Le petit vieux des Batignolles

Part 2

Chapter 23,772 wordsPublic domain

Avait-on remarqué ma présence?... je ne le crois pas.

Personne, en tout cas, ne faisait attention à moi.

M. Méchinet et le commissaire de police causaient toujours près de la fenêtre; le greffier, à demi-voix, relisait au juge d’instruction son procès-verbal.

Ainsi, rien ne s’opposait à l’accomplissement de mon dessein.

Et d’ailleurs, je dois le confesser, une sorte de fièvre me tenait qui me rendait comme insensible aux circonstances extérieures et m’isolait absolument.

Cela est si vrai, que j’osai m’agenouiller près du cadavre, pour mieux voir et de plus près.

Loin de songer qu’on allait me crier: «Que faites-vous là?...» j’agissais lentement et posément, en homme qui, ayant reçu une mission, l’exécute.

Ce malheureux vieillard me parut avoir de soixante-dix à soixante-quinze ans. Il était petit et très-maigre, mais solide certainement et bâti pour passer la centaine. Il avait beaucoup de cheveux encore, d’un blanc jaunâtre, bouclés sur la nuque. Sa barbe grise, forte et drue, paraissait n’avoir pas été faite depuis cinq ou six jours; elle devait avoir poussé depuis qu’il était mort. Cette circonstance que j’avais souvent remarquée chez nos sujets de l’amphithéâtre ne m’étonna pas.

Ce qui me surprit, ce fut la physionomie de l’infortuné. Elle était calme, je dirai plus, souriante. Les lèvres s’entr’ouvraient comme pour un salut amical.

La mort avait donc été terriblement prompte, qu’il conservait cette expression bienveillante!...

C’était la première idée qui se présentait à l’esprit.

Oui, mais comment concilier ces deux circonstances inconciliables: une mort soudaine, et ces cinq lettres: _Monis_... que je voyais en traits de sang sur le parquet?

Pour écrire cela, quels efforts n’avait-il pas fallu à un homme mourant!... L’espoir seul de la vengeance avait pu lui prêter une telle énergie... Et quelle rage n’avait pas dû être la sienne, de se sentir expirer avant d’avoir pu tracer en entier le nom de son assassin...

Et cependant le visage du cadavre semblait me sourire.

Le pauvre vieux avait été frappé à la gorge et l’arme avait traversé le cou de part en part.

L’instrument du crime devait être un poignard, ou plutôt un de ces redoutables couteaux catalans, larges comme la main, qui coupent des deux côtés et qui sont aussi pointus qu’une aiguille...

De ma vie, je n’avais été remué par d’aussi étranges sensations.

Mes tempes battaient avec une violence inouïe, et mon cœur, dans ma poitrine, se gonflait à la briser.

Qu’allais-je donc découvrir?...

Poussé par une force mystérieuse et irrésistible, qui annihilait ma volonté, je pris entre mes mains, pour les examiner, les mains roides et glacées du cadavre...

La droite était nette... c’était un des doigts de la gauche, l’indicateur, qui était tout maculé de sang.

Quoi! c’était avec la main gauche que le vieillard avait écrit!... Allons donc!...

Saisi d’une sorte de vertige, les yeux hagards, les cheveux hérissés sur la tête, et plus pâle assurément que le mort qui gisait à mes pieds, je me dressai en poussant un cri terrible.

--Grand Dieu!...

Tous les autres, à ce cri, bondirent, et surpris, effarés:

--Qu’est-ce? me demandèrent-ils ensemble, qu’y a-t-il?...

J’essayai de répondre, mais l’émotion m’étranglait, il me semblait que j’avais la bouche pleine de sable. Je ne pus que montrer les mains du mort en bégayant:

--Là!... là!...

Prompt comme l’éclair, M. Méchinet s’était jeté à genoux près du cadavre. Ce que j’avais vu, il le vit, et mon impression fut la sienne, car se relevant vivement:

--Ce n’est pas ce pauvre vieux, déclara-t-il, qui a tracé les lettres qui sont là...

Et comme le juge et le commissaire le regardaient bouche béante, il leur expliqua cette circonstance de la main gauche seule tachée de sang...

--Et dire que je n’y avais pas fait attention! répétait le commissaire désolé...

