Le père humilié: Drame en quatre actes
Part 2
Mon nom est paix, accord, conciliation, transaction, entente, bonne volonté réciproque.
LADY U.--C'est vrai. Pas un de ces passages délicats en France d'un régime à un autre.
Auquel votre nom ne soit associé.
COUFONTAINE.--Vous parlez de mon père, Toussaint Turelure? C'était un bon serviteur de la France.
Oui, un homme mal jugé. Moi seul l'ai bien connu.
--Mais venez, Sichel, je vois M. le Ministre de Prusse qui nous fait signe.
LE PRINCE.--Fi! Vilain petit représentant d'un vilain petit État. Il est venu sans que je l'invite.
_Sortent COUFONTAINE et SICHEL._
LADY U.--Éloignons-nous aussi. J'imagine que M. de Homodarmes et sa Psyché vont avoir fini leur petit tour de jardin.
Quelle scène étrange!
LE PRINCE.--Et quelle étrange fille!
LADY U.--On ne se présente pas ainsi! C'est le manque de vergogne Juif. Et les parents ne voient rien à dire.
LE PRINCE.--Homodarmes cependant n'est pas riche.
LADY U.--Il est le filleul et un peu le neveu du pape. Épouser le pape! Quel triomphe pour notre Sichel!
LE PRINCE.--Elle a de bien beaux yeux.
LADY U.--Je vous défends absolument d'en regarder d'autres que les miens.
LE PRINCE.--Pourquoi me les avoir dérobés si longtemps?
LADY U.--Il n'y a pas si longtemps que Rome et moi faisons plus qu'un.
LE PRINCE.--Non, il n'y a pas longtemps.
Vous n'êtes pas Rome, pas plus que ce n'est Rome, ces blanches bouffées de grêle sur des places de temps en temps qui s'épuisent en trois coups de tonnerre, et le passage par siècle une fois ou deux des Barbares entre une porte et l'autre.
LADY U.--C'est sans doute de vos mercenaires que vous parlez? Car nous ne sommes pas des barbares, Monsieur le Prince...
Pardon, je n'ai jamais pu prononcer votre nom,--ni celui de mon mari d'ailleurs.
De Rome à l'Italie, il y a tout de même quelque chose de commun.
LE PRINCE.--Rome est ce qui dure et je vous vois trop jeune parmi vos cheveux trop noirs, cette forêt de serpents nerveux, vivante de trop de vie à la fois, trop d'espoirs
Pour la Ville qui n'a jamais cessé de tout posséder.
--Toute pleine d'une confiance naïve et enivrée en cette heure qui sera demain
Une heure parmi les autres.
Ce n'est pas Rome, ce rude souffle de la Campagne qui nous emplit de temps en temps,
Ou l'invasion des troupeaux quand ils marchent vers les Abruzzes à l'époque de la transhumance et la conque rauque du pasteur sous l'arc de Septime Sévère!
Ce n'est pas son visage que je reconnais dans celui que je vois devant moi et que j'ai tant aimé (mais les femmes ne deviennent intéressantes qu'à cinquante ans), plein de désirs et de résolution,
La Sibylle colorée par le reflet de l'eau verdâtre, la sorcière Marse, la vivandière de Garibaldi, le cri perçant à midi qui appelle les moissonneurs sous le chêne Samnite!
LADY U.--Qu'est-ce donc que Rome, s'il vous plaît?
LE PRINCE.--Eh, vous le savez mieux que moi.
Lorsque j'étais enfant nous avions une terre qui n'était pas éloignée des rapides de Borysthène,
Et tout le jour sans interruption, toute la nuit,
On entendait l'immense affaire de ce fleuve qui se précipite (jamais je n'ai eu la curiosité d'aller le voir),
Avec un grand bruit de bronze.
Et depuis j'ai mené ma vie d'exilé, poussière, quoi! danse d'atome,
(Que tout cela d'où je suis me paraît confus, et sombre, et embrouillé, oui, ce fut ma vie!)
