Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

Part 6

Chapter 63,698 wordsPublic domain

O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi les plus belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire. D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistes seuls, épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela, une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui dire qu’on la trouve belle,--à tort ou à raison d’ailleurs,--et si la vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer; elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute cette magie des souvenirs qui sont comme les feuilles du chêne que l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.

II

Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’il en est qui conseillent, dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient. Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce qui l’approche! Le devoir était pourtant bien tracé à cette créature, s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement égoïste de garder l’estime de soi-même!

O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle. Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour, que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces tentations qui nous viennent de la Beauté? Je n’en suis pas, pour ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra apprendre cependant, quand le jour sera venu, vous à qui ne fut pas dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de la trahison délicieuse et maudite à la fois.

Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentiment où se juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement méritent qu’on les aime qui savent aimer!

XIII

VALSES SANS MUSIQUE

_Valses sans musique_

I

Je suis comme les bêtes qui, nonchalamment étendues aux pieds d’Orphée, goûtaient, à l’entendre, bien plus sans doute la douceur du rythme que les secrets plus délicats de la mélodie, inconscientes du charme qui nous vient seulement du mouvement enfermé dans une cadence. Tout est danse, autour de nous, danse mystérieuse qu’un invisible archet conduit et dont nous n’entendons même pas la musique. A quel obscur chef d’orchestre obéissent les étoiles dans leur tournoiement majestueux? La voix lointaine du rossignol monte-t-elle vers leur splendeur dorée? Indépendamment de l’évolution lente qui entraîne les constellations sur leur route d’azur toujours pareille, je vous jure que les astres ont des tressaillements que nous saisissons surtout, quand au réveil de quelque songe où passait la bien-aimée, nous la voyons à travers nos larmes.

Tout est valse dans la douceur souveraine des cieux constellés et faussement immobiles, et la griserie qui nous en vient est d’être entraînés dans cette ronde où des bras subtils, aériens, nous enveloppent d’obscures étreintes, où des chevelures d’or se dénouent quand les comètes s’effarent et succombent, emportées, dans l’espace, par de mystérieux amants. A nos pieds, le long des grèves, les vagues s’enlacent aussi, voluptueusement enchaînées, avec des fleurs de feu dans leur crinière qu’y met le scintillement nocturne du ciel. Et, dans les jardins encore, un même souffle rapproche les tiges des roses, comme vers le baiser furtif qu’on prend aux lèvres de la danseuse éperdue. Mais c’est aux choses du ciel qu’il faut mêler nos âmes, là où des souffles plus hauts nous apprennent des tendresses éternelles, comme l’éternel voyage des astres que de constants retours ramènent sur les chemins parcourus déjà, qui se poursuivent et s’atteignent, sans doute, quand l’aube fait passer la blancheur d’un voile entre nos regards lassés et leurs amours assouvies.

Tournez, tournez, étoiles d’or, sur le chemin de l’Infini!

II

Nous sommes en pleine fête printanière, dans l’éblouissement des roses, dans la gloire des frondaisons. Mais que le bonheur est difficile à ceux qui ont déjà vécu! Qui nous rendra l’émotion du premier printemps qui nous apparut, sans que s’y mêlât le souvenir de l’hiver? La joie immense et sans ombre qui nous faisait croire à une éternité de fleurs et de soleil bleu?

Maintenant, nous savons quel rideau s’abaissera sur cette apothéose. Dans ces fraîcheurs de brise, nous devinons déjà les poussières d’or dont l’automne enveloppe toutes les choses, cette poussière d’or sombre que roulent ses perfides tiédeurs. Comme elle s’attache aux verdures dont elle ronge lentement la couleur,--tel un baiser mortel qui brûle les lèvres où il se prend! Sous son poids invisible les tiges s’inclinent et, les sèves se desséchant, les feuilles, aujourd’hui grandes ouvertes comme les pages d’un beau livre, se recroquevillent comme des mains de petites vieilles, toutes sillonnées de veines où le sang ne court plus. On dirait aussi des ailes d’oiseaux que le froid a figées dans l’immobilité d’un vol sans chemin vers le ciel. Et c’est un cliquetis de squelettes minuscules quand le vent passe dans les branches, une plainte innombrable où chante l’ironie des joies mortes et des espérances trahies. C’est tous les rayons perdus du soleil que l’Automne a tissés ainsi en un linceul couleur de lumière, un linceul à la fois resplendissant et mélancolique, fait pour le sommeil de tout ce qui fut une gloire printanière, une splendeur, une musique, un parfum!

