Part 4
Un Avocat fut consulté Par un Tendron d'aimable mine, Qu'un Gars avoit trop insulté. L'homme de Loi, qui l'examine, Trouve, sous sa simple étamine, Deux grands yeux pleins de volupté; Certain air de naïveté Peint sur sa figure enfantine; Un sein par l'Amour agité, Qui se soulève, se mutine, Et semble en sa captivité Appeler une main lutine, Qui lui rende la liberté. Notre Avocat est transporté: Il lorgne une taille divine, Des pieds mignons et délicats; Et ce qu'il voit de tant d'appas Ne vaut pas ce qu'il en devine. Avec ces titres de faveur, On peut compter sur la ferveur Du Légiste le plus austère. Le nôtre, expert dans tous les droits, Avoit, dit-on, plus d'une fois Pris ses licences à Cythère. Enfin, près de la belle assis, Il veut, sans détour, sans mystère, De son cas savoir le précis. --«Las!» dit la belle désolée, »Je vais rappeler mon esprit, »Et vous conter comment s'y prit »Le fripon qui m'a violée. »Il avoit un air tendre et doux, »La taille la mieux découplée, »Et le regard... tout comme vous.» Notre grave Jurisconsulte, Flatté d'avoir les mêmes traits, En ressent une joie occulte; Et, rajeuni par tant d'attraits, S'approche encore un peu plus près De la beauté qui le consulte. --«Poursuivez ce récit,» dit-il, «Car votre affaire m'intéresse. »--Ah! Monsieur, qu'il étoit subtil! »Que l'Amour inspire d'adresse! »Ses yeux sur mes foibles attraits »Se promenoient avec ivresse.» L'Avocat, qu'un même feu presse, N'a pas des regards plus discrets. «Ce n'est pas tout: sa main hardie »Saisit la mienne au même instant.» Vous sentez, sans que je le die, Que l'Avocat en fait autant. «Ce n'est pas tout: sa perfidie »Méditoit un autre dessein; »Et toujours plus audacieuse, »Bientôt sa main licencieuse »Fourrage les lis de mon sein.» Notre Avocat, sur ce modèle, Glissant une furtive main A travers la gaze infidèle, Enfile le même chemin. «Ce n'est pas tout: d'un air farouche, »A ses feux je veux m'opposer; »Déterminée à tout oser, »Sa bouche se colle à ma bouche.» L'Avocat, que l'exemple touche, Ravit un semblable baiser... Ravit! je faux, on le lui donne; On feint de n'y pas consentir: Mais c'est pour mieux faire sentir Le prix de ce qu'on abandonne. Femmes, osez me démentir! Celle qui jamais ne pardonne, Est trop sujette au repentir. «Ce n'est pas tout: son feu redouble, »Il me transporte malgré moi; »Les genoux tremblants, et l'oeil trouble... »Je ne sais plus ce que je voi.» L'Avocat, non moins troublé qu'elle. Répète une leçon si belle; Tous deux bientôt perdent la voix; Tous deux se plongent à la fois Dans une extase mutuelle.
Notre Avocat crut jusqu'au bout Avoir imité son modèle. --«Ce n'est pas tout,» dit la Donzelle. «--Comment, diable! ce n'est pas tout! »Qu'avoit-il de plus à vous faire? »Vous m'étonnez! dites, ma chère, »Comment la chose se passa? »--Eh! mais voici tout le mystère, »Monsieur, c'est qu'il recommença.»
LE DÉLUGE
«Cap dé bious!» disoit un Gascon A sa moitié, qui faisoit la niaise, «Pour la première fois, Fanchon, »Il me semble qu'ici je suis bien à mon aise. »--Las!» dit-elle, «mon cher, je suis neuve à tel jeu; »Appelez un Frater, et je le ferai juge »Que mes eaux seulement ont passé par ce lieu. »--Vos eaux! sandis!» repart le Gascon qui prend feu; «Dites donc les eaux du déluge.»
_Ægri salivantis solatium_
Des beautés de Paris, ô toi la moins farouche, Ce fut peu d'un écu que tu reçus de moi, En retour du plaisir que je pris sur ta couche: Car depuis plus d'un an que j'eus affaire à toi, L'eau m'en vient encore à la bouche.