Avec parfois un de ces heureux moments de plénitude,
L'amour, le succès, ou quelque chose tout à coup, sans cause et inopinément comme la grâce,
Où l'on est roi, maître de tout, où l'on fournit de l'inconnu, où l'on fait son petit paraphe de phosphore.
Mais, toujours quand je prête l'oreille là-bas j'ai le sentiment de ce fleuve qui tonne, le bruit de ces éternelles cataractes!
Voilà ce qu'est Rome pour moi, quelque chose de solennel et de sous-entendu, la majesté en silence de quelque chose où nous sommes, qui n'est pas de nous et qui ne dépend pas de nous.
Et l'on sait que si l'on rouvre les yeux, ce ne sera pas pour se voir emporté les pieds en l'air par le tintamarre d'une rue comme une eau de moulin, une furibonde et vaine bousculade de morceaux coloriés qui sont les voitures et les passants fracassés contre les glaces des boutiques,
Mais ce qui s'offre au regard, c'est une colonne de porphyre entourée d'une guirlande d'or qui s'élève parmi la fumée des sacrifices!
LADY U.--Prince, tout de même Rome est faite pour autre chose que pour vous tenir lieu de cataracte dans vos vieux jours!
LE PRINCE.--Demain, aujourd'hui même je la quitte.
LADY U.--Le présent sera peut-être moins beau que le passé. Le présent a toujours tort.
Ça ne fait rien. On vivra tout de même. On s'arrangera n'importe comment. Je vous jure que ce peuple a trouvé un autre moyen d'être éternel que d'être mort! Je vous jure qu'il a sa part à faire dans la vie. Je vous jure qu'il est très décidé à vivre, que cela vous plaise ou pas!
C'est beau aussi d'un bout à l'autre d'un pays un peuple qui se réveille tout à coup avec un grand frisson comme un corps d'homme, et qui s'aperçoit qu'on parle la même langue,
Et que d'un bout à l'autre on n'est qu'une seule pièce, un seul corps dans une seule âme!
LE PRINCE.--Mon pays était sur terre la Pologne pour laquelle il n'y a pas d'espérance.
LADY U.--Il y a toujours de l'espérance! C'est vous qui me dites qu'il n'y a pas d'espérance et vous avez déjà plus de soixante ans! Comment donc avez-vous fait pour vivre jusqu'ici? Combien de choses que nous n'aurions jamais cru faire et que nous avons faites tout de même! Combien de coups qui ne nous ont fait aucun mal! Combien d'ennemis par terre! Combien d'obstacles dépassés!
LE PRINCE.--Il y a la maladie devant moi.
LADY U.--La maladie, comme c'est intéressant! La guerre est toujours une chose intéressante. S'apercevoir que l'on a un foie, ou un cœur, quelle découverte!
LE PRINCE.--Il y a la mort.
LADY U.--Nous en viendrons à bout comme du reste avec l'aide de Dieu! Merci à Dieu, je le dis du fond du cœur, qui à cinquante ans me permet enfin d'atteindre la jeunesse et de voir le jour d'aujourd'hui!
Libre de cœur, libre d'esprit, franche de tous les attachements stupides et de tous ces désirs odieux autour de moi jadis!
Inspiratrice, conspiratrice! toute entourée d'amis dont je suis l'âme,
Comme au temps où toute une salle venait boire à mesure à mes lèvres la parole, et je la voyais dans ces milliers d'yeux en vie étinceler comme de l'argent!
Et non plus dans cette belle lumière d'Italie comme une pierre sous la cascade qui n'en retient pas une goutte,
Mais ce qu'est un cœur pleinement dilaté comme une vasque profonde et généreuse
D'où s'échappent de temps en temps de grandes nappes irrégulières, le trop-plein qu'elle n'est pas capable de retenir!
LE PRINCE.--Telle celle que je vous montrais tout à l'heure, un homme pourrait y nager.
LADY U.--Et ce petit nuage avec la lune, qui s'y reflétait près du bord comme un mouchoir de soie brillante!
LE PRINCE.--Je vois nos amoureux qui se rapprochent. Venez!
_Ils sortent._
SCÈNE III
_Entre PENSÉE tenant toujours ORIAN par le poignet et de l'autre main l'anneau qu'elle tient élevé._
ORIAN.--Nous y sommes. Vous m'avez merveilleusement conduit
Avec cette prunelle fée que vous tenez élevée entre vos doigts. Vous pouvez rouvrir les yeux,
Pensée. C'est ainsi qu'on vous appelle, je crois?
PENSÉE.--Oui. Je vois que ma mère n'est pas là.
ORIAN.--Tout le monde est parti.
PENSÉE.--Tout le monde est au feu d'artifice, de l'autre côté du jardin. J'ai entendu les premières fusées qui montent au ciel parmi les cris atténués de la foule.
ORIAN.--_Evviva il Papa Re!_
PENSÉE.--Avant longtemps vous n'entendrez plus ce cri à Rome.
ORIAN.--Voulez-vous, ne parlons pas politique!--Et puisque vous êtes l'Automne, Pensée,
Expliquez-moi plutôt ce que vous allez faire de ce jardin que j'ai préparé, et mon ami l'Ingénieur par son art,
--Orso qui vous parlait tout à l'heure,--y a introduit de bien loin
Ces eaux, les entendez-vous? qui jamais ne font silence.
Tant de fleurs, voyez, tant de choses dont j'ai eu l'idée et qui toutes, cette nuit, sont devenues des roses,
Pour vous, Pensée.
Tout ce qui tient dans la corbeille de Mai. Tout ce sommeil et cette continence de la terre qui peu à peu sans aucun viol s'est enrichie jusqu'à une plénitude merveilleuse.
Comment ferez-vous pour venir à bout de tout cela, ce printemps si beau, quoi, ne voulez-vous rien épargner?
PENSÉE.--Il ne reste que ces feuilles d'inaltérable à ma tête et cette petite grappe de raisin près de mon oreille.
ORIAN.--Pourquoi donc avoir choisi ce personnage de l'Automne, quand je vous voyais plutôt venir à moi telle que le Printemps avec un grand œillet comme un javelot entre les doigts?
PENSÉE.--L'automne me plaît davantage et l'hiver plus encore,
L'intègre hiver qui de toutes choses ne laisse que l'âme
Toute nue et sans visage dans la foi.
ORIAN.--Rome n'a point d'hiver, une heure de suspens seule, le retour et non point l'arrêt, un sourire plus obscur entre des nuits plus longues!
Ici la main de l'Automne est désarmée et votre pouvoir échoue.
PENSÉE.--Qui fera donc mûrir vos raisins, Monsieur le Jardinier? Qui fera descendre jusqu'à la main peu à peu la branche dont le fruit s'accroît?
ORIAN.--Nous saurons vous rendre captive, ô saison qui piquez toute chose avec votre flèche ardente! Nous saurons faire miel de votre or fugitif! Ici le temps n'est plus.
Ici j'ai détruit cet ennemi qui de tous lieux chassait notre cœur insatisfait et qu'on appelle le hasard. Ici les sens ont trouvé leur repos en ce lieu que l'intelligence a conjuré.
Voyez! Ces murailles de verdure presque noire sur qui vous n'avez aucune prise
Ne sont là que pour nous séparer du monde.
Tout ce que peut déverser un ciel d'été,
Il faut ces pins qui sont au-dessus de nous l'ombrage et la bénédiction, il faut pour amener notre œil jusqu'à cet imperceptible petit point de lumière là-haut, cette étoile vertigineuse, l'éboulement de ces sombres avalanches!
Ce palmier derrière vous (l'entendez-vous frémir?) est-ce qu'il ne s'y connaît pas en fait de royauté, le jardinier qui a fait place ici à ces cataractes végétales?
Le voici comme une éruption superbe et humble, qui de toutes parts retombe en une gerbe mélodieuse.
Et il y a aussi le cyprès mince, et droit pour nous parler de la mort.
--L'immobilité autour de nous de ces créatures qui ne peuvent pas être plus belles.
PENSÉE.--Oui, je vois toutes ces choses avec vous à mesure que vous me les montrez.
ORIAN.--Jadis j'avais à moi un jardin.