M. Méchinet prisait avec fureur.

--C’est comme cela, fit-il... les choses qui crèvent les yeux sont celles qu’on ne voit point... Mais n’importe! voilà la situation diablement changée... Du moment où ce n’est pas le vieux qui a écrit, c’est celui qui l’a tué...

--Évidemment! approuva le commissaire.

--Or, continua mon voisin, peut-on imaginer un assassin assez stupide pour se dénoncer en écrivant son nom à côté du corps de sa victime? Non, n’est-ce pas. Maintenant, concluez...

Le juge était devenu soucieux.

--C’est clair, fit-il, les apparences nous ont abusés... Monistrol n’est pas le coupable... Quel est-il?... C’est affaire à vous, monsieur Méchinet, de le découvrir.

Il s’arrêta... un agent de police entrait, qui, s’adressant au commissaire, dit:

--Vos ordres sont exécutés, monsieur... Monistrol est arrêté et écroué au dépôt... Il a tout avoué.

IV

D’autant plus rude était le choc qu’il était plus inattendu.

Peindre notre stupeur à tous est impossible.

Quoi! pendant que nous étions là, nous évertuant à chercher des preuves de l’innocence de Monistrol, lui se reconnaissait coupable!

Ce fut M. Méchinet qui le premier se remit.

Vivement, cinq ou six fois, il porta les doigts de sa tabatière à son nez, et s’avançant vers l’agent:

--Tu te trompes ou tu nous trompes, lui dit-il, pas de milieu.

--Je vous jure, monsieur Méchinet...

--Tais-toi! ou tu as mal compris ce qu’a dit Monistrol, ou tu t’es grisé de l’espoir de nous étonner en nous annonçant que l’affaire est réglée...

Humble et respectueux jusqu’alors, l’agent se rebiffa.

--Faites excuse, interrompit-il, je ne suis ni un imbécile ni un menteur, et je sais ce que je dis...

La discussion tournait si bien à la dispute que le juge d’instruction crut devoir intervenir.

--Modérez-vous, monsieur Méchinet, prononça-t-il, et avant de porter un jugement, attendez d’être édifié.

Puis se tournant vers l’agent:

--Et vous, mon ami, poursuivit-il, dites-nous ce que vous savez et les raisons de votre assurance.

Ainsi soutenu, l’agent écrasa M. Méchinet d’un regard ironique, et avec une nuance très-appréciable de fatuité:

--Pour lors, commença-t-il, voilà la chose: M. le juge et M. le commissaire ici présents nous ont chargés, l’inspecteur Goulard, mon collègue Poltin et moi, d’arrêter le nommé Monistrol, bijoutier en faux, domicilié rue Vivienne, 75, ledit Monistrol étant inculpé d’assassinat sur la personne de son oncle.

--C’est exact, approuva le commissaire à demi-voix.

--Là-dessus, poursuivit l’agent, nous prenons un fiacre et nous nous faisons conduire à l’adresse indiquée... Nous arrivons et nous trouvons le sieur Monistrol dans son arrière-boutique, sur le point de se mettre à table pour dîner avec son épouse, qui est une femme de vingt-cinq à trente ans, d’une beauté admirable.

En nous apercevant tous trois en rang d’oignon, mon particulier se dresse.--«Qu’est-ce que vous voulez?» nous demande-t-il. Aussitôt, le brigadier Goulard tire de sa poche le mandat d’amener et répond: «Au nom de la loi, je vous arrête!...»

M. Méchinet semblait sur le gril.

--Ne pourrais-tu te hâter! dit-il à l’agent.

Mais l’autre, comme s’il n’eût pas entendu, poursuivit du même ton calme:

--J’ai arrêté quelques particuliers en ma vie; eh bien! jamais je n’en ai vu tomber en décomposition comme celui-là.--«Vous plaisantez, nous dit-il, ou vous faites erreur!--Non, nous ne nous trompons pas.--Mais enfin, pourquoi m’arrêtez-vous?»

Goulard haussait les épaules.

«--Ne faites donc pas l’enfant, dit-il, et votre oncle?... Le cadavre est retrouvé et on a des preuves accablantes contre vous...»

Ah! le gredin, quelle tuile!... Il chancela et finalement se laissa tomber sur une chaise en sanglotant et en bégayant je ne sais quelle réponse qu’il n’y avait pas moyen de comprendre.

Ce que voyant, Goulard le secoua par le collet de son habit, en lui disant:

«--Croyez-moi, le plus court est de tout avouer.»

