Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

Part 2

Chapter 23,839 wordsPublic domain

Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour _vrai_». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre? L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour Manon--car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils devant la synthèse passionnelle--fussent des amours vrais? Il ne me semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la courbe de la bouche.

Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur».

Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur», c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins, la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement.

II

Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte, où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure, mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré, qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.»

Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté! Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés, pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours.

III

Ah! le cœur. Ce cœur dont vous parlez tant; ce cœur qu’il vous faut, pour l’amour vrai que vous souhaitez, mais il est fait de ces tortures que vous repoussez par un souci impie de votre tranquillité. Il est fait de ces terreurs et de ces désespoirs devant l’irrémédiable néant humain, mais aussi du courage joyeux dont on les savoure et dont on les brave. Il est fait des battements dont l’approche du bien-aimé ou de l’amante emplit notre poitrine, et le sang qui le soulève, en rythmes tumultueux, est celui dont nous voudrions rougir les pieds divins de la Beauté.

Ceux-là ont aimé vraiment qui ont aimé ainsi, dans le rêve d’une mort très douce parce qu’elle réchauffait, pour ainsi parler, une autre vie et que le dernier souffle en était bu par des lèvres adorées. Si vous n’avez été jaloux de ce qui meurt pour celle que vous aimez, vous ignorez de quels désirs éperdus, monstrueux et fous, est fait le véritable amour, celui sous lequel la splendeur plastique nous écrase, envieux de l’insecte qu’un pied de femme foule dans le sable!

Les sens! vous appelez cela: les sens! Mais trouvez-moi donc d’autres moyens de vivre, c’est-à-dire d’aimer, que par et pour eux! Nous sommes en cela dupes de la grossièreté des méthodes qui ne nous en reconnaissent que cinq, quand tout prouve aujourd’hui que nous en possédons une infinité d’absolument subtils, défiant le temps et l’espace. C’est de ceux-là que s’entretiennent, sans doute, les mouvements de notre cœur. Car il est une certaine immatérialité de la matière indéniable maintenant. Mais demeurons dans le domaine de la philosophie pure, celle que nous enseignent l’exemple des autres hommes et nos propres tourments. Vous abaissez l’amour, Madame, en croyant le grandir par je ne sais quels soucis d’estime et de moralité. Il est fort au-dessus de nos honnêtetés humaines et est cependant susceptible d’une honnêteté supérieure à toutes les autres: celle par laquelle on se donne tout entier et sans rien retenir de soi-même. Sa grandeur réside dans l’absolu de cet abandon, dans cette abnégation sublime de tous les intérêts, dans cette immolation sans merci. Ce fut la loi des plus glorieux amants et ce sera celle de tous les amants à venir dignes de ce nom. Mais n’en cherchez pas ailleurs la sanction que dans le pouvoir infini de la Beauté, source de toutes les joies, absolution de tous les crimes, culte éternel de toutes les grandes âmes! [Blank Page]

IV

LE JEU DANGEREUX

_Le jeu dangereux_

I

Sur l’oreiller mouillé des doubles larmes du repentir et du pardon, les deux têtes, exsangues de plaisir se cherchent encore des lèvres, et ces baisers ébauchés y meurent sans se rencontrer, cependant que, jusqu’au bout des doigts inertes, passe le frisson des chairs absentes, et qu’entre les yeux aussi, se dresse une barrière, un voile impénétrable où se brise le vol trop court des regards. C’est l’anéantissement délicieux qui suit les jouissances trop fortes, ce semblant de mort qui nous jette au seuil du Paradis. Il semble qu’elle ne se soit jamais si bien donnée, dans un abandon plus complet; que jamais ses caresses n’aient eu cette acuité désespérée; qu’on ait franchi la porte d’un monde nouveau de caresses inconnues. Ce n’a pas été seulement le plaisir que la possession donnait toujours, mais un plaisir doublé par la cessation d’une douleur. De tout ce qu’on a souffert, par le doute ou par quelque autre cause, s’est accrue l’immense joie, et l’impression de monter plus haut nous est venue de monter du fond d’un abîme. Tout ce qui n’était plus qu’un écroulement s’est relevé comme un palais de féerie, avec des ombres plus douces et plus fraîches. L’immense contraste entre l’état douloureux où l’âme était plongée et l’extase d’où elle sort nous écrase, comme un excès de bonheur. Si la jalousie--et c’est le cas le plus fréquent--avait été le motif de la querelle, la jouissance s’est exaspérée encore d’une impression malsaine, des piqûres d’un aiguillon infâme et c’est comme la félicité féroce de l’avare qui a retrouvé son trésor. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui ont pardonné ont passé par cette extase farouche d’un moment où les facultés d’aimer physiquement sont incontestablement décuplées. Aussi ai-je entendu bien des femmes dire qu’il était bon de se fâcher quelquefois, pour les joies infinies de la réconciliation, et j’en sais même qui amènent volontairement des bouderies pour le plaisir du rapprochement qui les suit.

