Le petit-neveu de Grécourt, ou, Étrennes gaillardes Recueil de Contes en vers, réimprimés sur l'édition de 1782

Part 3

Chapter 33,033 wordsPublic domain

Elle est au fond d'un bois couvert, Gardé par le mystère; Son sanctuaire n'est ouvert Qu'à mon seul ministère.

Un double autel de marbre blanc Est de sa dépendance; Mais ce bénéfice important Oblige à résidence.

Sans Vicaire, de jour, de nuit, Suivant les anciens rites, Je fais l'office à petit bruit Avec deux Acolytes.

Quoi qu'en puissent dire les gens, Même aux Fêtes de Vierge, Dans ma Chapelle, en tous les temps, Je n'allume qu'un cierge.

Gros Prieurs et brillants Prélats Tout engraissés d'offrande, Non, non, je ne troquerois pas Avec vous de Prébende.

LE MARCHAND DE LOTO

ÉTRENNES AUX DAMES

A mon loto, soir et matin, Sous vos doigts un brillant destin Portera des boules heureuses; Ce que j'assure, je le sais: Si vous en êtes curieuses, Mesdames, faites-en l'essai A mon loto.

Un peu de secours fait grand bien; Tant soit peu d'art ne nuit à rien, Il faut quelquefois s'en permettre; C'est mon avis; on ne sauroit Le dédaigner et se promettre Tout l'avantage qu'on auroit A mon loto.

Jamais une joueuse habile Ne tint son sachet immobile: Il faut l'agiter prestement. Il faut que mollement pressée Entre ses doigts légèrement La boule ait été caressée, A mon loto.

Selon son goût ou son talent, On a le tirer prompt ou lent: Il n'y faut aucune science, Ou s'il en faut, il en faut peu; Un quart d'heure d'expérience Suffit pour bien jouer le jeu, A mon loto.

De celles qu'un ambe contente. Il se plaît à tromper l'attente, Fi de l'ambe! il est trop commun. D'un terne la chance est mesquine; D'un terne? Oui, de deux jours l'un, Je puis vous répondre d'un quine, A mon loto.

Au quaterne, par accident, S'il se réduit en attendant, La perte est bientôt réparée. Le jour qui suit ce jour fatal, On peut compter sur la rentrée De l'intérêt du capital, A mon loto.

Mais de la superbe machine Le pouvoir merveilleux décline De jour en jour; c'est son défaut. Je vous en préviens, blonde, ou brune; Vous n'avez que le temps qu'il faut, Si vous voulez faire fortune A mon loto.

Ma demeure est à Vaugirard, Tout vis-à-vis maître Abélard, Qui montre aux enfants la musique: L'on se pourvoit, ou l'on souscrit. Sous mon enseigne magnifique, En lettres d'or, il est écrit: AU GRAND LOTO.

LE LENDEMAIN DES NOCES

FOLIE DIALOGUÉE

«Hier soir, ma chère maman, »Tout bas vous me fîtes entendre »Que la nuit je devois m'attendre »A passer un mauvais moment. »Tout en tremblant, pauvre innocente, »J'attendois cet instant fatal... »Hélas! le bon Monsieur Chrysante »Ne m'a pas fait le moindre mal. »--Est-il vrai, ma fille?--Au contraire, »Il ne m'a fait que du plaisir. »Quand nous fûmes au lit: Ma chère, »Je puis t'embrasser à loisir, »Dit-il; aussitôt il me baise »Sur chaque joue... et même...--Eh bien, »Comment tu rougis, ma Thérèse?... »Qu'a-t-il fait? ne me cache rien. »--Vous m'aviez, qu'il vous en souvienne, »Défendu de rien refuser... »--Sans doute. Auroit-il?...--Sur la mienne »Sa bouche prit un doux baiser. »--Et puis?...--Il me dit à l'oreille: »Bonsoir, et s'endormit soudain. »--Ma pauvre enfant!... Et ce matin? »--Ah! plus tendre encor que la veille. »II me dit d'un air caressant: »Ma chère femme, je t'adore, »Et me le prouve en m'embrassant. »--Et puis?...--Puis il m'embrasse encore. »--Ensuite?--Du lit il descend, »Afin, dit-il, que je repose: »Peut-on être plus complaisant? »--Il ne t'a pas fait autre chose? »--Eh! non; c'est l'homme le plus doux: »Maman, vous lui faites injure... »Quoi! vous pleurez?... Mais je vous jure »Que je n'ai pas de mon époux »Reçu la moindre égratignure!»

