Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres
Part 1
Au lecteur.
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Les mots en gras dans l'original sont marqués =ainsi=.
LE PETIT ART D’AIMER
DU MÊME AUTEUR
=Les Farces de mon ami Jacques.= (1re série de la _Vie pour rire_.)
=Les Malheurs du commandant Laripète.= (2e série de la _Vie pour rire_.)
=Le Filleul du Docteur Trousse-Cadet=, suivi des =Nouveaux Malheurs du Commandant Laripète=. (3e série de la _Vie pour rire_.)
=Les Mémoires d’un Galopin=, suivis de =Petite Histoire naturelle=. (4e série de la _Vie pour rire_.)
=Madame Dandin et Mademoiselle Phryné.= (5e série de la _Vie pour rire_.)
=Les Bêtises de mon Oncle.= (6e série de la _Vie pour rire_.)
=Les merveilleux Récits de l’amiral Le Kelpudubec.= (7e série de la _Vie pour rire_.)
=Les veillées de Saint-Pantaléon.= (8e série de la _Vie pour rire_.)
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_, rue de Richelieu, Paris.
ARMAND SILVESTRE
Le Petit Art d’Aimer
EN QUATORZE CHAPITRES
_Vignettes de LUCIEN MÉTIVET_
[Logo de l'éditeur]
PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR _28 bis_, RUE DE RICHELIEU, _28 bis_
1897 Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART _25 exemplaires sur papier vélin, numérotés à la presse._
CHACUN DE CES EXEMPLAIRES COMPREND _Une suite des dessins hors texte aquarellés par LUCIEN MÉTIVET_
A MON AMI GEORGES HECQ
_Son dévoué et son reconnaissant_,
_A. S._
I
DU CHOIX D’UN AMANT
_Du choix d’un amant_
I
Ce n’est pas la première fois qu’une des aimables personnes qui me veulent bien poser des cas d’esthétique amoureuse, me confie que la solitude lui est pesante et qu’elle souhaiterait d’avoir un amant. Il fut un temps où j’aurais trouvé une réponse immédiate à ce genre de lettre, et sans avoir besoin de tremper ma plume dans mon écritoire. Je n’ai plus la fatuité de croire aujourd’hui qu’on me demande une réponse purement mimée et que c’est tout bonnement une entrée en relations qu’on me propose. C’est une idée qui ne viendrait plus à une demoiselle simplement sensée. Je ne vais plus en ville après y avoir été beaucoup--pas assez encore, puisque c’est le meilleur temps de la vie que celui qu’on passe en ces villégiatures du cœur.--En ce temps-là j’écrivais seulement quand j’étais fatigué de mes visites. L’amour était la pièce, et la littérature n’en était que les entr’actes. Encore me bornais-je, pour faire œuvre d’écrivain, à réunir en volume les vers que j’avais faits pour mes bonnes amies. Maintenant la pièce c’est la littérature, et l’amour c’est les entr’actes. Mon spectacle dans un fauteuil--et même sur un canapé--y a beaucoup perdu. Mais pourquoi récriminerais-je? J’aime encore la femme de la même passion sans le lui prouver par la même éloquence. J’ai beau mettre, comme Démosthène, des cailloux dans ma bouche, il est certain que mon défaut de prononciation s’aggrave de jour en jour. Mais je ne bégaye pas encore. Tout au plus zézayé-je un peu. Ce n’est vraiment pas la peine de m’exposer à avaler des cailloux.