Fâcheuse méthode, en amour, et dont je veux ici signaler les dangers.

II

Il est certain qu’en amour nous arrivons, l’un à l’autre, avec une certaine somme d’illusions réciproques. Entendons-nous à ce sujet. Il ne s’agit pas d’illusions sur la somme de plaisir que nous recevrons l’un de l’autre. J’estime, qu’en cette matière, le rêve est souvent très inférieur à la réalité. La possession de l’être longtemps souhaité, dont la beauté a dompté, en nous, tout autre désir, est un bonheur d’une essence si absolue, si parfaite, que tout ce qu’on a pu imaginer nous semble ordinairement n’avoir été rien. Cela tient à la raison bien simple que nous sommes les vrais ouvriers de notre propre joie et que celle que nous tentons d’y associer, dans une communauté de corps et d’âme, n’en est jamais que l’occasion. C’est ce que j’ai fait observer déjà, en montrant le néant de la jalousie, puisqu’un étranger ne saurait rien nous prendre, au fond, de notre bonheur intime, pas plus qu’un musicien ne vole Beethoven en jouant un morceau de sa composition sur un violon lui ayant appartenu. Ce que nous aimons, c’est l’amour, dans un être qui nous en fournit le motif. Donc, les illusions dont je parle, et qu’il faut absolument garder, ne tiennent pas au rôle purement physique des liaisons nouvelles. Là nous sommes sûrs de trouver notre compte, parce que nous le portons en nous, comme le sage Bias toute sa fortune.

Ce qui nous est illusions, c’est les qualités d’adaptation de l’instrument qui se livre à nous, la façon dont son être moral se prêtera à notre rêve physique. C’est l’approfondissement mystérieux de la nature qui va nous imposer sa compagnie, qui constitue un fragile et délicat élément de bonheur et de durée. Eh bien, ne nous penchons que timidement au bord de l’abîme et ne cherchons pas trop à deviner le fin des fins. Contentons-nous d’être heureux de tout ce que la beauté nous donne et n’interrogeons pas trop la Femme dans l’Amante. Nous aurions souvent sujet de nous en repentir.

On dira tout ce qu’on voudra. Mais entre les âmes féminines et les nôtres, il existe un éternel malentendu et nous ne parlons pas la même langue, celles que nous aimons et nous. Gardons donc nos lèvres pour les baisers plutôt que pour la didactique passionnelle. Nous nous apercevrions bien vite que nous ne nous comprenons pas. Voilà ce qui nous doit guérir, comme d’une chose inutile, de toute tentation de dispute. La conscience n’est, après tout, que l’aptitude à considérer certains faits comme permis et certains autres comme défendus. C’est sur la nature même de ces faits que les femmes diffèrent, d’ordinaire, de conception avec nous.

Ah! ce bonheur tant souhaité, qui vous a paru plus que la vie, conquis par toutes les soumissions de votre âme, par tous les respects éperdus de votre pensée, par l’abandon de toutes vos autres joies, par des mélancolies immenses et par des patiences infinies, si vous saviez comme il est fragile, au fond. Il risque fort de s’écrouler le jour où, vous remémorant la somme de vos sacrifices vous aurez l’étrange fantaisie de vous demander si l’être qu’ils visaient en était moralement digne! Fuyez ce jour-là; car sa menteuse lumière n’apporterait, dans vos cœurs, qu’une inexorable nuit.

