Le petit chose

Chapter 6

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--Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre Jacques!...»

Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite couverture qui se dérange toujours...

Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais... Hélas! c'est impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut reprendre la tournée des Cévennes...

Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie silencieuse... Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.

Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il aujourd'hui, monsieur Daniel?»

Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...

Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu de tête-à-tête avec les yeux noirs.

Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile... Le petit Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne leur dit rien.

Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné de petit Chose ne se décide pas.

Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi bravement: «Mademoiselle!...»

Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.»

Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant.

Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès demain sans faute, je leur parlerai.»

Et puis le lendemain c'est encore à recommencer.

Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur écrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.

Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand effet.

Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour, monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»

Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat; il va mourir...

La porte s'ouvre... Horreur!...

A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux lunettes.

Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.

On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les yeux noirs volaient du sucre!...

Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés, et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi! déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!

Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau. Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à bien se tenir.

Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix... Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent. Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.

Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière. Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en arriver là, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._

Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire, M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur, sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.

C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire, M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.

--Oui, oui... lisez... lisez!...»

Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la lecture...

C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun. La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle «l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.

On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement, et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer: «L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement.

Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains pour réclamer le silence.

«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.»

M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses, et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.

L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.

A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix, entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement.

Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir... Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien tiré.»

«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui son triomphe commence à faire peur.

Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur le poète, nous vous revaudrons cela!»

IX

L'AFFAIRE BOUCOYRAN

Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.

Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras. Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants, roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres; puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mêmes enfants repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous. Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong! Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.

O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande...

Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri; la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...

Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées, se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV... Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!... Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...» Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.

Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours. Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire.

J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil; il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint Boucoyran.

Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire. Il est temps que le public sache la vérité...

Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran, terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis». Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.

Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.

M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime, mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire à forte partie.

Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.

«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»

C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.

Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais trop avancé pour reculer.

«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau.

Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du silence.

A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit, il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»

Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans ma chaire, indigné.

«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.»

Et je descendis...

Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au collet pour le faire sortir de son banc.

Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible. La douleur m'arracha un cri.

Toute l'étude battit des mains.

«Bravo, marquis!»

Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien, des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour... Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.

Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!» On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité ce que le marquis venait de perdre en prestige.

Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion, tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!

Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant, personne ne vint.

A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en serai quitte pour la peur.

Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas de toute la nuit.

Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais d'inquiétude.

Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants se levèrent.

J'étais perdu...

Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.

Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas. Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.

Ce fut le principal qui ouvrit le feu.

«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger un blâme public.»

Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.

Que répondre à ces accusations?

De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son blâme jusqu'au bout.

Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle, comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours. Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...

Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net...

Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé du collège; et alors où aller?

Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence; les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité.

Oh! ce fut une terrible affaire!

Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on ne disait plus que «le bourreau».

Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les attentions.

Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!» et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit d'un établissement religieux des environs....