PENSÉE.--Nous vous l'avons pris, chevalier.
ORIAN.--Oui, vous l'avez acheté, il est à vous maintenant. Je viendrai le voir quelquefois.
Il était bien petit, mais je l'aimais quand même. Trop beau sans doute encore pour un homme si dénué.
PENSÉE.--J'ai honte. Pardonnez-moi.
ORIAN.--Mais non, c'est un service que vous m'avez rendu, me voici bien débarrassé. Qu'est-ce que ces vieux murs?
C'est en avant qu'il faut regarder, pas en arrière.
PENSÉE.--Parole qui m'étonne de vous. Je vous croyais le chevalier du Passé.
ORIAN.--Le Pape est ce qui ne passe pas.
PENSÉE.--Pourtant, dont il faudra se passer.
ORIAN.--Mais votre père est là pour nous aider à lui garder son trône.
PENSÉE.--Trônes bien menacés que ceux-là qui ont l'appui des gens de notre famille!
ORIAN.--Je sais de quel côté vont les vœux intimes de votre père.
PENSÉE.--Qu'attendre? c'est la Révolution qui coule dans nos veines.
ORIAN.--La France à travers toute Révolution veut le Pape intact à Rome.
PENSÉE.--Eh quoi, pour sauver le père, comme vous l'appelez,
Il est besoin autour de lui d'une police étrangère?
ORIAN.--Il est le père pour moi, tant que je suis son fils.
PENSÉE--Je sais qu'il est un peu à vous, votre parrain à tous deux, votre tuteur aussi, qui n'aviez plus père ni mère.
C'est lui qui vous a élevés dans son palais, Orso et vous, quand il n'était encore qu'évêque. Oui, j'ai appris tout cela ce soir.
ORIAN.--Vous êtes bien renseignée. Ma famille est de Savoie, mais ma mère était Milanaise.
PENSÉE.--La mienne est Juive, vous le savez.
ORIAN.--Non, je ne le savais pas.
PENSÉE.--Je veux que vous le sachiez. Une Juive convertie, naturellement. Mon père lui aussi est un bon catholique.
C'est à cela qu'il doit sa fortune. Quoi, votre frère Orso ne vous a pas appris tout cela?
ORIAN.--Il ne sait rien de plus que je ne sais.
PENSÉE.--A quoi lui sert-il donc de me suivre comme il le fait depuis le jour où je l'ai rencontré avec vous?
L'autre jour pendant que nous roulions à travers la campagne, j'entendais le galop de son cheval derrière nous,
Et pendant que nous laissions l'attelage souffler, il était là sous un tombeau qui nous regardait enveloppé dans sa grande cape Romaine. Ma mère l'a vu.
C'est quelque chose bien près de vous qui s'intéresse à moi.
ORIAN.--Orso est un bon enfant qui fera tout ce que je lui dis.
PENSÉE.--Sans doute il vous aime plus que moi.
ORIAN.--Il a été avec les chemises-rouges quelque temps. C'est moi qui l'ai tiré de là et qui l'ai engagé dans les troupes papales.
PENSÉE.--Et moi, je puis faire qu'il perde le goût d'être où je ne suis pas.
ORIAN.--C'est vous qui pouvez venir où il est.
PENSÉE.--J'y viendrai s'il est le plus fort.
ORIAN.--Et comment fait-on pour être le plus fort avec vous?
PENSÉE.--Il sera le plus fort, si je l'aime.
ORIAN.--Comment n'aimerait-on pas Orso?
PENSÉE.--Si vous l'aimez, dites-moi de ne pas écouter ce qu'il vous a chargé de me dire.
ORIAN.--C'est vrai, il a voulu absolument que je vous parle.
PENSÉE.--Il fallait refuser, Orian.
ORIAN.--C'est ce que j'ai tâché de faire.
PENSÉE.--Est-ce qu'on épouse une Juive?
ORIAN.--Vous n'êtes pas Juive?
PENSÉE.--Si vous l'aimez, dites-lui de ne pas épouser une Juive.
ORIAN.--Vous êtes baptisée.
