Le père humilié: Drame en quatre actes

Part 5

Chapter 54,206 wordsPublic domain

Je savais trop que ce que je vous demandais, vous étiez bien incapable de me le donner, et que ce qu'on appelle l'amour,

C'est toujours le même calembour banal, la même coupe tout de suite vidée, l'affaire de quelques nuits d'hôtel, et de nouveau

La foule, la bagarre ahurissante, cette affreuse fête foraine qu'est la vie, dont cette fois il n'y a plus aucun moyen de s'échapper.

--Et je sais les grands et incomparables liens que le mariage apporte.

Mais je sais aussi que c'était tout autre chose, incompatible avec tout, que demandait un désir comme le mien,

En moi sans doute allumé pour le juste châtiment de mon orgueil et contre ma volonté.

PENSÉE.--Ami, comment avez-vous pu vous tromper ainsi, et croire que vous pourriez être quelque part où je ne sois pas?

On dit qu'il n'y a pas d'âme qui ait été faite ailleurs que dans une vue et dans un rapport mystérieusement avec d'autres.

Mais nous deux, c'est plus que cela encore, toi à mesure que tu parles, j'existe, une même chose répondante entre ces deux personnes.

Quand on vous préparait, Orian, je pense qu'il restait un peu de la substance qui avait été disposée en vous, et c'est de cela que vous manquez et que je fus faite.

Et pour qu'elle fût capable de retrouver la vôtre, pour qu'aucun prestige ne l'égarât, pauvre âme, pour que son chemin fût sûr,

Pour que ce qui était à vous seul vous fût entièrement conservé,

C'est pour cela sans doute que mes yeux furent clos.

Et maintenant que je vous ai retrouvé, eh quoi, tu me veux donc écouter?

--Pourquoi m'avoir répudiée? Qu'ai-je fait? Pourquoi m'avoir donnée ainsi cruellement à un autre?

ORIAN.--Paroles que j'ai entendues en rêve souvent.

PENSÉE.--Elles ne sont que trop vraies.

ORIAN.--Qu'importe le passé? Je vois votre visage, je prends votre main dans la mienne, et si je vous demandais de vous embrasser, sans doute que vous me laisseriez faire.

Que demander de plus? Se voir, se toucher, parler, entendre l'autre qui parle,

(Le peu de temps nécessaire pour comprendre qu'on n'a plus rien à se dire);

Il paraît que cela suffit pour être présent l'un à l'autre.

PENSÉE.--Je le sais cependant, oui, en dépit de tous vos raisonnements, vous ne me ferez pas croire le contraire.

Il y a quelque chose en vous qui se réjouit que je sois avec vous en ce moment,--de la manière que je puis.

ORIAN.--Dans un instant je vous aurai quittée.

PENSÉE.--Est-ce qu'il est si facile de s'en aller quand je suis là?

ORIAN.--Non, je ne le sens que trop, Pensée.

PENSÉE.--Tu ne me quitteras pas avant de m'avoir entendue.

Toutes ces paroles que j'ai préparées et mises ensemble,

Ces longs jours de solitude, ces nuits où l'on ne dort pas et où l'on pleure beaucoup.

ORIAN.--Je les connais.

PENSÉE.--Tu les connais comme moi, mon cœur?--Ces paroles que j'ai mises ensemble;

--Ensuite va-t-en et tâche de les oublier.

Il y eut une femme jadis qui a sauvé le Pape,--un homme ne peut donner que sa vie, mais une femme peut donner plus encore,--la mère de mon père, Sygne de Coûfontaine.

Et c'est sa fille maintenant sans yeux qui tend les mains vers celui que le Pape auprès de lui appelle son fils.

Et voici que dans mes veines le plus grand sacrifice en moi s'est réuni à la plus grande infortune, et le plus grand orgueil,

Le plus grand orgueil à la plus grande déchéance et à la privation de tout honneur, le Franc dans une seule personne avec le Juif.

Tu es chrétien, et moi, ce qui coule dans mes veines, c'est le sang même de Jésus-Christ, ce sang dont un Dieu fut fait, maintenant dédaigné.