LE CONFESSEUR EXEMPLAIRE

Au temps de Pâque, aux pieds de Père Jule, Se confessoit un jeune Garnement, Et des péchés dont fait dénombrement, Cil de Sodome honoroit la cédule. --«Qu'ai-je entendu! Ciel! quel égarement »Que de pécheurs aux infernales flammes, »Livrés pour ce dont vous vous accusez! »Défaites-vous de ces amours infâmes, »De notre sexe, ô mon cher fils, n'usez, »Et, comme moi, ne voyez que des femmes.»

L'ESPRIT FORT

CONTE

Aux pieds d'un Directeur, Climène, un beau matin, Avec un repentir sincère, Déclara nettement que le petit Colin N'étoit pas le fils de son père. --«Halte là!» dit le Confesseur, «Pour un _Confiteor_ vous n'en serez pas quitte; »Il en faut deux au moins, ce crime fait horreur. »Faut-il qu'injustement votre enfant déshérite »Un légitime successeur? »Il faut, Madame, vous résoudre »A confesser le fait à votre époux, »Sans quoi je ne puis vous absoudre.» L'avouer ne se pouvoit pas. La voilà dans un embarras Qu'on ne peut exprimer, car enfin l'aventure Étoit à digérer trop dure. Il fallut succomber, et, d'un mortel chagrin, Tomber dans une maladie Qui pensa lui coûter la vie. Sur le rapport du Médecin, Son époux connoissant que la mélancolie Alloit couper la trame de ses jours, La pria d'en dire la cause. Elle veut l'en instruire, et jamais elle n'ose. --«Ose tout,» dit-il, «mes amours: «Rien ne me déplaira, pourvu qu'on te guérisse; »Quoi! faut-il qu'un secret te donne la jaunisse, »Et qu'une femme meure, à faute de parler? »Cela seroit nouveau.--Je vais tout révéler, »Puisqu'aussi bien,» dit-elle, «un repos favorable »Doit terminer bientôt mon état déplorable. »J'étois à la maison des champs, »Où je faisois la ménagère, »Quand la voisine Alix, par des discours touchants, »Auxquels on ne résiste guère, »Me prouva qu'avoir des enfants »Étoit à vous chose impossible; »Me prôna les malheurs de la stérilité, »Qui chez les Juifs passoit pour un défaut terrible; »Puis dans un jour charmant me fit voir la beauté »D'une heureuse fécondité. »Je me rendis, hélas! à cette douce amorce, »Et Lucas, le Valet de notre Métayer, »Avec moi se trouvant un jour dans le grenier, »Je me souvins d'Alix, et je manquai de force. »Il est, cela soit dit sans vous mettre en courroux, »A faire des enfants plus habile que vous. »Je lui parlai d'amour, il comprit mon langage, »Et sur un sac de blé, sac funeste et maudit! »Faut-il en dire davantage? »De ce malheureux sac, notre Colin sortit. »A Lucas je donnai, je pense, »Quelques boisseaux de blé pour toute récompense. »Si je vous ai trahi, je meurs, pardonnez-moi; »A cela près, toujours je vous gardai ma foi. »--N'est-ce pas de mon blé que tu payas l'ouvrage?» Lui répondit Damis, nullement effrayé. «Cet enfant est à moi, puisque je l'ai payé; »Ne m'en parle pas davantage.»

COUPLET

Sur l'air de _Nina_.

Après avoir fourni trois fois L'amoureuse carrière, Le pauvre Colin aux abois Ne pouvoit plus rien faire. Sa Maîtresse, ainsi le voyant, S'écria tout en pleurant: «Ah! quel tourment, »Quand l'instrument »Duquel le plaisir dépend, »Pend!»

ÉPIGRAMME

Un jour Fanchon la Couturière Acheta d'un Fripier un lit pour vingt écus; Elle a gagné, dit-on, deux cents louis dessus: Ah! c'est une grande usurière!

