Le petit vieux des Batignolles

Part 3

Chapter 33,829 wordsPublic domain

Le quai des Orfévres était désert et silencieux: pas un bruit, pas un passant. Les rares boutiques des environs étaient fermées. Toute la vie du quartier s’était réfugiée dans le petit restaurant qui fait presque le coin de la rue de Jérusalem, et sur les rideaux rouges de la devanture se dessinait l’ombre des consommateurs.

--Vous laissera-t-on arriver jusqu’au prévenu? demandai-je à M. Méchinet.

--Assurément, me répondit-il. Ne suis-je pas chargé de suivre l’affaire... Ne faut-il pas que selon les nécessités imprévues de l’enquête, je puisse, à toute heure de jour et de nuit, interroger le détenu!...

Et d’un pas rapide, il s’engagea sous la voûte, en me disant:

--Arrivez, arrivez, nous n’avons pas de temps à perdre.

Il n’était pas besoin qu’il m’encourageât. J’allais à sa suite, agité d’indéfinissables émotions et tout frémissant d’une vague curiosité.

C’était la première fois que je franchissais le seuil de la préfecture de police, et Dieu sait quels étaient alors mes préjugés.

--Là, me disais-je, non sans un certain effroi, là est le secret de Paris...

J’étais si bien abîmé dans mes réflexions, qu’oubliant de regarder à mes pieds, je faillis tomber.

Le choc me ramena au sentiment de la situation.

Nous longions alors un immense couloir aux murs humides et au pavé raboteux. Bientôt mon compagnon entra dans une petite pièce où deux hommes jouaient aux cartes pendant que trois ou quatre autres fumaient leur pipe, étendus sur un lit de camp. Il échangea avec eux quelques paroles qui n’arrivèrent pas jusqu’à moi qui restais dehors, puis il ressortit et nous nous remîmes en marche.

Ayant traversé une cour et nous étant engagés dans un second couloir, nous ne tardâmes pas à arriver devant une grille de fer à pesants verrous et à serrure formidable.

Sur un mot de M. Méchinet, un surveillant nous l’ouvrit, cette grille; nous laissâmes à droite une vaste salle où il me sembla voir des sergents de ville et des gardes de Paris, et enfin, nous gravîmes un escalier assez roide.

Au haut de cet escalier, à l’entrée d’un étroit corridor percé de quantité de petites portes, était assis un gros homme à face joviale, qui certes n’avait rien du classique geôlier.

Dès qu’il aperçut mon compagnon:

--Eh! c’est M. Méchinet! s’écria-t-il...

Ma foi! je vous attendais... Gageons que vous venez pour l’assassin du petit vieux des Batignolles.

--Précisément. Il y a-t-il du nouveau?

--Non.

--Cependant le juge d’instruction doit être venu.

--Il sort d’ici.

--Eh bien?...

--Il n’est pas resté trois minutes avec l’accusé, et en le quittant il avait l’air très-satisfait. Au bas de l’escalier, il a rencontré M. le directeur, et il lui a dit: «C’est une affaire dans le sac; l’assassin n’a même pas essayé de nier...»

M. Méchinet eut un bond de trois pieds, mais le gardien ne le remarqua pas, car il reprit:

--Du reste, ça ne m’a pas surpris... Rien qu’en voyant le particulier, quand on me l’a amené, j’ai dit: «En voilà un qui ne saura pas se tenir.»

--Et que fait-il maintenant?

--Il geint... On m’a recommandé de le surveiller, de peur qu’il ne se suicide, et comme de juste, je le surveille... mais c’est bien inutile... C’est encore un de ces gaillards qui tiennent plus à leur peau qu’à celle des autres...

--Allons le voir, interrompit M. Méchinet, et surtout pas de bruit...

Tous trois, aussitôt, sur la pointe des pieds, nous nous avançâmes jusqu’à une porte de chêne plein, percée à hauteur d’homme d’un guichet grillé.

Par ce guichet, on voyait tout ce qui se passait dans la cellule, éclairée par un chétif bec de gaz.

Le gardien donna d’abord un coup d’œil, M. Méchinet regarda ensuite, puis vint mon tour...

Sur une étroite couchette de fer recouverte d’une couverture de laine grise à bandes jaunes, j’aperçus un homme couché à plat ventre, la tête cachée entre ses bras à demi repliés.