Donc, maintenant, c’est sans y chercher un bénéfice personnel que je réponds, aussi sérieux qu’un candidat qu’on étrille, aux interrogations du genre de celle qui m’est posée aujourd’hui encore, avec une franchise à laquelle je veux rendre hommage avant tout. Vous n’y allez pas par quatre chemins, Madame. Vous me confessez que vous trouvez votre lit trop large et que vous y voulez un compagnon. C’est à la fois limpide et perspicace. Mais vous me demandez comment il faut choisir celui-ci, et cela n’est pas aussi aisé que vous le semblez croire. Je conviens cependant que votre cas est un des plus simples du monde, puisque vous êtes seule intéressée dans cette délicate aventure, et que vous n’avez pas à satisfaire les goûts d’un mari en même temps que les vôtres, ce qui rend la chose difficile quelquefois. Car les couples se mettent rarement d’accord, en cette matière, sur un idéal commun. Certains hommes tiennent absolument à être faits cocus suivant certains rites et d’une certaine façon, c’est-à-dire seulement par des gens qui leur conviennent à eux-mêmes,--ce qui est bien le moins--qui, par exemple, fassent, tous les soirs, leur whist ou leur domino, ou bien les mènent gratuitement au spectacle, ou encore leur donnent quelque argent pour leurs menus plaisirs et leurs déplacements. Mais laissons de côté ces sybarites ou ces indélicats, et ne pensons qu’à vous, Madame. Vous êtes libre, me dites-vous, et je ne saurais vraiment trop vous en féliciter. C’est une condition adorable pour se forger d’agréables chaînes. Car la Liberté, dont les politiciens veulent faire une force, est tout simplement un milieu, comme la Foi qui n’est qu’un fait et dont les chrétiens veulent faire une vertu. C’est l’air respirable et l’espace ouvert devant nos mouvements, voilà tout. C’est l’atmosphère viable du caprice et de la fantaisie, seuls biens que nous ayons au monde. La Liberté, c’est cette forme de la sagesse qui nous permet de faire une bêtise. Je vais vous y aider de mon mieux, ô créature libre et confiante.
II
Apprenez d’abord, Madame, si vous ne le savez déjà, qu’au point de vue de l’Amour les hommes se peuvent classer en deux catégories--non pas ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas, car j’en veux laisser de côté le point de vue commercial--mais ceux pour qui l’Amour est l’unique chose de la vie, le _summum omnino bonum_ du moine A. Kempis (excusez, Madame, ce latin de sainteté, mais vous n’êtes pas, je l’espère, libre-penseuse), et ceux pour qui il n’est qu’une aimable distraction, un passe-temps comme le loto et le billard. Des Grieux, si vous voulez, d’un côté; et l’empereur Napoléon, de l’autre, qui en faisait un simple intermède entre deux victoires. Tous deux furent trompés; mais Des Grieux était, du moins aimé, ce qui est bien une consolation... Je n’ai pas besoin de vous dire que la seconde série, celle du vainqueur d’Austerlitz, ne mérite même pas votre attention; car votre désir ne me paraît pas précisément d’être impératrice. Ce n’est pas au trône d’Occident que vous pensez, mais à votre lit, sur lequel nous avons infiniment plus de chance, d’ailleurs, de nous rencontrer. Car, moi non plus, je ne tiens pas pour l’aigle et la couronne, et lui préfère un bon cent de baisers de telles lèvres que je sais bien. Reste donc à reconnaître les élus qui constituent la première classe, les seuls que ma conscience me permette de vous recommander. Énumérons-en donc les signes de race.
Au physique tout d’abord. Eh bien! ce sera un certain air négligé qui, si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même, préviendrait d’abord, contre eux, vos penchants raffinés et vos goûts naturellement délicats.
Celui qui aime vraiment la femme et qui l’aime uniquement--seule façon de l’aimer--ne se préoccupe jamais d’être, lui-même, joli. C’est parfaitement illogique de sa part, puisqu’il perd ainsi un moyen de plaire à un tas de péronnelles et de charmantes bêtes qu’il est tout prêt à trouver spirituelles: mais c’est ainsi.
L’abnégation est au fond de tout culte sincère. Pour ceux que la beauté de la femme affole vraiment, tout disparaît, au monde, devant elle, et eux-mêmes par-dessus le marché. Leur idéal est plus haut qu’eux, purement objectif, et ils ne demandent qu’à être une poussière vivante sur le chemin que foulent les pas adorés. Vous pouvez m’en croire, Madame: le Monsieur, séduisant d’ailleurs et bénéolent, qui aura passé quatre heures à sa toilette avant de paraître devant vous, n’est pas votre fait. Mais le malhonnête qui ne l’aurait pas faite du tout ne l’est pas non plus. Car si la contemplation intérieure de sa belle ne permet pas, à l’amant parfait que je vous souhaite, de se regarder soi-même, le respect lui interdit de se présenter, devant elle, dans une tenue qui lui fasse horreur. Les femmes bien organisées sont, avant tout, des êtres de juste milieu--je n’en dirai pas autant des hommes!--Montrez votre perspicacité en cette matière, Madame, et aussi votre juste milieu, en en prenant et en en laissant ce que je vous dis.