Pour que tu voies, c'est pour cela sans doute qu'il fallait que je fusse aveugle;

Pour que tu aies la joie, il me fallait sans doute cette nuit éternelle sans aucune parole que ma part est de dévorer!

ORIAN.--Viens avec moi où je suis.

PENSÉE.--Où tu es, est-ce qu'il y a de la place aussi pour le malheur? où il y a tant de lumière, est-ce qu'il y a de la place aussi pour ces yeux qui ne veulent pas s'ouvrir?

Cette humiliation que j'ai apprise depuis le jour où je suis née, Juive, aveugle,

Ces larmes, les oublierai-je?

Est-ce que ce sera pour rien? Ah, il ne faut pas m'aimer! Jures-tu qu'il y a un endroit quelque part pour que ces deux choses y subsistent,

Ce besoin que j'ai de l'amour et cette certitude qu'il n'y a rien en moi pour le mériter?

ORIAN.--C'est vrai qu'il ne faut pas vous aimer?

PENSÉE.--Non, cher époux, non il ne faut pas m'aimer! Quel chemin y a-t-il de vous à moi?

Je vous aime trop. Je vous ai tellement attendu.

Pour me faire croire que vous m'aimez, Orian, c'est difficile. Qui ne voit pas, il lui faut autre chose que ces paroles à tous.

Quelque chose qui soit à lui, quelque chose qui lui soit personnellement adressé. Une preuve qu'il n'y ait pas moyen de récuser. Et puisqu'il ne voit pas,

Ce que ses mains peuvent tenir.

ORIAN.--Et si je meurs pour vous, Pensée, est-ce que ce sera suffisant?

PENSÉE (_geste vers lui_).--Si vous mourez,

Si vous mourez, ce ne sera pas pour moi, mais pour la France que vous me préférez.

ORIAN.--Si je ne meurs, je ne puis arriver jusqu'à vous.

PENSÉE.--Et qui donc alors me fera entendre ce mot que mon cœur attend? Pour me faire croire que vous m'aimez, Orian, c'est difficile,

A moins que vous ne me le disiez.

Mais dites seulement: Je vous aime, et cela me suffit. Dites seulement: Je vous aime, et je le croirai aussitôt.

ORIAN.--A peine vous l'aurais-je dit que cela cesserait d'être vrai.

PENSÉE.--Je ne comprends pas. Comment est-ce que vous me demandez de vous comprendre? Comment est-ce qu'il peut être bon pour moi que vous soyez mort? Bon, quand on aime quelqu'un, qu'il cesse d'être là.

Ceux qui voient, est-ce qu'ils se lassent du soleil? Et moi qui n'ai pas de soleil, est-ce que je me passerai de cette voix comme la révélation de tout, qui m'a dit une fois: Ma bien-aimée.

Quand je vivrais cent ans, et quand chacune des secondes de ces cent vies serait faite de cent années,

En cela je ne vieillirai jamais que je suis sûre que j'aurai quelque chose à vous dire,

Quelque nom pour vous appeler, quelque invention nouvelle de mon cœur, quelque récit de moi-même qui ne pourra jamais tarir.

Est-ce ma faute si c'est vous qui êtes la force? si c'est vous qui êtes chargé de savoir pour moi? si tout ce dont j'ai besoin au monde n'est pas en moi, mais hors de moi-même, ceci? Si c'est vous auquel m'attache une chose plus forte que le droit, la nécessité sans aucune espèce de droit?

Ah, quand je vivrais cent ans, vous serez toujours le même pour moi, et il me semble que j'aurai toujours quelque chose à vous dire, quelque mot bien tendre, quelque partie de votre cœur dont vous auriez pensé qu'elle m'était close,

Cette pauvre âme aveugle entre vos bras qui ne cesse de vous appeler par votre nom et de vous dire qu'elle vous aime!

ORIAN.--Alors, est-ce que vous me conseillez de déserter? Est-ce que vous m'enfermerez à clef dans votre maison et je n'aurai pas d'autre affaire au monde que de vous caresser? Est-ce que je n'aurai pas d'autre but que vous?

Qu'est-ce que vous aimez en moi, sinon ce but pour lequel j'ai été fait? sinon ce terme que j'ai été fait pour atteindre et qui m'explique et sans lequel je ne suis qu'une réunion de membres au hasard?