Cependant son haleine, chargée d’ondées et de nuages tourmente et secoue ces débris sonores qui se choquent avec un bruit sec de crotales, et les voilà soudain qui s’envolent comme pour fuir ce souffle des ouragans, qui s’envolent au hasard, pêle-mêle, éperdus. Et c’est un grand tournoiement sur le velours mouillé des gazons et sur le sable craquant des avenues, une ronde aux rythmes capricieux, une danse de fantômes, des méandres qui suivent je ne sais quelle fantaisie prisonnière d’elle-même, avec des retours et de nouveaux chocs désespérés. C’est dans un cycle mystérieux que s’agitent ces révoltes, et, comme ceux des constellations, ces petits astres pâles tombés de la cime des chênes et des peupliers, suivent, un instant, la grande loi des gravitations circulaires. C’est qu’un ciel est descendu sur la terre, en effet; un firmament s’est écroulé, celui que forment encore, au-dessus de nos têtes, les verdoyantes voûtes d’où descendent, sur nos fronts, la sérénité hospitalière de l’ombre, la fraîcheur caressante du repos.

Tournez, tournez, feuilles mortes, sur le chemin du Néant!

III

Comme ils se sentaient très petits, ils se sont gonflés pour paraître plus considérables.

Comme ils ne se sentaient pas d’ailes aux flancs pour monter vers le ciel de la pensée, ils se sont emplis, comme des ballons, en tirant parti de leur vide même pour engloutir plus de fumée. La politique est un gaz qui fait cette double merveille de rendre majestueuse la sottise humaine, en l’arrondissant, et de lui donner une envolée superficielle dont s’amuse la curiosité des badauds. Ils composent ainsi un peuple de petites outres, un microcosme de vessies qui ballottent, comme on en voit aux longs bâtons des paillasses dans les foires. Les imbéciles les prennent pour des lanternes et s’imaginent qu’ils en sont éclairés. Aucun de ces Icares du Louvre ne sera jamais brûlé au soleil; ils ne peuvent guère monter plus haut que le vol des oies, ce qui suffit à la foule pour les charger de sauver les Capitoles en détresse. Seulement les oies, qui vont également en troupes, fendent vraiment l’espace de leur vol triangulaire et y enfoncent un réel chemin. Eux font seulement semblant de se mouvoir vers un but; mais, au demeurant, ils flottent seulement; ils flottent, tout en tournant, comme d’aériennes toupies, avec un bruit ronflant qui est la musique du creux. C’est dans un cercle de mots, chrysalides ouvertes d’idées envolées, qu’ils font ce travail de hannetons. Cela ne les empêche pas de tenir, dans la société, une place considérable, bien que les hannetons, les autres, y soient détruits. A eux s’en vont droit les honneurs, comme les chardons semblent se dresser d’eux-mêmes, devant le nez rose des baudets. Leur seul tort, est, au fond, de prendre ces chardons pour des palmes et de croire qu’ils broutent le sol de l’Immortalité. Ils prennent pour les hauteurs de leur front celle de leurs oreilles. Ah! mes petites outres chéries, mes mignons petits ballonnets. Si vous saviez comme le firmament où plane l’âme des amants, des artistes et des poètes est loin du plafond de papier bleu où se collent vos modestes chimères et vos ambitions essoufflées, en attendant qu’elles y crèvent comme des bulles de savon!

Tournez, tournez, pauvres ambitieux, vers le chemin de l’Oubli!

IV

Il n’est qu’un amour dans la vie, mais un amour fait souvent de plusieurs tendresses.

Nous naissons avec un idéal immuable de la Femme, mais qu’elles se mettent généralement plusieurs à réaliser. C’est comme un fruit vivant que nous portons en nous et qu’il nous faut souvent une douleur pour en arracher, comme l’enfant que la femme avait au ventre. La fable de la côte d’Adam ne veut pas dire autre chose. Oui, nous naissons prisonniers d’une image, esclaves d’un type, et nous sommes, par avance, les vaincus d’une certaine beauté. Toutes les fatalités de l’Amour tiennent dans ce secret.

Nous aussi, nous nous débattons dans un cercle inflexible, nous sommes enfermés dans un monde invisible, comme mystérieusement enchaînés à la sphère d’une planète par l’aveugle loi de nos désirs.