III
Passons au moral, maintenant, s’il vous plaît.
Là, par exemple, j’ai mon sentiment absolu et je vous donne, comme certain, mon diagnostic. L’amour n’a ici-bas qu’un ennemi sérieux: l’amour-propre. C’est contre lui que vous devez diriger toutes les épreuves auxquelles vous soumettez le néophyte avant de l’admettre dans le temple (je crois que l’image est noblement tournée) ou de prononcer le: _Dignus, dignus es intrare!_ de la comédie, soit pour citer heureusement Molière. Proposez-lui de faire, hardiment, pour obtenir de vous une faveur--oh! mon Dieu, la moindre!--une faveur grande comme votre petit doigt, la plus petite des faveurs! une fleur, par exemple, qui sera tombée de votre corsage et que votre joli pied aura meurtrie, proposez-lui de faire, dis-je, un acte de stupidité écrasante et qui doive le rendre grotesque aux yeux de l’Univers tout entier. S’il hésite un seul instant, flanquez-le à la porte. Il y en a, tous les jours, qui n’hésitent pas, et ce sont les vrais amants!
Tout ceci est pour le côté sérieux des biens que vous attendez du vôtre. Mais n’allez pas négliger les côtés plus purement aimables de la question. Gardez-vous précieusement d’un amant jaloux. Contrairement à l’avis général, ce n’est pas l’Amour que prouve la jalousie, mais son plus implacable ennemi, l’Amour-propre. C’est le fait des tempéraments égoïstes et avares. J’ai vu très sérieusement jalouses de leurs maris des femmes qui les trompaient à la journée--car ce n’est que les amants qu’on trompe à la nuit--en vertu de ce monstrueux sentiment, très commun chez la femme, que tout lui est dû et qu’elle ne doit rien au reste de l’humanité, même des excuses pour nous avoir fait mettre à la porte du Paradis! Mais il est aussi des hommes de cette farine. Il les faut fuir comme la peste. Prenez-moi un brave être doux et confiant et qui ne croie pas que l’Infini se partage, et qui a joliment raison. Car tous nous pouvons dire à la femme que nous avons aimée, avec le poète:
Ce que j’aimais en vous, c’était ma propre ivresse!
Et cette ivresse-là, toutes les infidélités du monde ne sauraient nous la voler. A celui à qui vous donnez, Madame, l’immense joie de l’Amour, qui pourrait se flatter d’en voler quelque chose, puisque ce bonheur est fait d’impressions qui lui sont absolument personnelles et que la femme est comme un instrument d’où chacun tire l’air qu’il lui plaît?
Ne prenez pas davantage un gourmand qu’un jaloux. La bonne chère est aussi une ennemie de l’Amour. La robustesse passionnelle est aux sobres et aux tempérants. C’est une vieille sottise accréditée, par les chansons, que Bacchus et Vénus font bon ménage. L’amant ayant quelque ferveur se veut appliquer tout entier à la possession consciente de la maîtresse aimée; entre elle et lui, il ne veut pas de vaines fumées, mais que seulement monte, vers elle, l’encens qui brûle dans son cœur.
Mais par-dessus tout, Madame, ne prenez pas non plus pour amant un politicien. Vous me reviendriez avant huit jours si cruellement désenchantée qu’il me faudrait me remettre à l’œuvre, et franchement je ne puis passer tout mon temps à meubler votre couche. Un politicien, pauvre femme! Dieu vous garde de cette déplaisante bête particulière au temps où nous vivons, de ce hanneton bourdonnant qui n’a pas même la circonstance atténuante de n’être d’une seule saison. Conservez, pour les sonores abeilles du baiser, vos floraisons épanouies et bonne chance, maintenant!