Quand je l'aurai atteint, et s'il me faut mourir pour cela, c'est alors que je posséderai mon âme, et que je pourrai vous la donner. C'est pour vous aussi qu'il est nécessaire que j'existe.

Jusque là, c'est le devoir qui passe d'abord, quel qu'il soit, urgent, aussitôt, dès qu'il se présente!

Quand je vivrai enfin, quand je ne serai plus cet Orian aveugle et à demi dormant, mais quelqu'un dans un rapport éternel enfin avec une cause raisonnable...

PENSÉE.--Cet Orian que vous dites était assez pour moi.

ORIAN.--C'est alors que je pourrai revenir vers vous, ma chérie, et vous dire: Ouvre les yeux, Pensée!

PENSÉE.--Il n'y a rien à voir dans mes yeux.

ORIAN.--Il y a la mort qui m'attend, sans œuvres et sans postérité.

PENSÉE.--C'est cela que tu vois quand tu me regardes?

ORIAN.--C'est cela que tu m'annonçais et que j'ai aimé en toi.

PENSÉE.--La mort pour moi, est-ce que tu la préfères à la vie?

ORIAN.--Oui, Pensée.

PENSÉE.--Que puis-je demander davantage?

ORIAN.--Ce que je dis, ne le savais-tu pas?

PENSÉE.--Tout ce que tu dis, je le savais d'avance.

ORIAN.--Te souviens-tu de ce que je t'ai promis, il y a si longtemps qu'on ne saurait dire le moment,

Cette chose entre nous qui était avant notre naissance?

PENSÉE.--Je m'en souviens.

ORIAN.--Que je t'aimais et que je n'en aimerais aucune autre?

PENSÉE.--Je le crois, Orian.

ORIAN.--L'anneau d'or de notre mariage, je te le mettrais au doigt.

PENSÉE.--Dis, pourquoi avoir voulu me laisser à un autre?

ORIAN.--Ce fut du temps, ma Pensée, où je vivais encore.

PENSÉE.--Est-ce bien vrai du moins que maintenant au moins je suis à vous?

ORIAN.--Quand j'aurai libéré mon âme, alors je pourrai vous la donner.

PENSÉE--N'y a-t-il pas d'autre moyen de la libérer, sinon qu'elle soit ainsi cruellement séparée de ce corps et du mien?

ORIAN.--Heureux de qui le devoir est court; heureux à qui le devoir est clairement montré. Défendre sa mère, défendre sa patrie, quoi de plus court, quoi de plus simple? Les circonstances se sont chargées de tout régler pour moi. Le même humble, le même facile devoir que pour tous, quel bonheur. Et le prix qui est avec moi, cette Pensée.

J'étais trop impatient pour la vie, brusque, trop capricieux, trop prompt. L'insecte mâle qui n'est réglé que pour une heure.

PENSÉE.--J'étais patiente pour toi.

ORIAN.--Ce que je te demandais, ce que je voulais te donner, cela n'est pas compatible avec le temps, mais avec l'éternité.

PENSÉE.--Moi, si je te disais que je t'aime, est-ce que ce serait facile que de me quitter?

ORIAN.--Je le sais sans que tu le dises.

PENSÉE (_elle se met entre ses bras_).--Toutefois, c'est une chose douce à entendre alors qu'on sait que c'est vrai.

ORIAN.--Ne me tente pas, ma rose dans la nuit. Ne te place pas entre mes bras. C'est dangereux d'être une rose quand on n'est défendue que par des chèvrefeuilles.

PENSÉE.--Comment saurai-je que je suis la plus belle, si tu ne me le dis pas?

ORIAN.--Il n'en est aucune autre pour moi.

PENSÉE.--Où est-elle, la plus belle de toutes les femmes?

ORIAN.--Si près que je ne puis plus la voir.

PENSÉE.--Où est-elle cette place contre ton cœur?

ORIAN.--Mon ennemie l'occupe.

PENSÉE.--Si je la trouve, on ne me la fera pas quitter si aisément.

ORIAN.--Ah, je ne le sais que trop que tu es la plus forte.