Il nous regarda d’un air hébété et murmura:

«--Eh bien! oui, j’avoue tout!»

--Bien manœuvré, Goulard! approuva le commissaire.

L’agent triomphait.

--Il s’agissait de ne pas moisir dans la boutique, continua-t-il. On nous avait recommandé d’éviter tout esclandre, et déjà les badauds s’attroupaient... Goulard empoigna donc le prévenu par le bras, en lui criant: «Allons, en route! on nous attend à la préfecture!» Monistrol, tant bien que mal, se dressa sur ses jambes qui flageolaient, et du ton d’un homme qui prend son courage à deux mains, dit: «Marchons!...»

Nous pensions que le plus fort était fait; nous comptions sans la femme.

Jusqu’à ce moment, elle était restée comme évanouie sur un fauteuil, sans souffler mot, sans paraître seulement comprendre ce qui se passait.

Mais quand elle vit que bien décidément nous emmenions son homme, elle bondit comme une lionne et se jeta en travers de la porte en criant: «Vous ne passerez pas!» Parole d’honneur, elle était superbe, mais Goulard en a bien vu d’autres. «Allons, allons, ma petite mère, fit-il, ne nous fâchons pas; on vous le rendra, votre mari!»

Cependant, bien loin de nous faire place, elle se cramponnait plus fortement au chambranle, jurant que son mari était innocent; déclarant que si on le conduisait en prison, elle le suivrait, tantôt nous menaçant et nous accablant d’invectives, tantôt nous suppliant de sa voix la plus douce...

Puis, quand elle comprit que rien ne nous empêcherait de remplir notre devoir, elle lâcha la porte, et, se jetant au cou de son mari: «O cher bien-aimé, gémissait-elle, est-ce possible qu’on t’accuse d’un crime, toi... toi!... Dis-leur donc, à ces hommes, que tu es innocent!...»

Vrai, nous étions tous émus, mais lui, plus insensible que nous, il eut la barbarie de repousser sa pauvre femme si brutalement qu’elle alla tomber comme une masse dans un coin de l’arrière-boutique...

C’était la fin heureusement.

La femme étant évanouie, nous en profitâmes pour emballer le mari dans le fiacre qui nous avait amenés.

Emballer est bien le mot, car il était devenu comme une chose inerte, il ne tenait plus debout, il fallut le porter... Et pour ne rien oublier, je dois dire que son chien, une espèce de roquet noir, voulait absolument sauter avec nous dans la voiture, et que nous avons eu mille peines à nous en débarrasser.

En route, comme de juste, Goulard essaya de distraire notre prisonnier et de le faire jaser... Mais impossible de lui tirer une parole du gosier. Ce n’est qu’en arrivant à la préfecture qu’il parut reprendre connaissance. Quand il fut bien et dûment installé dans une cellule des «secrets,» il se jeta sur son lit à corps perdu en répétant:

«--Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, que vous ai-je fait!...»

A ce moment Goulard s’approcha de lui, et pour la seconde fois:--«Ainsi, interrogea-t-il, vous vous avouez coupable!»--De la tête, Monistrol fit: «Oui, oui!...» puis d’une voix rauque: «Je vous en prie, laissez-moi seul!» dit-il.

C’est ce que nous avons fait, après avoir eu soin, toutefois, de placer un surveillant en observation au guichet de la cellule, pour le cas où le gaillard essayerait d’attenter à ses jours...

Goulard et Poltin sont restés là-bas, et moi, me voilà!...

--C’est précis, grommela le commissaire, c’est on ne peut plus précis...

C’était aussi l’opinion du juge, car il murmura:

--Comment, après cela, douter de la culpabilité de Monistrol?

Moi, j’étais confondu, et cependant mes convictions étaient inébranlables. Et même, j’ouvrais la bouche pour hasarder une objection, quand M. Méchinet me prévint.

--Tout cela est bel et bon!... s’écria-t-il. Seulement, si nous admettons que Monistrol est l’assassin, nous sommes aussi forcés d’admettre que c’est lui qui a écrit son nom, là, par terre... et dame! ça, c’est roide...

--Bast! interrompit le commissaire, du moment où l’inculpé avoue, à quoi bon se préoccuper d’une circonstance que l’instruction expliquera...

Mais l’observation de mon voisin avait réveillé toutes les perplexités du juge. Aussi, sans se prononcer:

--Je vais me rendre à la préfecture, déclara-t-il, je veux interroger Monistrol ce soir même.