LE CAS DÉCIDÉ

Un jeune Peintre au Prieur des Grands-Carmes Vint s'accuser d'un cas assez nouveau: «Père, j'ai peint Vénus sortant de l'eau, »Ses bras, son cul, sa gorge et tous ses charmes. »D'abord j'en fus amoureux comme un fou; »Et, pour jouir un peu mieux qu'en peinture, »Je m'avisai...--De quoi?--De faire un trou »Dans ma Déesse, et par cette ouverture, »Un beau garçon que je mis en posture, »M'introduisit, vous devinez bien où. »Or, estimez la chose en conscience. »En tout ceci, mon principal dessein »Fut de jouir d'un objet féminin: »Le péché n'est de Rome ou de Florence. »--Mon cher enfant, je comprends votre cas,» Dit le Pater; «la plaisante folie! »Je vous absous, mais n'y retournez pas, »Car, dans le fond, c'est pure bougrerie.»

LE FAUX JUPITER

J'ai toujours craint les gens portant soutane; D'un saint habit couvrant un coeur profane, Que de bons tours ces Messieurs-là nous font! Séduire Agnès, planter cornes au front, Ce sont pour eux misères, peccadilles. O gens de bien ayant femmes ou filles! N'oubliez pas ce salutaire avis: Si par malheur entre en votre logis Homme d'Église, ou Capucin, ou Prêtre, Je vous le dis: chassez vite le traître; Il vient chercher aventure pour lui, Ou bien peut-être intriguer pour autrui. D'un vilain nom ce dernier cas s'appelle; Mais à l'honneur la cafarde séquelle A de tout temps préféré les écus: Quoi qu'on propose à ces crânes tondus, En les payant on est sûr de leur zèle. Pour appuyer mon avis là-dessus, Je veux vous dire une histoire assez belle Touchant Pauline et son ami Mundus.

Pauline étoit une jeune Romaine, Veuve à vingt ans, et belle comme Hélène, Mais prude outrée, avare de faveurs, Et de l'amour dédaignant les douceurs. De mille amants à toute heure entourée, Elle aimoit bien à s'en voir adorée, Mais rien de plus: «Non,» disoit-elle, «non, »Ne vantez point l'attrait imaginaire »D'un vain plaisir qui n'en a que le nom; »Faut-il des sens pour aimer et pour plaire? »Eh! laissons-les au stupide vulgaire. »Pour moi, j'exige un amour de raison, »Pur, dégagé des noeuds de la matière, »Tel en un mot que le prescrit Platon. »Je n'aimerai jamais d'autre manière.» Tous ses amants jeunes, pleins de désirs, Peu satisfaits d'un amour sans plaisirs, De ses sermons bientôt se rebutèrent: L'un après l'autre enfin ils la quittèrent. Un seul resta, ce fut le beau Mundus, Bien fait, galant, et digne de sa flamme. Par des cadeaux, par des soins assidus, Il n'avoit pu toucher encor la Dame. Las de se plaindre, enfin le pauvre amant, Pour réussir, eut recours à la ruse: Tout galant homme en auroit fait autant, Et quant à moi, de bon coeur je l'excuse. Pauline étoit dévote à Jupiter: D'une Dévote un Directeur est maître; L'adroit Mundus en sut bien profiter. De Jupiter il gagne le Grand-Prêtre, Et lui fait part de son tendre projet. Le Directeur, mis dans la confidence, Très bien instruit, très bien payé d'avance, Court chez Pauline, et lui parle en secret. «A quel bonheur vous êtes réservée! »Ma chère fille, ah! réjouissez-vous: »Au rang des Dieux vous serez élevée, »Et vous verrez la terre à vos genoux. »Oui, cette nuit, ce n'est pas un mensonge, »Le Roi des Dieux a daigné dans un songe »Me révéler ses décrets absolus, »Et de sa part, je viens ici moi-même »Vous annoncer, quel honneur! qu'il vous aime. »--Moi!» dit d'un ton modestement confus La belle prude.--«Oui, vous,» répond le Prêtre, «Et dès ce soir il exige de vous »Dans son saint Temple un entretien bien doux. »Lorsque la nuit sera prête à paroître, »Courez, volez à la gloire, au plaisir. »Hâtez-vous donc, et quoi qu'on vous demande, »Quand le Ciel parle, on ne doit qu'obéir.» Après ces mots prononcés en Prophète, Il laisse là sa dévote inquiète, Rêvant tout bas à ce propos flatteur, Et ne croyant qu'à peine un tel bonheur. Tout en rêvant, elle fait sa toilette: Quoique dévote, on est un peu coquette. Dans le miroir ses appas répétés Frappent d'abord ses regards enchantés; En se voyant, elle commence à croire Que Jupiter, tout Jupiter qu'il est, Peut bien l'aimer sans manquer à sa gloire: Elle est si belle! elle-même se plaît, Et par degrés s'attendrit et soupire. Bientôt ses yeux pleins d'un tendre délire Avidement parcourent son beau corps: Dieux! que d'attraits à la fois elle admire! Gorge d'albâtre et mille autres trésors, Trône charmant de l'amoureux empire, Tout redoublant sa vive émotion, Redouble aussi sa bonne opinion: Sa vanité s'en nourrit et l'augmente. Certain désir qui tout bas la tourmente, S'y joint encor: bref, pour conclusion, Dès que la nuit lui parut assez sombre, Notre dévote, à la faveur de l'ombre, D'un pas léger que le désir conduit, Arrive au Temple: un Prêtre l'introduit. Là son amant prodiguant la dépense, Avoit orné galamment le réduit Qui devoit voir triompher sa constance, Et se livrant au plus heureux espoir, D'une Chapelle avoit fait un boudoir: L'art s'y joignoit à la magnificence. Pauline arrive à ce charmant séjour, Ivre à la fois et d'orgueil et d'amour; Elle va voir le Roi des Dieux lui-même! Elle entre... O Ciel! Quelle surprise extrême! Elle s'écrie: «Ah! Mundus, quoi! c'est vous! »--Oui,» lui dit-il, tombant à ses genoux, «Oui, c'est Mundus dont l'amoureuse adresse, »En vous trompant, vous prépare en ces lieux »Tous les plaisirs qui suivent la tendresse. »Pour un moment, nous sommes seuls tous deux; »Si vous vouliez, quel moment plein de charmes!» Il prend sa main, il la baigne de larmes, Il fait valoir ses transports et ses feux. Pauline reste immobile, interdite; Son amour-propre, un reste de pudeur Parlent encor dans le fond de son coeur: Mais le désir par ces délais s'irrite; Son teint s'anime et sa gorge palpite; Ses yeux, chargés d'une douce langueur, A son amant laissent voir sa faiblesse. Il en profite, il ose, il prie, il presse; Pauline enfin ne peut lui résister, Et dans les bras de sa belle Maîtresse, L'heureux Mundus, pour prix de son adresse, Jusques au bout remplaça Jupiter.

LE SOMMEIL DE VÉNUS

CHANSON

Sur l'air: _ô Filii et Filiæ_

Mars trouva Vénus à Paphos; La belle dormoit sur le dos: «Voyons,» dit-il, «tout ce qu'elle a, »Alleluia!»

Il alla déranger soudain L'écharpe qui couvroit son sein; Plus blanc que neige il le trouva. Alleluia!

Sa main eut la témérité D'en tâter la rotondité; Le sentant ferme, il s'écria: «Alleluia!»

Enivré de si doux plaisirs, Il forma de nouveau désirs, Et de baisers se régala. Alleluia!

De cent façons pour l'admirer, Il se mit à la revirer: Ce qui s'augmente s'augmenta. Alleluia!

Vénus, fermant toujours les yeux, Se plaça pourtant de son mieux, Et le Guerrier en profita. Alleluia!

«Bon, bon,» disoit Mars qui sentoit Qu'en dormant on le secondoit, «Dormez toujours comme cela. Alleluia!»

A peine un jeu se finissoit Qu'un autre se recommençoit: Trois jours entiers cela dura. Alleluia!

Mais enfin Vénus s'éveillant, Dit au Dieu, presque en rougissant: --«Eh! quoi, Monsieur, vous étiez là! »Alleluia!»

QUATRAIN

A MADAME ***, DONT LE MARI EST BOITEUX ET JALOUX

Comme Vénus vous êtes belle, Vulcain est aussi votre Époux, Et je voudrois faire pour vous Tout ce que Mars faisoit pour elle.

L'ENTHOUSIASME GASCON

Ces jours passés, dans un cercle gaillard, On demandoit ce qui plaisoit aux Dames? --«Les petits soins,» dit un jeune Mignard. --«Par la sambleu!» s'écrie un vieux paillard, «Mon bel ami, tu connois bien les femmes! »Si tu ne veux passer pour un nigaud, »Tranche et dis-nous: C'est un vit qu'il leur faut, »Car les fourreaux sont tous faits pour les lames. »--Sandis! mon cher,» cria certain Gascon, «Embrasse-moi, tu parles comme un con.»