DIALOGUE ENTRE DEUX SERVANTES
«Eh bien! notre nouveau Curé? »--Ah! palsangué! c'est un brave homme. »Le premier étoit bon, mais je veux qu'on m'assomme, »Si le second n'est meilleur à mon gré. «--Comment cela?--Comment? Tiens, juges-en, commère: »Il me donne par ans quarante bons écus, »Voire quelque chose de plus; »J'ai la clef de la cave et je n'ai rien à faire. »--Et la nuit...?--Oh! la nuit nous faisons lit à part; »Messire Arlot est un saint prêtre, »Qui ne ressemble en rien à messire Chouart. »--Dieu me garde d'un pareil maître! »Il me feroit mourir d'ennui: »Oh! que j'aime bien mieux servir chez son vicaire! »Je n'ai que dix écus et je fais maigre chère, »Mais du moins on couche avec lui.»
LE SALAMALEC LYONNOIS
CONTE
Jamais ne fut nation plus civile Que la Françoise, il le faut avouer; L'envoyé Turc pourroit bien s'en louer, Après l'honneur qu'à Lyon, la grand ville, Des magistrats en passant il reçut. Ces magistrats crurent frapper au but, S'ils régaloient l'Excellence Ottomane D'un compliment en langage Ottoman: «Car,» disoient-ils, «parler par Truchement, »C'est une mort: en langue Musulmane »Un Musulman il nous faut saluer.» L'invention leur sembloit mémorable; Le point étoit comment l'effectuer? Où rencontrer un harangueur capable? Un homme expert dans le salamalec? Notez qu'alors tenoit auberge illec Certain quidam, déserteur de mosquée, De mauvais Turc devenu bon Chrétien. «C'est notre fait,» dirent ces gens de bien. La chose au Sire étant communiquée, Il l'approuva:--«Laissez faire,» dit-il, «François Sélim, c'est ainsi qu'on me nomme. »Nul mieux que moi, Dieu merci! ne sait comme »La tête on doit courber jusqu'au nombril, »Rabattre en arc les mains sur sa poitrine, »Se reculer, s'avancer à propos, »_Et cætera_; suffit: de ma doctrine »Tenez-vous sûrs et soyez en repos. »Vous me verrez à la mode Turquesque »Faire cent tours qui surprendront vos yeux; »Telle action vous paroîtra burlesque »Qui cache au fond sens très mystérieux. »Or en ceci la grande politique »Est de me suivre en tout d'un pas égal: »Souvenez-vous de cet avis unique, »Vous ne sauriez, me suivant, faire mal.» De point en point on promit de le suivre; On le suivit jusqu'au moindre _iota_. L'ambassadeur bien fort s'en contenta; Mais ce qui, plus que tout, le transporta, Fut qu'un Chrétien parlât Turc comme un livre. --«Il n'est,» dit-il, «assesseur du Divan, »Qui mieux que vous entende notre langue. »--Pas ne vous doit surprendre ma harangue,» Répond Sélim, «je suis né Musulman. »--Né Musulman? Vous l'êtes donc encore? »--Moi? point du tout. Je me suis converti, »Et c'est le Dieu des Chrétiens que j'adore. »--Ah! par Mahom! vous en avez menti, »Et Musulman jamais vous ne naquîtes, »Ou vous n'avez pas changé de parti. »Je ne puis croire au moins ce que vous dites, »Si je n'en vois un signe fort précis. »--A moi ne tienne!»--Êtes-vous circoncis? »--Vous allez voir.» Lors sa misère nue Le compagnon étale à découvert. Les Magistrats, à cette étrange vue, Quoique étonnés, pour n'être pris sans vert, Suivant leur guide, imitant sa posture, Firent leur cour en forme et sans tarder, Chacun selon le talent que nature, Petit ou grand, lui voulut accorder. L'ordre fut rare, et l'histoire rapporte Que l'Ottoman salué de la sorte, Crainte de pis, s'enfuit sans dire adieu. Tout au rebours les Donzelles du lieu Prirent grand goût à la cérémonie: Et telle fut leur jubilation, Que maintenant nulle ne se soucie De voir, après cette réception, Ambassadeur, s'il ne vient de Turquie.