PENSÉE.--Si je veux vraiment que tu restes, est-ce que tu pourras partir?

ORIAN.--Je ne sais plus rien que toi seule.

_Silence._

PENSÉE (_elle se sépare de lui_).--Adieu donc.

ORIAN.--Pensée, ah, est-ce toi maintenant qui me dis adieu?

PENSÉE.--C'est fini. Ne viens pas plus près.

ORIAN.--Pensée, ah, je resterai avec toi si tu le veux.

PENSÉE.--Ne dis pas des choses indignes.

ORIAN.--Ah, je suis fou! Ah, qu'importe tout le reste au prix de ce seul moment que tu peux me donner?

PENSÉE.--Il me faut plus qu'un seul moment.

ORIAN.--Tu es en mon pouvoir.

PENSÉE.--C'est vrai. Comment fuirais-je?

ORIAN.--Il est impossible de nous séparer.

PENSÉE.--Non, ce n'est pas impossible.

ORIAN.--Je ne le veux plus, Pensée! Je ne le peux plus, Pensée!

PENSÉE.--Ce que font tant de Français, ne peux-tu le faire? Ce que tant de femmes supportent, ne puis-je le supporter?

ORIAN.--Il ne fallait pas venir si près de moi.

PENSÉE.--Il ne fallait pas, Orian?

ORIAN.--Il ne fallait pas que je te prenne entre mes bras.

PENSÉE.--Et si mon cœur n'avait battu si près de toi, comment l'aurais-tu connu?

ORIAN.--Connais-tu le mien aussi?

PENSÉE.--Je le connais, homme impérieux.

ORIAN.--Quand tu t'es mise entre mes bras, la nuit est venue sur mes yeux.

PENSÉE.--J'ai donc pu t'enseigner cela du moins?

ORIAN.--Je sais ce que c'est que la nuit.

PENSÉE.--Dis, est-ce que c'est une chose si cruelle? est-ce qu'il y a besoin de se voir quand on s'aime?

ORIAN.--Il n'y a besoin de rien autre.

PENSÉE.--Non.

ORIAN.--Mais comprends-tu aussi maintenant ce que je te disais quand je te parlais d'une autre peine?

PENSÉE.--Ah, je suis faible et ce qui suffit à d'autres femmes m'eût suffi.

ORIAN.--Pourquoi donc me dis-tu de partir?

PENSÉE.--Je suis forte aussi.

_Silence._

ORIAN.--Je t'aime, Pensée.

_Demi-pause._

PENSÉE.--Je comprends que c'est adieu que cela veut dire.

ORIAN.--- Adieu.

PENSÉE.--Laisse-moi une dernière fois tendre les mains vers toi,

Comme les mourants quand un ange place la harpe éternelle déjà entre ces doigts qui la cherchent.

_(Elle lui touche la figure avec les mains.)_

Laisse moi une dernière fois connaître ton visage, laisse moi en prendre l'empreinte avec cette cire vivante,

Ces deux mains qui ne sont autre chose avec leurs doigts que mon âme, dès que je t'ai touché.

Adieu, chère tête.

_Sort ORIAN._

SCÈNE III

_Entre ORSO._

PENSÉE.--Orso, il nous faut de ce pas annoncer à ma mère que nos fiançailles sont rompues.

ORSO.--Nous y sommes donc enfin, vous voyez que mon conseil était bon.

Vous l'ai-je pas amené au bon moment?

PENSÉE.--C'est vous qui êtes bon, Orso, et je vous aime bien.

ORSO.--C'est tout ce qu'il me faut. Vous aurez toujours la première place dans ce cœur de gendarme.

PENSÉE.--Vous n'avez pas trop de peine?

ORSO.--Juste ce qu'il faut. Juste assez pour cette ombre de mélancolie qui sied à une mâle figure.

PENSÉE.--Ne plaisantez pas.

ORSO.--Me voilà bien débarrassé. Grand Dieu, qu'aurai-je fait de cette Madame Cogne-partout?

PENSÉE.--Si aveugle que je sois, je ne suis pas mal arrivée où je voulais,

Et, pour avoir des yeux, celui-ci n'a pas su fuir si loin qu'il ait réussi à m'échapper.