III

Cette miséricorde que vous gardez pour les fautes découvertes, exercez-la, tous les jours, sans trêve, à ne les pas découvrir. Ayez le respect de votre rêve. Même lorsqu’il s’appelle Musset, j’ai horreur de l’homme qui se complaît à salir ce qu’il a adoré. Le beau mérite de proclamer, même à ses propres yeux, qu’on a été une dupe! Et puis, ce n’est pas vrai. Je plains celui qui, ayant possédé celle qu’il aimait, même à tort (comme si on pouvait avoir tort d’aimer!) trouve qu’il a été dupe. De quels sens glacés était donc faite son ivresse qu’il n’en a pas gardé comme un parfum de l’Infini? C’est le souvenir de cette heure inoubliable, de cette heure sacrée qui doit nous rendre cléments les uns aux autres, et plus doux que des Christs pardonnant même à l’adultère. Le plus grand mérite de Jésus a été qu’il n’avait rien obtenu de la femme coupable, en l’absolvant. Le premier baiser qu’une femme souhaitée nous donne devrait emporter le pardon de tous ceux même qu’elle nous volera. Et ne croyez pas que je vous prêche là une morale lâche. Ce n’est jamais une lâcheté que savoir souffrir. Qui met de la dignité en amour, est bien près de ne plus aimer.

Et c’est là le seul malheur qu’il faut redouter en cette vie. Quand la femme vient à vous, vos vœux enfin exaucés, elle est tout mystère et c’est un sphinx qui vous attire autant qu’une Beauté qui vous charme. Qu’elle demeure telle pour vous, aussi longtemps que cela sera possible. Vous imaginez-vous que vous atteindrez jamais au fond de ce gouffre qui est sa pensée? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors, pourquoi vous pencher au-dessus, dans l’espoir douloureux d’y voir se refléter quelque étoile que votre ciel ne connaît pas? Celui-là n’a jamais regardé dans les yeux d’une femme qui ignore à quelles profondeurs habitent les intimités de son rêve, de quels lointains constellés elle nous épie sans que nous l’y puissions surprendre nous-mêmes. C’est terrible et c’est charmant. Et nous vivons de cette inquiétude autant que de notre bonheur.

L’amante ne doit être, pour nous, qu’un hôte que nous traitons de notre mieux, que nous tentons de garder le plus longtemps possible. Il est de pratique physique que nous n’arrivons aux vraies joies que l’amour comporte, que par la coutume l’un de l’autre, par une certaine habitude des caresses que rien ne remplace. «Sa bouche était à la mesure de la mienne», a dit un écrivain charmant. Ce n’est pas du premier baiser que se fait cette commune mesure. Voilà ce qui nous doit enseigner la constance, comme le plus honnête des raffinements en matière de volupté. Vous me direz que beaucoup d’hommes aiment le changement. Vous me permettrez de vous répondre que ce sont des amants médiocres, des gens à courte vue passionnelle, des âmes manquant de portée. Qui ne sait s’attacher à une femme est certainement un mâle mal doué, j’entends superficiellement, un amoureux de la quantité plutôt que de la qualité.

Ceci bien établi, quel encouragement à la condescendance volontaire en amour, laquelle, seule, permet les liaisons durables, celles que paye un réel courant de volupté! Quelle raison de ne se point chercher de défauts, de ne se pas chagriner inutilement. Le temps de la possession ne doit se ressembler en rien avec l’autre et doit être exempt de toute coquetterie.

Mais, me direz-vous, cette joie éperdue de la réconciliation?

Eh bien! il faut en faire le sacrifice! C’est d’ailleurs un mot seulement qu’on sacrifie. Et le pardon aussi est un mot. Allons au fond des choses. Pardonner à quelqu’un, est-ce oublier l’offense qu’il vous a faite? Pas le moins du monde! Vous n’êtes pas maître de votre mémoire. C’est s’engager simplement à ne lui pas tenir compte, dans la suite, de la peine qu’il vous a causée, pour lui en causer une pareille. Eh bien! vous avez beau être de bonne foi, cette magnanimité, en amour du moins, ne représente non plus absolument rien. Très inconsciemment, avec la volonté du contraire, vous tiendrez compte de la faute pardonnée, parce que votre tendresse sera diminuée d’autant. Dans ce baiser du pardon, dans cette étreinte du retour, ce n’est pas nos rancunes qui s’en vont de nous, à moins que nous ne les échangions. Le spasme délicieux passé, l’oubli de nous-même, le sommeil d’un instant où toute notion nous fut perdue, dissipés, nous nous retrouvons face à face avec le souvenir. Que nous le voulions ou non, une pierre est tombée de l’édifice de notre Rêve, une épine a crû dans le buisson qui sépare les deux routes, tout emperlé de notre sang. Les querelles fréquentes et volontaires sont un abaissement de l’Amour et ne lui laissent plus la gloire cruelle de s’écrouler avec quelque grandeur, en laissant derrière lui une grande image. Nous ne sommes plus le bûcheron qui renverse l’arbre géant d’un rude coup de sa cognée, mais l’insecte honteux qui en ronge l’écorce et met des lèpres là où s’épanouissaient les frondaisons.