LE CRI DU COEUR

Père Brichard exploitait Soeur Colette, Sans débrider pour la sixième fois, Et deux encor: tant qu'enfin la Nonnette, Qui, se lassant, les comptoit par ses doigts, Lui dit: «Pater, c'est assez nous ébattre: »Oui, je le jure, et de par Saint Julien, »Qu'au jeu d'amour vous seul en valez quatre. »--Par la corbleu! suis-je Carme pour rien?»

LA BÉNÉDICTION TROP CHÈRE

OU

LE CONSEIL D'ALIX

Le grand Colas et la jeune Denise, Amoureux, pauvres et contents, Suivis de leurs parents, s'en alloient à l'église Dire un oui, faire une sottise Dont maint époux s'est repenti longtemps. Tout étoit disposé pour cette grande fête; On commence, et déjà messire Jean s'apprête A prononcer le conjungo fatal, Quand tout à coup un scrupule l'arrête: «Avant que d'achever, il ne seroit pas mal,» Leur dit-il, «de faire une pause. »Or, dites-moi, s'il vous plaît, et pour cause, »Ce que vous me donnez pour le droit pastoral? »--Nous avons mis soixante sols ensemble, »Que vous prendrez, si bon vous semble,» Répond Colas, surpris de cette question. --«Soixante sols! je serois un pauvre homme »De donner pour si peu ma bénédiction. »Maître Colas, amplifiez la somme, »Mettez encor vingt sols avec l'écu. »--Quatre francs pour être cocu!» S'écria tout haut un bon drôle; «Messire Jean, quel monopole! »J'en donnerois volontiers neuf, »Et plus encor, pour être veuf. »--Oui, je veux quatre francs sans rabattre une obole; »Laissons les discours superflus: »Quatre francs, ou n'en parlons plus; »Robin, ôte-moi mon étole.» Denise alors prit la parole. --«Colas et moi,» dit-elle, «avions deux petits lits; »Nous venons de les vendre à la commère Alix »Pour avoir une grande couche. »Que je suis malheureuse, hélas! »Messire Jean, que la pitié vous touche! »Où donc ira coucher Colas, »Si vous ne nous mariez pas? »--Vraiment voilà bien du mystère!» Dit la commère Alix; «jour de Dieu! laissez faire; »Messire Jean y perdra son Latin. »Quand je fus promise à Lubin, »Défunt notre Curé voulut agir de même, »Mais il ne fut pas le plus fin; »Lucas et moi d'accord, nous allâmes bon train; »Si qu'au bout de neuf mois, approchant le Carême, »Mon ladre de Curé se vit réduit enfin »A faire au même jour mariage et baptême, »Le tout pour un écu. Faites comme je fis, »C'est un profit tout clair.--Je suis de votre avis,» Répart Denise; «eh bien! Colas, prenons l'avance; »Le Ciel sait nos intentions, »Il sait aussi notre indigence; »Il voit notre Curé manquer de complaisance: »Celui-ci répondra de ce que nous ferons; »Et puisque sans argent il ne veut pas qu'on danse, »Allons, et mettons-lui le plus que nous pourrons »De péchés sur la conscience.»

ÉPITRE CONSOLANTE A UN COCU

Consolez-vous, Monsieur Fumet; Gens de Robe, Gens à Plumet Ont un destin pareil au vôtre: C'est le bon Dieu qui le permet. Le grand Prophète Mahomet N'en fut pas plus exempt qu'un autre. Il prit pour femme Cadigha. Celle-ci, d'humeur un peu chaude, Dans son cher époux distingua Des façons qui sentoient le Claude; Lors Dieu sait comme elle intrigua! Un ribaud plut à la ribaude: Ce ribaud qui la subjugua Étoit un gros Prieur de Carmes. Mahomet le sut, le nargua, Et prit un croissant pour ses armes. Bel avis aux gens délicats! Quand il auroit fait des éclats, Quand il auroit battu sa femme, Au jour marqué pour son trépas, En auroit-il moins rendu l'âme? Ce fut, suivant un érudit, A Médine qu'il la rendit: En mangeant un gigot maudit, Il lui prit une sueur froide Qui le força d'aller au lit. Au fait: quand on l'ensevelit On lui trouva le _caiche_ roide (_Caiche_ est synonyme de vit). Soudain le bruit s'en répandit. Sa veuve accourt, elle s'écrie: «Ah! certes, j'aurois eu grand tort »D'avoir passé plus d'une envie »Avec un Moine, vrai butor, »Si mon époux qui disoit d'or »L'avoit porté pendant sa vie »Comme il le porte après sa mort!»

L'AVOCAT POUSSÉ A BOUT