ORSO.--Comptez sur moi pour le maintenir dans le devoir.

PENSÉE.--Est-ce vrai qu'il y a tant de danger pour lui?

ORSO.--Il ne faut pas qu'on vous le détériore, pas vrai?

PENSÉE.--Il est persuadé de ne pas revenir.

ORSO.--Et moi, je vous dis que je vous le ramènerai.

PENSÉE.--C'est la mort qui me l'a rendu accessible.

ORSO.--Pourquoi parler de sa mort, vous aussi? C'est vexant. Je n'aime pas que vous parliez ainsi.

PENSÉE.--Et quand ce serait la mort, et quand il n'y aurait eu que ce seul moment,

Ce moment tout de même je l'aime, et c'est assez pour moi, et rien ne peut empêcher qu'il existe.

Ainsi, malgré ce voile indéchirable qui m'entoure, ainsi l'amour a pénétré jusqu'à moi, et rien n'a su m'en défendre! Il m'aime, je crois en Dieu! Il n'y a plus de mort pour moi, il n'y a plus de nuit! Ah, le bonheur est une chose si grande qu'il n'était pas en mon pouvoir de lui échapper!

Il y a beaucoup de femmes plus belles que moi, et cependant c'est moi qu'il a choisie! Il y a beaucoup de femmes qui sont capables de voir, et moi j'ai les yeux fermés à toute autre chose que son amour!

Loué soit Dieu, parce que je lui ai paru désirable! Loué soit Dieu parce qu'entre toutes il a désiré ces choses seules que j'étais en état de lui donner!

J'étais donc dans ma nuit sans le savoir maîtresse de ces grands trésors.

Ah, puisqu'il m'a aimée aveugle, c'est d'être plus aveugle encore que je désire.

Et non seulement que je ne le voie pas, mais qu'il ne me voie pas non plus, et non plus ce visage périssable, mais cette chose seulement que je lui ai donnée et qui est à lui, et que ni la vie ni la mort ne seront capables de lui arracher!

Et puisqu'il m'a aimée dessaisie, c'est d'être plus pauvre encore que je désire, gratuite entre ses bras, inexplicable à tous.

Et au regard de cet honneur que le monde accorde, plus dépourvue qu'aucune de celles-là sur qui un nom Juif est écrit.

Dans la nuit où j'étais il a bien su me trouver et s'il faut maintenant que lui aussi disparaisse aux yeux de ceux qui voient,

Ce n'est pas cette nuit-là à mon tour qui me fera peur et qui sera suffisante à me séparer de lui.

ORSO.--Et moi, Pensée, est-ce que je serai toujours votre ami?

PENSÉE, _lui tendant la main_.--Mon grand ami.

ORSO.--Quand la paix sera revenue, il faudra que vous me preniez un jour et que vous m'expliquiez pourquoi j'ai eu de l'amour pour vous, jadis.

PENSÉE.--Est-ce que vous n'en avez plus?

ORSO.--Qu'est-ce qu'il faut que je réponde?

PENSÉE.--Cela me fâcherait que vous me répondiez non.

ORSO.--Je ne vous aime pas comme mon frère. Vous me suffisiez telle quelle. J'aurais été patient avec vous.

Il y a bien des hommes qui ne sont pas autrement sensibles, et qui pleurent parce qu'une joue d'enfant ne s'est jamais posée contre la leur.

Il y a quelqu'un qui se serait alourdi entre leurs bras. Cette décoloration solennelle de la femme en proie à un autre être qui se fait d'elle.

Et moi d'abord, je vous avais admirée, vous me sembliez si fière et si forte. Oui, vous fouliez le sol avec tant de grâce et de dignité.

Puis quand j'ai su que vous étiez aveugle,

Avec cet air de reine, avec ce visage de jeune dieu,

C'est cela qui vraiment m'a touché. De vous sentir si faible avec moi, sans aucun chemin si je n'étais pas avec vous,

Cela m'aurait expliqué toute la vie.

D'avoir votre petite main dans la mienne, c'est cela qui m'aurait donné de la force.

Cette main, où cela aurait-il été meilleur pour elle que dans la mienne?

