Chapter 2
Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans la maison.
«Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques.
Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
M. Eyssette hausse les épaules:
«Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr.
--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.»
M. Eyssette reprend:
«Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même.»
Ici, la voix éplorée de Jacques:
«Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras», répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique.
Jacques ne réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort brusquement avec l'air de dire:
«Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.»
Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter:
«Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrivé? dit M. Eyssette d'un ton bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer.»
Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde--, il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh! si faible: «Je l'ai cassée», dit-il.... Il l'avait cassée!...
Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de la cruche».
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.» Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l'église la plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier.
C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques heures dans le jour consacrées aux déclinaisons et à l'_Epitome_ mais ceci n'était qu'accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l'église. Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux prises et d'un air solennel: «Demain, messieurs, pas de classe du matin! Nous sommes d'enterrement.»
Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient des baptêmes, des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait à un malade. Oh! le viatique! comme on était fier quand on pouvait l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le prêtre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une crécelle. D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant un poste, la sentinelle criait: «Aux armes!» les soldats accouraient et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs. J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous passions. C'était très amusant la manécanterie.
Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet d'ecclésiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
Il paraît que ce costume m'allait très bien:
«Il est à croquer là-dessous», disait Mme Eyssette. Malheureusement j'étais très petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, même en me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M. Caduffe, notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale!... A part ces légers inconvénients de ma petite taille, j'étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, Jacques et moi, nous nous disions: «En somme, c'est très amusant la manécanterie.» Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon père que s'il voulait une bourse d'externe au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.
«Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
--Et Jacques? dit ma mère.
--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs, je m'aperçois qu'il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un négociant.»
De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone.... Quand j'entrai dans la classe; les élèves ricanèrent. On disait: «Tiens! il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait toujours: «Hé! vous, là-bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta....
Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions--le commerce enfin.
Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une blouse, qu'on s'appelle «le petit Chose», il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! Le petit Chose se mit à travailler de tout son courage.
Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture. Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait.
«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds: Chut!...
«Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
--Oui, mère.
--Tu n'as pas froid?
--Oh! non!»
Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps.
Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle n'espérait plus revoir.... Hélas! pour notre malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le revoir bientôt....
III
IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
C'était un lundi du mois de juillet.
Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux à la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture, ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier, juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur quoi, je sonnai bravement.
Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il m'embrassa longuement et silencieusement.
Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé. Il n'y avait que deux couverts sur la table, celui de mon père et le mien.
«Et ma mère? Et Jacques?» demandai-je, étonné.
M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas habituelle:
«Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l'abbé est bien malade.»
Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement pour me rassurer:
«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit que l'abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!... Et maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.»
Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups, puis s'arrêtait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché, malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que j'entendais me crier au fond du coeur: «Dieu te punit, c'est ta faute! il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non! jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.»
Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table...; moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé....
Il faisait nuit, l'air était lourd.... On entendait les gens d'en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse battre dans le lointain.... J'étais là depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
«On sonne! me dit-il presque à voix basse.
--Restez, père! j'y vais.» Et je m'élançai vers la porte.
Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
«C'est une dépêche, dit-il.
--Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire?»
Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l'homme la retint avec son pied et me dit froidement:
«Il faut signer.»
Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je recevais.
«Qui est là, Daniel?» me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
Je répondis:
«Rien! c'est un pauvre....» Et, faisant signe à l'homme de m'attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis je revins.
L'homme dit:
«Signez là.»
Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche cachée sous sa blouse.
Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vît; car d'avance je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que mon coeur n'eût déjà deviné.
«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant.
Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les soupçons, je repris ma place à la croisée.
J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me disais: «Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on écrit qu'il est guéri....» Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas qu'il était guéri.
Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai, lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, espérant toujours m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
«Il est mort! Priez pour lui!»
Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m'avait poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard, est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l'aurions ouverte ensemble; à présent, tout serait dit.
Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait à demi, s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh! non, ne riez pas; je vous en prie.»
Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main, M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une voix à fendre l'âme: «Il est mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes.
Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées, voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!
IV
LE CAHIER ROUGE
On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise là pour nous dire: «Regardez comme elle a pleuré!...» Cette ride--la ride des larmes--, je jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle revint à Lyon, après avoir enterré son fils.
Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta jamais... Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette; ce fut un peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques messes pour le repos de l'âme de l'abbé. On tailla deux vêtements noirs pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la triste vie recommença.
Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité et de mystère.
Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour l'obtenir.... Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours.... A la maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du lit et marcher â grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que Jacques allait devenir fou.
Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
«Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me jurer que tu n'en parleras jamais.»
Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou. Je répondis sans hésiter:
«Je te le jure, Jacques.
--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poème, un grand poème.
--Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!»
Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main:
RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?... Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_ poème en douze chants.
Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!...»
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas... Songez donc!... _Religion! Religion!_ poème en douze chants!... Pourtant la vérité m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de temps[2].»
Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il paraît que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier rouge:
_Religion! Religion!_ Mot sublime! Mystère! Voix touchante et solitaire. Compassion! Compassion!
Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]
Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis... et puis...
Nous voilà donc en 18...
Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.