Et après avoir recommandé au commissaire de police de bien remplir toutes les formalités et d’attendre les médecins mandés pour l’autopsie du cadavre, il s’éloigna, suivi de son greffier, et de l’agent qui était venu nous annoncer le succès de l’arrestation.

--Pourvu que ces diables de médecins ne se fassent pas trop attendre! gronda le commissaire, qui songeait à son dîner.

Ni M. Méchinet ni moi ne lui répondîmes. Nous demeurions debout, en face l’un de l’autre, obsédés évidemment par la même idée.

--Après tout, murmura mon voisin, peut-être est-ce le vieux qui a écrit...

--Avec la main gauche, alors?... Est-ce possible!... Sans compter que la mort de ce pauvre bonhomme a dû être instantanée...

--En êtes-vous sûr?...

--D’après sa blessure, j’en ferais le serment... D’ailleurs, des médecins vont venir, qui vous diront si j’ai raison ou tort...

M. Méchinet tracassait son nez avec une véritable frénésie.

--Peut-être, en effet, y a-t-il là-dessous quelque mystère, dit-il... ce serait à voir...

C’est une enquête à refaire... Soit, refaisons-la... Et pour commencer, interrogeons la portière...

Et courant à l’escalier, il se pencha sur la rampe, criant:

--La concierge!... Hé! la concierge! montez un peu, s’il vous plaît...

V

En attendant que montât la concierge, M. Méchinet procédait à un rapide et sagace examen du théâtre du crime.

Mais c’est surtout la serrure de la porte d’entrée de l’appartement qui attirait son attention. Elle était intacte et la clef y jouait sans difficulté. Cette circonstance écartait absolument l’idée d’un malfaiteur étranger s’introduisant de nuit à l’aide de fausses clefs.

De mon côté, machinalement, ou plutôt inspiré par l’étonnant instinct qui s’était révélé en moi, je venais de ramasser ce bouchon à demi-recouvert de cire verte que j’avais remarqué à terre.

Il avait servi, et du côté de la cire, gardait les traces du tire-bouchon; mais, de l’autre bout, se voyait une sorte d’entaille assez profonde, produite évidemment par un instrument tranchant et aigu.

Soupçonnant l’importance de ma découverte, je la communiquai à M. Méchinet, et il ne put retenir une exclamation de plaisir.

--Enfin! s’écria-t-il, nous tenons donc enfin un indice!... Ce bouchon, c’est l’assassin qui l’a laissé tomber ici... Il y avait fiché la pointe fragile de l’arme dont il s’est servi. Conclusion: l’instrument du meurtre est un poignard à manche fixe, et non un de ces couteaux qui se ferment... Avec ce bouchon, je suis sûr d’arriver au coupable quel qu’il soit!...

Le commissaire de police achevait sa besogne dans la chambre, nous étions, M. Méchinet et moi, restés dans le salon, lorsque nous fûmes interrompus par le bruit d’une respiration haletante.

Presque aussitôt, se montra la puissante commère que j’avais aperçue dans le vestibule pérorant au milieu des locataires.

C’était la portière, plus rouge, s’il est possible, qu’à notre arrivée.

--Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-elle à M. Méchinet.

--Asseyez-vous, madame, répondit-il.

--Mais, monsieur, c’est que j’ai du monde en bas...

--On vous attendra... je vous dis de vous asseoir.

Interloquée par le ton de M. Méchinet, elle obéit. Alors lui, la fixant de ses terribles petits yeux gris:

--J’ai besoin de certains renseignements, commença-t-il, et je vais vous interroger. Dans votre intérêt, je vous conseille de répondre sans détours. Et d’abord, quel est le nom de ce pauvre bonhomme qui a été assassiné?

--Il s’appelait Pigoreau, mon bon monsieur, mais il était surtout connu sous le nom d’Anténor, qu’il avait pris autrefois, comme étant plus en rapport avec son commerce.

--Habitait-il la maison depuis longtemps?

--Depuis huit ans.

--Où demeurait-il avant?

--Rue Richelieu, où il avait son magasin... car il avait été établi, il avait été coiffeur, et c’est dans cet état qu’il avait gagné sa fortune.

--Il passait donc pour riche?

--J’ai entendu dire à sa nièce qu’il ne se laisserait pas couper le cou pour un million.