II
QUI AIME LE PLUS
_Qui aime le plus_
I
Il me faudrait citer, dans son entier, pour y bien répondre, la lettre qui m’inspire cette glose nouvelle sur le seul sujet qui m’ait intéressé dans la vie. Aussi bien le lecteur n’y perdrait rien. Car, ainsi qu’il en pourra juger par quelques passages, elle est de forme bien française, claire et élégante, très précise, d’ailleurs, dans ses questions. Celle qui l’a écrite y dialogue, avec son amant, sur des subtilités amoureuses empruntées à leur propre tendresse. Je me méfie un peu d’une passion qui philosophe. Il s’agit de savoir lequel aime l’autre davantage. Je vais vous le dire tout de suite, Mademoiselle. C’est celui qui, le premier, interrompt cette dissertation, en fermant, de ses lèvres, les lèvres de son interlocuteur et en l’étreignant de ses bras. Le véritable et unique langage de l’Amour, c’est le baiser. Rien n’est moins bavard que les gens vraiment épris. Les lassitudes nécessaires que la possession nous impose, les vrais amants les occupent plutôt par de muettes contemplations et des adorations silencieuses que par de jolis discours. Celui de vous deux qui aime le plus est celui qui se dérobe le premier à ces conversations inutiles.
Je cite maintenant: «Il me dit: tu m’accuses d’aimer moins que toi parce que je te montre les dangers de notre liaison secrète, dangers que je méprise à force d’amour, mais que je connais et que je mesure... Le jeune soldat, ignorant du péril, qui se précipite dans la mêlée, est-il aussi méritant que le vieux brave qui marche au feu, sachant bien qu’on y reçoit des blessures et qu’on y meurt quelquefois. Je sais aussi que les amours les plus ardentes ont la fragilité de toutes les choses d’ici-bas et qu’un jour viendra fatalement où nous chérirons moins.--A ceci je réponds:--Mon amour est plus grand puisqu’il m’empêche de voir le danger; je ne le veux point connaître et j’en détourne les yeux lorsque tu cherches à me faire apercevoir son noir fantôme et jamais la pensée cruelle d’une fin ne hante douloureusement mes rêves.»
Vous auriez pu lui répondre encore, Mademoiselle--: «Je t’aime plus parce que le danger que tu évoques et, qu’au demeurant nous bravons tous les deux, n’existe, en réalité, que pour moi.» Quand une liaison secrète se découvre, l’homme y peut perdre un peu de sa tranquillité; mais la jeune fille y perd certainement son honneur et le respect de toute sa vie. Le jeu n’est vraiment pas égal et un Monsieur qui parle de ses risques personnels, en telle occurrence, prête quelque peu à rire. A moins qu’il ne soit de telle conscience et de telle probité intime que le plus grand malheur qu’il redoute soit d’avoir compromis une autre destinée que la sienne. Mais ceux-là sont rares, et encore ont-ils pris leurs précautions pour ne rien décliner de leur responsabilité et se sacrifier, au besoin, à leur tour. Car les actes sont indifférents, en morale intime, et le seul crime, vis-à-vis de nous-même, est la lâcheté qui en fuit les conséquences prévues. Il n’y a rien à dire à un homme qui, séduisant une fille, est résolu à l’épouser sans aucun motif d’intérêt; qui, faisant un enfant, est prêt à l’élever; qui, tuant, est prêt lui-même à mourir.
L’argument de votre amoureux me touche davantage quand il parle du courage qu’il faut pour aimer encore, quand on a aimé déjà, c’est-à-dire mesuré les abîmes grands ouverts que laisse au cœur l’amour après soi, compté les larmes qu’il coûte et ce grand effeuillement d’illusions qu’il emporte comme une tempête. Mais cela n’est que spécieux. Car, s’il a appris que l’amour n’est pas une chose éternelle, il sait aussi que l’amour est la seule chose qui vaille qu’on brave tout pour elle et, sans laquelle, vivre n’est plus possible quand on a aimé. Alors le beau mérite de l’affronter encore quand on ne s’en pourrait plus passer! C’est comme un homme qui se croirait héroïque parce qu’il respire, bien que l’air nous donne quelquefois des fluxions de poitrine!