LA COLÈRE NAÏVE
Dans un verger, la friande Colette Au point du jour attendoit Augustin; Lucas la vit, et lui dit: «Ouais! poulette, »Que cherchez-vous en ce lieu si matin? »--Un nid, Lucas.--C'est bien fait, péronnelle,» Lui répondit le villageois rusé; «Mais pour le prendre où donc est votre échelle? »Tenez, tout franc, le détour est usé; »Vous cherchez... là... n'est-il pas vrai, ma belle?...» Poursuit Lucas, qui la voit se fâcher. --«Eh! oui, méchant, puisses-tu,» lui dit-elle, «Avoir perdu ce que je viens chercher!»
PARTANT QUITTE
CONTE
Alain disoit: «Ma femme, écoute-moi: »Je t'avouerai qu'avant que d'être à toi, »Bien jeune encor, je fis une folie: »J'eus une fille; elle est, ma foi, jolie; »Prends-la chez toi, faute de nourrisson; »Je veux de toi qu'elle prenne leçon: »Tu l'aimeras, car elle te ressemble. »--Et moi, j'ai fait,» dit-elle, «un beau garçon; »Il nous faudra les marier ensemble.»
LE FIN MENTEUR
En tremblant, un jour Éloi Fut chez un pharmacopole: «Sauf respect, je... voudrois...--Quoi? »--De l'onguent pour la _vérole_. »--Combien?--Deux onces, je croi.» Le voyant saisi d'effroi, Purgon lui dit:--«Ah! compère, »C'est pour toi, la chose est claire, »Car tu me parais bien sec. »--Oh! non: c'est pour mon cher père »Qui veut me frotter avec.»
LE PARDON
CONTE
A son voisin la gentille Isabelle Fut se plaindre de son époux, Qui toujours lui cherchoit querelle. --«Croyez-moi,» dit-il, «vengez-vous.» Le conseil plut fort à la belle; Le galant fut choisi pour servir son courroux. A chaque heure du jour, c'étoit nouvelle plainte; Notre couple à l'envi signaloit son ardeur; Mais la colère du vengeur En moins de huit jours fut éteinte: De tout on se lasse à la fin. La belle, que toujours la vengeance aiguillonne, Six fois fut se plaindre un matin: --«Oh! pour le coup,» dit le voisin, «Je suis Chrétien, je lui pardonne.»
LE MENSONGE ÉVIDENT
En bavolet, en simple jupon court. Sur son balcon dame Alix appuyée Lorgnoit les passants un beau jour. Depuis longtemps, aux mystères d'amour La belle étoit initiée. Un sien neveu, nommé Valcour, Garçon alerte et d'assez bonne mise, Entre en sa chambre; il la voit, et soudain Le fripon sent naître en son sein Un mouvement de paillardise; Si bien que derrière elle il se glisse sans bruit, Soulève le jupon d'une main libertine, Et puis, ainsi qu'on l'imagine, S'ajuste, pousse et s'introduit. --«Eh! mais, voyez l'extravagance!» Dit Alix à notre éventé; «Valcour... vous me foutez, je pense?... »--Moi? non, ma tante, en vérité... »--Comment, non, coquin que vous êtes? »Ne sens-je pas ce que vous faites? »Et vous l'osez nier! c'est par trop fort aussi... »--Vous êtes donc bien mécontente?» Dit Lindor d'un ton radouci; «Eh bien! je vais m'ôter, ma tante, »Si vous voulez.--Non, restez-y: »Mais je n'aime pas que l'on mente.»
LA MÉTAMORPHOSE
CONTE ÉPIGRAMMATIQUE
Gertrude à vingt ans fut jolie; Elle avoit deux petits tetons Qu'Ariste aimoit à la folie, Et nommoit ses petits fripons. Ariste fit un long voyage, Et revint après vingt-cinq ans, Je laisse à penser quel ravage Chez Gertrude avoit fait le temps! Sur les fripons, par habitude, Ariste jeta ses regards: «Ah! mes petits fripons, Gertrude, »Sont devenus de grands pendards!»