A cet égard, la prévention devait être fixée, puisqu’on avait inventorié les papiers du pauvre vieux.

--Maintenant, poursuivit M. Méchinet, quel espèce d’homme était ce sieur Pigoreau, dit Anténor?

--Oh! la crème des hommes, cher bon monsieur, répondit la concierge... Il était bien tracassier, maniaque, grigou comme il n’est pas possible, mais il n’était pas fier... Et si drôle, avec cela!... On aurait passé ses nuits à l’écouter, quand il était en train... C’est qu’il en savait de ces histoires! Pensez donc, un ancien coiffeur, qui avait, comme il disait, frisé les plus belles femmes de Paris...

--Comment vivait-il?

--Comme tout le monde... Comme les gens qui ont des rentes, s’entend, et qui cependant tiennent à leur monnaie.

--Pouvez-vous me donner quelques détails?

--Oh! pour cela, je le pense, vu que c’est moi qui avais soin de son ménage... Et cela ne me donnait guère de peine, car il faisait presque tout, balayant, époussetant et frottant lui-même... C’était sa manie, quoi! Donc, tous les jours que le bon Dieu faisait, à midi battant, je lui montais une tasse de chocolat. Il la buvait, il avalait par-dessus un grand verre d’eau, et c’était son déjeuner. Après il s’habillait, et ça le menait jusqu’à deux heures, car il était coquet et soigneux de sa personne plus qu’une mariée. Sitôt paré, il sortait pour se promener dans Paris. A six heures, il s’en allait dîner dans une pension bourgeoise, chez les demoiselles Gomet, rue de la Paix. Après son dîner il courait prendre sa demi-tasse et faire sa fine partie au café Guerbois... et à onze heures il rentrait se coucher. Enfin, il n’avait qu’un défaut, le pauvre bonhomme... Il était porté sur le sexe. Même souvent, je lui disais:--«A votre âge, n’avez-vous pas de honte!...» Mais on n’est pas parfait, et on comprend ça d’un ancien parfumeur, qui avait eu dans sa vie des tas de bonnes fortunes...

Un sourire obséquieux errait sur les lèvres de la puissante concierge, mais rien n’était capable de dérider M. Méchinet.

--M. Pigoreau recevait-il beaucoup de monde? continua-t-il.

--Très-peu... Je ne voyais guère venir chez lui que son neveu, M. Monistrol, à qui, tous les dimanches, il payait à dîner chez le père Lathuile.

--Et comment étaient-ils ensemble, l’oncle et le neveu?

--Comme les deux doigts de la main.

--Ils n’avaient jamais de discussions?

--Jamais!... sauf qu’ils étaient toujours à se chamailler à cause de madame Clara.

--Qui est cette madame Clara?

--La femme de M. Monistrol, donc, une créature superbe... Défunt le père Anténor ne pouvait la souffrir. Il disait que son neveu l’aimait trop, cette femme, qu’elle le menait par le bout du nez, et qu’elle lui en faisait voir de toutes les couleurs... Il prétendait qu’elle n’aimait pas son mari, qu’elle avait un genre trop relevé pour sa position, et qu’elle finirait par faire des sottises... Même, madame Clara et son oncle ont été brouillés, à la fin de l’année dernière. Elle voulait que le bonhomme prêtât cent mille francs à M. Monistrol pour prendre un fonds de bijoutier au Palais-Royal. Mais il refusa, déclarant qu’on ferait de sa fortune ce qu’on voudrait, après sa mort, mais que jusque-là, l’ayant gagnée, il prétendait la garder et en jouir...

Je croyais que M. Méchinet allait insister sur cette circonstance, qui me paraissait très-grave... point. En vain, je multipliais les signes, il poursuivit:

--Reste à savoir par qui le crime a été découvert?

--Par moi, mon bon monsieur, par moi! gémit la portière. Ah! c’est épouvantable! Figurez-vous que ce matin, sur le coup de midi, comme à l’ordinaire, je monte au père Anténor son chocolat... Faisant le ménage, j’ai une clef de l’appartement... J’ouvre, j’entre, et qu’est-ce que je vois... Ah! mon Dieu!...

Et elle se mit à pousser des cris perçants...

--Cette douleur prouve votre bon cœur, madame, fit gravement M. Méchinet... Seulement, comme je suis fort pressé, tâchez de la maîtriser... Qu’avez-vous pensé, en voyant votre locataire assassiné?...