PENSÉE.--Ne pensez pas que vous m'ayez caché cela jusqu'ici.

ORSO.--Ça ne fait rien, Pensée. N'en dites pas plus long. Un homme aussi peut avoir de la pudeur.

J'ai gagné cela du moins sur mon frère, c'est que je suis libre, léger comme une plume au vent. Lui est lourd, retardé, il vous aime trop. Il ne va pas à la guerre comme j'y vais.

C'est bon d'être entièrement léger, c'est bon d'être libéré de toutes les tâches de la vie. Gais, chantants, le col arraché de la chemise! Oui, même parmi les âmes, je crois qu'on reconnaîtra à leur air ceux-là qui sont morts à pleine poitrine, en pleine jeunesse!

Une âme de vingt ans, c'est cela qui flambe dans le soleil de Dieu!

C'est une chose si facile que de mourir et on ne vous aura pas demandé autre chose. Mourir en hommes au lieu de vivre bassement en esclaves, en spécialisés.

Voici toutes les aubes à la fois, le premier rayon de grand soleil qui vous flambe la fenêtre d'un seul coup avec le cœur!

C'est pour cela qu'on voit des morts avec des visages si beaux, ils sont comme des enfants qui regardent.

Ils ne regrettent rien. Mourir pour la patrie est une chose si belle qu'ils en gardent un sourire ébloui.

--Venez, Madame la Taupe. Venez, Madame la Chauve-Souris. Donnez-moi le bras. Je m'en vais vous ramener à votre Maman.

_Ils sortent._

ACTE IV

SCÈNE I

SICHEL, PENSÉE

_Fin janvier 1871. Une chambre dans un palais de Rome._

_PENSÉE, debout, la main appuyée sur une table et aspirant l'odeur d'une grande corbeille de magnolias et de tubéreuses qui est placée au milieu._

PENSÉE.--Que ces fleurs sentent bon, elles m'enivrent, c'est à peine si je puis les supporter. Leur odeur est si forte qu'elle me donne le vertige.

SICHEL.--Pourquoi les a-t-on laissées ici? Je voulais les faire enlever. Tout te fait mal en ce moment.

PENSÉE.--Non. Laisse-les.

_SICHEL l'a aidée à se rasseoir._

SICHEL.--Veux-tu que j'ouvre un peu la fenêtre?

PENSÉE.--Oui. Laisse entrer ce dernier rayon si doux jusqu'à moi,

La couleur rouge du soir.

Laisse entrer Rome jusqu'à moi.

SICHEL _entrouvre la fenêtre_.

_Rumeur de cloches au dehors._

PENSÉE.--C'est l'heure de l'_Ave Maria_.

SICHEL.--Ces fatales cloches me serrent le cœur. Qu'est-ce qu'elles disent ainsi à coups pressés?

PENSÉE.--Moi je les aime, je les connais toutes, les petites et les graves, toutes proches et celles qui sont le plus loin,

Tant que toute la Ville Sainte autour de moi se dispose, édifiée par le son. Pures cloches, au lieu de tant de paroles ce serait bon de résonner comme elles

Soi-même et de n'être éternellement que _la_ et _mi_.

Ah, je voudrais voir Dieu comme elles, ne serait-ce que le temps de compter jusqu'à cinq.

SICHEL.--Et moi, si je puis voir Dieu, mon enfant,

Ce ne sera jamais que dans tes yeux, quand ils se seront ouverts.

PENSÉE.--Faites moi un peu de musique, maman.

SICHEL, _se levant_.--Que veux-tu que je te joue?

PENSÉE.--Non. Reste avec moi. La musique m'empêcherait d'entendre.

SICHEL.--C'est ainsi que je te vois toujours attentive et attendante

Comme si tu n'avais d'oreilles que pour ce qui au dehors va arriver.

PENSÉE.--Il n'arrivera personne.

_Silence._

Et comment ferais-tu mère, si tu n'avais que l'ouïe et le toucher

Pour construire une ville comme celle-ci?

