Le petit chose

Chapter 13

Chapter 133,931 wordsPublic domain

Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux, Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire... D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera gentil.»

J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.

Cela le fit rire:

«Allons donc! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations à vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire... on doit avoir par là quelque grisette.

--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne manque pas d'attraits.»

Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.

«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle s'appelle Coucou-Blanc... Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là... à son âge...» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros rire qui faisait trembler la rampe...

«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes dehors.

--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est charmante.

--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je ne pus m'empêcher de rire.

--Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main.

Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques me parler d'amour.... Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.

«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.

--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé personne.

--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?

--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait bien t'aimer aussi.»

Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus bruyamment même que je n'en avais envie.

«Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irrésistible ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mère Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.»

Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.

VII

LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS

Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai quelque temps sans retourner _là-bas_. Jacques, lui, continuait fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction... C'était tout un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu, quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.

Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me dire: «Je vais _là-bas_, Daniel... viens-tu?» Et moi, je répondais invariablement: «Non! Jacques! je travaille....» Alors il s'en allait bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.

C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs. Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.

Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller _là-bas_, et j'avais quand même le courage de rester à mon établi...: «Non! merci, Jacques! je travaille.»

Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances:

Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.

«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela ne va donc pas, _là-bas_?

--Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air découragé.

--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?...

--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.

--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien, alors...

--Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé...

--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...»

Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.

«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.

Et je n'en pus savoir davantage.

Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.

Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allais _là-bas_, voir les choses de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai à cette jeune Philistine, et nous verrons.»

Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant _là-bas_ je n'avais aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques... Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et Cristaux_ de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui aurait dû m'avertir... J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond, l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir....»

Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de Mlle Pierrotte.

Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux, un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus là qu'on les place aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée, tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le Quartier latin...», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement: «Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez.» Jacques aurait bien ri de me voir.

Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les cartes fort habilement.

Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint... Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!

Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant souffert, tant souffert...

A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà qui va bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur. Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...

Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce moyen.--Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. «Ce sera pour Jacques, de votre part», dis-je à Mlle Pierrotte avec mon sourire le plus fin.--«Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: «Non! pas pour Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible! Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou trois fois de suite: «Oui!... pour toi... pour toi.» Alors je baisai la petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.

Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose ou de moi.

«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _là-bas_ sur la fenêtre du salon.»

Puis il ajouta en me la rendant:

«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.»

Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.

«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...»

Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.» Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.--«Ce qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini. Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es aperçu. La preuve, c'est que tu es resté, plus d'un mois sans retourner _là-bas_; mais, pécaïre! cela ne m'a guère servi... Pour les âmes comme la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, avec tant de confiance et d'amour... C'était un vrai supplice. Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça.»

Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois. Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux, mais sans lâcher la petite rose rouge: «Jacques, est-ce que tu ne vas plus m'aimer maintenant?» Il sourit, et me serrant contre son coeur: «T'es bête, je t'aimerai bien davantage.»

C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien.

Comme par le passé, il continua d'aller _là-bas_ le dimanche et de faire bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés. Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer... O Jacques! ma mère Jacques!

Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs;--au prix de quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait...

Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là... En général, Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure, Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m'en plaignais pas; pensez donc! en tête-à-tête avec les yeux noirs.

Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille! Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous jouait ses éternelles _Rêveries de Rosellen;_ mais nous la laissions bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à haute voix une réflexion saugrenue, comme: «Il faut que je fasse venir l'accordeur...» ou bien encore: «J'ai deux points de trop à ma pantoufle.» Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.

Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux--les yeux noirs et Désir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans... Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à la garde des poudrières... Un jour--je me souviens--, nous étions assis, les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et tombant jusqu'à terre. On lisait _Faust_, ce jour-là!... La lecture finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa tête appuyée sur mon épaule... Par la guimpe entrebâillée, je voyais de petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette... Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel grand sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite aux yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.

Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte. Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit, à l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres. Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple:

«...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon armoire. Araignée du matin, chagrin.»

Ou bien encore:

«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...»

Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets...»

A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!...»

VIII

UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON

Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre, d'orgueil, de plaisir, d'impatience.

Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme... Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop; je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.

Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts; mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais; je ne parlais pas...

Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens. Il en avait un intitulé _Lakçamana_, un autre _Daçaratha_, un autre _Kalatçala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Çudra, Cunocépa, Viçvamitra_...; mais le plus beau de tous était encore _Baghavat_. Ah! quand le poète récitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...