--J’ai dit à qui a voulu l’entendre: c’est son neveu, le brigand, qui a fait le coup pour hériter.

--D’où vous venait cette certitude?... car, enfin, accuser un homme d’un si grand crime, c’est le pousser à l’échafaud...

--Eh! monsieur, qui donc serait-ce?... M. Monistrol est venu voir son oncle hier soir, et quand il est sorti il était près de minuit... même, lui qui me parle toujours, il ne m’a rien dit ni en arrivant ni en s’en allant... Et depuis ce moment, jusqu’à celui où j’ai tout découvert, personne, j’en suis sûre, n’est monté chez M. Anténor...

Je l’avoue, cette déposition me confondait.

Naïf encore, je n’aurais pas eu l’idée de poursuivre cet interrogatoire. Par bonheur, l’expérience M. Méchinet était grande, et il possédait à fond cet art si difficile de tirer des témoins toute la vérité.

--Ainsi, madame, insista-il, vous êtes certaine que Monistrol est venu hier soir?

--Certaine.

--Vous l’avez bien vu, bien reconnu?...

--Ah! permettez... je ne l’ai pas dévisagé. Il a passé très-vite, en tâchant de se cacher, comme un brigand qu’il est, et le corridor est mal éclairé...

Je bondis, à cette réponse d’une incalculable portée, et m’avançant vers la concierge:

--S’il en est ainsi, m’écriai-je, comment osez-vous affirmer que vous avez reconnu M. Monistrol?

Elle me toisa, et avec un sourire ironique:

--Si je n’ai pas vu la figure du maître, répondit-elle, j’ai vu le museau du chien... Comme je le caresse toujours, il est entré dans ma loge, et j’allais lui donner un os de gigot quand son maître l’a sifflé.

Je regardais M. Méchinet, anxieux de savoir ce qu’il pensait de ces réponses, mais son visage gardait fidèlement le secret de ses impressions.

Il ajouta seulement:

--De quelle race est le chien de M. Monistrol?

--C’est un loulou, comme les conducteurs en avaient autrefois, tout noir, avec une tache blanche au-dessus de l’oreille; on l’appelle Pluton.

M. Méchinet se leva.

--Vous pouvez vous retirer, dit-il à la portière, je suis fixé.

Et, quand elle fut sortie:

--Il me paraît impossible, fit-il, que le neveu ne soit pas le coupable.

Cependant, les médecins étaient arrivés pendant ce long interrogatoire et, quand ils eurent achevé l’autopsie, leur conclusion fut:

«La mort du sieur Pigoreau a certainement été instantanée. Donc, ce n’est pas lui qui a tracé ces cinq lettres: _Monis_ que nous avons vues sur le parquet, près du cadavre...»

Ainsi, je ne m’étais pas trompé.

--Mais si ce n’est pas lui, s’écria M. Méchinet, qui donc est-ce?... Monistrol... Voilà ce qu’on ne me fera jamais entrer dans la cervelle.

Et comme le commissaire, ravi de pouvoir enfin aller dîner, le raillait de ses perplexités; perplexités ridicules, puisque Monistrol avait avoué:

--Peut-être en effet ne suis-je qu’un imbécile, dit-il, c’est ce que l’avenir décidera... Et en attendant, venez, mon cher monsieur Godeuil, venez avec moi à la préfecture...

VI

De même que pour venir aux Batignolles, nous prîmes un fiacre pour nous rendre à la préfecture de police.

La préoccupation de M. Méchinet était grande: ses doigts ne cessaient de voyager de sa tabatière vide à son nez, et je l’entendais grommeler entre ses dents:

--J’en aurai le cœur net! Il faut que j’en aie le cœur net.

Puis il sortait de sa poche le bouchon que je lui avais remis, il le tournait et le retournait avec des mines de singe épluchant une noix et murmurait:

--C’est une pièce à conviction, cependant... il doit y avoir un parti à tirer de cette cire verte...

Moi, enfoncé dans mon coin, je ne soufflais mot.

Assurément ma situation était des plus bizarres, mais je n’y songeais pas. Tout ce que j’avais d’intelligence était absorbé par cette affaire; j’en ruminais dans mon esprit les éléments divers et contradictoires, et je m’épuisais à pénétrer le secret du drame que je pressentais.

Lorsque notre voiture s’arrêta, il faisait nuit noire.