LE MALADROIT
Certain benêt voulant fêter sa femme, Point ne pouvoit attraper le milieu. «Trop haut! trop bas!» lui répétoit la Dame. «--Y suis-je?--Non!--Pour le mettre en son lieu, »Ma chère Alix, ton aide je réclame. »--Quoi! ne pouvez,» lui dit-elle en courroux, «Trouver ce que cherchez depuis une heure? »C'est pourtant là l'office d'un époux! »J'enrage: point ne connois, ou je meure! »D'homme qui soit plus maladroit que vous!»
LE PLAISIR SANS REMORDS
CONTE
Le vieux Cassandre est un compère, Qui malgré son âge, la nuit, Quelquefois encor fait du bruit; Et sa Pernelle une commère, Qui, sans mentir, entre deux draps, A son mari ne cède guère. La nuit surtout du Mardi-gras, Ils s'amusèrent... voici comme: A son lit Cassandre montant, Vint à faire un... cela s'entend... Pernelle, alors au premier somme, Que ce bruit éveille à l'instant, Se met à rire, à rire tant, Qu'elle en fait elle-même autant. Vous jugez bien que le bonhomme Riposta bientôt d'un second: Pernelle aussitôt lui répond. Cassandre veut, quoi qu'il en coûte, Par un nouveau lui répartir; Mais... le sommeil le prend en route. Après tant de plaisir, sans doute, Il est bien permis de dormir.
LES DEUX CLYSTÈRES
Cloris, tandis qu'à votre père, Diafoirus donne un clystère, Vous en recevez un d'un jeune Praticien: Mais que ces anodins diffèrent l'un de l'autre! Votre père à l'instant est délivré du sien, Et vous ne la serez que dans neuf mois du vôtre.
LE DOUBLE AVEU
CONTE
Un grand Seigneur, frappé de mort subite, Droit aux enfers fut conduit au plus vite. Du Styx à peine il eut touché le bord, Que son cocher s'offre à ses yeux d'abord. --«Vous, Monseigneur, dans ce lieu de souffrance? »Puis-je savoir quel crime, quelle offense?... »--Mon cher Vincent, j'ai tout sacrifié »Pour enrichir le fils que ma moitié, »Cette adorable et vertueuse femme, »M'avoit donné, seul gage de sa flamme. »Mais toi, Vincent, quel est donc le sujet »De ton malheur? Toi, sage domestique?... »--Ah! Monseigneur, ce maudit fils unique, »Hélas! je suis ici pour l'avoir fait.»
LES SOULIERS
CONTE
De tous ses amoureux, Babet, dans son printemps, Exigeoit, pour le prix de ses faveurs secrètes, Deux paires de souliers: aujourd'hui les grisettes Rougiroient d'accepter de si minces présents. Babet s'en contentoit, souliers alloient pleuvants. L'or, quand on est jolie, est fugace, il va vite: On le gagne aisément, on le ménage peu; Babet l'avoit senti; souliers restoient au gîte, Ils devenoient ressource. On conçoit qu'à ce jeu Fallut bientôt à la commère, Pour loger les souliers, une maison entière. Le cuir haussa de prix: le Prince le taxa, Mainte bourse s'emplit, maint fermier s'engraissa; Tel est chez nous le train des choses, Toujours les grands effets ont de petites causes. Babet vieillit, le cuir baissa; Adieu vous dit joli visage, Taille fine, élégant corsage, Enfin adieu tous ses appas! L'âge a beau nous rider, il ne nous change pas. On se travaille en vain, le goût reste le même. Celui de Babet pour l'amour, Bien loin de s'affoiblir, avoit crû chaque jour. Que faire en ce besoin extrême? Le temps de but à but étoit plus que passé, Il fallut des souliers implorer l'assistance: Grâce à sa sage prévoyance, L'Amant venu nus pieds, s'en retournait chaussé; Elle habilla par bas les deux tiers de Florence. Sur quoi certain voisin, d'elle un jour s'enquérant De ce tas de souliers qu'elle alloit répandant, Babet que le métier n'avait point rendu fausse, Lui dit:--«Mon cher ami, l'hiver vit de l'été. »Je rends à mes Amants ce qu'ils m'avoient prêté: »Je les déchaussois, je les chausse.»