Il pleurait: le bruit sourd de ses sanglots arrivait jusqu’à moi, et par instants un tressaillement convulsif le secouait de la tête aux pieds.

--Ouvrez-nous, maintenant, commanda M. Méchinet au gardien.

Il obéit et nous entrâmes.

Au grincement de la clef, le prisonnier s’était soulevé et assis sur son grabat, les jambes et les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, il nous regardait d’un air hébêté.

C’était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, mais robuste, avec un cou apoplectique enfoncé entre de larges épaules. Il était laid; la petite vérole l’avait défiguré, et son long nez droit et son front fuyant lui donnaient quelque chose de la physionomie stupide du mouton. Cependant, ses yeux bleus étaient très-beaux, et il avait les dents d’une remarquable blancheur...

--Eh bien! monsieur Monistrol, commença M. Méchinet, nous nous désolons donc!

Et l’infortuné ne répondant pas:

--Je conviens, poursuivit-il, que la situation n’est pas gaie... Cependant, si j’étais à votre place, je voudrais prouver que je suis un homme. Je me ferais une raison, et je tâcherais de démontrer mon innocence.

--Je ne suis pas innocent.

Cette fois, il n’y avait ni à équivoquer ni à suspecter l’intelligence d’un agent, c’était de la bouche même du prévenu que nous recueillions le terrible aveu.

--Quoi! exclama M. Méchinet, c’est vous qui...

L’homme s’était redressé sur ses jambes titubantes, l’œil injecté, la bouche écumante, en proie à un véritable accès de rage.

--Oui, c’est moi, interrompit-il, moi seul. Combien de fois faudra-t-il donc que je le répète?... Déjà, tout à l’heure, un juge est venu, j’ai tout avoué et signé mes aveux... Que demandez-vous de plus? Allez, je sais ce qui m’attend, et je n’ai pas peur... J’ai tué, je dois être tué!... Coupez-moi donc le cou, le plus tôt sera le mieux...

Un peu étourdi d’abord, M. Méchinet s’était vite remis.

--Un instant, que diable! dit-il; on ne coupe pas le cou aux gens comme cela... D’abord, il faut qu’ils prouvent qu’ils sont coupables... Puis, la justice comprend certains égarements, certaines fatalités, si vous voulez, et c’est même pour cela qu’elle a inventé les circonstances atténuantes.

Un gémissement inarticulé fut la seule réponse de Monistrol, et M. Méchinet continua:

--Vous lui en vouliez donc terriblement à votre oncle?

--Oh! non!

--Alors, pourquoi?...

--Pour hériter. Mes affaires étaient mauvaises, allez aux informations... J’avais besoin d’argent, mon oncle, qui était très-riche, m’en refusait...

--Je comprends, vous espériez échapper à la justice...

--Je l’espérais.

Jusqu’alors, je m’étais étonné de la façon dont M. Méchinet conduisait ce rapide interrogatoire, mais maintenant je me l’expliquais... Je devinais la suite, je voyais quel piége il allait tendre au prévenu.

--Autre chose, reprit-il brusquement; où avez-vous acheté le revolver qui vous a servi à commettre le meurtre?

Nulle surprise ne parut sur le visage de Monistrol.

--Je l’avais en ma possession depuis longtemps, répondit-il.

--Qu’en avez-vous fait après le crime?

--Je l’ai jeté sur le boulevard extérieur.

--C’est bien, prononça gravement M. Méchinet, on fera des recherches et on le retrouvera certainement.

Et après un moment de silence:

--Ce que je ne m’explique pas, ajouta-t-il, c’est que vous vous soyez fait suivre de votre chien...

--Quoi! comment!... mon chien...

--Oui, Pluton... la concierge l’a reconnu...

Les poings de Monistrol se crispèrent, il ouvrit la bouche pour répondre, mais une réflexion soudaine traversant son esprit, il se rejeta sur son lit en disant d’un accent d’inébranlable résolution:

--C’est assez me torturer, vous ne m’arracherez plus un mot...

Il était clair qu’à insister on perdrait sa peine.

Nous nous retirâmes donc, et une fois dehors, sur le quai, saisissant le bras de M. Méchinet:

--Vous l’avez entendu, lui dis-je, ce malheureux ne sait seulement pas de quelle façon a péri son oncle... Est-il possible encore de douter de son innocence!...