Or donc, amants pour qui j’écris, je vous devais cette page de franchise. Contentez-vous de vous aimer à pleine âme et à pleine bouche sans demander de douloureuses surprises au Destin. Peuplez le jardin de votre âme, non pas de fleurs délicieusement vénéneuses, mais laissez-y s’épanouir largement les roses au cœur loyal et aux lèvres toujours parfumées!

V

FAUT-IL ÊTRE JALOUX?

_Faut-il être jaloux?_

I

Je ne crois jamais avoir assez parlé des choses de l’Amour--du moins avec le sérieux qu’elles comportent. Oui, trop souvent je me reproche de laisser sans réponse les lettres où me sont soumis des cas de morale passionnelle, non que le goût de traiter ce genre de questions soit moins vif chez moi. Mais je sais qu’il est un public qui préfère les contes joyeux. Pour les lecteurs moins épris de verve gauloise que de sentimentalité, je veux cependant poursuivre mes courtes études, et mes correspondances d’autrefois peuvent librement mettre à l’épreuve une expérience que quelques années ont faite plus respectable encore. Car je suis au temps de la vie où, s’il n’est plus permis d’aimer autant, on peut davantage se souvenir.

Sous le fouet sanglant des âpres destinées, Du terrestre chemin j’ai franchi la moitié, Et j’atteins le sommet des viriles années Que du temps à l’Amour mesure la pitié.

J’ai monté jusqu’ici; bientôt je vais descendre, Traînant des jours vécus le néant et le bruit, A l’éternel bûcher portant mon lot de cendre Et ma part d’âme errante aux souffles de la nuit.

De mon double horizon le voile à mes yeux tombe; Enveloppant mon sort d’un regard triste et sûr; Déjà loin du berceau, déjà près de la tombe, J’en mesure la route égale sous l’azur.

Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans ce seul vers de Psyché:

Aimez! aimez! tout le reste n’est rien!

II

«Faut-il être jaloux?» me demande, avec un admirable sérieux, un échappé de collège.

Prenez garde, jeune homme. Vous m’interrogez sur le point de la philosophie passionnelle où je crains le plus de penser autrement que mes contemporains.

Je ne parle pas, au moins, des jurys qui font communément de la jalousie l’excuse de l’assassinat. Car tout est aujourd’hui excuse au meurtre, et principalement le plaisir qu’on a pu prendre à le commettre. N’être pas d’accord, sur cela, avec la magistrature de mon pays, me serait fort indifférent. Elle s’entend au respect de la vraie morale comme moi à la rédaction des encycliques. Non, ce n’est pas l’opinion des gens de prétoire qui m’inquiète. C’est celle de ce groupe bien autrement respectable et intéressant des Amants de profession, mes confrères. Donc, pour ceux-là seulement, je me demande aussi «Faut-il être jaloux?»

Que ce soit un sentiment de nature que subissent, à l’origine, ceux-là mêmes qui avaient résolu de le railler ou de s’y soustraire, voilà qui est certain. Car il n’est pas de déchirement plus affreux au cœur que celui que nous fait la découverte de n’être pas aimé. Que je voie celle dont la bouche me semble le seuil du paradis, tendre, dans l’ombre, ses lèvres tant souhaitées à un autre, j’en conçois une épouvantable douleur, celle d’un rêve qui s’écroule, celle d’un bonheur dont les ruines écrasent le cœur.

Mais contre qui et contre quoi se révolter, je vous prie?

Contre la femme qui vous a menti? Et, n’êtes-vous pas, aussi bien qu’elle et souvent plus qu’elle, l’auteur de vos propres illusions, l’artisan de vos espoirs soudain désespérés! Pourquoi avez-vous cru trop vite et sans une raison suffisante de croire? Qui sait d’ailleurs si cette perfidie native n’est pas un des charmes les plus cruels, mais les plus vivaces de notre délicieux bourreau dans cette vie?