QUI PERD GAGNE
CONTE
«Jeanne, va fermer la targette,» Disoit, en s'endormant, Lucas à sa moitié. --«Vas-y, toi,» répondit Jeannette; «L'homme est fait pour être sur pié, »La femme pour dormir.--Que je sois estropié »Si j'y vais!» dit Lucas.--«Que le Diable m'emporte »Si j'y vais!» dit Jeannette.--«On ouvrira la porte. »--Je m'en gausse.--Et moi je m'en ris. »J'encague les voleurs, je n'ai pas une obole. »--Et si l'on te prend tes habits? »--Je resterai couché, c'est ce qui me console. »--Oh çà! tiens, mon mari, convenons entre nous: »Celui qui lâchera la première parole »Ira verrouiller l'huis.--Tope,» reprit l'époux, «Je suis muet, bonsoir!--Moi, j'ai la langue morte!» Pendant que nos époux disputoient de la sorte, Auprès de leur logis certain Carme passoit; Le vent éteignit sa bougie. Comme au travers de l'huis leur lampe paraissoit, Mon gaillard, disciple d'Élie, Frappe; on ne répond point. Il baisse le loquet: --«Pardon! de votre somme, amis, je vous dérange; »Mais mon abord céans ne doit vous alarmer: »Ma bougie est éteinte, et je viens l'allumer.» Mot. «Holà!» dit le Moine, à cet accueil étrange; «M'entendez-vous, mes bonnes gens? »Je n'ai, je le répète, aucuns desseins méchants.» Mot encore. Il s'avance; il voit deux grosses faces, Qui, les yeux bien ouverts, rioient entre leurs dents. Jeanne comptoit au plus vingt ans: Le Frocard lui trouva des grâces. Son visage, ses traits, lui semblèrent piquants: On est à peu de frais aimable aux yeux d'un Moine; Il n'est belle ou laidron, qui ne lui soit idoine. Le Carme, encor qu'il fût perplex, Jugeant que ce silence étoit une gageure, Résolut in petto de pousser l'aventure. Un teton paroissoit, il y porte l'index: Le mari reste coi, la femme se résigne. Réduit à pérorer par signe, Le grivois parla puissamment. Or, voilà, je ne sais comment, Que d'abord près du lit, le Jean-chouart du Frère Tôt après fut dedans: oh! jugez de la chère! Lucas voyoit et souffroit tout. Plus discrète qu'on ne peut dire, Jeanne, bien qu'on poussât sa patience à bout, N'eût pas parlé pour un Empire. Le moine se montra digne enfant du Carmel, Fort affamé, peu sensuel. Le temps vient de partir, mon gaillard fit retraite. Il n'étoit pas sorti, que la dame Jeannette Chanta goguette à son époux: «Voyez ce gueux,» dit-elle, en feignant du courroux, «De me laisser manquer de semblable manière! »Et par un Moine encor! je suis d'une colère!... »Va, je me vengerai, je te le garantis. »--Femme,» répond Lucas, «allez verrouiller l'huis: »Vous avez parlé la première!»
IN-PROMPTU
PARODIE D'UN COUPLET DES AMOURS D'ÉTÉ
Sur l'air: _En plein, plan._
Qu'une vérole est amère, Et q'c'est méchante affaire! Je l'ai bien pour mes six francs, En plein, plan, Rlan, tan, plan, tirelire, Lan, plan. Il y a des bien honnêt's gens, Qu'en ont une plus chère.
L'EXCUSE INGÉNIEUSE
Dans un endroit obscur, trouvant une Duchesse, Un jeune Mousquetaire osa porter la main Sous le jupon de son Altesse. Elle jette un cri, c'est en vain: Mon étourdi, qu'un vif aiguillon presse, Jusques au bout allant son train, Claquoit et reclaquoit sans cesse. «Finirez-vous donc, libertin? »A moi quelqu'un! la Fleur, Champagne, la Jeunesse!» Ces Messieurs, qui buvoient au Cabaret voisin, N'entendoient pas la voix de leur Maîtresse. Mon polisson lâche prise à la fin. --«Ah! malheureux, tu payeras demain »Ce trait d'audace et de scélératesse: »Crois que ton trépas est certain! »--Pardonnez un moment d'ivresse,» Reprit le Mousquetaire avec un air serein; «J'ai fait sans doute une sottise, »Et vous m'en voyez confondu: »Que voulez-vous que je vous dise? »Las! je suis un homme foutu, »Si vous avez le coeur aussi dur que le cu!»