Mais c’était un terrible sceptique, que ce vieux policier.

--Qui sait!... répondit-il... j’ai vu de fameux comédiens en ma vie... Mais en voici assez pour aujourd’hui... ce soir, je vous emmène manger ma soupe... Demain, il fera jour et nous verrons...

VII

Il n’était pas loin de dix heures lorsque M. Méchinet, que j’escortais toujours, sonna à la porte de son appartement.

--Je n’emporte jamais de passe-partout, me dit-il. Dans notre sacré métier, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Il y a bien des gredins qui m’en veulent, et si je ne suis pas toujours prudent pour moi, je dois l’être pour ma femme.

L’explication de mon digne voisin était superflue: j’avais compris. J’avais même observé qu’il sonnait d’une façon particulière, qui devait être un signal convenu entre sa femme et lui.

Ce fut la gentille madame Méchinet qui vint nous ouvrir.

D’un mouvement preste et gracieux autant que celui d’une chatte, elle sauta au cou de son mari, en s’écriant:

--Te voilà donc!... je ne sais pourquoi, j’étais presque inquiète...

Mais elle s’arrêta brusquement: elle venait de m’apercevoir. Sa gaie physionomie s’assombrit, et elle se recula; et s’adressant autant à moi qu’à son mari:

--Quoi! reprit-elle, vous sortez du café, à cette heure!... cela n’a pas le sens commun!

M. Méchinet avait aux lèvres l’indulgent sourire de l’homme sûr d’être aimé, qui sait pouvoir apaiser d’un seul mot la querelle qu’on lui cherche.

--Ne nous gronde pas, Caroline, répondit-il, m’associant à sa cause par ce pluriel, nous ne sortons pas du café et nous n’avons pas perdu notre temps... On est venu me chercher pour une affaire, pour un assassinat commis aux Batignolles.

D’un regard soupçonneux, la jeune femme nous examina alternativement, son mari et moi, et quand elle fut persuadée qu’on ne la trompait pas, elle fit seulement:

--Ah!...

Mais il faudrait une page pour détailler tout ce que contenait cette brève exclamation.

Elle s’adressait à M. Méchinet et signifiait clairement:

--Quoi! tu t’es confié à ce jeune homme, tu lui as révélé ta situation, tu l’as initié à nos secrets!

C’est ainsi que je l’interprétais, ce «ah!» si éloquent, et mon digne voisin l’interpréta comme moi, car il répondit:

--Eh bien! oui. Où est le mal? Si j’ai à redouter la vengeance des misérables que j’ai livrés à la justice, qu’ai-je à craindre des honnêtes gens?... T’imaginerais-tu, par hasard, que je me cache, que j’ai honte de mon métier...

--Tu m’as mal compris, mon ami, objecta la jeune femme...

M. Méchinet ne l’entendit même pas.

Il venait d’enfourcher--je connus ce détail plus tard--un dada favori qui l’emportait toujours.

--Parbleu! poursuivit-il, tu as de singulières idées, madame ma femme. Quoi! je suis une des sentinelles perdues de la civilisation, au prix de mon repos et au risque de ma vie, j’assure la sécurité de la société et j’en rougirais!... Ce serait par trop plaisant. Tu me diras qu’il existe, contre nous autres de la police, quantité de préjugés ineptes légués par le passé... Que m’importe! Oui, je sais qu’il y a des messieurs susceptibles qui nous regardent de très-haut... Mais sacrebleu! je voudrais bien voir leur mine si demain mes collègues et moi nous nous mettions en grève, laissant le pavé libre à l’armée de gredins que nous tenons en respect!

Accoutumée sans doute à des sorties de ce genre, madame Méchinet ne souffla mot, et bien elle fit, car mon brave voisin ne rencontrant pas de contradiction, se calma comme par enchantement.

--Mais en voici assez, dit-il à sa femme. Il s’agit pour l’instant d’une chose bien autrement importante... Nous n’avons pas dîné, nous mourons de faim, as-tu de quoi nous donner à souper?...

Ce qui arrivait ce soir devait être arrivé trop souvent pour que madame Méchinet se laissât prendre sans vert.

--Dans cinq minutes, ces messieurs seront servis, répondit-elle avec le plus aimable sourire.