Et nous gravitons, nous gravitons autour de l’idole, avec des litanies de baisers sur la bouche, psalmodiant l’hymne monotone et sublime des caresses dans l’encens vague des extases, tombant souvent aux pieds de faux dieux que nous brisons ensuite avec colère. Heureux celui qui rencontre enfin l’immortelle Divinité de son rêve; celle en qui se réalisent les muettes aspirations de sa pensée antérieure; au front de qui ses anciens désirs, devenus des bonheurs, s’allument resplendissants et clairs comme des étoiles! Il ne se doit plus plaindre d’avoir vécu, d’avoir souffert; il ne se doit plus résigner aux posthumes consolations d’une éternité problématique. Il eut sa part, dès ce monde. Car l’éternité peut tenir, dans une minute, par l’infini des joies. Le temps est une abstraction, une hypothèse, une simple mesure de nos plaisirs ou de nos douleurs. Heureux celui qui a rencontré l’immortelle et immuable Bien-Aimée! C’est une ronde aussi que les pieds ailés des amoureux tracent sur les fleurs qu’ils ne meurtrissent pas, une ronde sans fin dont la musique leur vient du ciel.

Tournez, tournez, cœurs bien épris, sur le chemin sacré de l’Amour!

XIV

CONSOLATIONS

_Consolations_

I

D’aucuns m’ont, assez cruellement, fait comprendre que j’avais passé l’âge de parler encore des choses de la volupté et qu’il convient de laisser ce sujet à ceux qui sont en pleine maturité de jeunesse. Il pourra sembler naïf, à moi, de ne pas partager leur avis; mais c’est cependant en toute sincérité, sinon en tout désintéressement. Ce n’est pas, j’imagine, emporté par le grand torrent passionnel qui nous conduit jusqu’à la quarantième année, que l’homme peut noter ses impressions d’amour au passage, comme les touristes en Suisse. C’est alors, sinon pour les sots, le temps de vivre et non pas d’écrire. J’admire ceux qui gardent, en cette tempête, la faculté d’analyser ce qu’ils ressentent et qui se plantent, à la lumière des éclairs, leur plume en plein cœur comme dans une écritoire. Cet orage peut arracher des cris de douleur au poète, mais non pas inspirer la méditation du philosophe. Ce n’est que lorsqu’il est passé qu’un relatif silence permet à celui-ci de se recueillir.

A quel moment de la période, qui précède, le ferait-il? Est-ce au début de sa carrière d’amant, quand les sens s’émerveillent à toute rencontre, ne laissant venir encore qu’un frisson jusqu’au cœur, printemps fait de tendresses légères, d’éclectismes infinis et fougueux, d’élans fous vers un idéal incertain flottant sous des chevelures brunes et blondes, étincelant dans des yeux noirs ou bleus, renaissant à toutes les lèvres qui sourient, à toutes les chairs qui attisent le caprice, à tous les regards qui implorent une caresse? Mais c’est une course folle à travers les baisers et les illusions, une envolée se heurtant à tous les azurs terrestres, comme celle des oiseaux, au sortir du nid, ivres d’espace et inconscients encore de la puissance de leur ailes, et cet épanouissement aveugle du désir, dans tous les sens, en broussailles éperdues, n’est pas pour nous permettre une halte au pays de la sagesse et de l’étude. A peine laisse-t-il de durables impressions qui ne se creusent pas, en nous, comme la blessure d’un couteau, mais qui s’y figent à la surface seulement pour se fondre, comme des fleurs de glace aux vitres, aux chaleurs du soleil qui se lève. Et ce n’est pas quand celui-ci, celui des tendresses moins hasardeuses et plus profondes, nous a pénétré jusqu’aux moelles de ses brûlures, que nous nous sentons la force de disserter sur nos propres tortures.

C’est que le vrai temps d’aimer est venu qui ne nous laisse ni le temps, ni le souhait d’autre chose. Toutes ces images qui flottaient, comme une poussière, devant le mystère d’un type immortel qu’elles cachaient encore, en attendant que notre âme fût mûre aux aspirations sans retour et aux grandes douleurs, se sont évanouies. Telle, aussi, la fumée de l’encens se dissipe au pied d’un autel, à l’heure du sacrifice. L’Idole est debout maintenant, sous nos yeux, et nos genoux se ploient en des adorations infinies. Mais ce ne sera pas encore le grand et religieux repos qui permet d’exhaler, en hosannas, ces extases. Ce n’est pas sur un seul front que fleurit le type immortel, ni en une seule grâce, ni en un unique sourire. Pour être plus limitées, les incertitudes du désir n’en sont que plus violentes, n’en comportent qu’une plus grande somme d’intensité de souffrance. C’est le moment des infidélités pleines de remords, des jalousies qui se fondent en des pardons furieux, immérités, de toutes les angoisses de la vie passionnelle à son apogée, en pleine conscience des voluptés souveraines, mais qu’un besoin menteur et impossible à assouvir d’au-delà entraîne encore à des luttes où les amants se déchirent, comme des ennemis, en des combats où ils s’adorent. Ce n’est pas là que gît le repos que nous fait un Dieu pour chanter comme Tityre et raisonner comme Mélibée.

Et ce n’est pas davantage quand nous sommes vaincus par la définitive charmeuse, par la sirène qui, blottie sous quelque roche de nacre, nous attendait et nous guettait, dans cette mer furieuse, pour nous faire siens en une prison que ferme seul, devant nous, le pouvoir tout-puissant de ses charmes. En cette captivité bien douce, c’est un alanguissement infini de notre être par une douceur de possession complète que nous avions ignorée jusque-là, par la joie subtile d’un abandon où nous ne gardons plus rien de nous-mêmes, que nous viennent la force d’aimer sans merci, le désir fou de nous recueillir et de nous anéantir dans un être revêtu de beauté plus grande, dont la vue a mis une âme d’esclave en nous. Ce n’est pas encore à l’esprit perdu dans ce rêve qu’il faut demander des axiomes et de la mathématique passionnelle.

II

Mais alors ne peut-on donc parler d’amour que de souvenir, et les choses qu’on en écrit ne peuvent-elles être que des mémoires, pour ainsi parler, d’outre-tombe?

Je ne le crois pas, parce que je ne crois pas que vieillir soit nécessairement cesser d’aimer. C’est aimer autrement, voilà tout. En des vers exquis, André Chénier a souhaité cette tranquillité de la vieillesse dont les jeunes filles caressent les cheveux blancs. J’avoue ne pas m’élever encore jusqu’au désir de cette platonique joie et ce n’est pas à ceux qui en sont là que je m’adresse; mais à ceux qui, virils encore, souvent autant qu’ils l’ont été jamais, n’oublient pas cependant qu’ils ont fait les premiers pas dans le déclin de la vie. Je voudrais leur dire, en toute sincérité, les devoirs difficiles qui incombent à leur conscience d’amants, comme les joies qui leur sont permises encore.

Avant tout, selon moi, doivent-ils renoncer à «faire la cour», j’entends à aller aux femmes qui ne sont pas visiblement portées vers eux, ce qui sera, j’en conviens, de plus en plus rare, mais arrive cependant quelquefois à des hommes qui ne sont plus jeunes depuis longtemps et qui ont grand’raison d’être fiers de ces succès spontanés. J’entends que l’homme, en admettant qu’il ait été beau--hypothèse plus rare encore,--doit avoir conscience qu’il ne l’est plus, et que ce n’est pas une chose tentante, physiquement parlant, à proposer que sa conquête. Or notre fierté doit être de ne jamais rien devoir, en amour, à la pitié. Plus vous avez largement festoyé à la table des viriles tendresses, moins vous êtes excusable de vouloir recueillir les miettes de votre propre repas. Soyez-vous donc, à vous-même, un impitoyable mauvais riche, et mourez de faim plutôt que de demander l’aumône. Je ne puis concevoir l’homme arrivé à ce degré d’abaissement d’accepter qu’une femme se donne à lui, avec le soupçon que c’est pour elle un sacrifice. Qui a connu les passionnées, doit dédaigner lui-même les généreuses. Ne demandez donc rien qu’on ne vous doive, par avance, que ce qu’on veut vous donner, et encore méfiez-vous d’être simplement un objet de curiosité et non pas de tendresse.

Je sais qu’on invoque, comme une loi naturelle, comme l’expression d’un équilibre hasardeux entre les âges, comme un fait rémunérateur des années, que les jeunes filles se donnent souvent assez volontiers aux gens d’un âge très mûr et semblent même éprouver, pour eux, une certaine tendresse. Tout être de quelque fierté naturelle se refusera aussi à profiter de cette illusion aveugle, à se faire complice d’une véritable monstruosité, à exploiter cette incertitude des sens chez un être imparfaitement nubile. Il ne s’exposera pas surtout à la haine et à la révolte dont il deviendrait certainement l’objet, de la part de celle qui, dans des bras plus jeunes, et sous des lèvres plus fraîches, aura appris enfin le secret des divines voluptés. De toutes les profanations il n’en est pas une qui m’indigne davantage que celle de cette ignorance sacrée, et je ne sais rien qui me répugne plus, dans la Bible où les sujets d’horreur ne manquent cependant pas, que ce vieux roi David condamnant une vierge au contact répugnant de son corps sénile pour boire un peu de la chaleur de sa chair! Pouah!

III