Rien qu'avec des voix qui viennent de divers côtés, le roulement des voitures, une femme qui chante, une querelle, un marteau qui tape, un cri d'oiseau,

Avec la différence du chaud et du froid, toutes les nuances qu'il y a dans l'ombre, tous ces souffles divers,

Et ce sens de la vision, qui est absente, réparti sur tout mon corps?

C'est à moi d'arranger une ville de tous ces sons qu'elle modifie comme les murailles font de la lumière,

Cette Rome merveilleuse avec ces escaliers qui montent vers de grands jardins, ces rues disposées pour les pas de la procession,

Et au sortir de beaucoup d'ombres ce que tu m'as dit: tout-à-coup ces palais couleur de jour. Ah, ce doit être beau!

Je suis comme un enfant le premier jour qu'il se réveille, dans une chambre fermée, dans un pays inconnu.

Ce monde qui vous semble si naturel, il est invisible pour moi. J'y suis comme si je n'y étais pas. Le séjour, d'ailleurs, ne sera pas long. Il me faut faire ma provision pendant que j'y suis.

Je ne le connais que par ce que tu me racontes. On m'a fait des yeux sans doute qui ne lui étaient pas adaptés.

Et lorsque je le verrai peut-être, ce sera bien loin en arrière lorsque déjà il fuit.

Comme le passager qui s'est réveillé trop tard et qui ne voit plus le rivage et la ville qu'on lui montre avec ses monuments

Autrement qu'une longue ligne là-bas dans la grande lumière du matin,

Presque pareille à l'écume.

SICHEL.--Il y a quelqu'un qui t'aime sur la jetée qui te fait signe avec son mouchoir.

PENSÉE, _elle se pose la main sur le flanc comme si elle ressentait une douleur subite_.

SICHEL.--Qu'y a-t-il?

PENSÉE.--J'ai senti un mouvement en moi.

SICHEL, _à demi voix_.--L'enfant?

PENSÉE, _de même_.--C'est lui.

SICHEL, _comme pour elle-même_.--Sans doute. Quatre mois se sont écoulés.

PENSÉE.--Mon enfant a bougé en moi!

SICHEL.--Pourquoi n'écris-tu pas à Orian?

PENSÉE.--Lui-même ne m'a pas écrit une seule ligne.

SICHEL.--Mais moi, je lui ai écrit pour toi, il y a quinze jours.

_Silence._

Oui, je m'y suis décidée,

Bien que tu me l'aies défendu.

_Silence._

Tu ne me grondes pas?

PENSÉE.--Non. Cela ne fait rien.

SICHEL.--Mais pourquoi Orso, lui aussi, nous laisse-t-il sans nouvelles,

Alors que nous recevions une lettre de lui chaque semaine?

--On m'a dit qu'il devait venir ici, chargé d'une mission.

Aucun mot de lui depuis cette nouvelle année.

PENSÉE.--Il y a eu des mouvements de troupes.

SICHEL.--J'ai peur que quelque chose ne soit arrivé.

PENSÉE, _montrant la corbeille_.--Il n'est arrivé que ces belles fleurs.

SICHEL.--Je voudrais bien savoir qui nous les a envoyées.

--Je suis inquiète pour ton père aussi. Il est là-bas tout seul dans ce pays froid. Je suis sûre qu'il ne se soigne pas comme il faut. Il est si imprudent. Lui aussi, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!

PENSÉE--Tout cela n'est pas important.

SICHEL.--Qu'est-ce qui est important?

PENSÉE.--Ce qui est important c'est que mon enfant vit!

SICHEL.--Il faudra que nous ayons quitté Rome bientôt.

PENSÉE.--Pourquoi?

SICHEL.--Nous irons à Paris en grand secret. Là tout peut se cacher.

PENSÉE.--Il n'y a rien à cacher.

SICHEL.--Je n'ai rien osé dire à ton père. Il est terrible pour ces genres de choses et tout ce qui est de notre considération. Grand Dieu, je le vois d'ici!

Mais laisse moi faire, mon enfant. Ta mère est fine et sait plus d'une adresse. Nous saurons dérober à tous cet enfant de l'amour.

PENSÉE.--Crois-tu que je vais abandonner mon enfant?

SICHEL.--Laisse moi croire ce que je veux. A chaque jour sa peine. Qui te dit cela?