un enfant; mes désirs ne sont pas confus, mes pensées ne sont plus indécises; je suis à un âge où l’homme doit savoir choisir sa route dans la vie... Cette route, je la choisis...
--Max, avez-vous bien réfléchi?
--Croyez-vous donc que je sois venu vous dire à l’étourdie: Louise, voulez-vous être ma femme? Non, j’avais bien réfléchi avant; lorsque je suis venu à vous, je savais bien que je rencontrerais des obstacles, mais si vous m’aimez, que m’importe!
--Je vous aime, Max, et je vous aime assez pour faire taire mon amour s’il devait faire plus tard votre malheur.
--Oh! merci, Louise, merci cent fois. Que m’importe désormais tout le reste! La volonté de mon père, qu’est-ce pour moi? Rien! D’ailleurs, pour moi, un obstacle est un attrait de plus.
--Max, on doit toujours obéir à son père.
--Je dis cela, Louise, parce que cela est. Mais enfin, qu’avez-vous? pourquoi, au lieu de m’encourager, de me soutenir...
--Je vous dois, et je dois à moi-même de vous dire la vérité; je vous la dis.
--Vous ne m’avez jamais aimé.
--Ce ne serait pas le cas de vous le dire, Max.
--Parce que?... Répondez-moi franchement.
--C’est que, Max, vous jouez en ce moment et votre existence et la mienne, parce qu’aujourd’hui vous pouvez reculer, il en est temps encore; parce que vous devez vous habituer à la lutte et que le vicomte de Tressang se prépare de cruelles déceptions, de poignants soucis, en épousant Louise Blain, la dentellière.
--Je vous aime, Louise, tout est là; qui donc oserait me braver, me railler? Je ne suis pas de ceux que fait reculer la vaine opinion du monde, quand je remplis un devoir; je vais droit mon chemin sans m’inquiéter des grenouilles qui coassent dans les fossés.--Je vous l’ai offert, Louise, vous avez accepté, vous serez ma femme.
--Réfléchissez encore, Max, l’avenir, l’avenir!...
--Toujours, toujours cette crainte d’un lendemain que nous n’atteindrons pas peut-être; demain, que m’importe, si j’ai aujourd’hui!
Louise gardait le silence.
Max se retira fort mécontent du peu de gré qu’elle lui savait de sa résistance; il s’était attendu à des témoignages de reconnaissance, il avait été reçu presque froidement.
Il ne comprenait pas toute la délicatesse de la conduite de Louise.
XIX
Un peu d’or, c’est un remède héroïque.
Le lendemain, Max, encore mécontent, n’alla point chez Louise.
Le lendemain, le comte avait fait prendre des informations.
--J’avais deviné juste, dit-il, une amourette. Nous allons le guérir...
Un valet en grande livrée frappa ce jour-là chez Louise, dans l’après-midi.
La jeune fille fut ouvrir.
--Voici une lettre que M. le comte de Tressang envoie à mademoiselle, j’attendrai la réponse.
Louise décacheta la lettre en tremblant et lut:
«Mademoiselle,
«Vous êtes jeune, vous êtes belle, à l’âge de mon fils, moi aussi, je vous eusse adorée comme lui; mais vous êtes, m’a-t-on dit, aussi sage que belle; vous comprendrez ce que je vais vous dire. Mon fils arrive à l’âge où, avec un nom comme le sien, un mariage est nécessaire, indispensable; depuis longtemps son mariage est arrêté avec une femme qui l’aime et lui assure un heureux avenir; vos relations doivent donc cesser, pour quelque temps, au moins... Plus tard, si vous l’aimez toujours...
«En attendant, je vous prie de recevoir, comme témoignage de l’estime que je fais de votre caractère, le coupon de rente que je vous envoie, espérant que vous mettrez mon fils dans l’impossibilité de vous revoir, et de briser par là son existence.
«J’ai l’honneur d’être, etc.»
Un coupon de rente de 1,200 francs était, en effet, renfermé dans la lettre.
Louise ployait la lettre lentement, sans songer au domestique. Celui-ci lui dit:
--On m’a chargé, mademoiselle, d’attendre une réponse.
--Remettez simplement ceci à M. le comte, et Louise tendit au valet le coupon de rente.
A peine seule, la jeune fille fondit en larmes.
--O ma mère! ma bonne mère! quelle humiliation! s’écria-t-elle, et, se jetant à genoux près de son lit, elle serrait sa tête entre ses mains, il lui semblait qu’elle devenait folle.