En effet, le moment d’après, nous nous mettions à table devant une belle pièce de bœuf froid, servis par madame Méchinet qui ne cessait de remplir nos verres d’un excellent petit vin de Mâcon.

Et moi, pendant que mon digne voisin jouait de la fourchette en conscience, considérant cet intérieur paisible qui était le sien, cette jolie petite femme prévenante qui était la sienne, je me demandais si c’était bien là un de ces «farouches» agents de la sûreté qui ont été les héros de tant de récits absurdes.

Cependant la grosse faim ne tarda pas à être apaisée, et M. Méchinet entreprit de raconter à sa femme notre expédition.

Et il ne racontait pas à la légère, il descendait dans les plus menus détails. Elle s’était assise à côté de lui, et à la façon dont elle écoutait, d’un petit air capable, demandant des explications quand elle n’avait pas bien compris, on devinait l’Égérie bourgeoise habituée à être consultée et qui a voix délibérative.

Lorsque M. Méchinet eut achevé:

--Tu as fait une grande faute, lui dit-elle, une faute irréparable.

--Laquelle?...

--Ce n’est pas à la préfecture qu’il fallait aller, en quittant les Batignolles...

--Cependant, Monistrol...

--Oui, tu voulais l’interroger... Quel bénéfice en as-tu retiré?

--Cela m’a servi, ma chère amie...

--A rien. C’est rue Vivienne, que tu devais courir, chez la femme... Tu la surprenais sous le coup de l’émotion qu’elle a nécessairement ressentie de l’arrestation de son mari, et si elle est complice, comme on doit le supposer, avec un peu d’adresse tu la confessais...

J’avais bondi sur ma chaise à ces mots.

--Quoi, madame, m’écriai-je, vous croyez Monistrol coupable!...

Après un moment d’hésitation, elle répondit:

--Oui.

Puis très-vivement:

--Mais je suis sûre, entendez-vous, absolument sûre, que l’idée du meurtre vient de la femme. Sur vingt crimes commis par les hommes, quinze ont été conçus, ruminés et inspirés par des femmes... demandez à Méchinet. La déposition de la concierge eût dû vous éclairer. Qu’est-ce que cette madame Monistrol? Une personne remarquablement belle, vous a-t-on dit, coquette, ambitieuse, rongée de convoitises et qui mène son mari par le bout du nez. Or quelle était sa position? Mesquine, étroite, précaire. Elle en souffrait, et la preuve c’est qu’elle a demandé à son oncle de lui prêter cent mille francs. Il les lui a refusés, faisant ainsi avorter ses espérances. Croyez-vous qu’elle ne lui en a pas voulu mortellement!... Allez, elle a dû se répéter bien souvent: «S’il mourait, cependant, ce vieil avare, nous serions riches, mon mari et moi!...» Et quand elle le voyait bien portant et solide comme un chêne, fatalement elle se disait: «Il vivra cent ans... quand il nous laissera son héritage, nous n’aurons plus de dents pour le croquer... et qui sait même s’il ne nous enterrera pas!...» De là à concevoir l’idée d’un crime, y a-t-il donc si loin?... Et la résolution une fois arrêtée dans son esprit, elle aura préparé son mari de longue main, elle l’aura familiarisé avec la pensée d’un assassinat, elle lui aura mis, comme on dit, le couteau à la main... Et lui, un jour, menacé de la faillite, affolé par les lamentations de sa femme, il a fait le coup...

--Tout cela est logique, approuvait M. Méchinet.

Très-logique, sans doute, mais que devenaient les circonstances relevées par nous?

--Alors, madame, dis-je, vous supposez Monistrol assez bête pour s’être dénoncé en écrivant son nom...

Elle haussa légèrement les épaules, et répondit:

--Est-ce une bêtise? Moi, je soutiens que non, puisque c’est votre argument le plus fort en faveur de son innocence.

Le raisonnement était si spécieux que j’en demeurai un moment interdit. Puis, me remettant:

--Mais il s’avoue coupable, madame, insistai-je.

--Excellent moyen pour engager la justice à démontrer son innocence...

--Oh!

--Vous en êtes la preuve, cher monsieur Godeuil.

--Eh! madame, le malheureux ne sait pas comment son oncle a été tué!...

--Pardon, il a paru ne pas le savoir... ce qui n’est pas la même chose.

La discussion s’animait, et elle eût duré longtemps encore, si M. Méchinet n’y eût mis un terme.