Après avoir souffert, il faut souffrir encore. Il faut aimer encore après avoir aimé!
s’est écrié un des poètes qui ont le plus et le plus mal souffert de l’Amour. Subis donc la fatalité que tu sais inexorable, sans prendre pour cela des airs de matamore, ô toi qui sais bien que tu ne saurais te dérober au combat où tu es, par avance, vaincu! Ne te compare pas au bouillant Ajax pour te ruer encore en une mêlée où les flèches sont à la pointe rose des seins nus et les blessures à la pourpre des lèvres pâmées. Je t’en flanquerai de l’héroïsme, mon gaillard, à ce prix-là! C’est vous qui avez raison, Mademoiselle, et l’homme même, souvent déçu, n’aime vraiment que lorsqu’il a oublié sa propre expérience, s’imagine que, cette fois-ci, ça durera toujours, que tout ce qu’il a vécu n’était que les préludes de sa vie et croit aimer naïvement pour la première fois. Ah! celui-là aime vraiment plus que la maîtresse, moins savante, dont le mérite est moins grand à ne pas se souvenir. Mais ce n’est pas le cas de votre amoureux, puisqu’il doute.
II
Je continue à citer: «Tu me reproches d’aimer moins que toi, dit encore mon amant, parce que je me débats dans les liens qui m’enserrent davantage; qui font peu à peu, du caprice du début, un sentiment profond où se prend tout mon cœur, où se perdra ma raison... J’avais juré de me soustraire toujours à un amour puissant, et me voilà portant des chaînes que je devrais briser et dont je ne peux et ne veux, hélas! me dégager. Tu vois bien que c’est moi qui aime le plus et le mieux, puisque, en désirant t’oublier, je t’adore davantage!--N’est-ce pas, dis-je à mon tour, aimer moins déjà que de sentir l’esclavage de notre amour? Ma tendresse, à moi, n’est-elle pas plus forte, puisque ses chaînes ne me pèsent point et que l’étroite prison, dans laquelle je me suis volontairement claustrée, me semble un paradis dont je ne voudrais jamais être chassée!»
Je vous répondrai, Mademoiselle, par un petit bout de mauvais latin tiré d’un livre où vous avez lu peut-être quelquefois, au temps de vos puretés virginales, l’_Imitation de Jésus-Christ_. On y lit ces mots: _Magna res est amor, magnum omnino bonum quod leve facit omne onerosum. Nam onus sine onere portat._ Je traduis: l’Amour est la grande chose, la plus grande de toutes; car il rend léger tout ce qui est pesant et ne sent pas le poids des fardeaux. J’avoue que ce texte est pour vous donner absolument raison. Et vous n’avez pas cependant raison tout à fait. Peu galamment, un peu cyniquement même, à mon avis, votre amant vous avoue que vous n’avez été, pour lui, au début, qu’un caprice. Ce n’était pas assez pour lui céder, Mademoiselle, si vous aviez quelque souci de votre vertu. On ne se lance pas dans une liaison secrète, et, paraît-il, dangereuse, pour aussi peu. Je suis sûre que vous méritiez davantage et l’auriez certainement trouvé. Enfin, ce brave garçon a la franchise, d’ailleurs parfaitement inutile, de vous le dire, et qu’il n’entendait vous compromettre que pour une simple amourette. Dans ce cas, il est fort illogique de lui dire qu’il aime déjà moins, parce qu’il sent son esclavage. Au contraire, il commence seulement à aimer et il l’oubliera seulement le jour où il aimera davantage encore. Quant au serment qu’il s’était fait à lui-même de se soustraire toujours à un amour véritable, il est d’un homme beaucoup moins savant dans la vie qu’il ne croit l’être. Je puis même vous affirmer qu’il n’y entend rien et en sait beaucoup moins que vous. Sans cette ignorance, il se serait aperçu que, dans le monde passionnel, on ne se soustrait à rien du tout, que tout y est fatalité, et que se jurer qu’on n’aimera plus est pour faire s’esclaffer les ivrognes eux-mêmes qui connaissent le néant de ces paroles-là. On n’aime pas quand on le veut seulement; et c’est votre excuse, à vous qui me semblez avoir aimé un peu à la légère. C’est une loi qu’on subit et qu’on aurait tort d’accuser. Car elle est douce. Vous avez tort, Monsieur, de vouloir «briser vos chaînes». Celles que les bras blancs des femmes nouent autour des nôtres sont ce que je sais de meilleur dans la vie, et l’invisible filet, dont nous enlace leur chevelure, fait une lente et subtile caresse de cet emprisonnement délicieux.