PENSÉE.--Il faut beaucoup d'eau pour baptiser un Juif!
On ne perd pas si facilement l'habitude de tant de siècles! Tous les siècles depuis la création du monde, il me semble que je les porte avec moi.
L'habitude du malheur, l'intimité mauvaise avec sa propre déchéance.
Tant d'attente,
Que nous n'avons pu arriver à changer d'attitude, tant de foi dans la promesse qui n'était pas réalisée,
Que nous n'avons pu y croire du moment où on nous a dit qu'elle l'était.
Vous savez bien que nous n'appartenons pas à la même race. La même, et cependant à part. Il n'y a pas d'union possible entre nous. Oui, vous auriez beau me tendre la main.
ORIAN.--Nous sommes les enfants du même père.
PENSÉE.--Un père? Je n'en ai pas. Qui sont mon père et ma mère? Donnez-moi des yeux pour que je les voie. Je suis seule.
Cet homme qui parlait tout à l'heure, c'est lui que vous appelez mon père?
Croyez-vous que je l'aime? Croyez-vous que j'aime ma mère? Si, pauvre femme, je l'aime, elle m'aime tellement. Je tiens à elle, je ne puis me passer d'elle.
Mais ils ne me connaissent pas, et je sens tellement que je ne puis leur parler et qu'ils n'ont rien à me dire. Ah, de quel poids ils me sont tous les deux!
ORIAN.--Pensée qui êtes à côté de moi....
PENSÉE.--Orian.
ORIAN.--J'ai eu tort d'accepter de vous parler de mon frère.
PENSÉE.--Non. Je suis heureuse que vous soyez venu.
ORIAN.--Je ne puis supporter de vous entendre vous plaindre
Ainsi, comme si vous en appeliez à moi.
PENSÉE.--Que vous importe?
ORIAN.--D'autres souffrent.--J'ai eu tort d'être venu. J'ai tort, à ce moment même, d'être à côté de vous.
PENSÉE.--Il faut avoir tort quelquefois.
D'autres souffrent. Mais rien que de voir la lumière est beau!
PENSÉE.--Parole que j'ai entendue souvent.
ORIAN.--Belle comme vous l'êtes...
_Elle lui met légèrement la main sur le bras._
Eh bien?
PENSÉE.--J'écoute ce que vous dites.
ORIAN.--Et quand vous seriez misérable encore et autant que vous le croyez,
Nous sommes jeunes! et la vie est grande ouverte devant nous, celle-ci, et l'autre par derrière qui n'a aucune fin.
Ah, rien que de vivre et de voir et d'avoir les yeux ouverts et d'être vivant et de voir le soleil est beau!
PENSÉE.--Oui, rien que de voir la lumière est doux.
ORIAN.--Ou la nuit même sans laquelle il n'y aurait pas toutes ces étoiles.
PENSÉE.--Je ne les vois pas, j'écoute seulement. Je ne veux pas voir, j'écoute. (Et tenez, ce bruit si triste, entendez-vous? comme un plumage froissé,
C'est le troisième palmier à notre droite.)
Mais peut-être que si vous me disiez: Ouvrez les yeux, Pensée!
Peut-être qu'alors j'ouvrirais les yeux et je verrais.
ORIAN.--Est-ce pour fermer les yeux que vous êtes venue à Rome?
PENSÉE.--Montrez-moi la Justice et cela vaudra la peine de les ouvrir. Qu'est-ce que cette Beauté qui ne nous empêche pas d'être aveugles?
Moi aussi, on m'a conduite au milieu de vos dieux grecs, moi aussi, j'ai posé la main sur ce marbre qui brûle!
C'est ce que nous, les gens de l'ancienne Foi, nous appelions les idoles.
Qui a connu la nuit pour de bon, il faut un autre soleil que celui-ci pour en venir à bout!
ORIAN.--Quelle est donc cette nuit dont vous me parlez toujours?
PENSÉE.--Ténèbres furent-elles jamais plus grandes que celles-ci qu'aucun ami jusqu'à moi ne peut traverser?