--Allons, allons, dit-il bonnement à sa femme, tu es par trop romanesque, ce soir...

Et s’adressant à moi:

--Quant à vous, poursuivit-il, j’irai vous prendre demain, et nous irons ensemble chez madame Monistrol... Et sur ce, comme je tombe de sommeil, bonne nuit...

Il dut dormir, lui, mais moi, je ne pus fermer l’œil.

Une voix secrète s’élevait du plus profond de moi-même, qui me criait que Monistrol était innocent.

Mon imagination me représentait avec une vivacité douloureuse les tortures de ce malheureux, seul dans sa cellule du dépôt...

Mais pourquoi avait-il avoué?...

VIII

Ce qui me manquait alors--cent fois, depuis, j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte--c’était l’expérience, la pratique du métier; c’était surtout la notion exacte des moyens d’action et d’investigation de la police.

Je sentais vaguement que cette enquête avait été mal, ou plutôt légèrement conduite, mais j’aurais été bien embarrassé de dire pourquoi, de dire surtout ce qu’il eût fallu faire.

Je ne m’en intéressais pas moins passionnément à Monistrol.

Il me semblait que sa cause était la mienne même. Et c’était bien naturel: ma jeune vanité se trouvait en jeu. N’était-ce pas une remarque de moi qui avait élevé les premiers doutes sur la culpabilité de ce malheureux?

--Je me dois, me disais-je, de démontrer son innocence.

Malheureusement, les discussions de la soirée m’avaient tellement troublé, que je ne savais plus sur quel fait précis échafauder mon système.

Ainsi qu’il arrive toujours quand on applique trop longtemps son esprit à la solution d’un problème, mes idées se brouillaient comme un écheveau aux mains d’un enfant. Je n’y voyais plus clair, c’était le chaos.

Enfoncé dans mon fauteuil, je me torturais la cervelle, lorsque sur les neuf heures du matin, M. Méchinet, fidèle à sa promesse de la veille, vint me prendre.

--Allons! allons! fit-il, en me secouant brusquement; car je ne l’avais pas entendu entrer; en route!...

--Je suis à vous, dis-je en me dressant.

Nous descendîmes en hâte, et je remarquai alors que mon digne voisin était vêtu avec plus de soin que de coutume.

Il avait réussi à se donner ces apparences débonnaires et cossues qui séduisent par-dessus tout le boutiquier parisien.

Sa gaieté était celle de l’homme sûr de soi, qui marche à une victoire certaine.

Bientôt nous fûmes dans la rue, et tandis que nous cheminions:

--Eh bien! me demanda-t-il, que pensez-vous de ma femme?... Je passe pour un malin, à la préfecture, et cependant je la consulte,--Molière consultait bien sa servante,--et souvent je m’en suis bien trouvé. Elle a un faible: pour elle, il n’est pas de crimes bêtes, et son imagination prête à tous les scélérats des combinaisons diaboliques... Mais comme j’ai justement le défaut opposé, comme je suis un peu trop positif, peut-être, il est rare que de nos consultations ne jaillisse pas la vérité...

--Quoi! m’écriai-je, vous pensez avoir pénétré le mystère de l’affaire Monistrol!...

Il s’arrêta court, tira sa tabatière, aspira trois ou quatre de ses prises imaginaires, et d’un ton de vaniteuse discrétion:

--J’ai du moins le moyen de le pénétrer, répondit-il.

Cependant nous arrivions au haut de la rue Vivienne, non loin de l’établissement de Monistrol.

--Attention! me dit M. Méchinet; suivez-moi, et, quoi qu’il arrive, ne vous étonnez de rien.

Il fit bien de me prévenir. J’aurais été sans cela singulièrement surpris de le voir entrer brusquement chez un marchand de parapluies.

Raide et grave comme un Anglais, il se fit montrer tout ce qu’il y avait dans la boutique, ne trouva rien à sa fantaisie et finit par demander s’il ne serait pas possible de lui fabriquer un parapluie dont il fournirait le modèle.

On lui répondit que ce serait la chose la plus simple du monde, et il sortit en annonçant qu’il reviendrait le lendemain.

Et, certes, la demi-heure qu’il avait passée dans ce magasin n’avait pas été perdue.