L'OBSERVATEUR EN SECOND
OU L'ART D'AIMER
J'ai vu dans les Écrits d'un grand Observateur, Émule d'Hamilton et Poëte des Grâces, Le véritable sens que l'on donne au mot _coeur_. En admirant B... j'ai marché sur ses traces. Or, écoutez, ami Lecteur, Et vous saurez de moi ce qu'il vous faut entendre Alors que la beauté qui vous a su charmer Vous avoûra d'une voix douce et tendre, Qu'elle vous permet de l'aimer. _Aimer_ n'est pas un mot de sens tout à fait vide: Anacréon, Properce et le galant Ovide Employèrent souvent ce mot-là comme il faut. Devinez donc ce que pense une Dame Dont les attraits sont par l'âge effacés, Quand elle vient se plaindre, en nous vantant sa flamme, Que Monsieur son époux ne l'aime point assez? Qu'une fille me plaît, qu'elle est intéressante, Quand le besoin d'aimer en secret la tourmente! Comme elle je ressens ce besoin, ces ardeurs; Pourquoi ne pas unir nos besoins et nos coeurs? Elle diroit bientôt, d'une voix expirante: Ah! quand on aime bien, qu'on goûte de douceurs! Mais n'aime pas qui veut, c'est là ce qui me fâche! Tantôt bien, tantôt mal, on remplit cette tâche: J'en vois même plusieurs, que je saurois nommer, Qui, malgré leurs efforts, ne peuvent plus aimer.
Mélidore adoroit (on verra par la suite Qu'ici tout autre mot ne peut être adopté), Adoroit donc une beauté Dans l'art d'aimer assez instruite; Notre amant jeune et sans détour, Dans cet art charmant vrai novice, Depuis plus de six mois qu'il étoit au supplice, N'avoit encore osé déclarer son amour. Aux pieds de Lise enfin il se jette un beau jour, Et pour lui peindre son martyre, Pousse de grands Hélas! verse des pleurs, soupire, Veut lui parler et reste court. L'amante, en le voyant, pensa crever de rire, Et sans prendre pitié du trouble qu'elle inspire, De l'amant à ses pieds, ni de son embarras, Lui répond froidement:--«Non, vous ne m'aimez pas. »--Je ne vous aime pas?... L'amour le plus sincère »N'est-il donc à vos yeux qu'une vaine chimère? »Quand je brûle d'un feu qui ne peut s'exprimer, »Quand tout mon sang pour vous...--Ce n'est pas là m'aimer, »Et moi, je prétends que l'on m'aime. »--Je vous l'ai déjà dit, ma tendresse est extrême; »Votre volonté seule est ma suprême loi; »De grâce, commandez.--Eh bien donc, aimez-moi!» Désespéré, confus, notre amant se retire; D'abord il veut se pendre, et puis il réfléchit Que ce seroit tomber d'un malheur dans un pire. Ensuite il cherche en son esprit Le sens de chaque mot, et ce qu'Églé veut dire? L'Amour enfin daigne l'instruire: Avec un si grand Maître une leçon suffit. Quelques jours écoulés, il vole chez sa Dame, Plein d'espoir et surtout bien résolu dans l'âme, De mettre, s'il se peut, la leçon à profit. Il entre... Il la voit seule... Il prend un peu d'audace... Et fit... ce que j'aurois voulu faire à sa place. Pendant les amoureux ébats, L'Amant disoit à sa Maîtresse: «Peux-tu te plaindre encor que je ne t'aime pas? »Peux-tu douter de ma tendresse?» La belle lui repart:--«Non, le fait est certain, »Tu m'aimes maintenant, j'en ai la preuve en main.»
ÉPIGRAMME CONTRE UN SOT POLITIQUE