Je suis une Juive comme ma mère, et elle pensait que la Révolution était venue, et que tout allait se mêler et s'égaliser, et que vous l'accepteriez parmi vous, elle a tant de bonne volonté!
Mais je suis mieux instruite;
Tout vaut mieux que le faux amour, le désir qu'on prend pour la passion, la passion qu'on prend pour une acceptation, et puis
La position qu'on reprend peu à peu de part et d'autre, et ce cœur peu à peu qui vous redevient étranger,--cet Orso que vous voudriez que j'épouse!
Moi je suis comme la Synagogue jadis, telle qu'on la représentait à la porte des Cathédrales,
On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre est brisé.
(_Bas et avec ardeur._) Mais vous autres qui voyez, qu'est-ce que vous faites donc de la lumière?
Vous qui voyez du moins, vous qui savez du moins, vous qui vivez du moins,
Vous qui dites que vous vivez, qu'est-ce que vous faites de la vie?
ORIAN.--Cette eau qui nous fait vivre, vous aussi, elle a touché votre front.
PENSÉE.--Elle n'a point touché mon cœur!
Une âme comme la mienne, ce n'est pas avec l'eau qu'on la baptise, c'est avec le sang!
ORIAN.--A cette eau le sang d'un Dieu était joint.
PENSÉE.--Cette eau, est-ce moi qui l'ai appelée?
ORIAN.--Mais ce sang, c'est vous qui l'avez répandu.
PENSÉE.--Ce dieu, c'est nous qui vous l'avons donné.
Ah, je le sais, s'il y a un Dieu pour l'humanité, c'est de notre cœur seul qu'il était capable un jour de sortir!
ORIAN.--N'en est-il point sorti?
PENSÉE.--Qu'en avez-vous fait? Est-ce pour cela que nous vous l'avons donné,
Pour que les pauvres soient plus pauvres, pour que les riches soient plus riches?
Pour que les propriétaires touchent leurs loyers? pour que les rentiers mangent et boivent? Pour que des rois à demi fous règnent sur des peuples abrutis?
Et que là où les vieux rois tombent, surgissent pour les remplacer d'affreux avocats à pantalon noir,
Des fripons, des convulsionnaires, des professeurs, des hypocrites à mâchoires de loups mêlés à de vieilles femmes,
Des hommes comme mon père?
Et qu'il soit défendu de rien changer à tout cela? Parce que tout pouvoir vient de Dieu?
ORIAN.--Par quoi les remplaceriez-vous?
PENSÉE.--Grand Dieu, ce sera beaucoup déjà d'être défait de ceux-ci et de ce voile dégoûtant tout de suite qui nous aveugle et nous asphyxie!
Et qui sait si la lumière n'existe pas, et si pour la voir il ne suffirait pas de rompre tous ces corps morts autour de nous comme une affreuse forêt?
Il n'y a pas de résignation au mal, il n'y a pas de résignation au mensonge, il n'y a qu'une seule chose à faire à l'égard de ce qui est mauvais, et c'est de le détruire!
Et c'est pourquoi je déteste tant cette chose que vous savez, et qui me sépare de vous,
Parce qu'elle est la grande étouffeuse, parce qu'elle est la grande endormeuse,
Parce qu'elle voudrait rendre intangibles toutes ces idoles humaines et lier éternellement les vivants avec les morts,
Comme si ce que la force et la ruse ont fait, la force avec la ruse ne pouvait pas le défaire, comme si c'était sacré et oint de Dieu, toutes ces larves Autrichiennes!
Ce n'est pas assez d'avoir vu un seul jour toutes ces longues faces blafardes, vous voudriez les rendre éternelles!
Et c'est pourquoi tout mon cœur est avec cette Italie qui se réveille et qui aspire à la forme qui lui est naturelle!
Et qui estime qu'elle est assez grande pour avoir soin de ses propres affaires sans tous ces étrangers, et qui ne supporte plus sur sa chair vivante
Ces choses mortes qui n'ont raison, ni ordre, ni nécessité!
--Et c'est vous que je vois devant moi comme l'avenir et comme la jeunesse, qui vous rangez avec les morts contre les vivants!