III
Je cite encore: «Et, pour finir, quel est le sentiment qui a le plus de valeur? Son amour, avec toutes ses ardeurs, mais ses raisonnements, sa petite pointe de scepticisme voulu, que donne l’expérience... ou le mien, avec les infinis abandons, les aveugles et reconnaissantes tendresses d’un premier amour qui, de la froide jeune fille d’hier, a fait aujourd’hui la femme au cœur tout vibrant de sensations délicieusement nouvelles et inconnues?» Il faut être un rude orfèvre, Mademoiselle, pour doser le titre d’un sentiment et en apprécier «la valeur». Je crois cependant que nos sentiments valent d’autant plus que l’égoïsme y est plus étranger et qu’il y entre une plus grande part de sacrifice. La moralité des actes m’a toujours paru pouvoir se définir par le rapport entre ce qu’ils nous donnent de satisfaction et ce qu’ils en sacrifient à un idéal plus haut que nous-mêmes. Lequel de vous deux apporte le plus de désintéressement dans sa tendresse? Voilà ce qu’il faudrait savoir pour vous répondre. Actuellement vous y trouvez, tous les deux, votre compte. Vous, jeune fille d’hier, en savourant l’ivresse de «sensations délicieusement nouvelles et inconnues». Vous, jeune homme d’autrefois, en exhalant comiquement les plaintes d’un martyre dont vous ne voudriez, pour rien au monde, être soulagé. Car c’est de charmants instruments de supplice qu’une bouche rose et fraîche qui vous baise, qu’un épanouissement de tendresses ingénues qui vous étreignent, qu’une floraison de caresses qui s’ouvre pour vous seul et vous ouvre le ciel. On envie plus qu’on ne plaint ceux qui sont suppliciés de cette façon et vous avez choisi là un genre de mort intermittente qui fait tout à fait honneur à votre goût. Tant que vous en serez à cet échange d’enchantements, je ne vous dirai pas ce que vaut votre amour, à l’un et à l’autre. J’attends que quelque traverse y mette à l’épreuve vos deux cœurs. Alors je saurai ce que pèse ce scepticisme, faux peut-être, et ce que cette reconnaissance, actuellement toute sensuelle, a de vivace. Vous n’en êtes encore qu’au jeu de l’amour. Son grand combat vous attend où se mesurent vraiment les âmes. Les dangers que celui-ci brave avec quelque ostentation puérile, que celle-là oublie par enfantillage peut-être plus que par passion, se feront réalités. Celui qui aime le plus est celui qui apportera, à la lutte, le plus de courage et surtout d’abnégation, celui qui sera fidèle à la douleur comme à la joie, celui qui sera heureux de souffrir plutôt que d’oublier!
III
CE QU’IL FAUT ENTENDRE PAR LE CŒUR
_Ce qu’il faut entendre par le cœur_
I
Ces chérubins nous font voir dans leurs poses Ce que Boufflers intitule le cœur,
dit une chanson plus que légère. Ce n’est pas de celui-là certainement que vous me parlez, Madame, vous qui m’écrivez une lettre dont je devine à merveille le sentiment, mais dont les expressions un peu troublantes, dans leur vague, me rendent la réponse difficile. Il est clair que vous me plaignez de mes préoccupations trop exclusivement plastiques, en amour, et m’y voudriez voir mêler quelques éléments de morale. Vous pensez, je crois, que l’estime est nécessaire en amour. Baudelaire vous aurait répondu, avec sa géniale brutalité:
Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut, le premier, dans sa stupidité, S’éprenant d’un problème insoluble et stérile, Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté!