Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres
Part 4
C’est, à vrai dire, une des heures les plus terribles de la vie que celle où un homme qui vous a donné la main, que vous estimez souvent et que vous avez trompé, vous dit tout haut ses doutes, épiant un aveu sur la pâleur même de votre visage. Certes, c’est là une des plus rudes épreuves de la vie irrégulière. A vous, jeunes gens, de l’attendre avec une fermeté convaincue et la volonté parfaite de tout souffrir, même l’insulte, plutôt que de trahir une femme qui s’est donnée à vous. Car volontiers je vous blâmerais, si je ne savais la fatalité de nos tendresses, de n’avoir pas choisi un coquin ou un complaisant pour le tromper. Ce n’est pas ce qui manque dans le monde! Mais si vous n’avez pas eu la chance de vous mal apparenter de la main gauche, si c’est un homme de bien que vous avez essayé de ridiculiser malhonnêtement, votre faute n’a qu’une excuse possible: un amour vrai et capable de tous les sacrifices.
Si vous n’avez pas aimé vraiment, de toute la ferveur de votre cœur, vous êtes de simples drôles de vous être jetés à travers l’honneur d’un gentilhomme. Il faut même que la femme que vous avez choisie soit digne de ce magnifique holocauste si vous voulez que je vous absolve et même que je vous loue. Mais fût-elle la dernière des dernières, que votre devoir n’en resterait pas moins absolu, celui de nier, non pas seulement devant le mari, mais devant le monde tout entier, si le monde avait l’impertinence de se mêler de vos affaires. Ah! vous voulez un point absolu de morale? eh bien, je vais vous le fournir. Un homme d’honneur, en quelque circonstance que ce soit, ne convient jamais des faveurs qui lui furent accordées, celles-ci vinssent-elles même d’une créature banale à qui le droit reste toujours de vous avoir personnellement dédaigné, rendît-elle tout le reste de l’univers heureux. Ce sont choses dont un homme de quelque délicatesse ne se vante jamais, s’agît-il d’une fille. Les lèvres qui le racontent ne sont pas dignes du baiser. Le secret des caresses données et reçues doit demeurer au plus profond des pudeurs de l’âme. Le mensonge à la maîtresse qui aime encore, le parjure au mari qui interroge, le silence à la foule qui espionne: voilà le devoir triplement et nettement formulé. Vous me direz que la vérité n’y trouve guère son compte. Qu’importe si l’Amour, qui est l’unique Vérité, l’unique Lumière et l’unique Joie, y trouve le sien!
VIII
CE QU’EST LA FEMME POUR QUI L’AIME VRAIMENT
_Ce qu’est la femme pour qui l’aime vraiment_
I
Il paraît que, de mes humbles écrits sur l’Amour, se dégage un mépris absolu de la Femme. C’est, au moins, l’opinion d’une Dame qui ne me l’envoie pas dire, mais charge la poste de m’en informer. Comme compliment de Jour de l’An c’est médiocre. Je ne connais pas la donataire de ce généreux aphorisme, mais ce me serait un grand désespoir d’apprendre qu’elle est un miracle de Jeunesse et de Beauté. Quant à sa perspicacité j’ai, sur elle, mon opinion faite. Elle n’entend rien à ce qu’elle dit.
Suis-je assez pusillanime! Je fus si troublé, au premier abord, pour ne pas dire douloureusement surpris de cette opinion sur mon compte, que je descendis, sincèrement, résolument, au fond de ma conscience. Mais je n’y rencontrai qu’une protestation indignée contre ce singulier jugement, et je me demande encore comment je l’ai pu encourir.
Est-ce pour avoir insinué, timidement d’ailleurs, que nos terrestres compagnes n’étaient pas des modèles de fidélité? Je n’ai jamais songé à leur en faire un reproche, ne trouvant pas que l’homme mérite qu’elles lui donnent davantage, estimant qu’il ne mérite pas toujours le soin discret qu’elles mettent à le tromper. Leur plût-il de ne pas même prendre cette peine et de ne lui éviter aucune torture, qu’il n’aurait pas encore le courage de se détourner d’un supplice qui est sa vie, et qu’il tendrait lâchement, à l’affront, une tête résignée. Dans un monde où les impressions d’autrui se mesurent à mes impressions propres, la Femme m’apparaît comme l’Être mystérieux qui noue et dénoue les destinées, suscite les héroïsmes ou les réfrène, précipite les châtiments, apaise les colères, console les désespoirs et joue, sous une forme vivante, le rôle implacable et divin de l’antique fatalité. Je me la représente, comme Hélène sur les ruines d’Ilion, un pied sur l’humanité vaincue, le front dans la caresse des lumières et des parfums, élevant, seule, devant l’éternelle beauté des choses, le spectre d’une beauté supérieure à toutes les autres. En son corps vit le rythme puissant des lignes et la loi délicate des harmonies; le secret des dominations superbes, où s’affirment les droits sacrés de la faiblesse, habite son esprit; son cœur est l’abîme de miséricorde et de pitié où le pardon attend nos misères. Elle est, par sa fragilité même, l’image du Rêve que nous portons en nous: rêve de splendeurs abolies, de Paradis fermés, de destins glorieux entrevus. Elle est, dans notre vie, comme un hôte du ciel que nous devons traiter en maître.
Sarpejeu, Madame, si tout cela est du mépris, je me demande où commencent l’admiration et le respect?
II
Est-ce donc que le désir que nous élevons vers la femme est un outrage?
Si vous saviez de quelle humilité profonde est faite ce culte en apparence grossier, quel trouble religieux est au fond de cette ferveur sensuelle, vous ne daigneriez pas en être offensée pour celles que vous en défendez... contre moi, du moins. N’ai-je pas assez souvent et assez mélancoliquement médité sur l’immense disproportion des délices qui nous viennent de la femme et du peu que nous osons lui offrir en échange? Son amour est fait de condescendance et le nôtre d’audace folle. Je l’ai proclamé cent fois. Est-ce que la reconnaissance de mes souvenirs n’est pas, à ce point de vue, le plus éloquent des aveux? C’est en réalité la femme qui fait, en descendant vers nous, le chemin que nous croyons parcourir les pieds saignants, pour monter jusqu’à elle. La terre nous mord au talon et jamais l’espace qui nous sépare ne serait franchi si elle n’avait, elle-même, des ailes. Je plains sincèrement l’homme qui n’a pas ce sentiment de notre indignité, en qui le respect dompteur de la beauté n’éteint pas, un instant du moins, les fièvres de la chair, qui ne tremble pas, comme au seuil d’un temple, devant la couche où l’attend le premier baiser!
Celui qui n’a pas connu ces terreurs délicieuses, ces hontes mortelles, savouré cette humiliation intime dans l’extase d’un autre Être, celui-là ne sait pas les joies les plus secrètes et les plus profondes de l’Amour.
Comme un voyageur qui, parvenu au sommet des pics neigeux, promène un regard vide sur les immensités béantes, sans songer à regarder, à ses pieds, l’obscur paysage des vallons, il ignore la hauteur de son bonheur. Dans ce que ma tendresse éperdue pour la femme a de moins quintessencié, c’est-à-dire dans l’ardeur même de possession qu’elle m’inspire, je ne trouve donc que craintifs hommages et je cherche en vain le mépris.
III
Dans l’amertume même de mes déceptions je n’ai jamais rencontré la haine. Je ne suis pas du même sang qu’Ajax injuriant les dieux. A l’homme seul j’ai réservé mes colères, pour tout ce que j’ai vu de vil en lui, et jamais elles ne furent plus vibrantes que devant le spectacle hideux que m’inspirent mes contemporains. En dehors même des fanges où son ambition et sa cupidité le plongent, alors même qu’il souffre par la femme--indigne qu’il en est souvent--c’est à sa lâcheté seule que j’en veux et non aux instincts admirables de torture de son bourreau. Loin de moi l’idée de révoltes inutiles. La gloire du soleil se rit du vol ensanglanté de nos blasphèmes. Ainsi la Beauté plane fort au-dessus de nos plaintes et de nos rébellions. Tout est excuse pour les crimes de la femme et ses faiblesses portent, en elles, leur pardon. Non pas qu’elle ne mérite d’être traitée comme un être moral--il y aurait, dans un tel jugement, quelque chose de dédaigneux--mais parce que la morale rigide, dont s’accommode la brutalité de notre nature, est forcée de s’assouplir pour elle et de s’ingénier aux délicatesses de son tempérament et de son esprit. Elle a droit,--et elle le sait--à certaines inconsciences, parce que sa mission est à la fois cruelle et douce, et c’est à ces inconsciences d’ailleurs que nous devons, le plus souvent, ses bontés. Il y aurait donc, de notre part, grande injustice à nous en plaindre. On a beaucoup discuté sur la faiblesse de la femme et la facilité de ses chutes. Mais on n’a pas assez loué ses admirables facultés de relèvement. L’homme déchu s’enlise dans les fanges et y disparaît. C’est l’expérience de tous les jours et jamais elle ne se prodigue autant, sous nos yeux, qu’en ces heures troublées où l’honneur flotte comme un vaisseau désemparé sur les abîmes et menace de ne plus être que le nom d’une chose à jamais engloutie. Mais que de femmes tombées nous avons revues debout, purifiées par quelque noble sentiment, courtisanes devenues épouses loyales, épouses infidèles devenues mères sublimes! Rien de plus fréquent, pour qui sait regarder autour de soi, que ces magnifiques sursauts de la Femme vers l’idéal longtemps déserté, et ces résurrections de l’âme engourdie, ce réveil de la conscience sont, chez elles, spectacle commun.
Dans un monde dont l’impeccabilité n’est pas précisément le fait, il me semble que cela seul suffit à constituer une façon de supériorité morale. Mais, au moment même du plus grand abaissement, entre le drôle qui se parjure pour être nommé député et la fille qui se donne pour avoir du pain,--voire même des bijoux,--je n’ai jamais hésité un instant. D’autant que ce qu’ils vendent, l’un et l’autre, est diantrement plus précieux chez celle-ci que chez celui-là.
IV
En ai-je assez dit pour me défendre d’une accusation qu’un homme, ayant exercé loyalement la profession d’amant, très supérieure à toutes les autres carrières, ne saurait accepter! Ce n’est vraiment pas ma faute si je n’ai jamais pu entrer dans la conception chrétienne qui nous représente la Femme comme la sœur de l’Homme. Ce fut ma première pierre d’achoppement sur le chemin où m’éclairait la Foi des aïeux, allumée à l’étoile même qui guida les mages. Par un atavisme bizarre qui me ramène irrévocablement à une tradition plus ancienne, la grecque, celle du paganisme où s’affirme la plus parfaite éclosion de l’esprit humain, je considère, malgré moi, la Femme comme un être d’essence différente que les civilisations vraiment avancées mettaient fort au-dessus de l’homme, que les barbaries contemporaines s’obstinent ignoblement encore à mettre au-dessous. Ce que je ne puis admettre, est cette fausse fraternité que je trouve humiliante pour nos maîtresses, c’est cette parenté menteuse qui ferait, de l’Amour, un continuel inceste. Mais c’est mon admiration même pour la Femme qui me les fait repousser; c’est la pitié grecque et non pas le dédain musulman. Si j’ai quelquefois parlé légèrement de mon idole, c’est à la façon des Athéniens qui, pour plaisanter leurs Dieux en d’immortelles comédies, n’en étaient pas moins assidus aux sacrifices. Je n’ai jamais songé à nier, chez la femme, l’être moral, mais je crois sa morale absolument différente de la nôtre,--moins humaine puisqu’elle s’accommode fort bien de nous faire souffrir--plus divine puisqu’elle participe des impassibles fatalités et repose sur une fatalité même, la Beauté dont nul n’évite le pouvoir. Nos notions d’honnêteté dont il se fait, en ce moment même, une si belle confusion, sont, pour elle, lettre morte; mais jamais nous n’avons eu moins de raison d’en être fiers. Car sa probité passionnelle est souvent supérieure à la nôtre parce qu’elle ne conçoit la rivalité d’aucun autre sentiment. Méprisable, non! mais assurément redoutable, trop loin de nous, et trop haut, pour qu’il nous soit permis de la juger, faite pour nos admirations extasiées et non pas pour notre inutile estime.
IX
DE LA PLASTIQUE EN AMOUR
_De la plastique en amour_
I
C’est dans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que du mariage, c’est-à-dire d’une institution où le côté arrangement tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion. Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers, cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème d’autrefois. Ils tiennent à faire constater, _urbi_ et _orbi_--et même au risque d’être cocus--qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant, pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un moyen légal, presque honoré, de demeurer riches, tout en ruinant les autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance, pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires!
Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je constate qu’ils en ont rarement l’occasion. Dans les unions où l’âme tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous remplacions la plastique qui nous manque.
Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux, mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme; nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession, j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératrice Messaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre de _Vénus Meretrix_. Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas. Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle, lui assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux, elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»!
Et elle avait raison.
Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que viennent faire l’aumône et la charité.
Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions que l’éducation a mises en elle, l’amour devrait venir avant tout du sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme le sceau même d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime compensation d’aimer un être plus beau que soi.
II
Ce goût apparent des femmes d’aujourd’hui pour la maturité uniquement intelligente; sa tolérance inique quelquefois pour la vieillesse caduque mais socialement honorée, pourraient bien leur être imposés par notre propre exemple, et peut-être ne sont-elles ainsi que pour se mettre à notre portée, et ne nous pas humilier en se montrant trop supérieures à nous.
Quelles sont donc les femmes que les amoureux de presque tous les mondes recherchent aujourd’hui? Les plus belles? Allons donc!--J’ai dit que je ne parlais pas du mariage, peu d’hommes l’excusant aujourd’hui par le seul argument qui le justifie: l’impossibilité de posséder, autrement qu’en l’épousant, une femme qu’on aime.--Mais, dans les liaisons qu’un double choix amène et resserre, avez-vous remarqué que le culte de la Beauté, lequel devrait être cependant la loi suprême de la vie, entrât pour quelque chose! Les courtisanes les plus chères sont-elles les courtisanes les mieux douées plastiquement? Je vous montrerai, quand vous le voudrez, d’admirables filles qui crèvent la faim et d’abominables gothons ruisselantes de pierreries, dans des huit-ressorts où leur figure donne envie de regarder le derrière de leurs valets de pied. Cette vieille garde, qui a sur celle de Napoléon Ier le désavantage de ne pas mourir, et devant qui Cambronne ne se serait pas contenté de parler, est entretenue par ce que nos cercles contiennent de plus jeune et de plus élégant; Hippolyte ne redit plus les charmes d’Aricie; il soupire comme Marius (non pas comme Cambronne) le long des ruines. Il baise celui des deux pieds de ces dames qui n’est pas encore dans la tombe.
Mais, paix à ces vieilles aux dents d’ivoire, aux chignons de paille que les ânes sont tentés de brouter. Quelques-unes furent belles, sous le règne de Louis-Philippe, et peut-être n’auraient-elles qu’à ne se plus farder pour être belles encore. Car la vraie beauté traverse, triomphante, tous les âges et semble quelquefois revêtir l’immortalité du marbre avec la blancheur des cheveux. Mais les débutantes, celles que ces messieurs lancent, les célébrités de demain, les glorieuses en chantier, regardez-les un peu!! Des minois chiffonnés comme de vieux mouchoirs, des nez retroussés, des tailles de guêpes à qui je ne me chargerais pas de fournir l’aiguillon, des pieds et des mains canailles, un refrain d’Yvette Guilbert sur les lèvres peintes, par dessus le marché, voilà ce qui suffit à des protecteurs souvent jeunes et ayant le droit d’être infiniment plus difficiles. Aucun souci de la noblesse des types, des empreintes de la race, de tout ce qui mêle la fierté d’un idéal à la fièvre du désir!
Durant qu’ils habillent coûteusement ces poupées difformes, les sculpteurs, les peintres, voire les poètes qui peignent et sculptent dans leur cerveau, s’arrêtent, émus et recueillis, devant les superbes créatures qui, comme d’un double mont Aventin, descendent de Montmartre ou de Belleville, foutues comme quatre sous mais faites pour réveiller l’ombre auguste de Phidias. Car on devine, à l’instinctif orgueil de leur démarche et sous leur robe grossière, l’harmonie vibrante des formes et la puissante palpitation des chairs. Les imbéciles riches les rencontrent bien aussi quelquefois, mais du diable si un d’eux s’écriera jamais: Voilà la maîtresse que je veux!
III
Amants fervents et pensifs, pour qui j’écris d’ordinaire, pardonnez-moi cette incursion mélancolique dans un monde où ne fleurissent pas les sincères tendresses, celles qui se cachent pour être heureuses. Vous êtes les hôtes du rêve immortel d’où je voudrais exiler tout ce qui rappelle les laideurs de la vie. Pour chasser loin de vous, comme un air mauvais, les tristesses de cette prose attardée à d’inutiles réalités, laissez-moi vous dire, avant que le printemps nous quitte, une chanson de printemps faite pour vous:
C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu; Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules, Et le soleil déjà change, en perles de feu, Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.
L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’air Et porte, sur nos fronts, de troublantes caresses. Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse. Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!
Voici le temps de croire aux mensonges du rêve, De souffrir la langueur des vœux inapaisés; De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève, Au néant des serments la douceur des baisers.
Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes, Implorant la pitié des bonheurs interdits, Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses, Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!
Voici le temps de fuir vers les routes ombreuses Où l’on marche à pas lents, et la main dans la main, Amoureux éperdus et blanches amoureuses, Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!
Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace, Blessés du même mal dont nul ne veut guérir. L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe. Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!
X
SUBTILITÉS PASSIONNELLES
_Subtilités passionnelles_
I
Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.
Amoureux, cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient. Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi. Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais le bout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme mystérieusement enlisés.