ORIAN.--Je ne suis pas un Autrichien. Mon père est mort en se battant contre eux. Et quant à tous ces princes dont vous me parlez,
Qu'ils se débrouillent avec leur Révolution, avec tous ces gens dont vous êtes tellement sûr qu'ils vivent et toute cette semence de députés.
Les morts sans moi sont assez bons pour ensevelir les morts.
PENSÉE.--Et ce n'est pas un mort que vous défendez, cette idole que vous appelez le Pape?
ORIAN.--Christ aussi dont le Pape est l'image est un mort.
PENSÉE.--Quelle part donc réclame-t-il parmi nous?
ORIAN.--Pas plus large que la croix.
PENSÉE.--Le Christ n'a pas eu de terre à lui.
ORIAN.--Assez pour que la croix y fût plantée.
PENSÉE.--La croix est la souffrance.
ORIAN.--Elle est la rédemption.
PENSÉE.--Nous ne voulons pas de la souffrance!
ORIAN.--Qui tuera donc en vous ce qui était capable de mourir?
PENSÉE.--Nous ne voulons pas de la souffrance!
ORIAN.--Vous ne voulez donc point de la joie.
PENSÉE.--Nous ne voulons pas de la joie? C'est à moi que vous dites que je ne veux pas de la joie? La joie, Orian, ah, quel mot avez-vous prononcé?
ORIAN.--Demain vous épouserez mon frère.
_Silence._
PENSÉE.--Dois-je croire que vous le désirez? dois-je croire que vous désirez qu'il y ait ce lien entre nous?
ORIAN.--Non pas de lien, mais quelque chose d'irréparable entre vous et moi, il le faut.
PENSÉE.--Et c'est pourquoi vous avez eu tellement hâte de me parler pour lui?
ORIAN.--Demain je serai seul ici et j'entendrai dans la nuit cette même palme derrière moi frémir!
PENSÉE.--Et est-ce qu'elle ne parle pas de souffrance?
ORIAN.--Elle parle de triomphe.
PENSÉE.--Et sera-ce un triomphe bien cher à votre cœur, Orian,
Que celui qu'il vous est offert de remporter
Au détriment du mien?
ORIAN.--Paroles amères à écouter! Je les entends donc de vous à la fin! Oui, je les aurai une fois entendues.
Vous êtes faite pour l'amour, Pensée, et l'amour n'est pas fait pour moi.
PENSÉE.--Et pourquoi voudrais-je de cet amour dont vous ne voulez pas?
ORIAN.--Le bien que je ne puis pas vous faire, un autre,--ce que je ne puis pas vous dire,
Un autre vous le dira à ma place.
PENSÉE.--C'est Orso, votre frère, dont vous voulez parler?
ORIAN.--Que vous donnerais-je, Pensée, qui me soit plus cher? et que lui donnerais-je...
PENSÉE.--Oui, que lui donneriez-vous, à cet heureux frère,
De meilleur que ceci dont vous ne voulez pas?
ORIAN.--Si vous m'étiez indifférente, Pensée,
Je n'aurais pas accepté si aisément de vous parler de lui.
PENSÉE.--Dites-lui de ne pas épouser une Juive.
Est-ce lui qui viendra à bout de ces ténèbres avec moi? Imprudent, ce que vous avez rallumé en lui, qui sait si je ne suis pas là pour l'éteindre?
Et moi, pauvre Pensée,
Ce qui a été refusé une fois, comment faire désormais pour le donner?
Ces ténèbres dont on n'a pas voulu, cette âme rebutée, cette âme, l'unique chose qui fût à moi, si pauvre, mais cependant unique,--ces ténèbres que j'offrais, n'ayant pas autre chose à donner,--
Il faudra une bien grande lumière désormais pour en venir à bout!
ORIAN.--Que puis-je faire, Pensée?
PENSÉE.--Il est juste que vous préfériez votre âme à la mienne.
ORIAN.--Juste ou non, oui, malgré ce lâche cœur qui me trahit, oui, malgré cet affreux appétit de bonheur,