Tout en examinant les objets qu’on lui soumettait, il avait eu l’art de tirer des marchands tout ce qu’ils savaient des époux Monistrol.

Art facile, en somme, car l’affaire du «petit vieux des Batignolles,» et l’arrestation du bijoutier en faux avaient profondément ému le quartier et faisaient le sujet de toutes les conversations.

--Voilà, me dit-il quand nous fûmes dehors, comment on obtient des renseignements exacts... Dès que les gens savent à qui ils ont affaire, ils posent, ils font des phrases, et alors adieu la vérité vraie...

Cette comédie, M. Méchinet la répéta dans sept ou huit magasins aux environs.

Et même, dans l’un d’eux, dont les patrons étaient revêches et peu causeurs, il fit une emplette de vingt francs.

Mais après deux heures de cet exercice singulier, et qui m’amusait fort, nous connaissions exactement l’opinion publique. Nous savions au juste ce qu’on pensait de M. et madame Monistrol dans le quartier où ils étaient établis depuis leur mariage, c’est-à-dire depuis quatre ans.

Sur le mari, il n’y avait qu’une voix.

C’était, affirmait-on, le plus doux et le meilleur des hommes, serviable, honnête, intelligent et travailleur. S’il n’avait pas réussi dans son commerce, c’est que la chance ne sert pas toujours ceux qui le méritent le plus. Il avait eu le tort de prendre une boutique vouée à la faillite, car depuis quinze ans quatre commerçants s’y étaient coulés.

Il adorait sa femme, tout le monde le savait et le disait, mais ce grand amour n’avait pas dépassé les bornes convenues; il n’en était rejailli sur lui aucun ridicule...

Personne ne pouvait croire à sa culpabilité.

--Son arrestation, disait-on, doit être une erreur de la police.

Pour ce qui est de madame Monistrol, les avis étaient partagés.

Les uns la trouvaient trop élégante pour sa situation de fortune, d’autres soutenaient qu’une toilette à la mode était une des obligations, une des nécessités du commerce de luxe qu’elle tenait.

En général, on était persuadé qu’elle aimait beaucoup son mari.

Car, par exemple, il n’y avait qu’une voix pour célébrer sa sagesse, sagesse d’autant plus méritoire qu’elle était remarquablement belle et qu’elle était assiégée par bien des adorateurs. Mais jamais elle n’avait fait parler d’elle, jamais le plus léger soupçon n’avait effleuré sa réputation immaculée...

Cela, je le voyais bien, déroutait singulièrement M. Méchinet.

--C’est prodigieux, me disait-il, pas un cancan, pas une médisance, pas une calomnie!... Ah! ce n’est pas là ce que supposait Caroline... D’après elle, nous devions trouver une de ces boutiquières qui tiennent le haut du comptoir, qui étalent leur beauté encore plus que leurs marchandises, et qui relèguent à l’arrière-boutique leur mari--un aveugle imbécile ou un malpropre complaisant...--Et pas du tout!

Je ne répondis pas, n’étant guère moins déconcerté que mon voisin.

Nous étions loin, maintenant, de la déposition de la concierge de la rue Lécluse, tant il est vrai que le point de vue varie selon le quartier. Ce qui passe aux Batignolles pour une damnable coquetterie, n’est plus rue Vivienne qu’une exigence de situation.

Mais nous avions employé trop de temps déjà à notre enquête, pour nous arrêter à échanger nos impressions et à discuter nos conjectures.

--Maintenant, dit M. Méchinet, avant de nous introduire dans la place, étudions-en les abords.

Et rompu à la pratique de ces investigations discrètes, au milieu du mouvement de Paris, il me fit signe de le suivre sous une porte cochère, précisément en face du magasin de Monistrol.

C’était une boutique modeste, presque pauvre, quand on la comparait à celles qui l’entouraient. La devanture réclamait le pinceau des peintres. Au-dessus, en lettres jadis dorées, maintenant enfumées et noircies, s’étalait le nom de Monistrol. Sur les glaces, on lisait: _Or et imitation_.

Hélas! c’était de l’imitation, surtout, qui reluisait à l’étalage. Le long des tringles pendaient force chaînes en doublé, des parures de jais, des diadèmes constellés de cailloux du Rhin, puis des colliers jouant le corail, et des broches, et des bagues, et des boutons de manchettes rehaussés de pierres fausses de toutes les couleurs...